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Full text of "Etudes d'histoire du moyen age"

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V22.3 



tmrvarfc Colleoe Xibrarç 



BiHi 




FROM THE 

J. HUNTINGTON WOLCOTT 

FUND 

GIVEN BY ROGER WOLCOTT [CLASS 
OF 1870] IN MEMORY OF HIS FATHEE 
FOE THE «FURGHASE OF BOOKS OF 
PERMANENT VALUE, THE PREFERENCE 
TO BE GIVEN TO WORKS OF HISTORY, 
POLITICAL ECONOMY AND SOCIOLOGY" 



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ÉTUDES D'HISTOIRE 

DU MOYEN AGE 

DÉDIÉES A 

GABRIEL MONOD 



Gabriel Monod 







ÉTUDES D'HISTOIRE 



DU 



MOYEN AGE 



DÉDIÉES A 



GABRIEL MONOD 




PARIS 



LÉOPOLD CERF 



LIBRAIRE 



13, RUE SAINTE-ANNE, 12 



FÉLIX ALCAN 



LIBRAIRE 
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Io8 



14 NOVEMBRE 1 896 



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M. GABRIEL MONOD 



DIRECTEUR DES ÉTUDES HISTORIQUES 
A L'ÉCOLE DES HAUTES-ÉTUDES 

MAITRE DE CONFÉRENCES 
A L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE 



CE RECUEIL EST DÉDIÉ 

A l'occasion de son élection à la présidence 

de la section des Sciences Historiques et Philologiques 

de l'École pratique des Hautes-Études 

PAR SES ANCIENS ÉLÈVES 

£. ARDAILLON, maître de conférences à la Faculté des Lettres de Lille. 

F. BARDIN, professeur d'histoire au lycée de Clermont-Ferrand. 

Marius BARROUX, archiviste-adjoint du département de la Seine. 

Alfred BAUDRILLART, prêtre de l'Oratoire, professeur d'histoire à l'Institut 
catholique. 

Ch. BAYET, directeur dé l'enseignement primaire au Ministère de l'Instruc- 
tion publique. 

Ch. BÉMONT, maître de conférences à l'Ecole des Hautes-Études. 

Armand BENET, archiviste du département du Calvados. 

A. BÉRARD, maître de conférences à l'École des Hautes-Études. 



— VI — 

Élie BERGER, archiviste aux archives nationales. 

Maurice BESNIER, agrégé d'histoire. 

P. BLANCHET, professeur au lycée de Tours. 

Georges BLONDEL, agrégé d'histoire, docteur en droit. 

P. BON DOIS, professeur au lycée Buffon. 

Jules BOUNIOL, professeur au lycée de Montpellier. 

Emile BOURGEOIS, maître de conférences à l'École Normale supéiieuie. 

Louis-Victor BOURILLY, agrégé d'histoire. 

Jean BRUNHES, agrégé d'histoire. 

Auguste BRUTAILS, archiviste du département de la Gironde. 

H. BUSSON, professeur d'histoire au lycée d'Alger. 

P. CAMENA D'ALMEIDA, professeur à la Faculté des lettres de Caen. 

Félix CHAMBON, sous-bibliothécaire à la Bibliothèque de la Sorbonne. 

Etienne CHARAVAY, archiviste-paléographe. 

Léon CLÉDAT, doyen de la Faculté des lettres de Lyon. 

J. CLERC, ancien élève de l'Ecole Normale supérieure. 

M. CLERC, chargé de cours à la Faculté des lettres d'Aix, conservateur du 
musée Borély, à Marseille. 

C. COUDERC, bibliothécaire au département des manuscrits de la Biblio- 
thèque nationale. 

Henri COURTEAULT, archiviste aux Archives nationales. 

A. CO VILLE, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 

Pr. CULTRU. 

Fr. pECRUE DE STOUTZ, professeur à l'Université, Consul général de 

Grèce, à Genève. 
Etienne DEJEAN, député des Landes. 
DEMANGEON, agrégé d'histoire. 
G. DESDEVISES DU DÉZERT, professeur à la Faculté des lettres de 

Clermont-Ferrand. 
A. DEZ, professeur au lycée Buffon. 
Ch. DIEHL, professeur à la Faculté des lettres de Nancy. 
Ch. DUFAYARD, professeur au lycée Henri IV. 
Th. DU FOUR, directeur de la bibliothèque de la ville de Genève. 
DUFOURCQ^, membre de l'École française de Rome. 
DUPONT-FERRIER, agrégé d'histoire. 

Auguste ECKEL, archiviste du département de la Haute-Saône. 
L. EISENMANN, agrégé d'histoire. 

Paul FABRE, professeur à la Faculté des lettres de Lille. 



— VII — 

Gustave FAGNIEZ, ancien maître de conférences à l'École des Hautes- 
Etudes, ancien directeur de la Revue historique. 

M. FALLEX, professeur au lycée Carnot. 

Louis FARGES, chef du bureau historique au ministère des Affaires étran- 
gères. 

Edouard FAVRE, président de la Société d'Histoire de Genève. 

Marcel FOU RN 1ER, professeur agrégé à la Faculté de droit de Caen. 

Paul FOURNIER, professeur à la Faculté de droit de Grenoble. 

Frantz FUNCK-BRENTANO, sous-bibliothécaire à la- Bibliothèque de 
l'Arsenal. 

L. GALLOIS, maître de conférences à la Faculté des lettres de Paris. 

L. GALLOUEDEC, professeur au lycée d'Orléans. 

Paul GAUCKLER, directeur du service des antiquités et des arts à Tunis. 

Jules GAUTIER, inspecteur de l'Académie de Paris. 

Jules GAY, professeur d'histoire au lycée du Mans. 

Fernand GERBAUX, archiviste aux archives nationales. 

Ph. GIDEL, professeur d'histoire au lycée Saint-Louis. 

GIRBAL, professeur au lycée de Marseille. 

A. GIRY, professeur à l'École des Chartes, directeur-adjoint à l'Ecole des 
Hautes-Études./^ 

G. GLOTZ, professeur d'histoire au lycée de Vanves. 

G. GOYAU, ancien membre de l'École française de Rome. 

Charles GRANDJEAN, secrétaire-rédacteur au Sénat. ' 

Ch. GROSS, professeur à l'Université de Cambridge (Mass.). 

Stéphane GSELL, professeur à l'Ecole supérieure des Lettres d'Alger. 

Jean GUIRAUD, professeur d'histoire au lycée de Marseille. 

Jean du HAMEL de BREUIL. 

Gabriel HANOTAUX, ancien maître de conférences à l'École des Hautes- 

Etudes, Ministre des Affaires étrangères./ 
H. HAUSER, chargé de cours à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand. 
A. HENTGEN, professeur au lycée Lakanal, à Sceaux. 
Maurice HOLLEAUX, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 
Th. HOMOLLE, membre de l'Institut, directeur de l'École française d'Athènes, s 
Eue HUBERT, professeur à l'Université de Liège. 
H. HUBERT, agrégé d'histoire.' 

IMBART de la TOUR, chargé de cours à la Faculté des Lettres de 
Bordeaux. 

Gilbert JACQUETON, avocat à la Cour d'appel de Paris. 



A 



— VIII — 

Julien JORAN, à Paris. 

£. JORDAN, chargé de cours à la Faculté des Lettres de Rennes. 
Camille JULLI AN, professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux. 
^ Ch. KOHLER, bibliothécaire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. 

L. LABANDE, conservateur de la bibliothèque de la ville et du Musée 

Calvet, à Avignon. 
* Robert de LASTEYRIE, membre de l'Institut, professeur à l'École des 
Chartes. 

Philippe LAUER, élève de l'Ecole des Chartes et de l'Ecole des Hautes- 
Etudes. 

E. LEBÈGUE, professeur au lycée de Rouen. 

G. LEBEL. 

Louis LEBEL. • 

Anatole LE BRAZ, professeur au lycée de Quimper. 

LECRIVAIN, professeur à la Faculté des lettres de Toulouse. 
\E.-G. LEDOS, sous-bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale à Paris. 
\ Abel LEFRANC, secrétaire du Collège de France. 
» Eugène LELONG, archiviste aux Archives nationales. 

Jean LEMOINE, archiviste du département du Finistère. 

Henri LÉONARDON, conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Versailles. 

Alfred LEROUX, archiviste du département de la Haute-Vienne. 

LESPÈS (R.), agrégé d'histoire. 

Léon LEVILLAIN, agrégé d'histoire, élève de l'École des Chartes. 

Gaston LÉVY, maître de conférences à l'Université d'Upsal. 
\ Auc». LONGNON, membre de l'Institut, professeur au Collège de Fiance. 

LORIN, professeur au lycée de Tunis. 
XFerdinand LOT, bibliothécaire à la Bibliothèque de la Sorbonne. 

Jean LOUTCHITZKY, professeur à l'Université de Kiew. 

L. MADELIN, membre de l'École française de Rome. 

Léon MALAVIALLE, chargé de cours à la Faculté des lettres de Mont- 
pellier. 

Bernard de MANDROT, ancien élève de l'École des Chartes. 

Georges de MANTEYER, membre de l'Ecole française de Rome. 

M. MARION, chargé de cours à la Faculté des lettres de Bordeaux. 

MASSEBIEAU, professeur d'histoire au lycée de Rennes. 

Léon MIROT, ancien membre de l'École française de Rome. 
\ Auguste MOLINIER, professeur à l'École des Chartes. 
^ Emile MOLINIER, conservateur au musée du Louvre. 

Aug. MONIOT, professeur au collège Sainte-Barbe et à l'École Alsacienne. 



— IX — 



Augustin MONOD, professeur au lycée Montaigne. 
v E. MOREAU-NÉLATON. 

Alfred MOREL-FATIO, secrétaire de l'École des Chartes./ 



\ 



H. OMONT, conservateur-adjoint du département des manuscrits de la 
Bibliothèque Nationale. 

D. PASQUET, professeur agrégé d'histoire au lycée d'Alençon. 
G. PAGES, professeur d'histoire au lycée de Dijon. 

L.-G. PÉLISSIER, professeur à la Faculté des lettres de Montpellier. 

Ch.-Ed. PETIT-DUTAILLIS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Lille. 

Albert PETIT, professeur d'histoire au lycée Janson. 

Ch. PFISTER, professeur à la Faculté des lettres de Nancy. 

Henri PIRENNE, professeur à l'Université de Gand. 

Albert PINGAUD, ancien membre de l'Ecole française de Rome. 

Bernard PROST, inspecteur général des Archives, Bibliothèques et Musées 

Maurice PROU, bibliothécaire au Cabinet des médailles et antiques de la 
Bibliothèque nationale. 

P. RASCANU, professeur à l'Université de Jassy, inspecteur général de l'En- 
seignement secondaire de Roumanie. 

Louis RAVENEAU, maître de conférences suppléant à l'Ecole normale su- 
périeure. 

Emile REBOUIS, bibliothécaire de l'Université à la Sorbonne. 

Madame veuve A. REVILLE, en souvenir de son mari André REVILLE. 

J. RIGOUT, professeur au lycée de Nancy. 

Romain ROLLAND, chargé d'un cours à l'Ecole normale supérieure. 

ROSENTHAL, professeur d'histoire au lycée de Nevers. 

H. ROUGER, professeur en congé. 

A. ROUGIER, agrégé d'histoire. 

Jules ROY, professeur à l'École des Chartes, directeur-adjoint à l'Ecole des 
Hautes-Études. 

SAGNAC, agrégé d'histoire. 

H. SALOMON, professeur au lycée Carnot, à Paris. 

Dr Paul SCHWEIGER, à Zurich. 

G. SCHYBERGSON, professeur à l'Université d'Helsingfors. 

H. SÉE, chargé de cours à la Faculté des lettres de Rennes. 

E. SEILLIÈRE. 

Marius SÉPET, bibliothécaire au déparlement des manuscrits de la Biblio- 
thèque nationale. 

L. TESTE, professeur d'histoire au lycée de Poitiers. 



— X — 

Paul THIRION, professeur au lycée de Versailles. 
Antoine THOMAS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris. 
Jules TOUTAIN, professeur-adjoint à la Faculté des lettres de Caen. 
Georges TREFFEL, agrégé d'histoire. 

Henri VAST, examinateur d'admission à l'École militaire de Saint-Cyr. 

Albert WADDINGTON, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 
G. WEILL, professeur au lycée Carnot, à Paris. 

G. YVER, ancien membre de l'École française de Rome, professeur au lycée 
de Tours. 

ZIMMERMANN, agrégé d'histoire. 



MON CHER AMI, 

Tes élives m'ont demandé de te présenter ce volume, qui est un monu- 
ment de leur reconnaissance. Je m'empresse de faire ce qu'ils désirent ; 
j'ai envers toi, moi aussi, une dette de reconnaissance pour les services 
que tu as rendus à la science et à renseignement et pour la bonne amitié 
que tu m'as toujours témoignée. 

La meilleure manière d'honorer un maître est de lui montrer et de 
montrer au public comment on sait travailler. 

Les études réunies dans ce volume sont des fragments (Tune histoire 
de la civilisation au moyen âge : la religion, l'Église, la politique, la 
Société, l'art y sont représentés. Tes élèves ont donc appris de toi à tout 
comprendre de cette curieuse période où nos devanciers universitaires 
ne voyaient qu'une barbarie obscure, ceux qui ne se donnent pas la 
peine qu'il faut pour voir, ayant l'habitude de se plaindre qu'il ne fasse 
pas clair. 

Tous ces mémoires sont simples et solides ; ils prouvent que tes élèves 
ont appris de toi la bonne méthode. 

Si reconnaissants qu'ils soient envers leur maître, ces jeunes gens ne 
savent pas tout ce qu'ils te doivent. Pour le savoir, il faudrait qu'ils 
eussent été comme moi élèves en même temps que toi. 

Te souviens-tu de notre éducation, des cours que nous avons suivis, 
de nos lectures et de nos travaux ? A l'École normale, nos maîtres étaient 
obligés de courir à travers d'énormes périodes historiques. Un des 
meilleurs nous menait en une année des origines de l'humanité à l'em- 
pire romain, et il avait à peine le temps, dans cette hâte essoufflante, 



— XII — 

de nous jeier l'indication de quelques documents; d'autres n'y songeaient 
même pas. A la Sorbonne, nous suivions un cours ou deux. Le profes- 
seur qui faisait sa « grande leçon » parlait dans le vague d'un audi- 
toire dont les mains claquaient automatiquement à l'entrée et à la 
sortie du maître ; il n'y avait de têtes jeunes que les nôtres. Pour la 
« petite leçon », nous étions presque seuls, perdus dans un amphi- 
théâtre banal et triste comme un hangar désaffecté. Il semblait que le 
maître aurait pu nous appeler prh de lui et nous parler, mais ce n'était 
pas l'usage. Il nous connaissait, mais il n'en avait pas l'air; on aurait 
dit que le maître et les élèves n'avaient pas le droit de se connaître. 

Te souviens-tu de l'énorme quantité de notions superficielles que nous 
dûmes absorber ? Nous ne connaissions guère que les dos des in-folio 
où les documents demeuraient enfermés, et pas une fois nous ne fîmes 
une étude précise. Un de nous écrivit un travail, qu'il a gardé, sur les 
lois barbares, sans avoir lu une seule de ces lois, qu'assurément il n'au- 
rait pas comprises . 

Mon cher ami, ton premier mérite est d'avoir refait ton éducation 
pour avoir le droit d'éduquer les autres. 

Te souviens-tu qu'un jour, à ton retour d'Allemagne, M. Duruy, 
que tu étais venu voir au ministère, nous emmena promener le long des 
quais et qu'il nous parla de la réforme de renseignement supérieur 
et de la création de l'École des Hautes-Études? Tu étais prêt pour colla- 
borer à la réforme : tu en savais mieux que personne la nécessité, la 
méthode et les moyens. Tu fus, tout jeune, un des ouvriers de la pre- 
mière heure. 

Laisse-moi te rappeler que je suis allé quelques fois assister, tout au 
début de ton enseignement, à une de tes conférences de l'École des 
Hautes- Études. Cette conférence se tenait le soir, dans une des salles 
de la Bibliothèque de l'Université. Au temps dont je parlais tout 
à l'heure, cette bibliothèque n'avait de lecteurs — et ils étaient rares — 
que pendant l'hiver; et le livre le plus demandé était Paul et Virginie, 
peut-être à cause de la chaleur communicative des paysages. UÊcole 
des Hautes-Études, la première, vivifia la Bibliothèque où elle prit 
domicile . 

Tu enseignais dans une toute petite salle; nous y étions serrés les uns 
contre les autres, adossés aux rayons. Tu dirigeais deux exercices : 
lecture d'un fac simile paléographique, explication critique d'un texte 
de Grégoire de Tours. Je ne sais plus quels élèves se trouvaient là : 
il y avait probablement quelques chartistes, pas de normaliens encore — 
les normaliens ne sortaient pas le soir, — ni de sorbonniens — les 



— XIII — 

sorbonniens n'étaient pas nés, ni même prévus. — Au reste, l'Ecole 
ne demandait pas à ses élèves d'où ils venaient, ni quelles études ils 
avaient faites, ni s'ils avaient des diplômes à montrer. Aprh s'être 
assurée que ceux qui se présentaient pour étudier étaient capables 
d'études, elle les agréait. Elle avait cette autre originalité de ne pro- 
mettre à ses élèves que de leur apprendre à travailler ; elle ne donnait 
point d'expectative sur le budget. 

Ces conférences dans cette petite salle, ces exercices trh simples : 
apprendre à lire le document manuscrit et à peser mot à mot le témoin 
gnage d'un historien ; la collaboration du maître et de l'élève, 
celui-ci ânonnant, se trompant et le maître reprenant et corrigeant ; 
la restitution du caractère essentiel du professeur qui n'est certes pas 
d'être un orateur ; l'intimité charmante; toute cette façon d'apprendre 
pour apprendre et non en vue d'un examen et d'un emploi, c'était 
le commencement d'une réforme qui devait bientôt se manifester partout, 
qui se poursuit et va chaque jour vers le but lointain, car il nous reste 
encore bien des habitudes à changer et des préjugés à démolir. 

Ta conférence où tu as successivement étudié les sources difficiles de 
notre histoire depuis les origines mérovingiennes jusqu'au xm e siècle, et 
donné l'exemple et le modèle des histoires de règnes, réunit bientôt des 
élèves de toute provenance, de la Sorbonne, de l'Ecole normale, de 
l'Ecole des Chartes, sans compter ceux qui n'étaient d'aucune école. 
Des étrangers sont venus se joindre aux Français. Avec ces éléments 
divers, perçant toutes nos artificielles cloisons, tu as contribué, pour 
ta large part, à fonder une école scientifique française d'histoire du 
moyen âge. 

Il ne t'a point suffi d'enseigner par la parole. Tes articles de la Revue 
critique découragèrent ou corrigèrent les mauvais travailleurs. Les ser- 
vices que tu rends par ta Revue historique sont inappréciables. Tu te 
donnes là une peine infinie pour épargner la peine d'autrui. Un grand 
nombre de jeunes gens apprennent chaque jour par cette Revue à s'inté- 
resser au travail historique dans le monde entier, à s'informer et à se 
plaire aux informations, en même temps qu'ils s'exercent sous ta direc- 
tion à l'analyse et à la critique. 

Ce n'est pas tout encore. Tu ne refuses à personne tes conseils ni ton 
aide. Tu ne te dérobes à aucune conversation ; les lettres qu'on t'adresse 
n'attendent pas longtemps une réponse. Une maison de commerce qui 
emploie autant de timbres-poste que toi est une maison très active; tu as 
en effet une clientèle nombreuse, une clientèle d'obligés. 

Je devais, mon cher ami, te dire toutes ces choses aujourd'hui, puisque 



— XIV — 

je parle au nom de tes êlïves, qui les pensent. Pour être le maître que tu 
es, la science ne suffisait pas; il fallait avoir la vertu de se dévouer, et 
la vocation, qui est belle et rare, d'être utile aux autres. Sois remercié 
au nom de tous d'être un homme utile. Sois félicité aussi ; tu le sais 
par ton expérience: le plus satisfaisant emploi que l'on puisse faire de sa 
vie est de dépenser une partie de soi-même hors de soi, à tâcher de rendre 
meilleurs les hommes et les choses. 

Reçois, mon cher ami, la cordiale expression de ma vieille amitié, 

Ernest LAVISSE. 

Paris, le 14 novembre 1896. 



EXAMEN 

DE 

QUELQUES PASSAGES DE GRÉGOIRE DE TOURS 

RELATIFS A 

L'APPLICATION DE LA PEINE DE JWORT 

Par M. PROU 



C'est une opinion généralement admise que les rois mérovingiens 
disposaient à leur gré de la vie de leurs sujets. Fustel de Coulanges a 
représenté ces rois comme des monarques absolus, « comme des 
princes qui font tout ce qu'ils veulent ' ». t Tous ces rois, même les 
meilleurs, mettaient à mort les hommes qui leur déplaisaient, fussent- 
ils parmi les plus grands, fussent-ils de race franque 2 . » 

Fustel de Coulanges, tout en constatant que les rois mettent à mort 
ceux de leurs sujets qui leur déplaisent, ne dit pas que ce soit là leur 
droit ; il indique seulement une manière d'agir sans se prononcer sur 
sa légitimité. On pourrait donc souscrire à son opinion si les faits 
qu'il allègue, à savoir l'histoire de Boantus, celle de Magnovald et 
celle de Chundo, nous montraient le roi n'obéissant qu'à sa fantaisie. 
Mais, à vrai dire, de tout le chapitre consacré par Fustel de Cou- 
langes à l'étude du pouvoir royal, il résulte plutôt qu'il considérait les 
rois mérovingiens comme ne dépassant pas les limites de leur droit 
quand ils ordonnaient sans motif légal le meurtre d'un de leurs sujets. 

Pour établir que le monarque franc peut frapper de mort l'un de 
ses sujets, on cite 3 d'abord l'anecdote dite du vase de Soissons, trop 

i. Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de ^ancienne France. La monar' 
chie franque (1888), p. 122. 

2. Fustel de Coulanges, Ibid., p. 12}. 

3. Parmi les textes que nous examinerons, quelques-uns ont été cités par M. Paul Viollet, 

1 



2 M. PROU 

connue pour qu'il soit nécessaire de rapporter dans son entier le récit 
de Grégoire de Tours 1 . Il suffira d'en rappeler les traits essentiels. 
Les soldats de Clovis avaient enlevé les ornements d'une église et spé- 
cialement un vase d'une beauté singulière. L'évêque envoya des mes- 
sagers au roi demandant que, si son église ne pouvait recouvrer les 
autres vases sacrés, on lui rendît au moins celui-là. Le moment venu 
de partager le butin, le roi pria ses guerriers de lui accorder, en 
dehors de sa part, le vase précieux. L'un des guerriers brisa le vase, 
disant au roi : « Tu n'auras que ce que le sort t'assignera. » Le roi ne 
répliqua rien. Mais l'année suivante, à la réunion du Champ-de-Mars, 
il retrouva le guerrier qui avait brisé le vase, et, après lui avoir re- 
proché le mauvais état de ses armes, il le frappa de sa hache. Aucun 
des guerriers ne protesta. 

Reléguer cette anecdote au nombre des légendes ne serait pas l'ex- 
pliquer. D'ailleurs, quand même elle aurait été inventée de toutes 
pièces, elle n'en aurait pas moins de valeur au point de vue historique 
puisqu'elle doit être en accord avec les mœurs du vi c siècle et refléter 
Tidée qu'on se faisait en ce temps-là du pouvoir royal. Sa réalité 
objective n'importe guère. Elle est vraisemblable et nous croyons 
pouvoir affirmer que non seulement elle concorde avec tout ce que 
nous savons par ailleurs des coutumes guerrières des Francs, mais 
aussi qu'elle ne permet pas de conclure à un droit de vie et de mort 
absolu, et subordonné au seul bon plaisir, de la part du roi sur ses 
sujets. 

Que Clovis ait désiré être agréable à un évêque, voilà qui n'est pas 
surprenant et qui était de bonne politique. Les évêques n'étaient-ils 
pas en fait les chefs des cités ? Ils représentaient la population qui les 
suivait. Gagner l'évêque c'était gagner la cité. Mais les guerriers 
avaient un droit sur le butin. Ce qui est bien marqué par la lettre de 
Clovis aux évêques du royaume Wisigothique 2 . C'était là un véri- 
table droit de propriété se rattachant au droit privé. Ainsi s'explique 
le silence de Clovis en présence de l'opposition que lui fait un seul 

Histoire des institutions politiques et administratives de la France, t. I, p. 212, à l'appui de 

celte phrase : « Chez les Francs la juridiction souveraine qui appartient au roi, emporte un 

droit absolu de vie et de mon : le roi peut meure à mort un de ses sujets de piano, sans au- 
cune forme de procès»». M. Paul Viollet n'entend pas dire que les rois pouvaient» sans excéder 
leur droit, se mettre en désaccord avec la loi ou la coutume ; mais bien plutôt qu'il leur était 
loisible d'ordonner de leur propre autorité et, en dehors de toute assemblée judiciaire, l'exécu- 
tion de tout criminel qui, en vertu de la loi ou de la coutume, était passible de la peine de 
mort. 

1. Histor, Francor,, II, 27, éd. Arndt, p. 88. 

2. Boretius, Capitularia, n° 1, p. 1. Nous adoptons ici l'interprétation donnée à la lettre 
de Clovis par M. Wilhelm Sickel, Die merowingische Volkspersammlung, p. 5 à 7 (extrait des 
Mtttheilungen des Instituts fur aster reichische Geschichtsforschung, Ergïnzungsband, II, 2). 



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DE QUELQUES PASSAGES DE GRÉGOIRE DE TOURS 3 

guerrier. Celui-ci n'excède pas les limites de la légalité en exigeant 
que le butin soit tiré au sort conformément à la coutume. Clovis n'ose 
pas violer une règle de droit privé. S'il avait eu un droit de vie et de 
mort sur ses sujets, aurait-il attendu jusqu'au Champ-de-Mars pour 
exécuter le guerrier orgueilleux et jaloux de ses droits ; aurait-il eu 
besoin d'un nouveau prétexte pour satisfaire sa rancune et venger l'of- 
fense reçue? Au Champ-de-Mars, la situation est différente. Le roi a 
convoqué ses guerriers; il leur a enjoint de venir équipés et par 
conséquent bien équipés. L'un d'eux a des armes en mauvais état, ce 
dont le chef de l'armée est seul juge. Il est désobéissant, il a manqué 
à la discipline : le roi le punit. Il n'agit pas autrement qu'un général, 
qui, de nos jours, en temps de guerre, ferait fusiller un soldat rebelle. 
Donc rien ici qui ressemble à un abus de pouvoir. Tout au moins 
conviendra-t-on que Clovis avait cherché à donner à sa vengeance une 
couleur légale, tant il était persuadé qu'il ne pouvait, sans crime, dis- 
poser de la vie d'un Franc. On pourrait encore remarquer que lors du 
partage du butin, le Franc cesse d'être un guerrier pour redevenir un 
citoyen qui défend ses droits de propriété, tandis qu'à la revue du 
Champ-de-Mars il est un soldat qui doit à son chef une obéissance 

passive. 

Comme preuve du droit des souverains mérovingiens à disposer de 
la vie de leurs sujets, on cite encore le fait suivant : « Le roi Gon- 
tran tua par le glaive deux fils de feu Magnachaire, parce qu'ils pro- 
féraient contre la reine Austrechilde et ses enfants beaucoup d'injures 
détestables et exécrables, et il confisqua leurs biens 1 ». Mais Gré- 
goire de Tours donne la raison de cette mise à mort. Les fils 
de Magnachaire calomniaient la reine ou, si l'on veut, en médi- 
saient. Plus d'une fois des citoyens romains coupables de pareils 
faits avaient été traités sous l'empire comme des criminels de lèse- 
majesté. 

Que les rois mérovingiens aient retenu de la tradition romaine le 
crime de lèse-majesté et que la médisance contre les personnes royales 
ait été considérée comme tel , ce n'est pas une simple conjecture. 
Qu'on se souvienne plutôt de ce passage de Grégoire de Tours 2 : 
* Lupence, abbé de Saint-Privat, martyr de la ville du Gévaudan, 
mandé par la reine Brunehaut se présenta devant elle. Il avait été 
accusé, dit-on,* par Innocent, comte de la cité, d'avoir tenu sur la 
reine un propos grossier. Mais, la cause ayant été discutée, on trouva 

i. Hiilor. Francor., V, 17, éd. Arndi, p. 207. 
î. lbid. t VI, 37, éd. Arndt, p. 277. 



I 



4 M. PROU 

que Pabbé n'était pas coupable du crime de lèse-majesté [de crimine 
majestatis), et il reçut l'ordre de se retirer ». 

On nous opposera que les fils de Magnachaire ont été mis à mort sans 
forme de procès. Grégoire de Tours, en effet, ne parle pas de leur 
comparution devant le tribunal royal. Son silence permet-il cependant 
d'affirmer qu'il n'y ait pas eu de débats publics ? Grégoire de Tours 
est un chroniqueur qui relève les faits divers, qui ne voit que le côté 
externe des choses, le résultat, et qui n'a guère souci des détails juri- 
diques. Dans le fait spécial qui nous occupe, ce qui l'a frappé, c'est 
que le roi, après avoir mis à mort deux jeunes hommes, les deux fils 
d'un de ses sujets, a lui-même perdu ses deux fils. Car, aussitôt après 
avoir rapporté l'exécution des fils de Magnachaire il ajoute : « Le roi 
lui aussi perdit ses deux fils qui tombèrent subitement malades ». Pour 
un esprit superstitieux le rapprochement s'imposait. Le roi avait agi 
légalement ; mais peut-être eût-il mieux fait de se conduire en chré- 
tien et d'accorder leur grâce aux coupables. On sait la répugnance de 
l'Église du vi e siècle pour la peine de mort et ses efforts incessants 
pour sauver les condamnés. 

A l'appui de son assertion que les rois mettaient à mort les hommes 
qui leur déplaisaient, Fustel deCoulanges cite spécialement le meurtre 
de Boantus: « Le roi 1 (Gontran) de retour à Chalon, ordonna de 
frapper du glaive Boantus, qui lui avait toujours été infidèle. Celui-ci 
fut cerné dans sa maison et mis à mort par les hommes du roi ; ses 
biens furent dévolus au fisc ». Là encore il n'y a rien que de légal, 
car tout manquement à la fidélité due au roi entraînait la peine de 
mort et la confiscation des biens. Le titre LXIX de la Loi Ripuaire 2 
porte : « Si quis homo régi infidelis exsteterit, de vita conponat, et 
« omnes res suas fisco censeantur » . Ainsi, le mot infidelis inscrit 
dans la loi est celui-là même dont se sert Grégoire de Tours pour 
exprimer la position prise par Boantus à l'égard du roi. Tout homme 
infidèle doit payer son crime de sa vie 3 , et ses biens sont confisqués. 
On ne s'étonnera pas que le roi ait fait cerner le coupable dans sa 
maisoq. Boantus était sans doute un grand personnage, entouré de 
toute une famille de serviteurs prêts à le défendre. Il fallait s'emparer 
de lui par ruse. Et d'ailleurs n'est-ce pas là un procédé auquel la jus- 
tice contemporaine a encore recours pour s'emparer d'un accusé 

!. Histor. Francor. t VIII, 11, éd. Arndt, p. 3 3 i . 

2. Lex Ribuaria, LXIX, i, éd. Sohm, p. 9S. 

3. II est vrai que, d'après Thonissen, les mots de vita conponat indiquent que le coupable 
pouvait racheter sa vie et que l'exécution de la sentence était subordonnée au défaut de paie- 
ment de la composition légale. Voy. Thonissen, Études sur l'histoire du droit criminel de la 
France, dans Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 2 e s., t. XLIV (1877), p. 406. 



1 



DE QUELQUES PASSAGES DE GREGOIRE DE TOURS 5 

récalcitrant ou susceptible de s'échapper ? S'il y a eu de la part du 
souverain abus de pouvoir, c'est simplement dans la forme de l'appli- 
cation de la peine. Les règles de la procédure n'auraient pas été 
respectées. Boantus aurait été sitôt tué que pris. Il n'est pas certain 
d'ailleurs que l'ordre royal n'ait pas été le résultat d'une sentence 
régulièrement rendue contre un contumace. Il est possible aussi 
que le crime étant manifeste, notoire (car l'historien dit que 
Boantus s'était toujours montré infidèle), il n'y ait pas eu lieu à 
procès. 

L'affaire de Leudaste est plus complexe. Leudaste avait calomnié la 
reine Frédégonde et porté contre un évêque, Grégoire de Tours, de 
graves accusations '.Convaincu en outre d'avoir fomenté un complot, 
il avait été, à la suite d'un jugement régulier, excommunié par les évo- 
ques et banni par le roi Chilpéric 2 . Après s'être caché successivement 
dans le Berry et en Touraine, puis avoir cherché asile dans la basilique 
de Saint-Hilaire de Poitiers, d'où la reine était parvenue à l'arracher, 
il était retourné chez des amis qu'il avait en Berry. Sur le point d'être 
pris, il avait imploré la clémence du roi et s'était réconcilié avec lui 3 , 
mais non pas avec la reine. Chilpéric, en lui accordant son pardon, 
lui avait dit : « Sois prudent pendant quelque temps, jusqu'à ce que 
tu aies vu la reine, et que tu te sois accordé avec elle pour regagner 
ses bonnes grâces, car tu es très coupable envers elle. » Leudaste ne 
prit pas garde à la gravité de ces paroles. Il osa se présenter devant la 
reine et, prosterné à ses pieds, implorer son pardon. Mais celle-ci, 
frémissant de rage, s'écria : « Puisqu'il ne me reste pas de fils qui 
puisse prendre en main ma cause, c'est à toi, seigneur Jésus, que je 
commets le soin de poursuivre mes ennemis. » Puis, se jetant aux 
pieds du roi, elle ajouta : « Malheur à moi qui vois mon ennemi et 
qui ne puis en rien prévaloir contre lui. » Ainsi, la reine envisage 
l'injure de Leudaste, comme une injure personnelle ; il a commis un 
crime contre elle, il a été condamné ; il lui est loisible de pardonner 
au coupable ou non, d'abandonner ou de poursuivre la réparation de 
la faute. C'est à ce dernier parti qu'elle s'arrête. Elle n'agit pas autre- 
ment qu'eût pu le faire tout particulier. C'est là un exemple de cette 
vengeance privée dont la coutume reconnaissait alors l'exercice 
comme légal et que les édits royaux n'étaient pas encore parvenus à 
déraciner. La reine fit donc assassiner et supplicier son ennemi, et 

i. Histor. Francor., V, 49, éd. Arndt, p. 340. 

2, Ibid., V, 49, éd. Arndt, p. 241 : • Sed cum audisset (Leudastes) edictum régis ut in 

« suo regno 1 nullo colligeretur Prosequentibus vero regilibus pueris, ipse per fugam 

« labilur. • 

3. Ibid., VI, 3a, p. a 7 a. 



6 M. TROU 

cela avec l'aide de son époux qui n'agissait plus comme roi, mais 
comme défenseur de sa femme. 

Mais voici une affaire où il semble qu'un roi ait fait mettre à mort 
un de ses sujets sans aucune forme de procès, même sans aucun motif 
légal. «Chez le roi Childebert 1 , Magnovald, pour des raisons qui ne 
sont pas connues, est tué par ordre du roi, de la manière suivante : 
Pendant que le roi, dans son palais assiste à des jeux et regarde un 
animal que poursuit une troupe de chiens, il fait appeler Magnovald. 
Celui-ci vient et, ne sachant pourquoi on l'a mandé, il se met à rire 
avec les autres en regardant la bête poursuivie. Mais un homme, 
apposté par ordre du roi, dès qu'il le vit attentif au spectacle, lui 
fendit la tète d'un coup de hache. Magnovald tomba mort; son 
corps fut jeté par la fenêtre et enseveli par les siens. Ses biens furent 
aussitôt saisis et tout ce qu'on trouva chez lui apporté au trésor pu- 
blic. Quelques-uns pensaient qu'il avait ité mis à mort parce qu'après 
la mort de son frère, il avait infligé à sa propre femme toutes sortes 
de mauvais traitements et l'avait tuée, après quoi il avait fait entrer 
dans son lit la femme de son frère. » Quand même Magnovald aurait 
commis un crime entraînant la peine capitale, quand même il y aurait 
eu un motif légal à son exécution, il faut reconnaître que cette exécu- 
tion a été irrégulière, et le coupable, attiré dans un guet-apens et mis 
à mort de piano, sans aucune forme de procès, véritablement assassiné. 
Magnovald n'était sous le coup d'aucune sentence, sans quoi il ne 
serait pas venu avec tant d'insouciance se livrer à son juge et à son 
bourreau. Mais que peut-on inférer de là sinon que le roi Childebert 
a commis un abus de pouvoir? 

Avec l'affaire de Chundo a , nous rentrons dans le domaine de la 
légalité. « La quinzième année du règne de Childebert, qui est la 
vingt-oeuvième de celui de Gontran, celui-ci, chassant dans la forêt 
des Vosges, découvre les restes d'un buffle qu'on avait tué. Il fait 
saisir le gardien de la forêt qui, sommé de nommer la personne qui 
avait osé commettre cet acte dans une forêt royale, dénonce Chundo, 
cubiculaire royal. Là-dessus, le roi ordonne d'appréhender l'accusé, 
de l'enchaîner et de le conduire à Chalon, afin qu'en la présence du 
roi, accusateur et accusé discutassent. Chundo affirmait n'avoir jamais 
commis l'acte dont on l'accusait. Le roi ordonne donc le duel. Le 
cubiculaire présente son neveu comme champion ; les deux adver- 
saires entrent dans le champ-clos. Le jeune homme frappe de la lance 

i. Histor. Franco/*., VIII, 36, éd. Arndt, p. 3 S i • 
2. Ibid., X, io, éd. Arndt, p. 418. 



DE QUELQUES PASSAGES DE GREGOIRE DE TOURS 7 

le gardien de la forêt et lui transperce le pied ; le gardien tombe sur 
le dos et le jeune homme, tirant son couteau, s'apprête à lui trancher 
le cou, lorsque lui-même est blessé au ventre par son adversaire. Tous 
deux roulèrent à terre ; ils étaient morts. Ce que voyant, Chundo 
court se réfugier dans la basilique de Saint-Marcel. Le roi crie qu'on 
le poursuive et qu'on le saisisse. On l'atteignit avant qu'il eût atteint 
le seuil du sanctuaire ; attaché à un poteau, il fut lapidé. Plus tard, 
le roi se repentit d'avoir cédé avec tant de précipitation à la colère, 
regrettant d'avoir fait périr si promptement un homme fidèle et qui 
lui rendait des services. » Nous sommes donc en présence d'une 
affaire qui a eu un développement régulier, et où toutes les règles de 
la procédure ont été respectées. Le débat a été public. Les deux adver- 
saires s'obstinant dans leurs affirmations contradictoires, on a eu recours 
au jugement de Dieu pour faire la preuve. Le champion de Chundo a 
succombé; Chundo est donc coupable. Pourquoi, s'il ne s'était pas 
senti menacé de la peine de mort, aurait-il cherché un asile dans une 
église? D'ailleurs, Fustel de Coulanges, qui avait d'abord vu dans ce 
fait une preuve que le roi pouvait mettre à mort les hommes qui 
lui déplaisaient 1 , le cite ensuite à titre d'exemple de l'emploi légi- 
time du duel comme moyen de preuve 2 . « Une autre fois, dit-il, un 
délit de chasse ayant été commis, Chundo, l'un des grands du palais, 
est traduit en jugement devant le roi. Il nie. Le roi ordonne par ju- 
gement le combat. Chundo donne un champion qui combat à sa 
place, en présence du roi, et qui est tué. Sur cela le roi est convaincu 
de la culpabilité de Chundo, qu'il aimait pourtant, et il le fait mettre 
à mort. » On peut tirer de ce récit que le roi Gontran avait édicté la 
peine capitale contre ceux qui chasseraient dans les forêts royales. Il 
est vrai que le roi se repentit d'avoir ordonné la lapidation d'un servi- 
teur fidèle. C'est qu'il lui était loisible de faire' grâce au coupable. 
Chundo comptait sur cette clémence, et c'est pourquoi il avait couru 
à la basilique de Saint-Marcel, espérant y demeurer jusqu'à ce que la 
colère du roi fût tombée. 

Voici un autre fait 3 . Childéric, un saxon r avait commis des 
meurtres et des crimes de toutes sortes, fomenté des séditions. Il gagna 
la ville d'Auch où sa femme possédait une terre. Le roi ayant eu 
connaissance de ses crimes, ordonna de le tuer. Le coupable échappa 
à la justice royale car il trouva dans ses déportements mêmes le châti- 
ment de ses crimes. Une nuit il s'enivra tellement qu'au matin on le 

1. Fustel de Coulanges, ouvrage cité, p. 13 3. 

2. lbid. t p. 457. 

3. Histor. Francor., X, 22, éd. Arndt, p. 434. 



8 M, PROU 

ramassa mort sur son lit. C'était lui, disait-on, qui avait donné le 
signal de l'assassinat des prêtres dans la basilique de Saint-Hilaire. « Si 
cela est vrai, dit Grégoire de Tours, Dieu vengeait l'injure de ses ser- 
viteurs. » 

Ce que nous devons retenir de ce récit, c'est que le roi avait 
ordonné la mise à mort de Childéric. Cet ordre pouvait être le ré- 
sultat d'un jugement. Grégoire de Tours ne mentionne, il est vrai, 
aucune action judiciaire. Mais le fait ne l'intéresse que parce qu'il 
voit dans la mort subite et ignominieuse de Childéric une ma- 
nifestation de la justice divine. Admettons qu'il n'y ait pas eu de 
condamnation prononcée par le tribunal royal, il n'en reste pas 
moins que l'ordre donné par le roi était légal. En effet, parmi les 
crimes que Childéric avait commis, il en était un au moins qui 
entraînait la peine de mort, celui de rébellion; car l'historien nous dit 
qu'il était l'auteur de séditions, ce qui revient à dire qu'il avait manqué 
à son serment de fidélité. 

Ainsi, des passages de l'histoire des Francs que nous avons 
examinés, cette conclusion ne se dégage pas que les rois mérovingiens 
aient eu sur leurs sujets le droit de vie et de mort. Comme l'action 
législative leur était, au moins partiellement, dévolue, et qu'ils 
avaient, comme jadis les empereurs, la faculté de promulguer des 
édits, il leur était loisible de décréter la peine capitale contre tel ou 
tel crime, de donner ce châtiment comme sanction à leurs édits, de 
déclarer, comme faisait Gontran aux chefs de son armée, que 
quiconque transgresserait leurs ordres, serait frappé de la hache l ; 
voilà qui, incontestablement, était leur droit. Mais autre chose est 
d'inscrire la peine de mort dans la loi ou dans un édit général, de 
décider que l'accomplissement d'un acte déterminé pourra entraîner 
ce châtiment, autre chose, de faire mettre à mort un particulier sans 
qu'auparavant celui-ci ait été averti qu'en agissant de telle ou telle 
façon il risque de payer son acte de la vie. 

Ce n'est pas à dire que les rois du vi e siècle n'aient pas eu recours 
au meurtre pour se débarrasser de ceux de leurs sujets qui leur 
portaient ombrage ou qu'ils avaient intérêt à faire disparaître, ni 
qu'ils n'aient pas abusé de leur pouvoir pour satisfaire leurs rancunes. 
Mais quand ils l'ont fait, ils ont dépassé les limites de leur droit, ils 
sont allés contre la loi, ils ont commis des crimes de droit commun.' 
Il est évident que leurs crimes restaient impunis parce qu'ils n'étaient 
justiciables d'aucun tribunal, parce qu'il n'y avait au-dessus deux aucun 

i. Histor. Francor., VIII, 3o, éd. Arndt, p. 345. 



DE QUELQUES PASSAGES DE GRÉGOIRE DE TOURS 9 

pouvoir capable de leur imposer le respect de la loi. De mettre à 
mort un de leurs sujets sans motif légal, sans forme de procès, et à 
leur bon plaisir, ils ont eu la force mais non le droit. Ils n'étaient 
alors justiciables que de l'opinion publique. Chilpéric commit plus 
d'un assassinat. Aussi Grégoire de Tours l'appelle-t-il le Néron et 
l'Hérode de son temps 1 . Et plus loin : « Quelle fut la malice de ce 
roi, les récits qui précèdent le montrent. Souvent il dévasta et in- 
cendia un grand nombre de contrées, sans en ressentir aucune douleur, 
mais plutôt de la joie, comme autrefois Néron déclamant au milieu 
de ses palais en flammes. Souvent il punit injustement des hommes 
pour avoir leurs biens. » On savait donc distinguer ce qui était abus 
de pouvoir de ce qui était l'exercice régulier de l'autorité royale. 

1. Histor. Francor., VI, 46, éd. Arndt, p. 286. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 



(466.485) 



Par Georges YVER 



Le règne cTEuric nous est mal connu. Sidoine Apollinaire, Jor- 
danès, Grégoire de Tours, Idace, Isidore de Séville, quelques chro- 
niques du v e et du vi e siècle, les actes des Conciles et quelques écrits 
hagiographiques, en particulier la vie de saint Epiphane par Enno- 
dius, telles sont à peu près les seules sources qui permettent de re- 
constituer l'histoire de ce prince. Cependant, en dépit de l'insuffisance 
des documents, ce règne mérite d'être étudié. Il marque dans l'histoire 
des Wisigoths un moment décisif, celui où cette nation barbare, à 
peine établie dans la Gaule méridionale depuis un demi-siècle, parut 
sur le point de recueillir dans ces régions l'héritage de l'empire d'Oc- 
cident. 

Depuis le moment où Honorius avait reconnu aux Wisigoths, alliés 
et soldats de Rome (fœderati), la possession de l'Aquitaine II et des 
provinces voisines, ils avaient travaillé sans relâche à agrandir leurs 
domaines et à s'émanciper de la tutelle impériale. Théodoric I, Tho- 
rismond et surtout Théodoric II avaient profité des troubles incessants 
qui agitaient l'Occident pour étendre leur territoire bien au-delà de 
ses limites primitives. A la mort de Théodoric II, les possessions des 
Wisigoths comprenaient déjà Narbonne et la Novempopulanie ; elles 
atteignaient presque le Rhône, tandis qu'au sud, grâce à des guerres 
heureuses contre les Suèves, elles débordaient sur l'Espagne. En même 
temps le lien de subordination qui rattachait le royaume wisigo- 
thique à l'empire et qui faisait du roi de Toulouse une sorte de 
« vassal » de l'empereur, selon l'expression de Fauriel 1 , s'était pro- 

1. Fauriel, Hist. de la Gaule méridionale, I, p. 142. 



» » GEORGES YVER 

gressivement détendu. C'est à Euric qu'il était réservé de le rompre, 
pour achever l'évolution qui tendait à transformer ce qui n'avait été au 
début qu'un établissement de « fœderati » barbares sur le sol de la 
Gaule en un royaume indépendant. 



I 



Nous ne possédons sur l'histoire d'Euric avant son avènement au 
trône que des données incertaines et fragmentaires. Son nom même 
se rencontre chez les auteurs sous des formes diverses : Euricus, Eori- 
cus, Euthoricus, Evarix, Evarex. La forme Euricus est la plus fré- 
quente et semble correspondre à un nom usité chez les peuples 
germaniques, par exemple chez les Suèves 1 . Quant à la date et au 
lieu de naissance d'Euric, le silence des textes ne nous permet pas de 
les fixer. 

Nous savons seulement par Jordanès 2 , qu'en 451 Euric devait 
être encore fort jeune et hors d'état de porter les armes, puisque le 
roi des Wisigoths n'emmenait avec lui dans son expédition contre 
les Huns que ses deux fils aînés Thorismond et Théodoric : il laissait 
à Toulouse les quatre plus jeunes, Frédéric, Euric, Rithimer et 
Himerith. Après la mort de Théodoric I à Mauriacum, Thorismond 
proclamé roi sur le champ de bataille dut revenir en hâte à Toulouse, 
afin d'empêcher ses frères de mettre à profit son absence pour s'em- 
parer du trésor et du pouvoir 3 . Quelques mots de Jordanès nous 
attestent, en effet, qu'il se produisit entre les fils de Théodoric, peut- 
être à l'instigation d'Aétius, des tiraillements que la fermeté et la 
modération de Thorismond parvinrent seules à arrêter. Au cours de 
sa troisième année de règne, Thorismond mourut, assassiné par des 
ennemis privés : « inimici » nous dit Jordanès, qui mentionne sans plus 
de commentaires l'avènement de Théodoric II 4 . Isidore de Séville 
accuse formellement de ce meurtre les frères de Thorismond, Théo- 
doric et Frédéric 5 . La chronique de Prosper d'Aquitaine fournit la 
même indication et donne, en outre, à ce meurtre des raisons poli- 
tiques : les craintes qu'inspiraient aux Romains les projets belliqueux 

1. Grég. de Tours, H. F., VI, 43. 

2. Jordanès, Getica, 36. 

3. Jordanès, Gct., 41. 

4. Jordanès, Ge/., 43. 

5. Prosper d'Aquit., Chron. ann., 453. — Isidore, De Reg. Gothorum, 3o-3i, 33. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS i3 

de Thorismond. Les expressions employées par Jordanès, concordant 
avec le témoignage formel de Prosper et d'Isidore, autorisent à ad- 
mettre, conformément à l'opinion de don Vaissete, de Fauriel et de 
Dahn ', l'assassinat de Thorismond par ses frères, sans que nous puis- 
sions affirmer, qu' Euric ait joué un rôle quelconque dans cette tra- 
gédie de palais. Il joua, au contraire, à ce qu'il semble, le principal 
rôle dans le meurtre de Théodoric II, successeur de Thorismond, son 
autre frère. 

Le nom d'Euric ne se rencontre pas dans les textes relatifs au règne 
de ce prince, mais il reparaît dans les récits que l'on nous donne de 
sa mort. La chronique d'Idace, reproduite presque mot pour mot par 
Isidore, nous apprend qu'une ambassade, envoyée par Théodoric II 
à Rémismond, roi des Suèves, sous la direction du comte Salla, 
trouva, en rentrant à Toulouse, le roi assassiné et remplacé par 
Euric 2 . Celui-ci est-il bien l'auteur du crime? Jordanès s'abstient de 
donner aucun détail sur la mort de Théodoric II, mais cette lacune, 
aussi bien que les termes dont il se sert pour caractériser l'avènement 
du nouveau prince (praecupida festinatione succedens — saeva suspi- 
cione pulsatus est) 3 est significative. De plus, un texte contemporain, 
celui d'Idace, deux autres de très peu postérieurs, celui de Marius 
d'Avenche et une chronique des Gaules, écrite, selon Mommsen 4 , au 
vi e siècle, accusent expressément Euric. Il est donc certain que ce 
prince s'est frayé le chemin au trône par un fratricide. On peut éga- 
lement affirmer que le crime fut commis à Toulouse, mais là s'arrête 
ce que l'on connaît de source certaine. Le mobile de l'assassinat reste 
inexpliqué. Faut-il n'y voir que l'effet d'une ambition impatiente; 
faut-il y chercher des raisons politiques, ou seulement s'en prendre 
à l'humeur inconstante des Wisigoths, habitués à se débarrasser, selon 
l'expression de Grégoire de Tours 5 , des rois qui leur déplaisaient : 
autant de questions non résolues. 

Les historiens ne sont point d'accord sur la date de cet événement : 
don Vaissette, Tillemont, Dahn, le placent en 466 6 , Fauriel hésite 
entre 466 et 467 7 . Les chroniques sont, en effet, incertaines ou con- 
tradictoires. La chronique d'Idace mentionne la mort de Théodoric II 

1. Don Vaissete, I, iv, 57. — Fauriel, I, ch. 7. — Dahn, Die Kctnige, V, p. 82. 

a. Idace, Chron., XXXI, 9. — Isid., De Reg. Gothorum, 33, 34. 

3. Jordanès, Get. t 45. 

4. Mon. Germ. hist. Auc tores antiquissimi, 9, p. 638. 

5. Grég. de Tours, H. F., III, 3o. 

6. Don Vaissete, I, iv, 86. — Tillemont, Hist. des empereurs : Antheme, ari. I. — 
Dahn, Die Kanige, V, p. 88. 

7. Fauriel, I, 39s. 



i 4 GEORGES YVER 

après l'envoi d'Anthemius en Italie et sa proclamation comme empe- 
reur d'Occident; événements qui se passent, selon notre auteur, la 
huitième année du règne de Léon (865) ! . Mais Idace met cet avène- 
ment d'Anthemius deux ans trop tôt. La chronique de Marcellin, les 
Fasti Vindoboncnses prions, le Paschale Campanum, le reportent à 
l'année 467 2 . Isidore de Séville donne deux dates qui ne concordent 
pas, aéra Div. et anno imperii Leonis vin (466 et 465) 3 . Entre ces di- 
verses indications, l'année 466 semble préférable; car cette date corres- 
pond à la fois à l'aera Div. d'Isidore et à la durée de treize années que 
Jordanès attribue au règne de Théodoric II 4 . Don Vaissete veut que 
le meurtre de Théodoric ait eu lieu avant le mois d'août 466, sans ap- 
porter aucune preuve à l'appui de sa thèse 5 . Tillemont, au contraire, 
place ce fait dans les premiers mois de l'année en se fondant sur 
l'ordre de la chronique d'Idace. La mention de l'ambassade de Salla 
près de Remismond ne nous renseigne pas davantage, car il est im- 
possible de la localiser dans la confusion de la guerre espagnole. En 
résumé, Euric s'empare du pouvoir en 466, c'est tout ce que nous 
pouvons établir. 

Quant à la physionomie du personnage, elle nous échappe à peu près 
entièrement. Les chroniqueurs tels que Prosper, Marius d'Avenche, 
Grégoire de Tours, n'ont garde de se piquer de psychologie. Si- 
doine, lui-même, malgré ses réelles qualités littéraires, ne nous fournit 
que des renseignements insuffisants pour tracer un portrait du nou- 
veau roi des Wisigoths. Cependant, Jordanès témoigne de l'ambition 
extrême d'Euric 6 ; d'autre part, certains passages de Sidoine nous le 
montrent sensible à la culture littéraire, sensible aussi à certaines 
influences domestiques, par exemple, à celle de la reine Ragnahilde 7 . 
De plus, malgré sa haine irréconciliable contre le roi de Toulouse, 
son adversaire religieux et politique, Sidoine Apollinaire ne peut 
cependant s'empêcher de lui reconnaître de grandes qualités : le 
mérite des armes, le feu du courage, l'ardeur de la jeunesse, le tem- 
pérament belliqueux 8 . Un autre auteur, Ennodius, prête à Epiphane de 
Pavie un discours où Euric est qualifié de « terrible par la renommée 
de son courage et de son glaive », et, dans un second passage, il 

1. Idace, Chron. XXVI, 8, 9. 

2. Marcellini, Chron., 467. — Ibid., Fasti Vindob. prions. — Ibid., Paschale Campanum. 

3. Isidore, De Rcg. Goth., 34. 

4. Jordanès, Get. t 44. 

5. D. Vaissete ; Tillemont, loc. cit. 

6. Jordanès, Gef., 45. 

7. Sidoine, Ep. VU, 8. 

8. Sidoine, Ep. VII, 6; VIII, 9. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS i5 

donne à la domination wisigothique l'épithète de « ferrea » ( . On 
peut donc considérer Euric comme un homme d'énergie et de cou- 
rage. Mais surtout il paraît avoir possédé à un haut degré le sens 
politique et l'esprit de suite dans l'exécution de ses entreprises. Nous 
essayerons de le montrer au cours de cette étude. 

La politique suivie par Euric est si simple dans ses grandes lignes 
et en rapport si nécessaire avec les événements contemporains, qu'elle 
a frappé un écrivain assez peu clairvoyant d'ordinaire et peu habi- 
tué aux considérations générales, tel que Jordanès. Cette politique, il 
la résume en quelques mots : « Euricus ergo crebram mutationem 
principum romanorum cernens, Gallias suo jure nisus est occupare 2 . » 
Dans un autre passage, il revient encore sur les motifs qui déter- 
minent Euric : « Euricus ergo regni vacillationem cernens. . . 3 . » Ces 
textes nous indiquent à la fois et les raisons qui poussent le roi des 
Wisigoths et le but qu'il se propose d'atteindre. La « crebra mutatio 
principum, la vacillatio regni », ce n'est pas autre chose que l'écrou- 
lement définitif de l'empire d'Occident, que l'anarchie où le pouvoir 
passe entre les mains d'empereurs fantômes, Sévère, Anthemius, 
Olybrius, Glycerius, Nepos, jusqu'au moment où Odoacre met fin à 
cette tragi-comédie en renversant Romulus Augustule. Ce sont en- 
core les difficultés de toutes sortes au milieu desquelles se débat l'em- 
pire expirant : attaques des Vandales, des Saxons, des Alamans sur 
les frontières; brigandages et révoltes à l'intérieur. — « Suo jure 
nisus est Gallias occupare. » Il veut fonder un royaume des Gaules 
indépendant. C'est sous son règne, comme le constatent les contem- 
porains, que se brise définitivement l'alliance déjà fort compromise 
de Rome et du royaume wisigothique, et que ce royaume acquiert 
une indépendance complète, en même temps qu'il dépasse ses limites 
anciennes en Gaule et en Espagne 4 . 

Malgré les progrès incessants des Wisigoths, il leur restait, en 
effet, beaucoup à acquérir. Théodoric II, bien qu'il eût profité de la 
mort d'Egidius pour lancer ses troupes dans les régions encore occu- 
pées par les Romains 5 , n'avait pas réussi à les leur enlever toutes. 
En 466, malgré la perte de Narbonne , ils sont encore maîtres d'une 
partie de la Narbonnaise I et de l'Aquitaine I. Sur la Loire, un de 
leurs généraux, le comte Paulus se maintient aux environs d'An- 

1. Ennodius, Vita Epiphanii, 353. — lbid., 85 1. 

2. Jordanès, Gel., 45. 

3. Ibid., 47. 

4. « Ruplo dissolutoque amiquo faedcre » (Sidoine, Epist. VII, 6). — lbid., VIII, 3. 

5. Idace, Chron, XXXI, 7. 



i6 GEORGES Y VER 

gers ', et au-delà même de la Seine, dans le pays de Soissons, leur 
domination subsistera jusqu'à la fin du règne d'Euric. La vallée du 
Rhône est sous la domination des Burgondes, tandis que les Francs 
occupent les pays au nord de la Seine ; des Saxons sont établis 
près de Nantes et de Bayeux et des bandes bretonnes s'avancent 
jusqu'à la Loire 3 . En présence de cette situation si complexe, plusieurs 
années de lutte ont été nécessaires à Euric pour réaliser, au moins en 
partie, le programme que lui attribue Jordanès. ' 

Mais il ne suffit pas d'exposer les progrès successifs du royaume 
d'Euric, il importe aussi de montrer avec quelles graves difficultés 
intérieures ce prince s'est trouvé aux prises. En s'étendant, le royaume 
de Toulouse rencontra des populations gallo-romaines décidées à 
résister aux ambitions des Wisigoths. Le haut clergé catholique, en ' 
particulier, fut l'âme de cette résistance, parce qu'il se préparait à subs- 
tituer sa propre influence à la domination romaine déchue. Ce mou- 
vement, Euric Ta énergiquement combattu et a réussi, pour quelque 
temps, à le comprimer. Grâce à ses efforts, le royaume wisigothique 
a paru le plus puissant des royaumes barbares ; grandeur factice, il 
est vrai ; puissance éphémère, presque aussitôt renversée qu'édifiée. 

Si les progrès du royaume wisigothique ont pu faire croire un ins- 
tant qu'il deviendrait le plus puissant des États barbares établis sur le 
territoire de la Gaule romaine, cela tient à l'habileté avec laquelle 
Euric avait su profiter des troubles qui agitèrent les dernières années 
de l'empire d'Occident. Il importe donc, avant tout, d'examiner son 
attitude en ce moment de crise. 

Quelle a été, au début de son règne, l'attitude d'Euric vis-à-vis 
de l'empire. Un fait important, attesté par Isidore et par Idace, c'est 
que, dès son avènement, le roi de Toulouse se mit en rapport avec 
l'empereur d'Orient, Léon 3 . Les chroniqueurs se bornent, d'ailleurs, 
à cette seule indication. Les écrivains orientaux ne la donnant même 
pas, nous sommes réduits à des conjectures sur les motifs et la na- 
ture de cette ambassade. Il convient cependant de chercher si Ton 
ne pourrait pas les retrouver dans une étude de la situation de l'Em- 
pire à l'avènement du roi de Toulouse. 

En 466, la situation de l'empire d'Occident est la confusion 
même. L'empereur Sévère avait succombé victime soit d'une maladie, 
comme le suppose Sidoine Apollinaire 4 , soit d'un assassinat. 

1. Grég. de Tours, Hist. Franc, II, 18. 

a. Jordanès, Get., 4S. — Grég. de Tours, loc. cit. 

3. Isidore, De Reg. Go th., 34. — Idace, Chron. XXXI, 9. 

4. Sidoine, Carm., II, 317. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 17 

Cette mort, que la chronique de Marcellin place en 464, mais qui 
nous semble devoir être reportée à 465 ! avait déterminé une véri- 
table crise. Pendant deux ans, l'empire d'Occident était resté sans 
titulaire au grand détriment de la paix et de l'ordre publics. De tous 
côtés, les ennemis du nom romain s'agitaient, comme s'ils eussent 
voulu donner le dernier coup au vieil édifice ébranlé. Dès 464, Egi- 
dius, cherchant de tous côtés des ennemis à Ricimer, s'était adressé à 
Genséric 2 , et, en dépit de la mort de leur allié, les Vandales hâtaient 
les préparatifs d'une expédition contre l'Italie. En attendant, leurs 
vaisseaux ravageaient chaque année les côtes, tandis que la flotte, 
équipée contre eux, était forcée, par les vents contraires, de s'ar- 
rêter en Sicile -\ A la même époque, les Alains, jadis établis par 
Rome dans la vallée du Rhône, quittaient leurs cantonnements, pas- 
saient en Italie et la dévastaient, jusqu'au moment où Ricimer les 
battit à Bergame 4 . En Espagne, la mort de l'un des deux rois suèves, 
Frumarius, permettait à son compétiteur, Remismond, de réunir 
toutes les forces de la nation et de constituer ainsi une puissance 
redoutable 5 . A l'intérieur de la Gaule, des brigands ou Yargi pillaient 
les campagnes et interceptaient les communications 6 . Ricimer, quelles 
que fussent son énergie et son activité, ne pouvait venir à bout de ces 
difficultés 7 . 

D'autre part, l'empire d'Orient n'était pas en état d'envoyer des 
secours aux Romains d'Occident. Léon, qui, depuis 457, occupait 
le trône de Byzance, n'était guère que le prête- nom du patrice 
Aspar 8 . Ce personnage, auquel l'arianisme qu'il professait interdi- 
sait l'accès du pouvoir, jouait en Orient le même rôle que Ricimer 
en Occident, et ne laissait à son maître qu'une autorité nominale. 
Occupé à des guerres contre les Perses, contre les Ostrogoths, contre 
les Huns dans la région du Danube 9 , Léon se voyait encore à la 
veille d'une guerre avec Genséric, qui, non content de dominer dans 
la Méditerranée occidentale, s'en prenait maintenant aux possessions 
de l'empire d'Orient 10 . 

1. Idace, XXXI, 8. — Jordanès, Ge/., 45. 
3. Idace, XXXI, 7. 

3. Sidoine, Carmina, II, 35 3. — Procope, Dt btllo Vandalico, I, 6. 

4. Cassiod., Chron. — Jordanès, Gtt., 45. 

5. Idace, XXXI, 7. 

6. Sidoine, Ep. VU, 6. 

7. Sid., Carm., Il, v. 3oo. 

8. Procope, De btllo Vandal., I, 6. 

9. Jordanès, Gct., 52, 53. 

io. Procope, De btllo Vandalico, I, 6. 



18 GEORGES YVER 

Il est fort possible que, dans ces conditions, Euric ait songé à se 
rendre indépendant, et cela, en s'appuyant sur cet empereur de 
Byzance trop éloigné et trop faible pour être jamais redoutable, mais 
seul capable de donner à une puissance nouvelle un caractère légal. 
Tel pourrait bien avoir été le but de cette ambassade, dont nous re- 
trouvons le souvenir chez Isidore et chez Idace, et que don Vaissete, 
Asbach et Dahn se contentent de mentionner. Dans cette hypothèse, 
(car c'est là une simple conjecture), Euric aurait, au début de son 
règne, essayé de réaliser ce que fit plus tard Odoacre : une royauté 
indépendante en Occident, rattachée par le lien d'une subordination 
toute théorique à l'empereur d'Orient, seul détenteur du titre impé- 
rial. Par malheur, rien dans les textes que nous possédons ne permet 
de résoudre ces questions délicates. 

Un fait du moins est certain : Euric, au début de son règne, 
. recourt à la diplomatie plus volontiers qu'à la violence. Outre l'am- 
bassade envoyée à Léon, il faut encore noter des négociations avec 
les Suèves et avec les Vandales 1 . Ici encore, nous sommes réduits 
aux conjectures. Idace, le seul écrivain qui mentionne ces négocia- 
tions, n'en indique pas l'objet. Elles paraissent cependant avoir eu 
quelques résultats appréciables. 

Remismond, le roi des Suèves, renvoie les ambassadeurs d'Euric, 
comme il avait déjà, auparavant, renvoyé ceux de Théodoric II. Don 
Vaissete, qui place cette ambassade après l'avènement d'Anthemius, 
pense que le roi des Wisigoths cherchait à s'assurer l'appui des 
Suèves en cas de guerre avec l'Empereur 2 . Peut-être est-il possible 
de donner une explication plus simple et plus juste en constatant 
qu'Euric continue en Espagne la politique de son prédécesseur, 
Théodoric II. Celui-ci, depuis l'alliance conclue avec Remismond 
en 464, s'était toujours efforcé de maintenir les Suèves sous son 
influence. Il est vrai qu'il n'y avait guère réussi, car, dès 465, ils 
avaient attaqué la ville d'Aunona, en Galice, et le roi de Tou- 
louse n'avait pu, malgré plusieurs réclamations, obtenir réparation 
de cette violence. Il est tout naturel qu'Euric ait essayé d'obtenir 
la satisfaction refusée à son frère, conjecture d'autant plus plau- 
sible, qu'à la même époque, un citoyen d'Aunona, Opilion, vient, 
au nom de ses compatriotes, implorer le secours du roi des Wisi- 
goths. Comme Idace ne parle plus de cette affaire que pour men- 
tionner une trêve conclue entre les Suèves et les habitants de la 



1. Idace, Chron. XXXI, 9. 

2. Don Vaissete, I, iv, 89. 



EURIC, ROI DES WIS1GOTHS 19 

ville, il y a tout lieu de croire que ce résultat fut dû à l'intervention 
d'Euric'. 

Quelle était son intention, d'autre part, en négociant avec les 
Vandales et quelles propositions faisait-il à Genséric : voulait-il l'en- 
gager à continuer ses attaques contre la partie de l'empire soumise à 
Ricimer et, au contraire, à ménager l'empire d'Orient; il est difficile 
de le dire. Cette seconde hypothèse aurait, du moins, l'avantage de. 
concorder avec l'explication que nous avons tenté de donner à l'am- 
bassade d'Euric à Léon. Elle rendrait compte aussi d'un fait signalé 
par Idace : le prompt retour des ambassadeurs wisigoths à la nou- 
velle des préparatifs de Léon contre les Vandales 2 . 

A partir de l'avènement d'Anthemius (467), nous trouvons des indi- 
cations plus précises sur les rapports d'Euric avec l'empire. L'éléva- 
tion d'Anthemius à la dignité impériale et l'accord qu'elle scella entre 
les deux empereurs d'Occident et d'Orient, furent accompagnés d'un 
effort décisif pour rétablir l'autorité impériale chancelante et com- 
battre les Barbares qui la menaçaient. 

Les victoires, remportées sur les Huns par Anthemius, en attestant 
ses talents militaires, assuraient à l'Occident un prince capable de le 
protéger 3 , en même temps que sa parenté avec le prédécesseur de 
Léon, Marcien, dont il avait épousé la fille, garantissait l'accord, 
unanimement désiré, des deux empires 4 . Ricimer, de son côté, 
avait eu soin de sauvegarder ses propres intérêts en stipulant qu'il 
deviendrait le gendre du nouvel empereur 5 . Le Sénat, enfin, n'a- 
vait pas négligé d'imposer ses conditions et l'on était arrivé à une 
entente sur les bases suivantes : Proclamation d'Anthemius comme 
empereur à Rome même; mariage de la fille d'Anthemius et de Rici- 
mer ; sommation adressée à Genséric par les deux empereurs, et, 
en cas de refus opposé à cette sommation, union des deux princes 
contre les Vandales. Ces conventions une fois réglées, Anthemius 
créé César à Constantinople G était parti pour l'Italie avec une armée 
nombreuse et avait été proclamé Auguste à quelques milles de 
Rome 7 . 

Les résultats de cette entente cordiale entre les deux empires ne 

1. Idace, Chron. XXXI, 7, 8, 9» 

2. Idace, Chron. XXXI, 9. 

3. Sidoine ApolL, Carmina, II, «7, 3. 

4. Ibid., H, 3 1 5. 

5. Ibid., Il, 484. 

6. Jordanès, Grt., 45. — Romana, 3 36. 

7. Idace, Chron. XXXI, 8, 9. — Jordanès, Gct., 4!). — Concil., V, 1026. — Procope, 
De bcllo Vand., 1,6. 



ao GEORGES YVER 

tardèrent pas à se faire sentir. Aux réclamations de Léon, Genséric ne 
répondit que par de nouvelles dévastations. Aussitôt s'organisa contre 
les Vandales une expédition formidable, telle que, depuis longtemps, 
on n'en avait point vue dans la Méditerranée: plus de mille vaisseaux 
et près de cent mille hommes 1 . Le comte Marcellin, dont la fidélité 
semblait d'abord douteuse, consentit à prêter son concours à l'entre- 
prise. Anthemius fournissait des troupes et des navires 2 . C'étaient ces 
préparatifs dont la nouvelle avait si désagréablement surpris les 
envoyés d'Euric à Genséric et les avait déterminés à revenir en 
hâte à Toulouse, tandis que les Suèves, également avertis, cessaient 
leurs incursions en Espagne 3 . Les Barbares se sentirent, en effet, me- 
nacés par cette expédition dont le succès aurait facilité aux Romains 
le rétablissement de leur autorité sur l'Occident. 

Euric, en particulier, trouvait des motifs d'inquiétude dans la poli- 
tique adoptée par Anthemius vis-à-vis des Gallo-Romains. Dès les 
premiers mois de son règne, ce prince avait voulu profiter de sa 
popularité 4 et de la force qui en résultait pour lui, pour rattacher à 
l'empire la Gaule qui, toujours dépendante de Rome, en droit, s'en 
était, en réalité, détachée depuis la mort de Majorien. 

Après la disparition d'Egidius, l'occasion lui avait paru excellente 
de tenter une restauration de l'autorité impériale au-delà des Alpes. 
Il s'ouvrit à ce sujet, à la fin de l'année 467 et au début de l'année 
468, des négociations, dont nous ignorons le détail, mais que 
diverses lettres de Sidoine Apollinaire permettent de reconstituer en 
partie 5 . 

Sidoine, qui, par sa naissance aussi bien que par ses qualités bril- 
lantes, était un des chefs de la noblesse gallo-romaine, avait été mandé 
de Lyon à Rome par l'empereur 6 . Il y arriva à la fin de 467, juste 
à point pour assister au mariage de la fille d' Anthemius avec Ri- 
cimer, et pour se rendre compte de l'enthousiasme populaire, qui 
voyait dans cette union un gage de paix et de prospérité pour l'ave- 
nir 7 . Sidoine n'a point dit pour quel motif l'empereur l'appelait ainsi 
à Rome. Cependant, peut-être n'est-il pas trop hardi de regarder ce 
voyage comme intimement lié au rétablissement des bonnes relations 
entre les Gallo-Romains et l'empire. 

1. Procope, De bello Vand., 1, 6. 

2. Marcellin, Chron,, 468. — Sidoine, Carmin., II, 540. 

3. Idace, Chron., XXXI, 9. 

4. Sidoine, Carm. t II, v. i3, sqq. 

5. Sidoine Apollinaire, Epis t. I, 4, 5, 6, 9. 

6. Sidoine Apoll., Ep. I, 9. 

7. Sidoine, Ep, I, 4. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 2. 

A plusieurs reprises, en effet, Sidoine laisse entendre qu'il s'est 
chargé d'une affaire de la plus haute importance ! . Au cours de ce 
voyage, durant lequel il prononça le panégyrique de l'empereur, il 
obtint le titre de préfet de la ville. Peut-être faut-il voir dans cet 
honneur accordé au poète autre chose que la récompense excessive 
de quelques vers ampoulés : en y regardant de plus près, on est tenté 
de considérer cet acte de la munificence impériale comme une mesure 
politique propre à concilier à Anthemius l'affection des populations 
Gallo- Romaines. Au moment de réorganiser la Gaule, l'empereur 
devait tenir à avoir près de lui un personnage influent capable de se 
faire l'interprète des vœux et des doléances de ses compatriotes, 
opinion que viennent corroborer les honneurs accordés aux parents 
et amis de Sidoine 2 . En rattachant à lui cette famille, Anthemius 
fortifiait l'autorité impériale, et du même coup prenait ses précau- 
tions contre les menées possibles des Barbares. 

La précaution était sage : il existait, en effet, dans la Gaule Romaine 
un parti wisigothique dont les origines remontent à l'établissement 
même des Barbares, et dont l'action se manifeste sous Euric par des 
complots et des intrigues. 

Les Wisigoths, nous en avons la preuve par différents passages de 
Salvien, avaient été accueillis sans protestations par les populations. 
Ecrasés par la fiscalité et l'inégale répartition des charges, ruinés par 
les exactions de l'administration municipale, réduits par la misère à 
se sauver chez les Barbares ou à s'enrôler dans les bandes de Ba- 
gaudes, les hommes des classes inférieures avaient reçu les Wisigoths 
presque comme des libérateurs, trop heureux d'acheter de la perte de 
quelques-uns de leurs biens la jouissance paisible du reste, et de 
profiter, à ce prix, d'une justice et d'une tranquillité relatives sous des 

1 . Une lettre adressée à Heronius montre avec quel intérêt les grands personnages de Gaule 
suivaient ces négociations et quelles espérances ils en concevaient (Sidoine, Ep. I, 5). Une 
autre lettre nous apprend l'arrivée à Rome, à la même époque, d'une ambassade arverne à 
laquelle Sidoine promet son appui (Sidoine, Ep. I, 9). Notons, enfin, qu'il se produit en Gaule, 
à cette époque, une sorte de réveil de la vie politique, dont témoignent certaines de ces 
lettres (Sidoine, Ep. I, 6). Dans toute cette affaire, Sidoine manifeste une grande activité. A son 
hôte Paulus, il demande de lui enseigner des patrons qui le recommandent à la cour et secon- 
dent le mieux possible ses espérances : sur ses conseils, il s'adresse à deux consulaires, Avienus 
et Basilius. C'est ce dernier qui l'engage, afin de l'introduire plus avant dans la faveur du 
prince, à écrire un panégyrique d'Anthemius, prononcé aux kalendes de janvier 468 lorsque 
Anthemius reçut le consulat pour la seconde fois (Sidoine, I, 9). 

a. Arvandus, préfet du prétoire des Gaules, et son assesseur Pragmatius comptent, en effet, 
parmi ses amis: Gaudentius, vicaire des Gaules, et son neveu ; Ecdicius, enfin, son beau-frère, 
nommé maître de la milice, reçoit la promesse du titre de patrice (Sidoine, I, 8, I, 4, V, 8, 
III, 8). Cette distribution de hautes fonctions était une réponse aux plaintes des Gallo-Romains, 
c'était aussi une mesure d'une portée politique plus grande encore. La famille qu'Anthemius 
comblait ainsi de ces bienfaits, était celle d'Avitus, jadis élevé à l'empire grâce à l'accord des 
Wisigoths et des nobles gallo-romains. 



22 GEORGES YVER 

maîtres plus humains et plus doux que les Romains 1 . Aussi les popu- 
lations aquitaniques s'étaient prononcées en faveur des Barbares. Dans 
certaines villes, il est vrai, à Bazas, par exemple, l'occupation wisi- 
gothique avait déterminé le massacre des nobles 2 . Mais ces violences 
n'avaient pas duré. La noblesse, elle aussi, se ralliait aux vainqueurs 
Paulin de Pella le constate avec regret 3 . Les rois de Toulouse, en 
effet, n'avaient pas cessé de faire des avances aux Romains, et avaient 
élevé aux plus hautes dignités ceux qui avaient consenti à entrer à 
leur service. Théodoric I a pour secrétaire un Romain : dans les ar- 
mées de Théodoric II nous trouvons des généraux comme Arborais 4 . 
Même, au milieu du siècle, Wisigoths et Romains avaient paru sur 
le point de se mettre d'accord pour transférer en Gaule le centre de 
l'empire d'Occident : le choix d'Avitus en est la preuve 5 . Il fallait, en 
effet, pour réussir dans cette entreprise une force militaire solide et la 
noblesse gallo-romaine espérait la rencontrer chez les Wisigoths. 
Ceux-ci, de leur côté, se prêtaient volontiers à une combinaison où ils 
pensaient trouver leur profit. Après la mort d'Avitus, Majorien, grâce 
à son habileté et à son énergie réussit à ressaisir la Gaule ; mais après 
lui, les choses se brouillèrent de nouveau et les intrigues recommen- 
cèrent. Peut-être, au moment de rompre avec Ricimer, Egidius 
en quête d'alliés songea-t-il à se ménager l'appui de Théodoric II. 
Fauriel 6 le laisse entendre sans apporter aucun texte à l'appui de 
cette hypothèse. Plusieurs passages de Sidoine Apollinaire attestent 
au contraire l'entente cordiale de Théodoric et des partisans de 
Sévère 7 . 

Mais il est bien certain aussi, que secrètement le roi des Wisigoths 
entretenait des intelligences avec une fraction de la noblesse gallo- 
romaine 8 . Ces intrigues se traduisirent, sous Euric, par les complots 
de Seronatus et d'Arvandus. 



i. Salvien, Dt gubernatione Dei, V, 7, 4 ; II, 18 ; V, S. 

2. Paulin de Pella, Eucltarist., 33 1, sqq. 

3. Paulin de Pella, ibid., 3o2. 

4. Idace, Chron, XXX, XXXI, ppss. 

5. Idace, Chron. XXXI. — Isidore, De Reg. Goth. — Sidoine, Carm., VII, 5 06, 570. 

6. Faurel, I, 277. 

7. Sidoine, Ep. I, 2. — Carm., XXIII. 

8. Dèsile temps de Majorien, le comte Agrippinus avait été accusé à Rome de favoriser les 
progrès des Wisigoths (Vita S. Lupicini, Boll. 2 mais); et, de fait, quelques années plus tard, 
en 462, ce même comte, par haine d'Egidius, son accusateur, livrait à Théodoric II la ville de 
Narbonne (Idace, XXXI, 6). Le cas d'Agrippinus ne devait pas être isolé. Beaucoup de Gallo- 
Romains étaient assez disposés à se laisser gagner par les Wisigoths. Un passage de Sidoine 
est significatif à cet égard. Dans une lettre où il rapporte la négociation du questeur Lici- 
nianus avec Euric, notre auteur se plaint que, dans les négociations avec les Barbares, les am- 
bassadeurs songent beaucoup moins à la mission dont ils sont chargés qu'à leurs propres intérêts 
(Sidoine, III, 7). 



EURIC, ROI DES WIS1ÔOTHS 2 3 

Nous examinerons d'abord ce que nous savons au sujet de Sero- 
natus, bien que certains détails fournis par Sidoine Apollinaire nous 
interdisent de placer son procès avant 470 ou 471 tandis que celui 
d'Arvandus est du commencement de l'année 469 l ; mais les intrigues 
de Seronatus, tout en étant peut-être aussi importantes que celles 
d'Arvandus, demeurent cependant beaucoup plus obscures. 

Seronatus nous est connu par plusieurs lettres de Sidoine 2 ; 
cependant, le détail de sa vie nous échappe. Il remplissait chez les 
Arvernes une fonction qu'il est impossible de préciser, et, dans 
l'exercice de son pouvoir, il commit un certain nombre d'excès : 
accusations qui méritent d'être examinées de près, car il faut prendre 
garde aux exagérations oratoires de notre auteur, et ne pas admettre 
sans discussion tous les forfaits qu'il prête au « Catilina gaulois » 4 . 

Les faits rapportés par Sidoine Apollinaire se partagent naturelle- 
ment en deux groupes : i° abus commis par Seronatus dans l'exercice 
de son autorité ; 2 négociations et intrigues avec les Wisigoths. 

Sur le premier chef, les accusations portées par Sidoine, péculat, 
abus de pouvoir, sont celles que l'on pourrait porter contre tous les 
fontionnaires romains au v e siècle. Les autres griefs sont plus intéres- 
sants, car ils nous autorisent à regarder Seronatus comme un agent 
politique d'Euric. Nous le voyons, en effet, se livrer à une propagande 
incessante en faveur des Barbares, railler les Romains, faire l'éloge des 
Wisigoths, substituer arbitrairement les coutumes barbares au code 
Théodosien 5 . Toujours en mouvement, tantôt il se rend à Aire et 
tantôt à Toulouse 6 , sans doute pour rendre compte au roi de 
ses manœuvres et recevoir de lui de nouvelles instructions. Il excite 
les Barbares à prendre les armes : « il leur offre des provinces ». 
Tout en faisant une large part à la rhétorique dont Sidoine n'a 
jamais su se débarrasser, on s'explique cependant l'effroi des habitants 
de l'Auvergne en présence de ces menées et l'appel pressant qu'ils 
adressent à Ecdicius au nom de leur liberté menacée 7 . Ecdicius 
répondit en engageant ses compatriotes à livrer Seronatus à l'em- 
pereur. Ce conseil fut suivi, mais Sidoine qui félicite les Gallo- 
Romains du service qu'ils ont ainsi rendu à l'État, ne donne pas de 
détails sur le procès du « Catilina gaulois ». Il laisse seulement en- 

1. Sidoine, Ep. II, i i. 

2. Sidoine, Ep. Il, i ; V, i3 ; VU, 7. 

3. Sid., Ep. II, 1. 

4. Sid., Ep. II, 1. 

5. Sid.. Ep. Il, 1 . 

6. Sid., Ep. II, i . 

7. Sidoine, Ep, VII, 7. 



s 4 CÎEORGES YVER 

tendre que le gouvernement impérial hésita quelque temps à faire 
exécuter la sentence de mort rendue contre lui, preuve et de la gravité 
des intrigues dy coupable et de l'impuissance d'Anthemius ! . 

La conjuration d'Arvandus est mieux connue grâce à une lettre de 
Sidoine à Vincentius 2 . Seronatus n'était peut-être qu'un personnage 
d'importance secondaire. Arvandus, au contraire, grâce aux fonctions 
qu'il occupait, pouvait prêter aux Barbares l'appui le plus efficace et 
mettre en grand danger la domination romaine. 

Arvandus, que d'autres textes désignent sous le nom d'Arabundus 3 , 
avait à deux reprises géré la préfecture des Gaules. La première fois, 
il s'en était tiré à son honneur. Mais léger, imprudent, dissipateur 
et inconstant 4 , il s'était gravement compromis dans sa seconde pré- 
fecture, celle qu'il avait reçue d'Anthemius. Criblé de dettes, pour- 
suivi par ses créanciers, il avait eu recours aux exactions pour sortir 
de cette position pénible, si bien que, devenu odieux aux Gallo- 
Romains il avait été arrêté et envoyé à Rome sous l'inculpation de 
péculat, au commencement de 469. Trois des personnages les plus 
considérables de Gaule, Ferréolus, Thaumastus et Pétronius l'avaient 
suivi pour soutenir l'accusation. Sur cette accusation de péculat s'en 
greffa une autre plus grave. Dans les papiers d'Arvandus, on décou- 
vrit une lettre écrite à Euric : au cours du procès il en reconnut 
lui-même l'authenticité. Cette lettre établissait d'une façon irrécusable 
les relations de l'accusé avec le roi des Wisigoths. Arvandus y donnait 
à Euric le conseil de ne point conclure de paix avec l'empereur 
grec 5 . Il l'engageait, en outre, à chasser les Bretons établis sur la 
Loire, et à partager pacifiquement (jure gentium) le pays conquis avec 
les Burgondes. En résumé, Arvandus ne proposait à Euric rien moins 
que d'éliminer les Romains et de les remplacer par les deux plus 
puissantes nations barbares établies sur le sol de l'empire. 

Quel était l'intérêt d'Arvandus à former ces complots ? Cassiodore 
assure qu'il voulait s'emparer de l'empire 6 , mais c'est peu vraisem- 
blable. Du récit de Sidoine, il ressort, en effet, qu'Arvandus parvint à 
se justifier du reproche d'aspirer à la pourpre et qu'il ne fut point 
poursuivi de ce chef 7 . Sa trahison n'était que le coup de désespoir 

1 . Sidoine, Ep. VII, 7. 

2. Sidoine, Ep. I, 7. 

3. Cassiod., Cluon. 

4. Sidoine, Ep. I, 7. 

5. Sidoine, Ep. I, 7. C'est d'Anthemius ici qu'il s'agit ainsi qu'il résulte d'un passage d'En- 
nodius (Vita Epiphani). — Dahn, Die Kctnigc, V, 88, se trompe, à notre sens, en pensant qu'il 
s'agit de l'Empereur de Byzance. 

6. Cassiod., Chron. 

7. Sidoine, Ep. I, 7. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS a5 

d'un homme réduit à une situation telle qu'il lui fallait, pour en 
sortir, un bouleversement général. Plus heureux que Seronatus, 
Arvandus, grâce au dévouement de ses amis, échappa au supplice. 
Condamné à mort comme coupable de lèse-majesté, puis gracié, il finit 
en exil \ Son procès, tout comme celui de Seronatus, montre bien 
qu'il existait en Gaule, comme l'a soutenu Fauriel, un parti wisigo- 
thique agissant; il témoigne aussi des secours qu'Euric pouvait espérer 
rencontrer au sein même de l'empire. 



II 



Ainsi au moment où, pour les raisons que nous avons dites, les hos- 
tilités allaient s'ouvrir entre l'empereur et le roi de Toulouse, ils 
pouvaient compter l'un et l'autre sur l'appui d'une fraction notable de 
la population Gallo- Romaine. Il était donc tout naturel qu'ils cher- 
chassent auprès des Barbares établis dans le pays, un concours qui 
leur permît de trancher le différend. 

L'Empereur le chercha auprès des Bretons, des Francs et surtout 
des Burgondes, continuant avec ces derniers une politique qu^avaient 
déjà pratiquée ses prédécesseurs 2 . 

i. Cassiod., Chron, 

2. Aetius, dans la première moitié du v« siècle, avait commencé par combattre les Bur- 
gondes. Après les avoir battus en 428, il les avait forcés à repasser les Vosges (Prosper Aquit., 
Chron. , ann. 428). Rentrés en Gaule en 43S et de nouveau vaincus par Aetius, ils avaient 
conclu avec lui une paix, à la suite de laquelle nous les voyons établis en Savoie (Idace, Chron., 
X, 11. — Prosper Aquit., Chron., 435). En tolérant cet établissement, les Romains indiquaient 
leur intention de protéger leurs possessions dont le centre se trouvait à Arles, à la fois contre 
les Francs au Nord et contre les Wisigoths à l'Ouest. 

Au milieu du v° siècle, Wisigoths et Romains se disputent l'alliance des Burgondes. Au cours 
de la campagne dirigée par le roi des Wisigoths, Théodoric II, contre les Suèves, les rois bur- 
gondes Gondioc et Ghilpéric figurent dans l'armée wisigothique (Contin. Prosper hauniensis 
457). Jordanès a l'air de considérer les Burgondes, à ce moment, comme les alliés exclusifs des 
Wisigoths (Jordanès, Get., 44). C'est là une exagération évidente, car, à cette époque, Théo- 
doric est l'allié d'Avitus. Cependant, après la mort d'Avitus, ils paraissent avoir mis à profit 
leur amitié avec le roi des Wisigoths pour agrandir leurs possessions territoriales aux dépens 
de l'empire. Appelés par les sénateurs de la Lugdunaise, ils pénètrent dans ce pays, se par- 
tagent les terres et s'établissent à Lyon. Avec Majorien un revirement se produit et l'influence 
romaine reprend le dessus chez les Burgondes, qui, du reste, sont catholiques et se romanisent 
très rapidement. Le plan de cet empereur est double : i° opposer Burgondes et Wisigoths les 
uns aux autres ; a se servir des deux peuples pour assurer la défense de l'empire contre les 
ennemis du dehors. Ainsi, après avoir imposé à Lyon une garnison de Burgondes (Sidoine, 
Carm., V, S64, 573), Majorien les emploie dans sa guerre contre les Wisigoths (Sidoine, Carm., 
V, 562, 563). Après Majorien, l'expansion des Burgondes se continue dans les vallées de la 
Saône et du Rhône (Sidoine, Ep. V, 6, '7). A la même époque, à une date incertaine, mais, 
selon Dahn, postérieure à la mort de Majorien (Jahn, Gesch, dtr Burgond., I, p. 470), ils 
s'établissent définitivement à Lyon, événement auquel fait allusion une homélie attribuée à tort 



26 GEORGES YVER 

Les bonnes relations des Burgondes et de l'empire sous son règne, 
sont, en effet, attestées par les textes : par Sidoine Apollinaire, dans 
la lettre où il raconte le procès d'Arvandus 1 , par Jordanès, qui, en 
470, appelle expressément les Burgondes alliés du peuple romain 2 . 

Il n'est pas moins certain qu'Anthemius avait obtenu également 
le concours des Bretons. Jordanès nous dit que 12,000 Bretons sous 
le commandement d'un chef nommé Riothime viennent occuper le 
Berry 3 . Dans la lettre d'Arvandus à Euric, surprise par les députés de 
l'Auvergne, il est question d'attaquer les Bretons établis sur la Loire 
et alliés de Rome 4 . 

Ces Bretons auxquels Anthemius fit appel contre Euric n'étaient 
pas des Bretons insulaires; mais appartenaient sans doute à des 
bandes déjà installées depuis quelques années sur les bords de la 
Loire. Tout au plus pourrait-on admettre, qu'ils furent renforcés par 
des émigrants venus d'outre-mer 5 . 

On peut encore admettre avec Fauriel 6 , qu'outre les Burgondes et 
les Bretons, Anthemius s'assura aussi l'appui des Francs. Les textes 
nous montrent, en effet, des Francs et des Romains combattant les 
Wisigoths sous les ordres du comte Paulus '. 

Ces négociations, qui pouvaient assurer la supériorité de l'empereur 
durent déterminer Euric à prendre l'offensive. En attaquant, le roi des 
Wisigoths prévenait les effets de la politique de son adversaire et 
pouvait profiter en même temps de l'avantage que lui donnait à cette 

à saint Eucher, et qui est plutôt l'œuvre de l'évèque Eusèbe. Au reste, cette occupation ne 
modifie en rien les rapports des Barbares avec Rome. Officiellement, l'empire conserve sa supré- 
matie sur les territoires où ils sont cantonnés. Hilpéric et Gondioc sont des officiers romains : 
ils ont le titre de maîtres de la milice. 

1. Sidoine, Ep, I, 7. 

2. Jordanès, Gct , 45. 

3. Jordanès, Ger., 45. 

4. Sidoine, Ep. I, 7. 

5. Le texte de Jordanès (...oceano e navibus egressos...) a conduit plusieurs historiens à 
admettre qu'ils arrivaient d'Angleterre. En dépit du peu de renseignements recueillis sur l'his- 
toire des Bretons au v« siècle, celte opinion ne paraît guère soutenable. Les termes Britanni, Bri- 
tannia, employés par Jordanès, sont ceux dont se sert habituellement Grégoire de Tours pour 
désigner les habitants de la Bretagne armoricaine ou ce pays lui-même. On ne trouve qu'une 
seule fois chez Grégoire de Tours (H. F., I, 43), Britanni, avec le sens de : habitants de la 
Grande-Bretagne. De plus, au cours du v e siècle, les Bretons insulaires abandonnés par Rome 
dès 409, en lutte perpétuelle contre les envahisseurs (Saxons, Jutes, Angles, etc.), quittèrent à 
plusieurs reprises leur patrie et vinrent chercher asile sur différents points du continent (Zozime, 
hist. 6. — Procope, De btllo Vandalico, I, 2). Sur la Loire, en particulier, il y a trace de 
leur établissement avant les événements racontés par Jordanès. En 451, un certain Mansuetus 
souscrit comme évêque des Bretons au Concile de Tours (Concil. ; tome IV;. Sidoine écrit à 
un chef du nom de Riothamc, (Sidoine, Epist., III, 9), vocable assez semblable à Riothime, 
pour que l'on puisse identifier les deux personnages, bien qu'il ne donne pas à son corres- 
pondant le titre de rex. 

6. Fauriel, I, p. 304. 

7. Grég. de Tours, H. F., Il, t8. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 27 

époque la situation embarrassée de l'empire. Rien à craindre du côté 
de l'Orient. L'expédition contre les Vandales, dont les préparatifs 
avaient arrêté les négociations d'Euric et de Genséric, avait tourné à la 
confusion de l'empereur Léon. Le patrice Aspar intriguait auprès de 
Genséric et lui donnait des conseils contre les Grecs. Marcellin, sur le 
concours duquel on fondait de grandes espérances, avait été tué au 
mois d'août 468; enfin le chef de l'entreprise, Basiliscus, trahissant 
son maître, s'était laissé acheter par les Vandales. L'échec avait été 
complet et la flotte grecque en partie détruite ! . Ce désastre en affai- 
blissant Léon lui interdisait toute immixtion dans les affaires d'Occi- 
dent et portait en même temps un coup redoutable à la puissance de 
son allié Anthemius. 

En Italie également la situation de l'empereur Anthemius devenait 
de plus en plus précaire par suite de sa rivalité avec Ricimer. 

Ricimer, en effet, jalousait la puissance de son maître 2 qui, de son 
côté, ne pouvait supporter la morgue du patrice 3 . L'empereur l'accu- 
sait de lui susciter des ennemis à l'extérieur et, à l'intérieur, de fomenter 
des intrigues 4 . Les choses en étaient venues au point qu'une guerre pa- 
raissait imminente entre Anthemius, resté à Rome et Ricimer retiré à 
Milan 5 . Une réconciliation fut opérée par l'intervention de l'évêque 
de Pavie, Epiphane 6 ; ce ne fut là qu'une paix boiteuse et mal assise, 
comme il ressort du récit d'Ennodius, et comme les événements le 
montrèrent par la suite. 

En Gaule, enfin, la conspiration d'Arvandus suivie bientôt après de 
celle de Seronatus prouvait combien la domination impériale était peu 
solide. Les Gallo-Romains eux-mêmes s'en rendaient bien compte 
et, dès le début de la guerre, Sidoine Apollinaire constatait en termes 
expressifs l'impuissance d' Anthemius et l'état misérable de l'empire 7 . 

Dans cette lutte décisive, Euric sans doute s'associa à d'autres rois 
barbares. On peut le croire avec Don Vaissete, Dahn, Asbach 8 qui 
trouvent dans un texte de Jordanès 9 la preuve d'une entente entre 
Genséric et Euric. Mais il est peut-être téméraire d'établir comme 
Asbach l'a fait, sur la foi de Jordanès qui confond Zenon et Léon, la 

1. Procope, De bello Vand., I, 6. — Jordanès, Romana, 337. 

a. Ennodius, Vita Epiph., p. 344. 

3. Ibid., p. 346. 

4. Ibid., p. 348. 

5. Ibid., p 344. 

6. Ennodius, VU. Epiph., 344-348. 

7. Sid., Ep. II, 1 ; ibid., III, 8. 

8. D. Vaisset«, I, iv, 9J. — Dahn, Die Kœnige, V, 90. — Asbach, Getch. de Wes - 
goth. t II, 2. 

9. Jordanès, Get. t 47. 



i8 GEORGES YVER 

date du traité conclu entre les deux chefs barbares : 4/0. Que 
Genséric, après l'échec de l'expédition dirigée contre lui, ait renoué 
des intelligences avec Euric, qu'il ait, par des présents, ou autrement, 
encouragé les attaques des Wisigoths contre l'empire d'Occident, cela 
est probable. Mais, d'autre part, le texte de Jordanès conduit à 
placer l'accord entre Genséric et Euric après 476. Or, il faut adopter 
une date plus rapprochée, les attaques les plus dangereuses des 
Wisigoths contre l'empire coïncidant précisément avec les guerres des 
Ostrogoths contre le souverain de Byzance (473) x : concordance due, 
non à l'effet du hasard, mais à la volonté de Genséric, dont on connaît 
les relations avec les Ostrogoths 2 . 

On a pensé également qu'Euric avait cherché à gagner quelques 
chefs francs, en particulier un certain Sigismer auquel il aurait donné 
sa fille en mariage. Mais don Vaissete a suffisamment prouvé, par 
l'analyse de la lettre de Sidoine que l'on invoquait à ce sujet, l'inanité 
de cette supposition 3 . 

Quoi qu'il en soit, dès 469, la guerre ouverte commence. 
L'Espagne en est le premier théâtre. 

Au début, cette guerre a moins le caractère d'un ensemble d'opé- 
rations contre l'empire que d'une reprise de la politique conquérante 
de Théodoric II. Un passage d'Idace, « Conimbrica in pace decepta 4 » 
autorise à admettre, qu'au moment de l'ouverture des hostilités dans 
cette région, la rupture n'était pas encore consommée entre les 
Wisigoths et l'empire. Sur les campagnes au-delà des Pyrénées nous 
sommes assez mal informés. Isidore se contente de mentionner 
brièvement les déprédations des Wisigoths en Lusitanie 5 . Idace, 
source précieuse en dépit de sa confusion et de son obscurité, s'arrête à 
l'année 469. — Autant qu'on peut en juger par sa chronique, cette 
guerre consiste moins en une suite d'opérations régulières, qu'en une 
série de pillages et de ravages commis alternativement par les 
Suèves et par les Wisigoths : seulement on constate que ces derniers 
dévastent indistinctement les possessions suèves et les possessions 
romaines. Au milieu de ces brigandages, les faits importants sont : la 
reprise de Coïmbre 6 , enlevée par les Suèves en 464 7 ; la prise de 
Mérida; celle de Lisbonne, livrée aux Suèves par la trahison d'un 

1. Jordanès, Gcf., 53. 

t. Jordanès, Ge/., 47. 

3. D. Vaisseie, I, iv, 93. — Sid., Ep. IV, 1 . 

4. Idace, XXXI, 9. 

5. Isidore, Dt rcg. Gof/i., 34. 

6. Idace, XXXI, 9. 

7. Ibid., XXXI, 7. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 29 

Romain, Lusidius; la paix conclue entre les habitants d'Aunona et les 
Suèves, l'occupation de la Lusitanie et des Asturies par les Wisi- 
goths, enfin l'envoi d'une ambassade de Remismond à l'empereur 1 . 
Ici se termine la chronique d'Idace, mais il est vraisemblable que la 
guerre se poursuivait encore en Espagne, en même temps qu'elle 
commençait en Gaule. 

A quelle date et à quelle occasion s'opéra de ce côté la rupture 
définitive d'Euric et de l'empire : il est difficile de le dire. Cependant 
les complots d'Arvandus et l'invasion wisigothique en Espagne ne 
durent point y être étrangers. En tout cas, dès Tannée 470, nous 
voyons en Gaule Euric aux prises avec les alliés de Rome. 

Tout d'abord, il s'attaque aux Bretons, dont le chef Riothime, avec 
une armée forte de 12,000 hommes, selon Jordanès, s'était avancé 
jusqu'à Bourges et ravageait le pays environnant 2 . Euric ne lui laissa 
pas le temps de se joindre aux Romains, ainsi qu'il projetait de 
le faire. 11 marcha contre lui, le vainquit à Déols, près de Châteauroux, 
l'obligea à se retirer chez les Burgondes et occupa Bourges 3 . 
Don Vaissete rejette cette prise de possession à une époque 
postérieure 4 . Fauriel et Dahn 5 admettent, au contraire, que le Berry 
passa à cette date sous la domination wisigothique. Ils ont raison, ce 
semble, si Ton songe à la propagande arienne signalée à Bourges 
par Sidoine Apollinaire, dès Tannée 472 6 . 

Quant aux Burgondes, malgré leur « fœdus » avec Rome, ils 
n'interviennent dans ces affaires que pour offrir un asile à Riothime 
après sa défaite. 

La première partie du plan proposé quelques années auparavant, 
par Arvandus à Euric, était ainsi accomplie : les Bretons étant mis 
dans l'impossibilité de nuire, leur vainqueur pouvait tout à son aise 
exécuter ses projets d'agrandissement. C'est alors vraisemblablement 
que se nouèrent les intrigues de Seronatus, qui, malgré la mort du 
conspirateur, aboutirent, sans doute, à une extension territoriale du 
royaume wisigothique dans l'Aquitaine I 7 . — Le Rouergue, le 
Gévaudan, le Quercy, le Limousin appartiennent encore aux Ro- 
mains au moment où Sidoine se plaint des complots de Seronatus 8 : 
ces possessions ne leur appartiennent plus au moment de l'élection de 

1. Idace, XXXI, 9. 

2. Jordanès, Cet., 43. — Sidoine, Ep. 111, 9. 

3. Jordanès, Get., 4 5 — Grég. de Tours, H. F., II, 18. 

4. D. Vaissete, I, IV, 96. 

5. Fauriel, I, 3 1 5 . — Dahn, Die Kotnigt, V, 90. 

6. Sid.,E/>. VIII, 8. 

7. Cf. D. Vaissete, I, tv, 97. 

8. Sid., Ep. H, 1 ; V, i3. 



3o GEORGES YVEK 

Simplicius à Bourges (472) \ On a donc le droit de conclure que les 
Wisigoths occupèrent ces régions pendant l'année 471. 

A la même époque, selon Tillemont et don Vaissette 2 , Euric se 
serait aussi emparé de Nîmes et des parties de la Narbonnaise I, qui 
avaient échappé à Théodoric II. La lettre de Sidoine à Appollinaris-% 
sur laquelle ils s'appuient, n'est pas très concluante. Mais, d'autre 
part, nous voyons les troupes d'Euric ravager la vallée du Rhône et 
affamer ainsi l'Auvergne, à laquelle, Patiens, évêque de Lyon, fait 
parvenir des vivres 4 . Enfin diverses lettres de Sidoine nous montrent 
l'Auvergne entourée de tous côtés par les Wisigoths 5 . On peut donc 
affirmer sans trop de témérité qu'en 472 le royaume d'Euric s'étendit 
d'une part jusqu'à la Loire, qu'il dépassa peut-être dans la région 
d'Angers, et, d'autre part, jusqu'au Rhône. L'Auvergne, ilôt romain, 
au milieu des possessions barbares, restait ainsi exposée aux attaques 
des Wisigoths. 

Ces attaques se produisirent l'année suivante. Euric avait intérêt à 
se hâter encore : ce n'était plus seulement comme au début des 
hostilités la situation de l'empire qui l'y invitait, mais la situation 
même de l'empereur. 

La réconciliation ménagée par Epiphane de Pavie entre Anthemius 
et Ricimer, n'avait été ni durable, ni sincère. La discorde s'était 
rallumée entre eux : instruit peut-être par l'exemple d'Aspar, 
que Léon avait fait tuer en 471 6 , Ricimer, après une guerre 
qui ensanglanta Rome, avait déposé Anthemius, proclamé Olybrius 
(mars 472) et assassiné l'ex-empereur, au mois de juillet 472 7 . 
Olybrius disparut après un règne de sept mois, et à l'influence de 
Ricimer, mort dans l'intervalle, se substitua celle d'un autre barbare, 
le burgonde Gondebaud. Celui-ci ne se hâta pas de donner un 
successeur à Olybrius. De novembre à mars 473, l'empire resta sans 
titulaire. Cet interrègne augmentait encore le désordre et réduisait 
l'Occident à la situation la plus misérable. Euric, en politique habile, 
profita du désordre pour pousser activement ses entreprises contre 
l'Auvergne. La mort d'Anthemius marque le début des expéditions 
wisigothiques contre la ville de Clermont 8 . 

1. Sid., VII, 5. 

2. Tillemont, Hist. eccles. S. Sidoine, art. i3. — D. Vaisseie, I, îv, 98. 

3. Sid., Ep. V, 3. 

4. Sid., Ep. VI, 12. — Grég. de T., H. F., H, 24. 

5. Sidoine, Ep. III, 1, 4; IV, 5. 

6. Marcell., Chron., 471. — Jordanès, Get., 45; id., Romana, 238. — Procopc, De 
bello Vand., I, 6. 

7. Concilia, IV, 238. — Marcell., Chron., 472. — Jordanès, G«/,, 45. 

8. Jordanès, Get., 4S. 



EURIC, ROt DES WISIGOTHS 3i 

La guerre d'Auvergne est la dernière résistance sérieuse que les 
Gallo-Romains aient opposée au flot envahissant des Barbares. Elle fut 
dirigée par deux hommes qui représentent les types les plus achevés 
de la noblesse gauloise du v 6 siècle : Sidoine Apollinaire et Ecdicius. 
Sidoine est avant tout un Romain, à la fois par la fidélité de son 
admiration pour Rome en dépit des malheurs de l'empire, et par son 
mépris de lettré pour les Barbares. S'il lui est arrivé de flatter les rois 
wisigoths, c'est politique pure : en réalité il hait les Barbares, se 
moque d'eux et engage ses amis à faire de même '. — De concert avec 
Ecdicius, il travaille à raviver l'esprit romain qui tend à se perdre sous 
l'influence des mœurs barbares 3 . — Ce caractère a frappé les contem- 
porains : « leges barbarico dédit furori », lisons-nous dans son épi- 
taphe 3 . — Gennadius loue en lui l'adversaire de la barbarie, autant 
que le champion de l'orthodoxie catholique 4 . Evêque de Clermont en 
471, il combattit les Wisigoths à la fois comme hérétiques et comme 
ennemis du nom romain. Le chrétien, en effet, n'avait pas étouffé en 
lui le politique. Depuis longtemps il s'était nettement rendu compte 
des projets d'Euric et des convoitises des Wisigoths, que l'Auvergne 
empêchait seule d'étendre leurs possessions de l'Océan jusqu'au 
Rhône 5 ; en même temps il comprenait fort bien le danger couru par 
cette région, entre des agresseurs comme les Wisigoths et des 
défenseurs aussi suspects que les Burgondes 6 . 

Ecdicius partage les mêmes sentiments. Comme Sidoine, dont il a 
épousé la sœur, il appartient à la plus haute noblesse : il est le fils de 
l'empereur Avitus. Lettré comme Sidoine 7 , c'est aussi un homme 
pieux, un bienfaiteur du peuple, qu'il a secouru à ses frais pendant 
une famine. Au siècle suivant, Grégoire de Tours le regardera presque 
comme un saint 8 . En outre sa bravoure, son habileté militaire 
attestées par les contemporains, font de lui le défenseur de ses conci- 
toyens. 

Romanisme et catholicisme, tels sont donc les traits caractéristiques 
des hommes qui dirigent la résistance contre Euric. 

Dans cette crise décisive, les habitants de l'Auvergne se trouvèrent à 

1. Sidoine, Ep. VII, 14 ; IV, 1 ; V, 8 ; Carmina, XIII, 3o. 

2. Félicitations à Ecdicius qui a fortifié le romanisme en Auvergne ; félicitations à Syagrius, 
à Arbogast de Trêves, qui maintiennent l'usage du latin dans des régions, où, sans eux, toute 
trace de culture romaine aurait bien vite disparu (Sidoine, Ep. III, 4 ; V, 5 ; IV, 7Ï. 

3. Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, I, 56 2. 

4. Gennadius (ap. Momrasen. Préf. de Sid. Apoll. dans les M. G., p. 44). 

5. Sid., Ep. III, 1. 

6. « Lacrymabilis piaeda populorum », écrit-il quelque paît, à propos de l'Auvergne (Si- 
doine, Ep. III, 4). 

7. Sidoine, Ep. III, 4. 

8. Grég. de Tours, H, F., Il, 24. 



3a GEORGES YVER 

peu près réduits à leurs seules forces. Les nobles arvernes durent, à 
1 instigation d'Ecdicius, qui leur en donna l'exemple, équiper des 
troupes à leurs frais ', pour soutenir cette lutte, au terme de laquelle, 
s'ils succombaient, il ne leur restait plus, selon l'expression de 
Sidoine, qu'à a abandonner leur patrie ou leurs cheveux 2 », c'est-à-dire 
le choix entre l'exil ou la cléricature. Quant à Rome, elle se souciait 
peu de cette poignée de Gallo-Romains qui combattaient en son 
nom. Le seul secours effectif que reçurent les Arvernes fut celui des 
Burgondes. Tous les historiens, se fondant sur différents passages de 
Sidoine Apollinaire 3 , s'accordent pour admettre que, du moins au 
début de la guerre, ceux-ci tenaient garnison à Clermont. C'étaient, du 
reste, des auxiliaires désagréables et dangereux 4 . Leur intervention 
s'explique, en effet, moins par l'alliance conclue entre eux et Anthe- 
mius, ou par la sympathie qu'ils pouvaient nourrir à l'égard des 
Gallo-Romains, que par leur crainte des progrès incessants d'Euric, et 
par le désir de faire profiter leurs domaines, selon leur habitude, des 
désordres de la Gaule. Mais il est à peu près impossible d'établir d'une 
façon précise le rôle joué par eux dans cette guerre. Une lettre 
de Sidoine à Ecdicius, écrite après la première attaque des Wisigoths 
contre Clermont, montre seulement que ce personnage était allé 
demander, sans grand succès, des renforts aux Burgondes 5 . * 

Ajoutons enfin qu'à l'intérieur même de Clermont, l'autorité de 
Sidoine et d'Ecdicius se trouvait ébranlée par les tentatives d'un parti 
favorable aux Wisigoths. 

Bien que Sidoine s'exprime en termes assez vagues sur ces troubles 6 , 
il est permis, en se fondant sur l'exemple des intrigues déjà signalées 
en Aquitaine I, au temps de Seronatus, de regarder les séditions qui 
se produisirent dans la ville, comme le résultat de menées secrètes 
d'Euric. Mais, comme en Auvergne la résistance était dirigée par 
l'aristocratie, l'opposition s'appuyait sans doute sur les classes infé- 
rieures. On se trouverait alors en présence d'un mouvement analogue 
à ceux qui avaient eu lieu en Aquitaine lors du premier établissement 
wisigothique. 

La date précise à laquelle s'ouvrirent les hostilités est difficile à 
déterminer. Jordanès se borne à noter que le siège de Clermont com- 

t. Sidoine, Epist. VII, 7 ; III, 4 ; II, 1. 

2. Sidoine, Ep. II, 1. 

3. Sid., Ep. III, 4 ; Carm., XII. 

4. Sid., Ep., ibid. 

5. Sidoine, Ep. III, 3. 

6. Sidoine, Ep. III, 2. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 33 

mence après la mort d'Anthemius \ et il n'existe aucune raison de 
révoquer en doute son témoignage. 

Les lettres de Sidoine permettent sinon de reconstituer complète- 
ment la chronologie de cette guerre, du moins d'en marquer les faits 
saillants et d'en reconnaître le caractère. Comme toutes les guerres 
barbares, elle consiste en une série de razzias et de pillages 2 . 

A ces brigandages, qui ruinent l'Auvergne autrefois si fertile 3 et 
interdisent les communications des habitants avec le reste de la Gaule, 
s'ajoute encore le siège de Clermont. Les bandes qui se livrent à ces 
dévastations ne sont pas exclusivement composées de Barbares : elles 
comptent un certain nombre de Gallo-Romains qui, de gré ou' de 
force, sont entrés au service d'Euric 4 . Les ravages de ces armées obli- 
gent les habitants des pays voisins à s'enfuir et s'étendent jusqu'à la 
vallée du Rhône 5 . 

Nous connaissons. assez mal toute cette guerre jusqu'à l'avènement 
de l'empereur Nepos. Quelques faits cependant ressortent en pleine 
lumière. D'abord le rôle militaire et les exploits d'Ecdicius, qui par- 
vint à sauver Clermont sur le point de succomber et obligea les Wi- 
sigoths à lever le siège 6 . Dom Vaissete a essayé d'ordonner chrono- 
logiquement les différents faits d'armes attribués au défenseur des 
Arvernes soit par Sidoine Apollinaire, soit par Grégoire de Tours, 
mais l'arrangement qu'il propose laisse trop de place à la fantaisie 7 . 
Fauriel, tout aussi arbitrairement, a groupé tous ces exploits autour du 
dernier siège de Clermont 8 . Le plus sage est peut-être de se borner à 
constater avec Jordanès, qu'Ecdicius résista longtemps et vigoureuse- 
ment aux Wisigoths 9 . 

En second lieu, une lettre de Sidoine à Avitus nous apprend l'exis- 
tence de négociations conduites entre les Arvernes et les Wisigoths 
par cet évêque, négociations qui paraissent avoir été suivies d'une 
courte trêve pendant l'hiver 473-474 io . 

Cette même année les forces d'Euric s'augmentèrent par l'arrivée 
en Gaule d'un nouveau contingent de Barbares. Il se trouva que la 

1. Jordanès, Ge/., 4S. 

2. Semiruta maenia — aedes incendiis proruix, — devastata proprietas — depredationis 
gothica» turbinem. — Gothica populatio — segetes incendio absumpue (Sidoine, Ep. III, a ; 
III, 1 ; VI, 10; VI, 12). 

3. Sidoine, Ep. IV, ai. 

4. Sidoine, Ep. VI, 6. 

5. Sidoine, Ep. VII, 10 ; VI, 12. 

6. Sidoine, Ep. II, 2, 3 ; VI, 6; VII, 7, 11.— Grég. de Tours, Hist. Fr., II, 14. 

7. D. Vaissete, 1, iv, 100. 

8. Fauriel, I. 

9. Jordanès, Gt/., 45. 

10. Sidoine, Ep. III, 1 ; V, 12; IX, 5. 

3 



$4 GEORGES Y VER 

politique impériale avait fourni aux Wisigoths ce renfort inattendu, à 
un moment décisif. Un certain nombre d'Ostrogoths, à la suite des 
mouvements de peuples qui accompagnèrent la mort d'Attila, étaient 
venus, sous la conduite de Widomir, demander des terres à l'empereur 
Glycerius. Celui-ci, pour sauver l'Italie d'une nouvelle invasion, les 
détourna vers la Gaule, leur assurant que les Wisigoths leur procure- 
raient un établissement. Si l'empereur comptait ainsi embarrasser 
Euric, son espoir fut déçu. Bien accueillis par Euric,les Ostrogoths se 
joignirent à son armée '. 



III 



A cette époque d'ailleurs la guerre touchait à son terme, et c'était 
encore l'empire qui allait offrir à Euric le moyen d'en finir avec ses 
derniers défenseurs. 

Après un interrègne de novembre 472 à mars 473, Glycerius, sans 
doute avec la complicité de Gondebaud avait usurpé l'empire à Ra- 
venne 2 , mais il n'avait réussi à faire reconnaître son autorité ni par 
l'empereur d'Orient Léon, ni par son successeur Zenon. En 474, il 
avait été détrôné, pris et ordonné évêque 3 . Ce revirement était dû à 
la politique de Bysance. Le nouveau prince, Julius Nepos, fils d'une 
sœur du comte Marcellin, époux d'une nièce de Léon, symbolisait, 
tout comme Anthemius, l'alliance des deux empires. Comme Anthe- 
mius aussi, il allait essayer de rétablir la paix dans les Gaules, au prix 
d'une nouvelle concession aux Barbares. Et pourtant les Gallo-Ro- 
mains encore indépendants comptaient sur lui pour être débarrassés 
de leurs adversaires : Sidoine Apollinaire trace de lui un portrait des 
plus flatteurs 4 . Ces espérances furent trompées. 

Par ces négociations, Nepos, reconnaissant l'impuissance de ses 
armes 5 , songeait moins à sauver les habitants de l'Auvergne qu'à 
arrêter les progrès de plus en plus menaçants d'Euric. Malgré le 
royaume des Burgondes, qui, dans la pensée des empereurs devait 
servir d'état tampon, les Wisigoths arrivaient, dans la partie méridio- 
nale de la vallée du Rhône à se trouver en contact immédiat avec les 

1. Jordanès, Gctica, 54, 55, 56. 

2. Jordanès, Get., 45. — Marcell., Chron., 47}. 

3. Jordanès, Get. t 45. 

4. Sidoine, Ep. V, 16 ; ibid., VIII, 7. 

5. Ennodius, Vita Epiphanii, p. 3 53. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 35 

frontières de l'empire. Ennodius laisse entendre que Nepos songeait 
à reporter les frontières de l'empire au-delà des Alpes \ Il ne saurait 
être ici question d'une extension territoriale, car, en théorie, ces fron- 
tières s'étendaient encore bien au-delà. Mais si l'on songe qu'il exis- 
tait dans la vallée du Rhône, un parti romain, dont Sidoine signale 
les agissements à Vaison a , et probablement aussi un parti wisigo- 
thique, on comprendra que l'empereur ait pensé à rétablir solidement 
son autorité dans les régions où il se sentait soutenu, quitte à aban- 
donner aux Barbares l'Auvergne menacée par sa situation même de 
tomber tôt ou tard entre leurs mains. 

Cette politique donna lieu, de la part de l'Empereur Nepos à 
trois négociations successives : celle du questeur Licinianus, celle 
des évêques Faustus , Léontius et Basilius ; enfin celle de saint 
Epiphane. 

La première, celle de Licinianus est celle sur laquelle on pos- 
sède le moins de détails. Les historiens s'accordent à la placer en 
474. Licinianus était chargé d'une double mission, l'une officielle, 
l'autre secrète: i° Remettre à Ecdicius le brevet de patrice jadis 
promis par Anthemius 3 ; 2 Traiter avec Euric. L'habileté et l'honnê- 
teté du négociateur donnaient bon espoir aux Arvernes, mais leur 
attente fut trompée 4 ; celle de l'Empereur le fut également. Licinianus 
et Euric ne se mirent pas d'accord et la guerre reprit sous les murs de 
Clermont. 

La seconde ambassade ne fut pas plus heureuse que la première 5 . 
Elle était confiée à Faustus évêque de Riez, à Basilius évêque 
d'Aix, à Léontius d'Arles 6 , c'est-à-dire aux ecclésiastiques les plus 
considérables de la portion de la Gaule encore possédée par les 
Romains. Sidoine Apollinaire et ces personnages entretenaient un 
commerce épistolaire, qui permet de rétablir les conditions débattues 
entre Euric et les représentants de l'empereur. La condition essen- 
tielle de la paix, c'était l'abandon de l'Auvergne aux Wisigoths. 
Dans une lettre à Graecus de Marseille, où il reproche vivement à ce 
prélat sa complaisance envers les Barbares, complaisance qu'il taxe 
presque de trahison, Sidoine emploie des expressions significatives : 
« facta est servitus nostra pretium securitatis alienae — nostri, 

1. « Fines italici imperii quas transgallicanas Alpes porrexerat >» (Ennodius, Vita EpiphanU, 
p. 35 1). 

s. Sidoine, Epist. V, i6. 

5. Sidoine, Ep. VII, 7. 

4. Sidoine, Ep. IV, 5 ; V, 16. 

5. Sid., Ep. VII, 6. 

6. Sidoine, Ep. VU, 7. 



36 GEORGES YVER 

quantum audio, jactura facta est ». — Dans une autre lettre, il supplie 
Basilius d'obtenir en sa qualité de médiateur, la liberté d'élection des 
évêques catholiques, ainsi que le libre exercice du catholicisme, « afin 
que les Gaulois restassent unis par la foi s'ils devaient appartenir 
à des dominations différentes » : demandes qui n'auraient pas eu de 
sens si l'Auvergne n'eût point alors été menacée de passer sous la 
domination d'un prince hérétique ! . 

Selon Fauriel, cette négociation des évêques aurait abouti. La 
paix aurait été signée, mais presque aussitôt violée 2 ; cette opinion ne 
pourrait se soutenir que si l'on avait un indice quelconque de cette 
prétendue rupture. Nous admettons donc, au contraire, avec Tille- 
mont, dom Vaissete, Asbach et Dahn que ces pourparlers n'abouti- 
rent pas 3 , peut-être parce que Basilius et ses collègues touchés des 
représentations de Sidoine se refusèrent à céder l'Auvergne. Alors, 
désireux d'en finir à tout prix, Nepos se décida, sur le conseil des 
nobles de Ligurie, à envoyer à Euric un nouveau médiateur, l'évêque 
de Pavie, Epiphane (475) 4 . 

Ennodius, dans sa vie de saint Epiphane, a raconté tout au long 
cette ambassade. Par malheur, s'il a multiplié les témoignages de la 
piété et de l'orthodoxie de son héros, il a omis de faire connaître les 
conditions arrêtées entre Epiphane et Euric. Cependant des discours 
prêtés par l'hagiographe à l'évêque et au roi dans leur entrevue de 
Toulouse ressortent les conclusions suivantes : 

i° Traité de paix et d'alliance entre les Wisigoths et l'empereur ; 

2 Autonomie du royaume wisigothique désormais indépendant de 
l'empire 5 . 

3° Abandon de l'Auvergne aux Wisigoths. — Ennodius ne le dit 
pas explicitement ; mais des événements postérieurs ne laissent aucun 
doute sur la situation que le traité de 475 fit à l'Auvergne. L'adminis- 
tration de l'Auvergne fut confiée aussitôt à un officier d'Euric, le comte 
Victorius 6 . Dès 475, Ecdicius fut obligé de quitter le pays et de se 
réfugier en lieu sûr jusqu'au moment où il fut rappelé par Nepos 7 . 
Euric, de son côté, à partir de cette même date, agit en maître en é 

1. Sidoine, Ep, VII, 6. 
a. Fauriel, I, p. 337. 

3. Tillemont, Hist. des empereurs. — Odoacre, VI, 5. — D. Vaissete, I, iv, 109. — 
Asbach, Gesch. der We$l$oth. f p. 1 S 1 . — Dahn, Die Kanige der Germ., V, 0,5. 

4. Ennodius, Vit a Epiphanii, p. 35 3, 354. 

5. « Sufficiat quod elegit aui patitur dici amicus, qui meruit appellari dominus » (Ennodius, 
Vita Epiphanii, p. 3 53). 

6. Sidoine, Ep. VU, 7. — Grég. de Tours, Hist. Fr., Il, 10. — Vitse patrum, 3. — De 
gloria confessorum, 3 3. 

7. Jordanès, Gel , 45. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 3 7 

Auvergne. Sidoine est envoyé prisonnier au château de Livia, près 
de Carcassonne '. Et d'ailleurs, quand on songe que la possession de 
l'Auvergne était pour Euric l'affaire essentielle, il est impossible d'ad- 
mettre qu'il ait consenti à la paix sans l'obtenir. 

Désastreux pour l'empire dont il constatait l'irrémédiable dé- 
chéance, ce traité était au contraire un triomphe pour la politique 
d'Euric. Il marquait le terme de cette évolution dont nous avons 
rappelé les origines et qui, d'un établissement de fédérés barbares fit 
aussi peu à peu un royaume indépendant. 

Le traité de 475 ne mit pas fin aux entreprises d'Euric. Constitué 
en royaume indépendant à la veille de la disparition de l'empire 
d'Occident, et grâce à l'affaiblissement progressif de cet empire, le 
royaume wisigothique devait nécessairement profiter encore de la 
catastrophe finale. 

La diplomatie de Nepos ne devait, en effet, le servir bien longtemps 
ni lui, ni l'empire. Au mois d'août 475, le maître de la milice, Oreste, 
marche contre lui 2 . Nepos effrayé s'enfuit de Ravenrte en Dalmatie 
et Oreste devient le véritable maître de l'empire sous le nom de son 
fils Romulus Augustule proclamé empereur au mois d'octobre 3 . 
Oreste disparaît bientôt à son tour. Le chef d'une bande de Barbares, 
Hérules, Thurcilinges, Squires, Odoacre réclame des terres en Italie ; 
sur le refus d'Oreste, il l'attaque, le prend à Pavie et le fait exécuter à 
Plaisance (28 août 476) 4 . Augustule est exilé dans une villa de 
Campanie, tandis que le vainqueur dédaigne de créer un nouvel 
empereur et n'ose pas prendre pour lui même le titre impérial. Ainsi 
finit l'empire, à Rome 5 . 

Il semble bien que cet événement ait été suivi d'une agitation 
générale de l'Occident. — Odoacre qui renvoyait à l'empereur d'O- 
rient les ornements impénaux, réclamait avec le titre de patrice le 
gouvernement de l'Italie et faisait appuyer sa requête par le Sénat 
romain. — De son côté Tex-empereur Nepos intriguait en sens 
contraire à la cour de Constantinople 6 . Heureusement pour les 
Barbares, Zenon venait d'être détrôné par Basiliscus en 475 et ne 
devait remonter sur le trône qu'en 477. En Italie, Odoacre était aux 
prises avec les difficultés que soulevait le partage des terres eqtre ses 
soldats. 

1. Sidoine, VIII, 3. 

2. Jordanès, Get. t 4$. — Marccllin, Chron., 475. 

3. Procope, De Bello Gothico, I, 1. 

4. Ennod., Vita Epiphanu, 3 56. 

5. Jordanès, Gtt. 46 ; Romana, l^> — Marcell., Chron., 476. 

6. Jordanès, Roman., Î4Î. 



38 GEORGES Y VER 

La Gaule n'échappait point à l'ébranlement produit par la chute de 
l'empire d'Occident. Wisigoths, Burgondes, Alains prenaient les 
armes pour s'enrichir des ses dépouilles. Tous les anciens alliés de 
Rome se soulevaient. Euric essaya de profiter du désordre général : 
et, durant les années qui suivent 475, on le trouve combattant dans 
la vallée du Rhône, en Espagne, en Provence ! . 

Dans la vallée du Rhône a-t-il fait la guerre aux Burgondes ? La 
chose est très incertaine. Fauriel hésite à se prononcer sur cette 
guerre 2 . Binding la révoque en doute, et croit que le traité de 475 
ayant mis fin à la lutte entre les Wisigoths et Nepos, du même coup 
les hostilités avaient cessé entre Euric et les Burgondes 3 . Les textes 
ne révèlent aucun traité entre Burgondes et Wisigoths, mais ne 
tirerait-on pas volontiers de ce fait des conclusions contraires à celles 
de Binding ? La chute de l'empire fournissait aux Burgondes l'occasion 
d'essayer d'arrondir une fois de plus leur territoire : or, ces tentatives 
les exposaient presque fatalement à se heurter à leur puissant voisin 
Euric. Aussi admettons-nous, avec dom Vaissete 4 , une guerre des Wi- 
sigoths contre les Burgondes, postérieurement à Tannée 475. Ce qui 
donne quelque créance à cette opinion, c'est la concordance que l'on 
peut établir entre le texte de Jordanès (simul quoque et Burgondiones 
subegit) 5 et un passage de Sidoine, qui représente les Burgondes 
implorant la paix à la cour du roi Euric: « Burgundio.... flexo poplite 
supplicat quietem 6 . 

Sur les expéditions d'Euric en Espagne, nous sommes un peu 
mieux renseignés, sans pouvoir cependant classer chronologiquement 
les différents événements. La chronique d'Idace cesse, on le sait, en 469 
au moment où les Wisigoths combattent indifféremment Suèves et 
Romains. Les expéditions continuèrent vraisemblablement pendant 
toute la durée du conflit d'Euric et de l'empire. Elles durent être 
reprises d'une façon plus active après 475, d'abord parce que le roi de 
Toulouse avait les mains libres en Gaule, ensuite parce que son armée 
se trouvait renforcée par les Ostrogoths de Widomir, qui s'étaient 
joints à lui au temps de Glycérius 7 . L'Espagne fut attaquée de deux 
côtés à la fois, Pampelune et Saragosse occupées par les Wisigoths. En 
Tarraconnaise, ils eurent à vaincre la résistance de la noblesse romaine, 

1. Cont. Prosper Haunicnsis, ann., 476. 

2. Fauriel, I, p. 344. 

3. Binding, op. cit., p. 95. 

4. Don Vaissete, I, v, 9. 

5. Jordanès, Gct., 47. 

6. Sidoine, Ep. VIII, 9. 

7. Jordanès, Gel., 47. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 3 9 

indication précieuse que fournit Isidore 1 , et qui permet de regarder 
ces campagnes en Espagne, comme postérieures de très peu à la 
déposition d'Augustule. Le résultat de ces guerres fut de mettre au 
pouvoir des Wisigoths, déjà maîtres de Barcelone et du sud de l'Es- 
pagne, la plus grande partie de la Péninsule. L'expression de 
Jordanès : totas Hispanias 2 , est sans doute une exagération, car, à 
la mort d'Eu rie, les Suèves possédaient encore de vastes territoires en 
Galice et en Lusitanie 3 . 

Dans la Gaule Méridionale, Euric devint le maître de la Provence. 
La prise d'Arles et de Marseille est mentionnée par Jordanès 4 et par 
Isidore de Séville 5 . Mais la date de ces événements est très contro- 
versée. Dom Vaissete et Tillemont les placent en 480 6 . Dahn met la 
prise d'Arles en 480 et celle de Marseille en 481 7 . D'autres, au con- 
traire, admettent deux conquêtes de ces villes: l'une en 470, l'autre en 
480. L'origine de ces opinions contraires est le commentaire de 
Jordanès, qui explique l'occupation d'Arles et de Marseille, par une 
alliance conclue entre les Wisigoths et les Vandales et que les 
historiens ont à leur tour cherché peut-être inutilement à justifier. 
L'erreur de cet historien est évidente ; en 475, la paix avait été 
conclue entre Zenon et les Vandales par l'intermédiaire de Sévère : 
Genséric se tenait en repos 8 . En outre, l'ambassade des évêques 
en 474 montre qu'à cette époque Arles et Marseille appartenaient 
encore à l'empire 9 . L'occupation de ces deux villes doit donc 
être postérieure à 475. La date de 476 donnée par le continuateur 
de Prosper pour la prise d'Arles est plus vraisemblable. Il semble 
en effet fort naturel que le premier souci d' Euric, après la disparition 
de l'empire d'Occident ait été de s'emparer d'une place qui avait 
toujours fait l'objet des convoitises wisigothiques, et qui, au v e siècle, 
pouvait passer pour une des capitales de la Gaule romaine. Quant 
à Marseille, il est impossible de fixer l'époque à laquelle elle tomba 
sous la domination de ces Barbares. 

La Provence tout entière finit par être incorporée au royaume 
wisigothique à la suite d'une entente entre Odoacre et Euric. Selon 

1. Isidore, De reg. Go th., 34. 

a. Jordanès, Get. t 47 ; ibid., 56. 

3. Sidoine, Ep, VIII, 9. 

4. Jordanès, Get., 47. 

5. Isid., De rcg. Goth., 3i. 

6. Tillemont, Hist. des emp, — Odoacre, VI. — Don Vaissete, I, v, 8. 

7. Dahn : Die Kœnige der Germ., V, p. 98. 

8. Procope, De bello Vandalico, I, 7. 

9. Sidoine, Ep. VI(, 6,. 7. 



40 GEORGES YVER 

Procope, les Wisigoths seraient devenus les maîtres de la Provence, 
à la suite d'une cession formellement consentie par Odoacre à Euric, 
de la Gaule jusqu'aux Alpes 1 . Ainsi présentée, cette assertion est 
peu admissible. Odoacre ayant renoncé au titre impérial, ne pou- 
vait légalement concéder une portion quelconque de l'ancien em- 
pire d'Occident. Zenon seul possédait ce droit. Il y eut plutôt, ce 
semble, accord des deux chefs barbares menacés par des ennemis 
communs. L'empire d'Occident comptait encore des défenseurs en 
Espagne, en Gaule, en Italie. En Espagne, la noblesse romaine 
résistait aux armées d'Euric 2 ; en Gaule, les partisans de Nepos 
étaient assez nombreux. Ils avaient envoyé, sans succès, il est vrai, 
une ambassade demander à Zenon le rétablissement de l'empire 
d'Occident. D'autre part, en 480, après la mort de Nepos, les Italiens 
sollicitèrent le concours d'Euric contre Odoacre 3 . Dans ces conditions 
on conçoit fort bien, qu'Odoacre, craignant de voir Euric revendiquer 
la succession de Nepos, ait tenté de se concilier sa neutralité, en le 
laissant occuper une partie des Gaules qu'il était lui-même incapable 
de défendre. 

On voit par là, combien en cinq années à peine, Euric avait étendu 
les frontières de son royaume. Son prestige, sa puissance morale 
avaient dû grandir en proportion au milieu du monde occidental dé- 
sorganisé. Son autorité, à cette époque, était telle qu'il pouvait obliger 
à se soumettre les pirates saxons qui ravageaient les côtes de la Gaule, 
et en particulier celles de la Saintonge 4 . Il est d'autres barbares, 
en revanche, qu'il paraît avoir protégés. Le roi de Toulouse était 
sans doute en relations avec certaines peuplades germaniques ; mais il 
est difficile d'être bien fixé sur ce point. A cette époque, en effet, les 
diverses tribus sont sans cesse en mouvement, et, lorsqu'un historien 
parle d'une tribu, on ne sait jamais s'il s'agit de la portion restée en 
Germanie ou des bandes qui errent au dehors. En tout cas Sidoine 
Apollinaire nous montre à la cour d'Euric des Hérules, des Sicam- 
bres, des Ostrogoths 5 . Ces Hérules sont -ils des ambassadeurs 
d'Odoacre ou bien appartiennent-ils à des bandes de pirates, sem- 
blables à celles dont Idace signale les ravages sur la côte des Can- 
tabres à l'époque de Majorien 6 ? Il s'agit plutôt, ainsi que le croit 



1. Procope, De bello Vand., I, ia. 
s. Isid., De reg. Go th., 3i. 

3. Sid., Ep. VIII, 9. 

4. Sid., Ep, VIII, 6, 9. 

5. Sid., Epist. VIII, 9. 

6. Idace, Chron., XXXI. 



EURIC, ROI DES W1S1GOTHS 41 

dom Vaissete ', d'Hérules venus implorer le secours d'Euric contre 
les Francs. Un texte de Cassiodore nous apprend, en effet, que les 
Hérules, les Varnes, les Thuringiens furent protégés par le roi des 
Wisigoths contre les Francs 2 ; et Sidoine mentionne des traités 
conclus entre Euric et les populations des bords du Wahal : « Bar- 
baris ad Vachalim trementibus 3 . » 

Quant aux relations d'Euric avec les Ostrogoths, en lutte k ce 
moment avec les Huns, et ses négociations avec le roi des Perses, 
Perozès 4 , on ne les connaît que par les allusions de Sidoine Apol- 
linaire. 

Mais ce qui ressort bien clairement du texte de Sidoine, c'est la 
grande place tenue par Euric en Occident. Entre la chute de l'empire 
et le développement de la puissance des Francs et des Ostrogoths, le 
royaume wisigothique est au premier rang des royaumes barbares, par 
son étendue comme par sa puissance. La cour d'Euric, qui se tient, 
tantôt à Toulouse, tantôt à Bordeaux 5 , tantôt à Arles 6 , devient le 
rendez-vous des ambassadeurs de toutes les nations occidentales, et le 
maître est si affairé que Sidoine doit attendre deux mois une audience. 
Cour magnifique, et qui force l'admiration du prélat bien qu'il se soit 
refusé à écrire une histoire des Wisigoths, comme le lui demandait le 
ministre Léon 7 . Car le roi aime les lettres, et à sa cour de Bordeaux, 
se rencontrent des poètes et des rhéteurs comme le ministre Léon 8 , ou 
comme Lampridius 9 . Bien que Toulouse reste en droit la capitale 
du royaume 10 , cependant, Euric habite Arles, pendant ses dernières 
années, peut-être afin de mieux montrer qu'il entend succéder dans les 
Gaules à l'empire. C'est à Arles qu'il meurt, de mort naturelle ll > 
en 485, preuve évidente de la stabilité de son royaume I2 . 

Les domaines occupés par les Wisigoths à la mort d'Euric sont très 
considérables. En Gaule, ils ne s'étendent pas au delà de la Loire : au 
moment où Clovis entreprit de marcher contre les Francs, les Armo- 

1. D. Vaissete, I, v, 4. 

2. Cassiodore, Var. III, 3. 

3. Sidoine, Ep. VIII, 3. 

4. Sidoine, Ep. VIII, 9. 

5. Sidoine, Ep. VIII, 3, 9. 

6. Jordanès, Get., 47. 

7. Sid., Ep. IV, 22. 

8. Ibid., VIII, 3. 

9. Ibid., VIII, 9. 

10. Isid., De reg. Goth., 36. 

1 1. Isid., De reg. Goth., 35. — Fauriel place à tort cette mort en 483 (Fauriel,I, p. 347) 
— dom Vaissete hésite entre 484 et 485 (d. Vaissete, I, V, 9). — Dahn adopte la date de 
485 (Die Kanige, V, p. 102) que justifie la durée de 19 ans donnée par Jordanès au règne 
d'Euric. (Jordanès, Get. 47). 

12. Isid., De reg. Goth., 36. 



4 i GEORGES YVER. 

ricains étaient encore indépendants '. Les Wisigoths occupaient la ville 
de Tours 2 . Leur frontière s'écartait ensuite du fleuve, de façon à laisser 
un vaste territoire au sud d'Orléans, la suivait jusqu'au confluent de 
l'Allier, et courait ensuite entre ces deux rivières. Au sud des sources 
de la Loire, elle enfermait le Velay, le Gévaudan, le Vivarais 3 , attei- 
gnait le Rhône vers le confluent de la Drôme et en longeait la rive 
gauche, jusqu'à la Durance. Elle remontait ensuite cette rivière, rejoi- 
gnait les contreforts des Alpes et enfin les Alpes maritimes. En Espagne, 
les possessions des Wisigoths embrassaient toute la Péninsule, moins 
une partie du Portugal actuel (entre le Minho et le Tage) occupée par 
les Suèves. 



* 



Nous ne voulons pas étendre à d'autres problèmes l'étude que 
nous nous étions proposée de la constitution d'un royaume wisigo- 
thique indépendant, au temps et par les soins d'Euric. L'un de ces 
problèmes est de savoir si le fondateur a eu, en administrant le royaume 
qu'il avait établi sur les ruines de l'unité romaine, l'intention de lui 
donner une sorte d'unité morale nouvelle, capable d'en assurer la 
durée. Des textes contemporains 4 représentent Euric comme le premier 
souverain des Wisigoths qui aurait songé à publier des lois écrites. 
Nous n'entrerons pas dans la discussion de ces textes, ni de ce 
problème : elle se rattache à l'examen d'une question trop impor- 
tante pour ne pas faire l'objet d'une étude particulière, celle des 
rapports juridiques entre le peuple wisigoth en particulier, les Bar- 
bares en général, et les Gallo-Romains. 

Mais quand on voit que vingt-cinq années seulement séparent la 
mort d'Euric et son œuvre, de l'expulsion presque totale des 
Wisigoths de la Gaule, on est amené à rechercher la raison de cette dé- 
cadence si rapide, et on la trouve dans la religion qu'ils professaient : 
l'arianisme. Elle mettait les Wisigoths, en effet, en opposition avec les 
catholiques qui peuplaient les régions soumises à leur domination, et 
cette différence de croyance fut la cause principale de la substitution du 
royaume franc à la puissance wisigothique. On ne saurait donc né- 
gliger les relations de ce prince avec les catholiques. 

i. Procope, De bello Go th., I, la. 
a. Grég. 4e Tours, Hist. Fr. t II , a 6. 

3. Paradis, Inscript, chrtt. du Vivarais. Bibl. de l'École des Chartes, !• série, t. IV (i 85 a- 
53), p. 5 9 a. 

4. Isid., De rcg. Goth., 35 ; ibid., 5i. 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS 4Î 

Son attitude à leur égard est un problème qui a donné lieu à , 
diverses solutions. Certains historiens, dom Vaissete, Tillemont, Fau- 
riel regardent sa conduite comme dictée par le fanatisme le plus ar- 
dent. Les autres, Dahn, Révillout, Lœhning pensent que les mesures 
d'Euric contre les catholiques ont été provoquées par la nécessité où 
il se trouvait de combattre l'influence romaine représentée surtout par 
les évoques. 

Ce qui, en réalité, a provoqué ces discussions, c'est la nature des 
deux textes principaux que nous ayons sur ce sujet : ils émanent de 
deux évêques catholiques, Sidoine et Grégoire de Tours '. Ces textes 
se réduisent même à un seul : Grégoire de Tours, de son aveu, s'inspire 
de la lettre de Sidoine à Basilius, qui reste ainsi le document fonda- 
mental. Cette lettre est suspecte, parce qu'elle a été écrite en 
pleine guerre d'Euric contre l'empire, au moment où l'évêque de 
Clermont dirigeait la résistance de l'Auvergne. Elle contient un ta- 
bleau lamentable de la situation de l'Eglise catholique, situation 
que Sidoine attribue à la violence de la persécution wisigothique. Il 
prétend que, dans plusieurs diocèses, des églises restent sans titu- 
laires. Les édifices» du culte tombent en ruines; dans les villes comme 
dans les campagnes, les habitants cessent de les fréquenter. Ces 
plaintes, Sidoine les illustre par des exemples : Bordeaux, Péri- 
gueux, Rodez, Limoges, Javols, Eauze, Bazas, Comminges ont 
perdu leurs .évêques sans que ceux-ci aient été remplacés. Selon 
d'autres textes, certains évêques auraient été bannis, quelques-uns 
même, comme Galactorius, évêque de Lescars, mis à mort 2 . 

En examinant de près ces accusations, on voit qu'elles perdent 
beaucoup de leur importance. L'abandon des églises, la négligence 
des fidèles sont moins un résultat des violences d'Euric que les suites 
naturelles d'un affaiblissement général de la foi catholique au v e siècle. 
Les actes des différents conciles en témoignent. Les conciles d'Arles 
(4 5 2 j, d'Angers (455), l'édit de Glycérius (473) renferment des dispo- 
sitions destinées à raffermir la discipline ecclésiastique 3 , à réformer les 
mœurs du clergé séculier 4 et régulier 5 , à faire cesser le scandale des 
élections épiscopales 6 . De plus, certains faits rapportés par des écrits 
ecclésiastiques, sont controuvés : ainsi la désaffectation de l'église de 

1. Sidoine Apoll., Ep. VII, 6. — Grég. de Tours, Hist. Fr., II, 2 5. 

a. Grég. de Tours, Hist. Fr. 9 II, ao. — Vita sancti Lictrii (Act. Sanctorum, 27 aoùi). — 
Vka sancti Galactorii (Act. Sanct., 37 juillet). 

3. Concil. d'Arles, Can. a5. 

4. Concil. d'Arles, Can. 44. — Concil. d'Angers, Can. 4 et 17. 

5. Concil. d'Ange», Can. 8. 

6. Edit. de Glycérius (ap. Lœhning, 1, 120). 



44 GEORGES YVER 

« 

Rions, près Bordeaux, citée par Grégoire de Tours 1 , a été révoquée 
en doute. L'exil de Crocus, de Faustus de Riez, de Faustus de 
Tarbes, la mort de Galactorius, ne sont rapportés que dans des 
œuvres hagiographiques, dont le caractère même doit nous mettre en 
défiance. Ainsi la persécution d'Euric nous paraît avoir été fort exa- 
gérée par les écrivains qui nous la font connaître. 

Elle semble, de plus, n'avoir eu jamais qu'un caractère local. En 
plein territoire wisigothique, au plus fort de cette soi-disant persé- 
cution, des églises sont bâties et consacrées à Rodez, par exemple 2 . 
Dans les pays déjà soumis à Euric, la persécution est si peu sérieuse 
que les élections épiscopales s'accomplissent sans encombre : telle 
l'élection de Simplicius à Bourges (472) 3 . Enfin, la situation des cir- 
conscriptions épiscopales citées par Sidoine montre que, si dans 
quelques-unes, les malheurs de l'Eglise ne peuvent s'expliquer que par 
les dispositions malveillantes du roi, le plus souvent, ils proviennent 
de la guerre et des désordres qu'en ces temps barbares, la guerre 
entraîne toujours avec elle. 

Ajoutons, enfin, que cette persécution fut loin de s'étendre à toute 
la durée du règne. Elle se produisit à un moment donné, au temps 
du conflit entre Euric et l'empire romain : elle cessa avec la lutte. 
Après 475, les violences prennent fin. Sidoine est bien emprisonné à 
Livia, mais sa détention est de courte durée. A la prière de Léon, le 
roi lui fait grâce et le reçoit à Bordeaux en 477 4 . Les provinces con- 
quises par Euric conservent toujours le libre exercice du catholicisme, 
sans que nous sachions au juste si cette clause a été ou non insérée 
dans le traité négocié par Epiphane. Le gouverneur d'Auvergne, 
Victorius, est catholique et fait ostensiblement profession de catholi- 
cisme. Il bâtit une église à Saint-Germain-Lambron, une autre à 
Saint-Laurent; il décore la basilique de Saint-Julien 5 , se charge des 
obsèques de l'abbé Abraham 6 , vit dans la familiarité de Sidoine 7 et 
d'Appollinaris, son fils : autant de faits qui ne permettent pas d'ad- 
mettre une persécution systématique des catholiques pendant les 
dernières années du règne d'Euric. Si des violences, cependant, ont 
pu se produire, elles ont été inspirées par des considérations poli- 
tiques plus que par le fanatisme religieux. 

1. Grég. de Tours, De gloria confess., 48. 

2. Sidoine, Ep. IV, i5. 

3. Sidoine, Ep. VIII, 8. 

4. Sidoine, Ep. VIII, 9; IX, 3. 

5. Grég. de Tours, Hist. Fr. t II, 20. 

6. Sidoine, Ep. VII, 17. 

7. Grég. de Tours, Vit. patrum, 3 ; De gloria martyrum, 4. 



£URIC, ROI DES WISIGOTHS 45 

Deux causes, en résumé, me paraissent avoir égaré certains historiens. 
D'abord les expressions de Sidoine Apollinaire : « tantum pectori suo 
catholici mentio nominis acet, ut ambiguas amplius ne suae gentis an 
suae sectae teneat principatum \ » Ensuite la propagande arienne, qui 
accompagnait chaque extension territoriale des Wisigoths, en Espagne 
par exemple, où les Suèves sont convertis à Parianisme par un certain 
Ajax venu de Toulouse 2 , en Gaule, où il se forme à Bourges un parti 
arien assez puissant 3 . Plus politique que religieuse, cette propagande 
tend à briser le dernier lien qui rattache les populations indigènes à 
l'empire, afin de les soumettre plus étroitement à la domination wisigo- 
thique. — Les rois de Toulouse ne ressemblent guère à des fanatiques ; 
en toute occasion, ils témoignent de leur respect pour les évoques ca- 
tholiques 4 . Les principaux collaborateurs d'Euric, Léon et Victorius 
sont catholiques. Mais l'attitude du clergé, conciliante et presque bien- 
veillante durant les premières années de l'occupation, s'était transfor- 
mée en une hostilité déclarée, à mesure qu'apparaissait plus clairement 
chez les rois de Toulouse, chez Euric en particulier, l'intention de 
substituer leur propre puissance à l'autorité romaine. Très marqué chez 
Sidoine Apollinaire, ce sentiment se traduit dans la langue courante, 
par l'identité de sens que prennent les mots Romani et Catholici 5 . 

Aussi, tandis que quelques évèques, comme Graecus, sont assez dis- 
posés à des concessions envers les Barbares, les autres, surtout ceux 
qui, comme Sidoine appartiennent aux grandes familles et représentent 
la tradition romaine, se font les chefs de la résistance. De là, dans les 
actes des Conciles, à partir de 45o, les pénalités portées à la fois 
contre les catholiques qui se convertissent à l'arianisme et contre les 
citoyens qui livrent leur ville aux Barbares 6 . On s'explique donc très 
bien l'attitude d'Euric vis-à-vis des catholiques : il a adopté des 
mesures de rigueur tant qu'elles lui ont paru nécessaires pour assurer 
sa domination; il les a rapportées ensuite. 

Cependant ces mesures ont été de grandes conséquences pour les 
destinées ultérieures du royaume wisigothique. Elles ont créé chez 
la plupart des membres du clergé Gallo-Romain, un état d'esprit 
que n'ont pu effacer ni la politique conciliante d'Euric (après 475), 
— ni les dispositions bienveillantes de son fils Alaric II. A la fin 

i. Sidoine, Ep. VII, 6. 

a. Isid., De rcg. Goth., 90. — Idace, C/iron., XXXI, 8. 

3. Sidoine, Ep. VIII, 8. 

4. Jordanè;, Gct. t 44. — Ennodius, Vita Epiph., p. 3 52. — Salvien, De gub Dei 
VII. 9. 

5. Grég. de Tours, De glor., martyrum, 24, 78, 79. 

6. Concile d'Arles, 452, Can. 10 et 11. — Concile d'Angers, 455, Can. 4. 



46 GEORGES YVER 

du règne, les Wisigoths apparaissent comme les ennemis irréduc- 
tibles de la foi catholique. Aussi les catholiques invoquent-ils contre 
eux le secours des Francs, le seul peuple barbare qui ne soit pas arien 
parce qu'il n'est pas encore chrétien. Tout comme les évêques 
burgondes f , les évêques du royaume wisigothique entrent en rela- 
tions avec les Francs 2 . Ainsi fait, par exemple, Voluscanus, évêque 
de Tours, dont les intrigues sont découvertes et punies par un empri- 
sonnement en Espagne. Mais ni les rigueurs, ni la bienveillance ne 
réussissent à changer les dispositions des catholiques. Au début du 
vi c siècle, sous l'influencé de leurs évêques, les catholiques du 
royaume wisigothique souhaitent ardemment la domination franque 
et travaillent à la préparer. 

La différence de religion entre vainqueurs et vaincus, avec les tirail- 
lements incessants qui en résultaient, telle fut la cause principale de la 
ruine d'une puissance qui semblait appelée à de longues destinées. 
Ajoutons-y la perturbation morale provoquée par un siècle entier de 
guerres et d'invasions, les progrès croissants du désordre matériel et 
de la misère qui les accompagnaient, et nous constaterons bien vite 
que le royaume wisigothique fondé par Euric ne répondait guère à 
sa brillante apparence. La culture romaine que ces Barbares avaient 
commencé à s'approprier ne devait servir qu'à les affaiblir en les amol- 
lissant. Aussi, moins de vingt ans après la mort d'Euric, le royaume 
constitué par lui en Gaule s'effondrait sous les coups des Francs, et 
une seule bataille anéantissait presque la domination wisigothique 
dans ce pays. 

i. Grég. de Tours, Hist. Fr., II, s S. 

s . Grég. de Tours, Hist. /■>. , 76 ; ibid . , 3-5. 



L'ORIGINE 



DU 



RÉGIME DES THÈMES 



DANS L'EMPIRE BYZANTIN 



Par Ch. DIEHL 



Si Ton examine la liste des thimcs byzantins, telle que l'a dressée au 
x e siècle Constantin Porphyrogénète, on constate que beaucoup des 
cii conscriptions énumérées par l'impérial écrivain ne sont que des 
démembrements de gouvernements plus étendus 1 . Le même fait 
ressort de l'étude des textes qui racontent l'histoire byzantine pour 
les temps antérieurs au X e siècle : le patriarche Nicéphore etThéophane 
connaissent des thèmes beaucoup moins nombreux ec plus vastes que 
ne sont les provinces de l'époque du Porphyrogénète. Il importe 
donc, pour apprécier exactement le caractère du régime administratif 
de l'empire grec au moyen âge, d'établir aussi précisément que 
possible la liste de ces grands gouvernements primitifs ; il importe 
surtout, pour en bien comprendre l'origine, de déterminer l'époque 
où pour la première fois apparurent ces groupements nouveaux, 
réunissant sous l'autorité d'un chef militaire un certain nombre 
d'anciennes provinces civiles : et d'abord on constatera ce fait capital, 
que ces créations n'ont point été faites à une date uniforme, mais que 
des nécessités particulières ont, selon les régions, amené des appli- 
cations successives — et au début assez peu nombreuses — d'un même 
principe général. 

i. Thèmes (éd. Bonn), p. 35 (Séleucie) ; ibid. ; p. 3a, et De Adm. imp., p. 128 (Lykandos); 
De Adm. imp., p. 226 (Mésopotamie) ; 22S (Charsian) , 224 (Cappadoce x ; 224 (Cépha- 
lénie); 2*5 (Calabre); Thèmes, p. 5o (Strymon). 



48 CH. DIEHL 



I 



Un trait caractérise essentiellement le régime des thèmes : c'est la 
réunion entre les mains d'un même gouverneur des pouvoirs civils et 
militaires. Or, dès la fin du vi e siècle ', l'Italie apparaît organisée de 
cette sorte : les treize provinces antiques de la péninsule sont rassem- 
blées sous l'autorité suprême d'un officier général 2 . Sans doute cet 
officier porte le titre d'exarque et non point celui de stratège; mais la 
différence du titre administratif n'entraîne dans l'institution nulle 
différence fondamentale: sans qu'elle ait cessé jamais d'être gouvernée 
par des exarques, la «province d'Italie 3 » a bien vite été considérée 
comme un thème véritable 4 . Vers le même temps, la même trans- 
formation s'accomplissait en Afrique : les six provinces africaines 
furent groupées par l'empereur Maurice sous la main d'un exarque 5 , 
qui bientôt sera désigné, comme les gouverneurs des thèmes, par le 
terme caractéristique de « patrice et stratège 6 ». 

Le désir de résister efficacement aux assauts des Lombards et des 
Maures avait produit en Occident ces graves changements : les 
invasions des Perses et des Arabes allaient, peu de temps après, 
amener en Orient de semblables remaniements. C'est sous le règne 
d'Héraclius, dit Constantin Porphyrogénète, qu'apparaît pour la 
première fois le terme d'Arméniaques 7 ; et, en effet, quoique la 
première mention du stratège de ce thème se trouve dans Théophane 
seulement en 667 8 , le fait qu'en 626 déjà les textes nomment un 
turmarque des Arméniaques 9 permet de croire que, dès cette date, 
se préparait, au Nord-Est de l'Asie Mineure, la constitution de ce 

1. Je n'ignore pas qu'antérieurement à cette date, Justinien déjà avait posé le principe de 
la réunion des pouvoirs : mais ses réformes administratives s'appliquèrent en général à des 
circonscriptions territoriales préexistantes (Pisidie, Lycaonie, Isaurie, Cappadoce, Thrace, etc.). 
Or, ce qu'il importe de rechercher, pour fixer l'origine des thèmes, ce sont les cas où un nou- 
veau groupement des territoires accompagne la transformation du régime administratif. 

2. Cf. mon Administration byzantine dans l'exarchat de Kavenne, p. 6-18. 

3. Script, rerum langobard., p. 35 1 ; Liber pontif. (éd. Duchesne), p. 416. 

4. Migne, Pair, lat., t. XCVI, p. 427, et Hartmann, Untersuch. z. Gesch. d. byz. Ver- 
waltung in Italien, p. 72-73. 

5. Cf. mon Afrique byzantine^ p. 466-482. 

6. Nicéph. patr. (éd. de Boor), p. 3 : Théophane (éd. de Boor), p. 295, 297. 

7. Thèmes, p. 18. 

8. Théophane, p. 348. Le terme d'Arméniaques apparaît même à une époque un peu anté- 
rieure sur un sceau de commerciaire daté de la huitième indiction du règne de Constant II. 
Cette indication correspond soit à l'année 649/50, soit à l'année 664/65 (Schlumberger, 
Sigillographie de l'empire byzantin, p. 296). 

9. Théophane, p. 32 5. 



L'ORIGINE DES THÈMES DANS L'EMPIRE BYZANTIN 49 

grand gouvernement militaire, singulièrement réduit dans la suite 
par la création des thèmes de Chaldée, de Colonée, de Sébastée, de 
Charsian, et de Paphlagonie l > mais qui primitivement s'étendait 
depuis la Cilicie jusqu'à la Mer Noire, et comprenait les anciennes 
provinces de Cappadoce I rc , des Arménies, d'Hélenopont, et de 
Paphlagonie 2 . Un peu plus tard, dans la seconde moitié du vn e siècle, 
on constate, à la date de 669, l'existence d'un autre grand gouverne- 
ment, celui des Anatoliques 3 , lui aussi quelque peu réduit dans la 
suite parla création des thèmes de Cappadoce et des Thracésiens, mais 
qui originairement groupait sous l'autorité d'un seul stratège tout le 
Sud-Est de l'Asie Mineure, Cappadoce II e , Lycaonie, Pisidie, 
Isaurie, avec d'importantes portions de la Pamphylie, de la Lycie et 
des deux Phrygies 4 . 

Voici deux autres groupements encore : le thème de l'Opsikion et 
le thème maritime. Quoique le premier comte de l'Opsikion connu se 
rencontre seulement en 71 1 5 , la circonscription administrative de ce 
nom existait dès la fin du vu e siècle : à la date de 688, les textes men- 
tionnent « la région dite de l'Opsikion 6 ». Or, ici encore, il s'agit 
d'un grand gouvernement militaire : l'Opsikion en effet, ou, pour 
employer le terme officiel, le 0eo<puXaxTov pactXtxbv ô']/(xiov 7 , c'est selon 
la définition du Porphyrogénète, l'ensemble des troupes qui précèdent 
l'empereur pour le protéger et lui faire honneur 8 ; en style plus 
moderne, c'est le corps de la garde, et en effet, dans une lettre 
impériale du 17 février 687, on trouve l'Opsikion assimilé aux autres 
corps d'armée qui constituent les forces byzantines 9 . Or, les élé- 
ments divers qui composaient la garde étaient en grande partie 
cantonnés dans les provinces asiatiques de l'ancien diocèse de Pont 10 ; 
les domestici et protectores étaient établis en Galatie 11 , les scholes 

1. Cf. Schlumberger, /. c, p. 189 (où Ton voit que le thème de Chaldée a été d'abord 
une simple turme), et 293. Pour le Charsian, De Adm. imp. f p. 2 25 ; pour la Paphlagonie, 
ibid., p. 178, où l'on voit au ix° siècle encore cette province gouvernée par un catapan. 

2. Cf. pour la Paphlagonie, Théophane, p. 463, et pour l'ensemble, Ramsay, The hislo- 
ricai geoftraphy of Asia Minor, p. 32 1. 

3. Théophane, p. 352. Le premier stratège connu n'apparaît qu'en 690 [ïd., p. 368). 

4. Thèmes, p. 14. Pour la Cappadoce, De Adm. imp., p. 214; pour la Pisidie, Théo- 
phane, p. 388-389, et pour l'ensemble. Ramsay, /. c, p. i5i. — Bury, Hist. of the later 
roman empire, H, p. 345, n. 1, dans un chapitre d'ailleurs intéressant, attribue à tort le 
Charsian au thème des Anatoliques. 

5. Théophane, p. 38o ; Schlumberger, /. c, p. 249. 

6. Nicéph, patr., p. 36. 

7. Schlumberger, /. c, p. 249. 

8. Thèmes, p. 24. Le nom ne vient donc nullement, comme on Ta dit, des Obsequentes 
goths (Rambaud, VEmpire grec au x° siècle, p. 192). 

9. Migne, Patr. la t., XCVI t p. 427. 

10. Edict. Just. 8, 3. « 

11. Procope, Anecdota, p. 137. 

4 



5o CH. DIEHL 

tenaient garnison dans les villes de Bithynie, de Mysie, de Phrygie ! . 
Ce furent précisément ces provinces que l'on groupa pour former le 
grand gouvernement de l'Opsikion 2 . Lui aussi fut dans la suite 
singulièrement réduit par la création des thèmes de l'Optimate et des 
Bucellaires: mais si Ton songe que ces deux thèmes ne sont nommés 
qu'à des dates bien postérieures, celui des Bucellaires en 768 3 , celui 
de TOptimate plus tard encore 4 , si l'on considère que Nicomédie, la 
future capitale du thème Optimate, a certainement fait à un moment 
partie de l'Opsikion 5 , si l'on tient compte enfin de l'étroit rapport 
existant entre les troupes de la garde et les corps des Optimates et 
des Bucellaires 6 , on n'hésitera pas à attribuer au 'primitif gouverne- 
ment de TOpsikion les régions qui plus tard constitueront les deux 
autres thèmes en discussion. 

Au temps du Porphyrogénète , les îles et la côte asiatique de 
l'Archipel formaient les trois thèmes de la Mer Egée, de Samos et 
des Cibyréotes 7 ; et, à cette date, ces trois provinces étaient rangées 
parmi les moins importantes de la monarchie 8 . Il y a lieu de croire 
qu'il en allait autrement à l'origine, et que ces trois thèmes ne sont 
que les subdivisions d'un grand gouvernement primitif. D'une part, 
il est certain que des remaniements territoriaux assez considérables 
ont eu lieu dans les régions qui nous occupent 9 ; d'autre part, il n'est 
fait nulle mention, avant la fin du vm e siècle, des thèmes de la Mer 
Egée et de Samos 10 . Pour l'époque qui nous intéresse, c'est-à-dire 
pour la deuxième moitié du vn e siècle, les textes font connaître 
un seul des trois gouvernements maritimes indiqués plus haut; c'est 
la région dite des Cibyréotes, dont la flotte apparaît en 697, com- 
mandée par un officier général revêtu du titre de drongaire ou grand 
amiral M . On peut démontrer, je crois, que cette circonscription n'était 
à ce moment qu'une portion d'un gouvernement plus étendu. Je ne 
tirerai point argument de ce fait, que les textes nomment en j$i seu- 

1. Théophane, p. 2 36. Cf. id., p. 414. 

2. Thèmes, p. 2 5. Ramsay, /. c, p. i5i. 

3. Théophane, p. 440. 

4. Id., p. 447. 

5. Ramsay, /. c, p. 210-212. 

6. Sur ce point, cf. pour les Optimales, Thèmes, p. 26; Théophane, p. 386 et 473, où 
on les trouve unis à TOpsikion, et Sathas, Bibl. grjeca Medii Aevi, II, p. 38. Sur les Bucel- 
laires, cf. Thèmes, p. 27-28, et Lécrivain (Mil. de Rome, t, X, p. 275 et sq.). 

7. Thèmes, p. 36, 41, 42. Je ne vois nulle raison de conserver la transcription Cibyrhéotes, 
la leçon des meilleurs manuscrits donnant la forme Kijtap<uû>Ta;. 

8. Rambaud, /. c, p. 179-180. 

9. Cf. Thèmes, p. 24 et 41. 

10. La première mention du thème de la Mer Egée se rencontre en 781 (Théophane, 
p. 454). Cf. Vie de Théophane, éd. de Boor, t. II, p. 28. 

11. Théophane, p. 370; Nicéph. pair., p. 40. 



L'ORIGINE DES THÈMES DANS L'EMPIRE BYZANTIN Si 

lement un stratège des Cibyréotes l — ce changement de titre ad- 
ministratif ne prouve pas nécessairement que la province ait été alors 
seulement constituée en thème — ni de cet autre fait, que Ton trouve 
sur un sceau du vm e siècle, mention d'un turmarque des Ciby- 
réotes 2 , ce titre ne contredisant nullement la possibilité de l'exis- 
tence du stratège. Mais il y a autre chose. Au livre des Thimes y 
Constantin Porphyrogénète raconte qu'au moment où l'on organisa 
les premiers thèmes, ô'xe ouv e^évero 6 fj.epurp.oc twv 6e[i.àT<*>v, on créa, avec 
Samos pour capitale, le thème maritime, TbôepaToW ^Xo/iÇopivcûv 3 . Je 
sais bien qu'on ne peut admettre à la lettre toutes les assertions de 
l'impérial écrivain ; mais ici son affirmation est confirmée de façon 
remarquable par des témoignages infiniment plus anciens. Il est fait 
mention, au Liber pontificalis y à la date de 710, d'un certain Théophile 
« patricius et stratigos Caravisianorum 4 » , et la même expression se 
rencontre dans un passage des Miracles de Saint -Démétrius, où il 
est question, entre 680 et 690, des soldats de marine (xapaêurta- 
voi sTpaTioVrai) et de leur chef, le o^paTr/fbçTtovxa&aêwv 5 . Or l'appel- 
lation de Caravisiani correspond incontestablement au TiXwïÇopévoi du 
Porphyrogénète, et le texte des Miracles de Saint-Dimitrius atteste 
l'existence, dès la deuxième moitié du vn e siècle, du gouvernement 
en discussion 6 . Cela posé, on peut se demander, à titre accessoire, 
si l'appellation de Cibyréotes s'appliquait à l'une des fractions seule- 
ment de ce grand thème maritime, ou si c'était là un second nom 
servant à désigner l'ensemble de la province ; sur ce point, on peut 
discuter : mais un fait essentiel subsiste, c'est que, conformément au 
principe appliqué dans la constitution des grands commandements 
continentaux, un grand gouvernement maritime avait été constitué 
dès la deuxième moitié du vn e siècle pour la défense de l'Archipel : 
c'était le « thème des marins », comprenant les îles de la Mer Egée 
et les côtes d'Asie Mineure depuis la Troade jusqu'à la Cilicie 7 . 

Une dernière question — celle-là un peu plus délicate — se pose au 
sujet du thème des Thracésiens. Le nom du corps d'armée qui a servi 
à distinguer ce gouvernement apparaît dès la deuxième moitié du 

1. Théophane, p. 410. 

a. Schlumberger, L c, p. 261-262, où d'ailleurs l'attribution me paraît fort sujette à 
caution. 

3. Thèmes, p. 41. 

4. 1/6. pontif., p. 390. 

5. Migne, Patr. grecque, CXVI, p. 1369, et sur la date, l'article de Laurent (Byz. Zeitsch., 
IV, p. 429-430). 

6. Zonaras mentionne'même dès 677 un stratège des Cibyréotes (XIV, 20) : mais on ne 
saurait prendre à la lettre l'expression d'un chroniqueur qui écrivait au xn* siècle. 

7. Cf. Schlumberger, /. c, p. 193-194, et Ramsay, /. c, p. 423* 



Sa CH. D1EHL 

vii e siècle ' ; mais on peut se demander si, à cette date,. les provinces 
plus tard groupées sous cette appellation formaient déjà une cir- 
conscription autonome, ou si au contraire les troupes ainsi désignées 
dépendaient encore de quelque grand commandement militaire 
voisin. Sans doute la première mention qu'on rencontre d'un stratège 
des Thracésiens date de 740 2 , ce qui semble placer au vm e siècle 
seulement la constitution du thème ; et le fait qu'en 71 1 Théophane 
nomme un simple turmarque des Thracésiens paraît d'abord confirmer 
cette conjecture 3 . Mais si l'on remarque que l'on trouve des tur- 
marques des Anatoliques, des Arméniaques, des Helladiques à des 
dates incontestablement postérieures à la constitution de ces thèmes 4 , 
et que cette indication n'implique nullement la disparition du stratège 
commandant en chef, l'argument semblera moins décisif; ici, pas plus 
que pour le thème des Cibyréotes, la mention d'un turmarque ne 
prouve que la province ait commencé par être une simple turme. 
Pourtant, si l'on observe qu'au x e siècle, le thème Thracésien com- 
prenait certains territoires détachés de l'ancien thème maritime. 5 , et 
d'autres que le Porphyrogénète semble attribuer au thème des Ana- 
toliques 6 , on inclinera à croire que la circonscription en question ne 
doit point prendre place parmi les gouvernements primitifs du 
vn e siècle, et qu'à cette date, les provinces qui la composèrent (Asie, 
Lydie, Carie., Phrygie Pacatienne 7 ) appartenaient, partie au thème ma- 
ritime, partie à celui des Anatoliques, et qu'en conséquence le corps 
d'armée des Thracésiens obéissait au grand stratège des Anatoliques. 
En même temps que ces changements s'accomplissaient en Orient, 
une transformation identique s'achevait dans les provinces euro- 
péennes de l'empire. Dès avant 654, la Sicile apparaît constituée en 
thème 8 , probablement à cause du péril dont les flottes arabes com- 
mençaient à menacer la Méditerranée occidentale. Un peu plus tard, 
au rapport du Porphyrogénète, les progrès des Bulgares sur le 
Danube amenèrent en Thrace l'établissement d'un grand comman- 
dement militaire 9 ; et quoique le premier stratège connu de ce thème 

1. Lîb. pontif., p. 368. 

2. Théophane, p. 414. 

3. ld., p. 378. Cf. Burv, /. c, p. 343, 345, 35o. 

4. Théophane, p. 463. 469, 405. 

5. Thèmes, p. 41 et 24. Cf. Cérém. y p. 663, où il est fait mention, dans ce thème, de 
plusieurs turmarques tt,ç xapaXfou, ce qui indique bien son caractère maritime. 

6. Thèmes, p. 14. Cf. Ramsay, The cities and Bishoprics of Phrygia,p. 14 et 33. 

7. Ramsay, The historical geography of Asia M/'nor, p. 4» 3. 

8. Patr. lat., LXXXV11, 11 3, où l'on voit en 6^4 figurer comme témoin, au procès du 
pape Martin, Dorothée, patricius Siciliz. Cf. LJb. pontif., p. 390. 

9. Thèmes, p. 44, 4S-46. Bury me paraît dans Terreur lorsqu'il attribue à Justinien la fon- 



L'ORIGINE DES THÈMES DANS L'EMPIRE BYZANTIN 53 

ne soit nommé qu'en 742 ', le corps d'armée de Thrace existait dès 
687 3 . Ici encore ce grand gouvernement primitif était infiniment plus 
étendu que le thème du même nom du x e siècle 3 : il comprenait toute 
la Thrace antique, depuis la mer Egée jusqu'à la mer Noire, et c'est 
à ses dépens que se formèrent le thème de Macédoine 4 , qui apparaît 
vers la fin du vm e ou le commencement du ix e siècle 5 , et celui du 
Strymon 6 . Enfin en 695, il existait un gouvernement militaire d'Hel- 
lade ou des Helladiques 7 , sans doute constitué pour résister aux in- 
vasions des Slaves, et qui comprenait probablement, selon une sédui- 
sante hypothèse, non seulement le Péloponnèse, la Grèce centrale et la 
Thessalie, mais encore les débris de l'antique Illyricum épars sur la 
côte de la mer Ionienne 8 . - 

Si, résumant ces indications, on essaie de dresser la liste des grands 
gouvernements entre lesquels l'empire grec se partageait dans la 
seconde moitié du vn e siècle, et de les classer selon la date de leur 
création, on obtient le résultat suivant 9 : 

Gouvernement d'Italie créé vers la fin du vie siècle. 

Gouvernement d'Afrique créé vers la fin duvi e siècle. 

Gouvernement des Arméniaques créé avant 665, et probablement 

dans la première moitié du 
vn e siècle. 

Gouvernement des Anatoliques créé avant 669. 

Gouvernement de TOpsikion créé avant 687. 

Gouvernement de Thrace créé avant 687. 

Gouvernement des Cibyréotes ou des « marins » créé avant 688. 

Gouvernement des Helladiques créé avant 695. 

Gouvernement de Sicile créé avant 654 (?). 

et il y a tout lieu de croire cette liste rigoureusement exacte et com- 

dation de ce thème (/. c, p. 341, 345, 346) : la circonscription territoriale est toute diffé- 
rente. 

1. Nicéph. patr. p. 60. Cf. Théophane, p. 438. 

2. Patr. lat. y XCVI, 427, où je ne vois nulle raison de reconnaître dans l'exercitui Thra- 
cianus le thème des Thracésiens (cf. Duchesne, Lib. pontife p. 36c). 

. . 3. Sur la façon dont le thème de Thrace était enveloppé par celui de Macédoine, cf. 
Schlumberger, Le, p. 110, et Rambaud, /. c, p. 191. 

4. Cf. Tafel, De provinciis, p. xxiv sqq. Mais au commencement du vm e siècle, on ne 
connaît que le nom de Thrace (Théophane, p. 386). 

5. Théophane, p. 475, 490 ; Schlumberger, /. c, p. iu-112. 

6. Thèmes, p. 5o. 

7. Théophane, p. 368 ; Nicéph. patr., p. 38. Le terme de 'EXXotôixot se rencontre dès le - 
vi e siècle (Cosmas dans Patr, grecque, LXXXVIII, p. (69). 

8. Cf. Bury, /. c, p. 35o-35i et 437-438. Nicopolis et Dyrrachium furent d'abord gou- 
vernés par des catapans, probablement subordonnés au stratège (De Adm. imp., p. 204; 
Schlumberger, /. c, 204). 

9. Cf. la liste un peu différente, donnée par Bury, /. c, p. 345. 



54 CH. DIEHL 

plète. Les écrivains qui ont raconté l'histoire du vn c siècle byzantin 
ne nomment pour cette époque aucun autre gouvernement. Vaine- 
ment, dans le livre du patriarche Nicéphore, on chercherait l'indica- 
tion des Optimales ou des Bucellaires, de la Macédoine ou de TIHy- 
ricum ; vainement, dans la chronique de Théophane, on chercherait, 
avant le milieu du viu e siècle, d'autres provinces que celles de notre 
liste. Et si l'on veut demander enfin à un document officiel la nomen- 
clature des commandements militaires de l'empire à l'époque qui nous 
occupe, une lettre de Justinien II, en date du 17 février 687, fournit 
une réponse décisive : les corps d'armée byzantins, les « Christo dilecti 
exercit us », sont les suivants: POpsikion, PAnatolique, l'Armé- 
niaqye, l'armée de Thrace, celle d'Italie, celle d'Afrique, celle de la 
Méditerranée occidentale ! . A la vérité, on constate dans cette liste 
l'absence de l'armée d'Hellade et de la flotte 2 , la première organisée 
peut-être postérieurement à 687 (on rencontre en effet, vers 680 en- 
core, le préfet du prétoire d'Illyricum 3 ), l'autre ne prenant point 
nécessairement place parmi les armées proprement dites ; mais en tout 
cas, 'dès avant la fin du vn e siècle, l'un et l'autre commandement 
étaient certainement constitués. 



II 



Ainsi nous avons constaté, dans l'empire grec du vn e siècle, l'exis- 
tence d'un certain nombre de grands gouvernements : il reste à en 
déterminer le caractère primitif. Ressemblaient-ils déjà, trait pour 
trait, à l'extension territoriale près, aux thèmes du X e siècle ? L'auto- 
rité militaire s'y était-elle pleinement déjà substituée à l'administration 
civile? Ne restait-il plus nulle trace des antiques éparchies ? Quel- 
ques remarques, en fournissant réponse à ces questions, nous per- 
mettront en outre d'établir l'origine véritable de ces grands comman- 
dements. 

Il faut noter d'abord les noms fort caractéristiques que portent 

1. Patr. lat., XCVI, p. 427. 

2. Je ne suis point complètement sûr que l'indication de la flotte manque dans le docu- 
ment en question. Le texte donne : ex Cabarisianis et Septensianis, seu de Sardinia atque de 
Africano exercitu. Gelzer (éd. de Georges de Chypre, p. xliii) a fort ingénieusement corrigé 
Calarisianis. On peut remarquer pourtant que le mot Septcnsiani pourrait désigner à lui seul 
tout ce qui restait de l'exarchat d'Afrique (Afrique et Sardaigne), et au lieu du Cabarisiani, on 
pourrait rétablir, au moyen d'une transposition de lettres qui n'est pas rare, Carabisiani. 

3. Miracles de S. Démétrius (Patr. grecque, CXVI, 1 3 49). Théodore Studite le nomme encore 
à la fin du vm* siècle (Patr. gr., XCIX, 918). 



L'ORIGINE DES THÈMES DANS L'EMPIRE BYZANTIN 55 

la plupart de ces thèmes primitifs 1 . Ce ne sont point des noms pure- 
ment géographiques, tels que ceux qui s'appliqueront d'ordinaire aux 
provinces de création postérieure : on ne dit point le thème d'Armé- 
nie, d'Anatolie, de Cibyra ou d'Hellade, mais bien le gouvernement 
des Arméniaques, des Anatoliques, des Cibyréotes, des Helladiques; 
et de ce fait, on peut légitimement conclure que ces termes ont com- 
mencé par désigner un groupement d'hommes plutôt qu'une réunion 
de circonscriptions territoriales. 

Les titres que. portent les commandants des premiers thèmes ne 
sont pas moins significatifs. Ils ne sont point, comme au x e siècle, 
uniformément désignés par le terme de patrice et stratège. Sur neuf 
gouvernements que nous connaissons, il y a, à côté de cinq stratèges, 
deux exarques, un drongaire, celui des Cibyréotes, et un comte, 
celui de l'Opsikion. Outre que la variété de ces appellations indique 
bien le caractère successif de la réforme accomplie, leur nature permet 
une autre conclusion encore. Ces titres appartiennent nettement à la 
hiérarchie militaire et ils ne comportent essentiellement aucune attri- 
bution de Tordre civil. 

Il y a plus. Le mot thime, qui désigne au x e siècle les divisions 
administratives de l'empire, ne se rencontre jamais à l'époque que 
nous étudions. Le patriarche Nicéphore ne remploie pas une seule 
fois ; Théophane, sauf une exception unique, ne s'en sert qu'à partir 
de la première moitié du vm e siècle 2 . Au lieu de ce mot, un terme — 
et très caractéristique — revient sans cesse dans les textes : c'est celui 
de (ttûoto; ou Vexercitus. Je relève dans Nicéphore par exemple les 
mentions suivantes : « le corps d'armée appelé Anatolique » (tou 
ivirroXixou xaXou(xévou arrpaTfiu^aTo;), « l'armée dite des Anatoliques » 
(tou twv ivaToXtxwv Xe^oiiévou (TTpaTou) ^. De même on trouve « l'armée 
appelée des Arméniaques » (tou xaXoujxévou tôv 'Apneviàxtav cTpaTou), 
« l'armée dite de l'Opsikion « (t<3 tou 'OJ/txtou XeYojiivco dT&aTw), 
« l'armée appelée des Cibyréotes » (t&v KijïufaicDToW xaXoujxévou «rrpaTou) 4 . 
Même chose dans les textes latins : le stratège de Sicile est désigné 
comme le chef de Vexercitus insulae Siciliae 3 ; ailleurs on rencontre 
Vexercitus Italiae 6 , ou Vexercitus Africanus; et c'est là si bien un terme 
officiel que dans la lettre impériale déjà citée, Justinien II énumère 

i. Bury déjà a fait cetle remarque, mais d'une façon beaucoup trop absolue (/. c, p. 340). 

2. Théophane, p. 383 iOpsikion, ann. 713). 414 (Thracésiens.ann. 741), 41 7-(Arménia- 
ques, ann. 742), 352 (Anatoliques, ann. 669). Théophane ne nomme point d'autres Qi[iaxa. 

3. Nîcéph. patr., p. 37, 5 2. 

4. Nicéph. pair., p. 61, 47, 64. 

5. Libr. pontif., p. 38ç. 

6. Patr. lai. y XCVI, 427; Gregorii Magni, Epist., V, 39. 



56 CH. D1EHL 

les « Christo dilecti exercitus 1 ». A l'origine donc, les thèmes futurs 
. n'étaient autre chose que des corps d'armée, leurs chefs que des com- 
\ mandants militaires. Plus tard, à un moment que les textes laissent 
entrevoir, le nom de la division militaire a passé à la circonscription 
territoriale , ainsi, dans plusieurs passages de Nicéphore, le mot yà&z 
remplace le "terme <rrpaT6ç et les textes disent: « la région dite des 
Anatoliques », « la région dite de l'Opsikion », la région des Ciby- 
réotes 2 ». C'est alors que se créent véritablement les thèmes, au sens 
administratif du mot : mais l'hésitation même avec laquelle les textes 
emploient et parfois confondent les deux termes de y/opa et de <rrp<rr©ç 
montre qu'il y a eu transformation lente et progressive, et qu'au 
point de vue du groupement des territoires, les éparchies civiles 
n'ont cédé que lentement la place aux nouveaux commandements 
militaires. 

C'est ce que prouve en particulier la persistance avec laquelle sub- 
sistent, jusqu'assez avant dans le vn c siècle, les noms d'un certain 
nombre d'anciennes provinces. Sur des sceaux de plomb émanant des 
commerciaires impériaux, et fort curieux, parce que seuls de tous les 
monuments de cette catégorie, ils peuvent être datés avec une entière ' 
précision, on rencontre par exemple, sous le règne de Constant II, 
concurremment avec la mention des Arméniaques 3 , le nom des pro- 
vinces de Cappadoce I e et II e , de Lycaonie, de Pisidie, d'Asie, de 
Lycie, de Carie, d'Hellade 4 ; sous les empereurs de la fin du vn c siècle, 
on trouve les provinces des Iles, de l'Hellade, de la Galatie 5 . Les 
grands chefs de l'ancienne administration civile n'avaient pas davan- 
tage disparu ; en Italie et en Afrique, les préfets du prétoire subsis- 
taient à côté de l'exarque 6 ; en Orient, le préfet du prétoire d'Illyri- 
cum existait à la fin du vn e siècle 7 . Sans doute, devant les tout-puis- 
sants commandants de corps d'armée, ces personnages jadis si consi- 
dérables perdaient chaque jour de leur importance, et insensiblement 
aussi les anciennes circonscriptions civiles se groupaient sous l'auto- 
rité du chef militaire qui les défendait. Mais tel n'avait point été le 
but primitif de la réforme. Assurément le mot thème a fini par signi- 
fier à la fois la province et le corps d'armée qui y est stationné, mais 

i. Patr. lat., XCVI, 427. 

2. Nicéph. pair., p. 60, 36, 40. On trouve aussi le mot Xotfç employé plusieurs fois 
(p. 59-60). , 

3. Schlumberger, /. c, p. 296. 

4. ld., p. 279, 264, 735, 1 65. 

5. ld. y p. 195, 1 6 5 , 3o2. 

6. Cf. mon Administration byzantine dans l'exarchat de Ravennc y p. 16 5- 166. 

7. Patr, grecque, CXVI, 1349. 



L'ORIGINE DES THÈMES DANS L'EMPIRE BYZANTIN 5 7 

incontestablement, il s'est appliqué au corps d'armée bien avant de 
désigner la province 1 . 



III 



Or, ces grands commandements militaires du vu e siècle, d'où sont 
nés les thèmes, ne sont nullement une nouveauté. 

Les historiens qui ont étudié la question des thèmes byzantins en 
retrouvent volontiers l'origine première dans les réformes administra- 
tives de Justinien % et il est certain en effet que cet empereur a inau- 
guré des voies nouvelles, autant par la constitution de gouvernements 
pltis étendus que par la réunion en une seule main des attributions 
civiles et militaires. Il faut remarquer pourtant que les créations admi- 
nistratives de Justinien ont été assez éphémères 3 , et que les circons- 
criptions territoriales auxquelles elles se sont appliquées ne corres- 
pondent absolument pas aux groupements d'où sont sortis les thèmes. 
Ces divisions nouvelles viennent d'ailleurs. C'est dans une insti- 
tution de l'époque justinienne sans doute, mais tout autre, qu'il 
faut, à mon sens, en rechercher l'origine 4 . 

Au vi e siècle déjà, au point de vue militaire, l'empire se partageait 
en un certain nombre de grands commandements, confiés à des ma- 
gistri militum. C'étaient, en Orient, /e magister militum per Orientem 5 , 
et le magister militum per Armeniam créé par Justinien 6 ; en Occident, 
c'étaient le magister militum per Thraciam, le magister militum per 
Illyricum 7 , auxquels Justinien ajouta, pour défendre ses conquêtes 
nouvelles, le magister militum per Africam s , et sans doute le magister 

i. Cf. Rambaud, /. c, p. 184, qui me parait hésiter trop sur ce point. On doit remarquer, 
en outre, pour confirmer le caractère militaire de ces gouvernements primitifs, la facilité avec 
laquelle ces corps d'armée font des détachements dans d'autres provinces (Théophane, p. 383, 
385, 447, 455, 485). Certains noms aussi, conservés au x c siècle, sont significatifs : les turmes 
des Victorts ou des Théodosiaques, dans le thème Thraissien, empruntent leur désignation à 
des régiments (Cérim., p. 664). 

3. Rambaud, /. c, p. 186-187; Bury, /. c, 341, 34S-346. 

3. Cela se voit nettement pour les provinces du diocèse de Pont (Ed. 8), pour la Galatie 
en particulier (Ed. 8, 1); de même pour les Phrygies et la Pisidie (Nov. 145, 1}. Bury se 
trompe donc en croyant à la persistance de ces institutions et en en tirant des conséquences 
(/. c, 347). 

4. Bury, /. c, p. 346-348, a indiqué cette idée pour les gouvernements des Arméniaques, 
d'Afrique et des Anatoliques, mais il ne l'a point généralisée. 

5. Procope, Bell. Per$., p. 176; Bell. Vand., p. 353, 36o. 

6. Cod. Just., 1, 29, 5; Malatas, p. 429-430; Bell. Vand., p. 359, 372. 

7. Malatas, p. 402; Procope, Bell. Pers., 127. 

8. Cf. mon Afrique byzantine, p. 122. 



58 CH. DIEHL 

militum per Italidm l . A Constantinople même résidaient les magistri 
militum praesentales 2 . Enfin, dans la région de la mer Egée, Justinien 
semble avoir créé, pour l'organisation militaire, une circonscription 
indépendante. 

Si l'on essaie de déterminer les territoires auxquels s'étendait 
l'autorité de ces magistri militum, on constatera que ces commande- 
ments sont, à peu de chose près, identiques aux grands gouverne- 
ments militaires du vn c siècle. C'est ainsi que le magister militum per 
Armeniam réunit sous son autorité le Pont et les Arménies 3 , c'est-à- 
dire le ressort même du futur stratège des Arméniaques ; que les 
magistri militum de Thrace, d'Illyricum, d'Afrique et d'Italie com- 
mandent, comme les stratèges correspondants du vn c siècle, à l'en- 
semble des forces stationnées dans ces divers diocèses. L'autorité des 
magistri militum praesentales n'est point limitée aux seules troupes de 
la capitale : une partie de leurs soldats, domestici, protectores, sc/io- 
lares, tient, comme les troupes de l'Opsikion, garnison dans les pro- 
vinces du diocèse de Pont 4 , les premiers en Galatie 5 , les autres dans 
les villes de Nicomédie, Cius, Pruse, Cyzique, Cotyée et Dorylée 6 , 
c'est-à-dire en Bithynie, en Mysie et en Phrygie. Enfin, en 536, 
Justinien avait réuni sous l'autorité d'un officier appelé quxstor Justi- 
nianus exercitus, l'administration de toutes les troupes stationnées en 
Carie, à Chypre, à Rhodes, dans les Cyclades et jusqu'en Mésie et en 
Scythie 7 ; et cette création, où se trouvent réunies en un grand gou- 
vernement militaire les îles de l'Archipel et les côtes de la partie 
orientale de l'empire, rie fut point, comme tant d'autres, éphémère ; 
en 575 encore, se rencontre l'ip/jii T( ^v v^doiv xal tmv èVi Sxuôia; Te xaî 
Muai'aç (TTpaT'.wTixwv TayfjLaTwv 8 . On conçoit aisément — et Justinien 
déjà en laisse pressentir les raisons — que de ce gouvernement, étiré 
en quelque sorte en une longue et étroite zone côtière, les provinces 
européennes aient fini par se détacher ; mais le reste, formant un 
groupement plus organique, n'a eu nulle raison de se dissocier, et il 
se retrouve en effet au vue siècle dans les territoires qui forment le 
thème maritime. 

Ainsi, dès l'époque justinienne, existaient — et avec la même 

i. Mommsen, Neuer Archiv., XV, p. 18 5. 

2. Nov. 22, ipil. 

3. Cod. Just. t I, 29, 5. 

4. Ed. 8, 3. 

5. Procope, Anecd. % p. 137. 

6. Théophane, p. 2 36. 

7. Nov. 41, 5o. Cf. Nov. 148, 1. 

8. Nov. 16 3, 2. 



L'ORIGINE DES THÈMES DANS L'EMPIRE BYZANTIN 59 

étendue territoriale — les commandements militaires du vn e siècle. 
Seul, le magister militum per Orientent avait une circonscription un 
peu différente. Son autorité s'exerçait en Egypte, en Syrie ; quant à 
l'Asie Mineure, il est infiniment probable que les ducs de Pisidie, de 
Lycaonie, d'Isaurie \ etc., dépendaient de lui, quoique les textes n'en 
apportent point, pour le vi e siècle, de preuves absolument formelles. 
Mais, quand l'invasion arabe eut enlevé à l'empire l'Egypte et la 
Syrie, l'Asie Mineure du sud, devenue province frontière, fut tout 
naturellement le siège principal de l'activité du magister militum 2 . Il 
n'y a donc nulle raison d'établir une différence — qui d'ailleurs serait 
exceptionnelle — entre le magister militum du vi e siècle et le stratège 
des Anatoliques du vn e . 

On peut ajouter que dès l'époque de Justinien on rencontre, 
pour désigner les corps de troupes placés sous l'autorité des ma- 
gistri militum, les termes mêmes qui seront employés au siècle sui- 
vant. Dès ce moment, les textes officiels disent, en parlant des sol- 
dats du magister militum d'Orient, les Orientales, et appellent du 
nom de Praesentales les troupes des magistri militum praesentales 3 . 
Dans ces noms, on reconnaît sans peine les équivalents latins des 
mots Anatoliques et Opsikion. Et si l'on ajoute enfin que ces institu- 
tions de l'époque justinienne lui ont longuement survécu, si l'on 
observe que sous Maurice, sous Phocas, on rencontre les magistri 
militum d'Orient, de Thrace, d'Arménie, d'Afrique, d'Italie 4 , on 
n'hésitera pas à admettre le lien que nous tentons d'établir, et à re- 
connaître dans les gouvernements militaires du vi e siècle le prototype 
exact des grands commandements du vn e . 

On sait, par l'exemple de l'Italie et de l'Afrique, où les textes 
permettent mieux de suivre le détail de cette évolution, comment le 
magister militum, devenu l'exarque, finit par réunir à son autorité 
militaire les attributions de l'administration civile 5 . La même trans- 
formation s'accomplit de la même manière dans les autres circons- 
criptions où commandaient des magistri militum : transformation 
lente, presque insensible, née des circonstances bien plus que de la 
volonté impériale, et qui aboutit, comme en Occident, à l'effacement 

1. Nov. 20, 4. 

2. Bury, /. c, p. 347-348. 

3. Cod. Jus., I, 29, 5. 

4. Cf. pour l'Crient, Théophane.p 259-260,262, 272, 296; pour la Thrace, id., 276, 
284, 296; pour l'Arménie, id., 253, 266; pour l'Afrique, Théophylacle Simocatta (éd. de 
Boor), p. 255 ; C. /. L, VIII, 2245, 4354. 

5. Cf. mon Administration byzantine dans l'Exarchat de Ravenne, p. 12-18, 157-185 ; 
Hartmann,/, c., 8, a8-3o ; Mommsen, /. c., p. 1 85- 186, et mon Afrique byzantine, p. 471- 

474, 484-489- 



60 CH. DIEHL 

des autorités civiles devant les tout-puissants chefs militaires. Quand 
cette transformation fut achevée, quand, dans ses seules mains, le 
stratège réunit tous les pouvoirs, alors le thème exista, au sens admi- 
nistratif du mot. Il est impossible assurément de fixer pour chaque 
thème le terme précis de l'évolution ; on a vu plus haut que dans la 
deuxième moitié du vn e siècle encore, elle n'était point pleinement 
réalisée. Mais, quelle que soit cette date, un fait essentiel subsiste: il 
n'y a point dans l'empire byzantin de solution de continuité entre les 
institutions du vi e et celles du vn c ; non seulement par le principe sur 
lequel ils sont fondés, mais par le groupement des territoires mêmes, 
les thèmes byzantins procèdent des établissements de l'époque anté- 
rieure, et les stratèges du vn c siècle sont les héritiers directs des ma- 
gistri militum de Justinien. 



\ 



\ 



\ 



\ 



LA COIFFURE DES FEMMES 



DANS QUELQUES MONUMENTS BYZANTINS 



Par Emile MOLINIER 



Un assez grand nombre de monuments de la basse époque romaine 
ou de provenance byzantine, d'âges divers, représentant des femmes 
d'un rang élevé, offrent un genre de coiffure d'une nature très particu- 
lière à laquelle on ne paraît pas avoir jusqu'ici prêté grande attention. 
Il n'est peut-être pas toutefois inutile,, pour l'intelligence du costume 
byzantin, d'en déterminer la nature. Ce sujet, dont, au premier abord, 
l'intérêt paraît bien mince, fournit cependant, j'espère le montrer 
plus loin^ quelques renseignements utiles pour déterminer dans quelle 
mesure a pu s'exercer l'influence de l'art byzantin sur certaines bran- 
ches de l'art du moyen âge occidental. C'est une modeste contribu- 
tion à l'histoire de cette influence souvent niée, souvent par contre 
exagérée, que je veux apporter ici, et rien de plus. 

L'un des plus célèbres diptyques en ivoire, l'un de ceux que 
renferme la basilique de Monza servira de point de départ à cette 
courte dissertation. D'après l'opinion la plus répandue, ce diptyque 
nous offrirait les traits d'Aétius, de Valentinien III et de Galla Placi- 
dia ; en réalité — et ici j'adopte entièrement l'opinion émise par 
M. Jullian — il est beaucoup plus vraisemblable d'y voir les portraits 
de Stilicon, de sa femme Serena et de leur fils Eucherius \ D'ailleurs 
pour le point spécial dont je m'occupe cette question d'attribution n'a 
qu'une importance médiocre ; le diptyque est, en tout cas, l'un des 

i. Sur ce diptyque voyez C. Jullian, Le diptyque dt Stilicon au trésor de Monza, dans les 
Mélanges d'archéologie ei d'histoire publiés par l École française de Rome, i. I, pp. 5-3 5; et 
ma liste des diptyques [Hist. génér. des arts appl. à l'industrie, t. I, p. 17, n° 1, planche 1). 



bi Emile molinier 

monuments les plus anciens sur lequel se rencontre la coiffure fémi- 
nine que je veux étudier. 

Je n'ai pas à décrire à nouveau ce diptyque maintes fois publié ; je 
ne veux m'arrêter qu'à l'étude du visage de Serena. L'épouse de 
Stilicon est représentée de face, dans de bonnes conditions par 
conséquent pour être étudiée dans tous les détails de son accoutre- 
ment. Autour de son front, sur les tempes et en arrière des oreilles se 
développe un bourrelet circulaire interrompu de distance en distance 
par des bandelettes posées verticalement ; au dessus de ce premier 



SERENA, D APRES LE DIPTYQUE DE MONZA, 

bourrelet on en voit un second présentant la jnême décoration de 
bandelettes, mais de diamètre plus petit. M. Jullian est, à ma connais- 
sance, le seul archéologue qui décrivant ce diptyque ait soupçonné 
dans l'accoutrement de Serena une coiffure artificielle, une sorte de 
bonnet emboîtant le crâne et non un arrangement particulier de la 
chevelure ; il n'a pas, au reste, cherché à déterminer ce genre de coif- 
fure, dont la connaissance exacte n'importait pas au sujet qu'il traitait. 
J'avoue que décrivant à mon tour ce monument 1 j'ai pensé avoir 
affaire à une mode particulière imparfaitement traduite par le sculp- 



i . Je relrou 




mfra 


méptise dam le Dictionnaire dts Antiquités gricquts t 


Saglio : - On p 






que devinrent les hautes coiffures du v" siècle par la 


Plocidia, sculpt 






leau diptyque de la cathédrale de Monza, où les en 


font L'effet de 


eui 




releti superposes. » (Tome 1", i* partie, v" Corn 



LA COIFFURE DES FEMMES BYZANTINES 63 

leur, partant devenue incompréhensible. Car, sî je me rendais bien 
compte qu'il était possible de relever les cheveux tout autour de la 
tête, puis de les nouer sur le sommet, tout en les laissant assez lâches 
pour qu'en retombant ils forment un bourrelet autour du visage, qu'il 
était aussi possible d'en former un chignon de forme hémisphérique, 
je ne pouvais me rendre compte comment les bandelettes étaient 
entremêlées à la coiffure et repliées de façon à faire en quelque sorte 
partie intégrante de la chevelure. 

Cette coiffure n'est pas une exception. Dans un monument appar- 
tenant au vi* siècle, la fameuse mosaïque de Saint-Vital de Ravenne 



JUL1ÀNA ANICIA, D'APRES UN MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPERIALE 
DE VIENNE. 

représentant Théodora, femme de l'empereur Justinien, entourée de 
sa cour, on retrouve le même accoutrement. Ici ce n'est plus un 
exemple unique d'une coiffure de ce genre qu'on rencontre : 
on compte dans cette scène jusqu'à cinq femmes dont la tête offre 
exactement la même disposition, puis trois autres exemples d'une 
mode analogue un peu plus simple cependant. Théodora porte la 
même coiffure en forme de bourrelet que Serena, décorée de bande- 
lettes verticales et agrémentée de perles; mais le bourrelet est 
surmonté d'un diadème d'orfèvrerie gemmé posé sur un fond rouge. 
Ici nous avons une indication de couleur qui fait défaut dans le 
diptyque de Monza : le bourrelet est noir et au lieu d'être placé en 
arrière des oreilles, il en cache la partie supérieure. Cinq des femmes 
qui accompagnent Théodora portent la même coiffure, mais bien en- 
tendu elles n'ont point de diadème et sauf chez l'une d'entre elles, 



64 EMILE MOLINIER 

pour laquelle ta partie supérieure de la coiffure est de teinte blanche et 
de forme côtelée, chez toutes les autres cet ajustement est entièrement 
de teinte blonde et couvre complètement la partie supérieure de 
l'oreille. Enfin, chez trois autres femmes, la coiffure, de teinte blonde 
également, munie de bandelettes, parait être une sorte de calotte 
recouvrant le crâne et descendant fort bas sur le front. 

Rien en somme, sauf les bandelettes dont la disposition demeure 
douteuse, dans les monuments dont je viens de parler, ni la teinte 
noire, ni la teinte blonde, n'excluent la possibilité d'une coiffure en 
cheveux, interprêtée d'une façon imparfaite par les artistes. Un ma- 
nuscrit grec fort célèbre conservé à la Bibliothèque impériale de 
Vienne, le manuscrit de Dioscoride, en tête duquel est peint le por- 
trait de la fille d'Olibrius, Juliana Anicia, permet déjà de soupçonner 
qu'il ne s'agit pas d'un savant échafaudage de cheveux, mais d'une 
coiffure artificielle, d'un bonnet : un premier bourrelet de teinte noire, 
très volumineux, entoure le visage de Juliana Anicia, mais le bourrelet 
plus petit qui le surmonte est de teinte rouge 1 . Il est assez surprenant 
de rencontrer ici cette teinte noire et cette teinte rouge que nous a 
déjà présentées le portrait de Théodora : on peut se demander si 
c'étaient là des teintes consacrées pour les femmes occupant un rang 
particulièrement élevé dans la hiérarchie byzantine, tandis que la teinte 
blonde que nous observons sur la tête des femmes de la suite de 
l'impératrice, à Ravenne, aurait été réservée à un rang inférieur. Au- 
cun texte ne nous autorise assurément à être affirmatif sur ce point; 
mais étant donnés les errements de l'étiquette byzantine, le fait n'au- 
rait rien de surprenant. 

A s'en tenir aux seuls monuments que je viens d'indiquer, la 
question de savoir si on doit reconnaître dans cet ajustement une 
coiffure en cheveux ou un bonnet pourrait passer pour une simple 
hypothèse, ingénieuse sans doute, mais contestable. Une tête de 
marbre découverte à Rome, il y a quelques années, et à propos de 
laquelle l'archéologue qui l'a publiée n'a pas songé à soulever cette 
question, doit lever tous les doutes 2 . 

Je donne ici un croquis de ce portrait découvert en 1888, à Rome, 
sur le tracé de la Via Cavour, près de la place de S. Maria dei Monti, 
au quartier de Subura. Presque de grandeur naturelle, ce marbre nous 
est parvenu à peu près intact ; seul le bout du nez a été brisé. C'est 

1 . Voyez une reproduction en couleur de cetie célèbre miniature dans Labarte, Histoire des 
Arts industriels, 2« édition, t. II, pi. XLIII, p. 1 63 . 

2. C. L. Visconti, Trovamenti di oggetti d'arte e di antichità figura la dans le Bulletino délia 
commissione archeologica comunale di Roma, 3 e série, 1888, pp. 120-123, pi. VI. 



LA COIFFURE DES FEMMES BYZANTINES 6S 

l'image d'une femme qui a déjà passé la première jeunesse, ainsi que 
semble l'indiquer son double menton. Sa tète est recouverte d'un 
bonnet qui descend presque jusqu'aux sourcils et cache la majeure par- 
tie de l'oreille, dont l'extrémité du lobe apparaît seul. Ce bonnet est 
décoré d'un diadème de perles et de chatons, enchâssant des pierre- 
ries, puis de fils de perles disposés verticalement comme les bande- 
lettes dans les coiffures que j'ai citées. Ces fils se réunissent sur le som- 
met du bonnet que terminait peut-être, suivant l'hypothèse émise par 
M. Visconti, une croix ou un fleuron. Cette coiffure cache complète- 



TETE DE FEMME DECOUVERTE A ROME EH 1888. 

ment la chevelure, sauf sur le front où deux bouclettes de cheveux 
apparaissent sous le fil de perles, donnant en quelque sorte un échantil- 
lon de leur teinte '. M. Visconti, en publiant ce curieux monument, 
l'a considéré, en s'appuyant sur la forme de cette coiffure, comme un 
portrait royal. Il compare ce bonnet à la couronne dite couronne 
impériale et pense que ces insignes commencèrent à être en usage à 
l'époque de Justinien (527-565) et continuèrent à êlre portés à la cour 
de Byzance. Puis, après l'avoir rapproché avec raison de la coiffure 
que porte Théodora dans la mosaïque de Ravenne, il la compare, 



•eut lolg.ifusemtm diii.mulei pu :. coiHuie h«n(e ipfu 
[■foo • fan* juger de leur couleur. Trop de nlnîtlurtt p 
sa ir de celle mode pour qu'il toii néceiuire d'en orer 
renvoyer lut figure) donoéet pir Viollel-le-Duc, dani 



66 EMILE MOLINIER 

assez mal à propos, aux couronnes impériales qu'on voit sur les 
monnaies de Justinien ou sur celles des rois Ostrogoths. Enfin 
il propose de reconnaître dans ce marbre le portrait d'Ama- 
lasunthe, fille de Théodoric, épousée par Théodat après la more 
d'Athalaric, reléguée après son mariage dans une petite île du lac 
de Bolsène, puis mise à mort (535). Il ouvre aussi cet avis qu'on y 
pourrait peut-être retrouver les traits de Théodora ou de Sophie, 
femme de Justin II, ou encore d'Eudoxie, femme d'Héraclius Cons- 
tantin. 

Je ne suivrai pas le savant italien sur un terrain aussi glissant que 
celui des attributions iconographiques ; j'admets toutefois avec lui 
que ce marbre a pu être sculpté vers le vi c siècle. Nous ne possédons, 
en réalité, aucune donnée certaine pour asseoir scientifiquement un 
jugement et déterminer de quelle reine, de quelle impératrice nous 
possédons le portrait. Aussi bien, dans l'espèce, n'avons-nous point à 
nous préoccuper de cette question, bornons-nous simplement à cons- 
tater que ce qu'on a pris généralement pour une coiffure en cheveux, 
est simplement un bonnet, sorte d'insigne particulier aux femmes 
occupant un certain rang social à Byzance. 

Cette constatation n'est peut-être pas aussi inutile qu'elle en a l'air; 
ce mince détail de costume peut avoir parfois sa valeur si on veut 
déterminer la nature exacte de certains monuments, si on veut aussi 
reconnaître le sexe des personnages représentés. Il existe dans les col- 
lections du Musée de Vienne et dans les collections du Musée du 
Bargello à Florence, deux feuillets d'un diptyque byzantin célèbre que 
Gori et d'autres ont publié, en accumulant sur son compte nombre 
d'erreurs. On sait que le costume de la cour byzantine peut parfois 
laisser planer quelques doutes sur le sexe de telle ou telle représenta- 
tion de la figure humaine : sous un accoutrement aussi somptueux, 
surchargé de broderies et de pierres précieuses, les formes disparais 
sent et en mainte occasion il est permis d'hésiter. C'est ainsi que dans 
ce diptyque, Gori, pourtant assez bon juge en la matière, a cru recon- 
naître les portraits de Justinien et de Justin 1 . Plus raisonnablement 
on y a reconnu depuis la représentation de l'impératrice Irène et c'est 
à cette opinion, la plus vraisemblable, que je me suis rangé. La coif- 
fure du personnage, bourrelet orné de perles, passant par dessus les 
oreilles, surmonté d'un diadème terminé par un fleuron, absolument 
identique aux coiffures de femme que je viens de mentionner, vient 

i . Voir ce que je dis de ce diptyque dans mon Histoire générale des arts appliqués à l'Indus- 
trie, t. 1 er , p. 42, n° 57 du Catalogue des diptyques; on trouvera au même article les indica- 
tions bibliographiques relatives à ce monument. 



LA COIFFURE DES FEMMES BYZANTINES 67 

encore fournir un argument nouveau pour faire considérer le diptyque 
de Florence et de Vienne comme représentant une impératrice et non 
un empereur. 

De quelle couleur était cette coiffure ? Nous avons vu que le bonnet 
de Théodora était noir comme celui de Juliana Anicia, tandis que les 
bonnets des femmes de la suite de Théodora étaient de teinte blonde. 
Or ces deux teintes n'étant point de celles auxquelles, à Byzance, on 
attribuait une signification spéciale, n'y aurait-il pas lieu de supposer 
qu'à l'origine ces fconne(s,ces bourrelets, pour employer un terme mo- 
derne qui rend bien compte de la forme de l'objet, n'étaient que 



l imperatrice irene, 
d'après le feuillet de diptyque de Florence. 

de vulgaires perruques? Peu à peu ces perruques en forme de cou- 
ronnes, grâce à leurs ornements d'or et de pierreries, ont pu devenir 
une couronne, un véritable «é(*(x«. Et de la sorte cette couronne 
avait encore l'avantage d'être un insigne, tout en concourant à donner 
au visage par sa teinte noire ou blonde l'apparence de la jeunesse. 

Cette coiffure, ce n'est pas seulement sur des images impériales 
qu'on la rencontre, on la trouve aussi, dès le vi e siècle dans des 
osuvres byzantines ou exécutées sous l'influence de l'art byzantin. Il 
n'y a guère de doute qu'on ne doive la reconnaître en particulier sur 
plusieurs des bas-reliefs d'ivoire qui décorent la chaire de Pévèque 
Maximien, au Dôme de Ravenne : elle est surtout très visible dans le 
bas-relief représentant la Fuite en Egypte, dans lequel la Vierge est 



68 EMILE MOLINIER 

représentée sous les traits d'une véritable matrone romaine 1 . Parmi 
les monuments byzantins de date plus récente sur lesquels on peut 
facilement discerner ce détail, il faut citer les images de la Vierge qui 
figurent sur un grand nombre d'ivoires byzantins ; ces images sont 
trop connues pour que je doive en donner ici la liste, il me suffira d'en 
signaler une des plus caractéristiques, l'une de celles qui, par ses 
grandes proportions, permet le plus facilement de constater ce que 
j'avance, la belle Vierge assise portant sur ses genoux l'Enfant Jésus, 
qui a fait partie de la collection Bastard 2 . Sur ce monument, que son 
style permet d'attribuer au xi e siècle, on reconnaît parfaitement la 
coiffure en forme de bourrelet descendant très bas sur le front et 
cachant les oreilles, ornée de bandelettes verticales. Des images 
byzantines de la Vierge, qui, évidemment exécutées à une époque pos- 
térieure, au xiu e et au xiv e siècle, sont une imitation de types ico- 
nographiques du X e et du xi e , montrent la persistance de la même 
coutume ; la \ ierge figurée sur le triptyque byzantin du Musée du 
Vatican est dans ce cas; il n'est pas très difficile de reconnaître encore 
les traces de l'ancienne coiffure dans les fils de perles disposées sans 
grande symétrie sous le voile 3 . Dans les collections du Louvre, par- 
mi les sculptures du moyen âge, figure un grand bas-relief de marbre 
grec représentant la Vierge assise portant sur ses genoux l'Enfant 
Jésus. Cette œuvre, acquise jadis par le baron Davillier, provient 
d'Italie 4 ; mais il est assez difficile de discerner si on est là en présence 
d'une œuvre byzantine originale ou d'une copie exécutée par un 
artiste vénitien, à une époque relativement récente, au xm e siècle 
peut-être; la nature du marbre ferait plutôt pencher pour une origine 
byzantine. Quoiqu'il en soit, la coiffure que j'ai tenté de décrire plus 
haut y est figurée dans tous ses détails et à une telle échelle qu'aucun 
doute ne peut être élevé sur sa nature : c'est un bonnet destiné à 
cacher les cheveux ou à les remplacer. 

Cette mode a-t-elle eu son contre-coup en Occident? a priori il 
serait téméraire de l'affirmer; les monuments à figures impériales ne 

i. Ce bas-relief a été jadis gravé dans Gori, Thésaurus vtterum diptychorum, planches ajou- 
tées au tome 111, pi. XII. Ce détail de costume, très visible sur l'original et sur les reproduc- 
tions photographiques, est encore reconnaissable sur la gravure de Gori, quelque défectueuse 
qu'elle soit. 

2. Publiée par Lenormant, Trésor de numismatique et de glyptique, t. II, pi. si ; Didron, 
Annales archéologiques, t. XVII, p. 363 ; Bayet, L'Art byzantin, p. 191. 

3. Cfr. Linas, Ancien* ivoires sculptés; les triptyques conservés au musée chrétien du Vatican 
tt à la Bibliothèque de la Minerve à Rome ( 1 886, ; le triptyque est reproduit en photographie 
dans ce mémoire. 

4. Ce bas-relief est exposé dans la petite salle près de la salle dite de Michel-Ange, sous le 
n° 280. 



LA COIFFURE DES FEMMES BYZANTINES 69 

sont guère de ceux qui ont inspiré nos artistes; ce sont plutôt les 
étoffes, les ivoires et en général les monuments religieux de petite 
proportion d'origine byzantine qui ont pu influer sur le style et l'or- 
nementation en Occident. Les figures de la Vierge, en particulier, ont 
pu dans une certaine mesure, à l'époque romane et même avant, par 
exception, être copiées par des artistes du pays, en France ou en Alle- 
magne. Néanmoins, chez nous, presque toutes les figures de ce genre 
sur lesquelles on peut véritablement étudier des détails très menus de 
l'accoutrement, montrent la Vierge les cheveux divisés sur le front et 



SAINTE FOI, IMAGE D OR DU TRESOR DE CONQUES. 

descendant en bandeaux sur les joues. Il y a toutefois un monument 
d'un style bien particulier, très connu et qui me paraît au point de vue 
de l'ajustement des cheveux déceler une influence byzantine. C'est la 
figure d'or de sainte Foi, au trésor de Conques. Je n'ai pas à faire ici 
l'histoire de cette figure maintes fois publiée ' et sur laquelle il y au- 
rait cependant encore beaucoup à dire ; il me suffira de rappeler sa 
date, la fin du x e siècle. On a toujours mis sur le compte de la barbarie 
de l'artiste la forme bizarre donnée par lui à la chevelure de la sainte : 
c'est un bourrelet qui fait le tour de la tête sur le front et sur la nuque 

droit, l. XVI); 



yo 



EMILE MOLINIER 



en passant au-dessus des oreilles : des filigranes strient de distance en 
distance, régulièrement, ce bourrelet sur lequel est fixé une pierre au- 
dessus du front; une couronne fermée composée d'un bandeau articulé, 
de deux demi-cercles se coupant et de quatre fleurons surmonte cet 
arrangement bizarre, dont l'aspect très original, très byzantin, est com- 
plété par la paire de boucles suspendues aux oreilles de la sainte. Je 
ne voudrais pas que l'on pensât cependant que je considère la figure 
de sainte Foi comme une œuvre byzantine; ce monument a vu le jour 
en France et très vraisemblablement dans l'atelier monastique de Con- 
ques; mais bien des détails d'exécution trahissent une influence étran- 
gère ; j'avoue que quelque inhabileté qu'on puisse supposer chez un 
artiste du X e siècle, j'ai quelque peine à croire que, livré à lui-même, 
il eût conçu une coiffure telle que celle de la sainte ; et j'admettrais 
volontiers qu'il s'est inspiré d'une œuvre byzantine, de bas ou de 
haut relief. Que lui-même ait pris pour un arrangement de cheveux 
ce qu'il voyait sur un monument byzantin, cela n'est guère douteux, 
puisque nous autres, modernes, nous nous y sommes souvent trompés; 
mais la coiffure de sainte Foi présente tant de ressemblance avec le 
bourrelet byzantin qu'il est permis d'admettre que c'est dans une 
œuvre byzantine que le moine de Conques a cherché son inspiration. 
C'est là une origine que, du reste, les boucles d'oreilles avaient déjà 
fait soupçonner. 

En résumé un certain nombre de monuments byzantins, examinés 
de près, nous montrent l'usage en Orient d'un genre de coiffure jus- 
qu'ici pris pour un arrangement particulier des cheveux et qui n'est 
qu'une espèce de bonnet ou de couronne suivant les cas, et cet ar- 
rangement paraît, dans certaines circonstances, avoir été imité en 
Occident. 

Quant au nom qu'on donnait à Byzance à cette coiffure, j'avoue ne 
pas l'avoir découvert ; ni Codinus, ni Constantin Porphyrogénète ne 
nous l'ont révélé ; du moins je n'ai pas eu le bonheur de le rencontrer 
dans leurs œuvres si riches en renseignements archéologiques. Provi- 
soirement on pourrait la nommer crré^a, puisque dans certains cas 
elle fait corps avec la couronne. Mais je ne doute pas que ceux qui 
étudient l'archéologie byzantine ne nous puissent révéler quelque jour 
son véritable nom, comme ils pourront augmenter la liste fort courte 
des exemples que j'ai signalés. Il me suffira d'avoir cherché à distin- 
guer le vrai du faux et montré que ce que nous prenions pour des 
cheveux n'était qu'une vulgaire perruque. 



DES IMMUNITÉS COMMERCIALES 



ACCORDÉES AUX ÉGLISES 



DU VII« AU IX* SIÈCLE 



Par IMBART DE LA TOUR 



Nous connaissons assez bien les origines et la nature de l'immunité. 
Mais l'immunité administrative, judiciaire, fiscale, n'est pas la seule. 
Les évêchés ou les monastères ont également reçu des franchises com- 
merciales. Ces privilèges se présentent sous une double forme. Les 
uns sont inscrits simplement dans le diplôme de l'immunité; ils la 
complètent. Les autres sont consignés dans un acte spécial. Cette 
charte confère ordinairement au couvent ou à l'église une exemption 
plus ou moins étendue des tonlieus et des péages, parfois le droit d'é- 
tablir des foires et des marchés, ou encore la propriété de l'impôt 
perçu par le roi sur les ventes et la circulation. Nous voudrions ana- 
lyser ces documents. On sait le rôle qu'ont joué les grandes abbayes 
dans l'organisation économique du Moyen Age. Il n'est pas indifférent 
d'examiner les titres les plus anciens qui ont servi à l'établir et d'in- 
diquer brièvement les renseignements qu'ils nous ont laissés. 



I 



La plus ancienne de ces chartes remonte au vn e siècle. C'est un di- 
plôme de Sigebert II pour l'abbaye de Stavelot (65 1) '. A cet acte s'a- 



i. Pardessus. Diplomate, n° $19. 



72 IMBART DE LA TOUR 

joutent des diplômes de Childebert III pour Saint-Denys (710) et de 
Chilpéric II pourCorbie (716) 1 . Viennent ensuite des diplômes caro- 
lingiens de Pépin, de Charlemagne, de Louis le Pieux, de Charles le 
Chauve. Ces actes sont nombreux. Quatre ont pris place dans les for- 
mules impériales : un est un don de tonlieu à une église; trois sont 
des exemptions de l'impôt indirect dans tout l'empire ou des régions 
déterminées 2 . Notons ce premier fait. Les plus anciennes chartes d'im- 
munité, celles qui sont insérées dans les formules de Marculfe et de 
Sens, ne contiennent aucune clause relative aux privilèges commer- 
ciaux du couvent 3 . 

De cet ensemble de documents se dégage donc cette impression, 
que l'immunité commerciale est surtout conférée par les Carolingiens, 
à l'époque même où Tévêché et l'abbaye, devenus grands proprié- 
taires, se transforment en commerçants privilégiés. C'est au vm e siècle 
que leur puissance économique se constitue. 

Remarquons encore que la plupart de ces chartes sont concédées à 
des monastères. Sur une trentaine de diplômes, six seulement concer- 
nent des évêchés : Trêves, Angers, Orléans, Nevers, Paris, Vienne 4 . 
Ce n'est pas que les rois aient prétendu faire un partage inégal de 
leurs bienfaits. Ce n'est pas non plus que les abbayes aient été mieux 
dotées, plus riches que les églises épiscopales. Mais par leur situation 
sur les fleuves ou les grandes voies, le nombre de leurs moines, 
leurs règles même, elles formaient des colonies de travail aussi bien 
que de prières. Elles devenaient des centres importants de production, 
de consommation ou d'échange. On comprend ainsi la part qu'elles 
prennent au mouvement commercial de leur temps. Un grand nombre 
de transactions, au ix c siècle, se font par elles et à leur profit. 

Analysons maintenant ces chartes d'immunité. Leur forme et leurs 
concessions sont très diverses. En voici une que nous empruntons 
aux formules de la chancellerie de Louis le Pieux 5 . 

« A tous les évêques, abbés, etc., nous faisons connaître que le 
» vénérable homme Adam, abbé du monastère de Jumièges, nous a 
» présenté un diplôme de notre seigneur et père, d'heureuse mémoire, 
> Charles -Auguste, dans lequel il était écrit que lui-même et notre 

1. Diplomata, n° 477. — n° 5oi. 

2. Zeumer. Formulx impériales, 14, 20, 22, 24. 

3. Zeumer, p. 43, p. 201. 

4. H. F., t. VI, p 479, 497, 524. Zeumer. Formulx impériales, 19, 22. Beyer. Vrkun- 
denbuch, p. 3i. Nous ne parlons pas ici des diplômes concédés par Charles le Chauve aux 
églises de la Septimanie ou de la Marca hispanica qui sont moins des diplômes d'immunité que 
des donations de ton lie in et de péages. 

5. Zeumer. formulx impériales, 24. 



DES IMMUNITÉS COMMERCIALES ACCORDÉES AUX ÉGLISES ^^ 

» aïeul Pépin, le feu roi, et leurs prédécesseurs, rois des Franks, 
» avaient, par leur pouvoir, concédé à ce monastère et aux moines 
» qui y sont attachés l'exemption du tonlieu, soit pour les navires, 
» soit pour les chars ou tout autre véhicule, et dans tout négoce où 
» le fisc avait coutume de percevoir le droit... » 

Le préambule de cette charte ne diffère pas, au fond, des formules 
usitées dans les diplômes généraux d'immunité. Comme l'immunité 
administrative, l'acte s'appelle auctoritas, prxceptum. Il est envoyé 
aux officiers du roi ou aux fonctionnaires publics l : évèques, abbés, 
comtes, vicaires, échevins, telonarii. Il est rédigé au Palais, revêtu de 
la signature royale. Il est enfin une faveur accordée à un abbé ou à un 
évêque, faveur qui doit être renouvelée à chaque changement de 
règne. Ces caractères nous sont connus. Voici maintenant la partie 
originale de nos chartes. Elles nous renseignent : i° sur les hommes 
et les choses qui profitent de l'immunité, 2° sur la nature même des 
privilèges que confère l'immunité. Telles sont les données que nous 
avons surtout à analyser. 

Et ici se pose une première question. Comment les abbayes ou les 
évêchés privilégiés avaient-ils organisé leurs transports et leur trafic ? 
Quelques passages des Polyptyques nous aideront peut-être à complé- 
ter les renseignements que nous devons à nos diplômes. 

On voyageait beaucoup à l'époque franque. Grégoire nous parle à 
plusieurs reprises des marchands qui traversaient la Gaule, et qui 
déjà venaient de Germanie, d'Italie, d'Espagne, d'Orient. Les guerres 
civiles du vn c siècle paralysèrent le commerce. Mais les Carolingiens 
essayèrent de le ranimer. Ils veillèrent à la restauration ou à l'en- 
tretien des ponts et des routes, accordèrent des diplômes de protec- 
tion ou des immunités aux marchands, s'interdirent et interdirent l'é- 
tablissement de taxes nouvelles et arbitraires 2 . En même temps, l'u- 
nion de tout l'Occident sous un maître avait rendu faciles les grandes 
entreprises. Aix était devenu un entrepôt commercial aussi bien 
qu'une capitale politique. De là partaient des caravanes pour la Bri- 
tannia, la Rhétie et l'Italie ; d'autres, par le Rhin et le Danube des- 
cendaient vers les pays slaves et Byzance 3 . Les grandes abbayes de la 
Gaule devaient prendre part à ce mouvement. Elles y étaient invitées 
depuis longtemps; d'abord, par les relations qu'elles avaient avec leurs 

i. Zeumer, ibid., n° 23. « Omnibus episcopis, abbatibus, ducibus, coraitibus , vicariis, te- 
« loneariis, actionariis vel omnibus rem publicam administrantibus. » 

2. Cf. sur tes mesures prises par les Carolingiens en faveur du commerce : Inama Sternegg. 
Deutschet Wirthschaftslebcn, p. 439 et suiv. 

3. Capit. de disciplina palatii, 3. — Capit. de Thionville (80 S). 7. 



74 IMBART DE LA TOUR 

villae. Pour assurer le transport des redevances et des dîmes au couvent, 
elles avaient dû créer tout un outillage. Il leur fallait, de plus, aller 
au loin chercher les objets qui leur manquaient : le sel, les épices, les 
étoffes, la cire pour Tentretien du luminaire. Enfin, à mesure que gran- 
dissait le nombre de leurs domaines, s'augmentait celui de leurs pro- 
duits. Elles durent vendre ceux qu'elles ne pouvaient suffire à 
consommer. 

Dès le viu e siècle, une foule de relations commerciales s'établissent 
ainsi entre les abbayes et les villes sur les marchés de la Gaule. Saint- 
Denys envoyait ses agents à Marseille, en Italie, en Germanie ; Saint- 
Wandrille, en Flandre, à Térouanne, pour l'acquisition des étoffes ou 
des draps. Nous trouvons les hommes de Saint-Remi de Reims à Aix 
et à Saint-Quentin ; de Prûm, à Bonn, Cologne, Coblentz et Metz ; de 
Saint-Germain, à Rouen, Troyes, Angers, Amiens, Quentowich, Ut- 
recht, Doorstedt 1 . A côté du commerce libre, du commerce impérial 
que Charlemagne a organisé avec autant de soin que ses domaines ou 
ses conquêtes, se forme toute une classe de trafiquants privilégiés : les 
églises. Et ces trafiquants, on les rencontre partout. 

Sur les routes d'abord, où les abbayes envoient leurs agents, missi, 
discursorcs, jnoines ou laïques, chargés de parcourir les grands mar- 
chés, de préparer les achats et les ventes 2 . Mais elles ont aussi établi 
tout un système de transports dont les chartes nous parlent avec préci- 
sion. Les marchandises étaient confiées ou à des chars traînés par des 
bœufs, carra, ou à de simples charrettes, canada. Souvent aussi elles 
étaient chargées sur des chevaux ou des ânes, sauma, saumata ; parfois, 
portées à dos d'homme 3 . Voitures et hommes voyageaient générale- 
ment en caravanes, escortés par des serviteurs de l'abbaye à pied ou à 
cheval, chargés de les défendre (scararii) et sous la direction d'un frère 
ou d'un fidèle. Certains de ces voyages étaient très longs. Ces caravanes 
traversaient toute une région, quelques-unes, toute la Gaule. La disper- 
sion de leurs domaines avait permis, il est vrai, aux abbayes d'organi- 
ser des relais, mais la longueur des voyages, les dangers de la route, 
durent leur rendre préférables les transports par les rivières. Jusqu'aux 
invasions normandes, le commerce fluvial et le cabotage paraissent 
avoir pris un très grand essor. 

i. Saint-Denys (Diplomate, n°4 2 5). Charte de Clovis III (692). — Saint-Wandrille. (Gesta 
abbatum FontanelUnsium). Migne, t. 1 85, p. 748. — Saint Rémi. Polyptyque. — Prûm. 
Beyer, Urkundtnbuch. — Saint Germain. Histor. de F/\, T. V. p. 742 (dipl. de 779). 

2. Histor. de Fr., t. VI, p. 492. « Ut quando cumque libuisset monacbos... mis&os suos m 
« aliquam partem imperii... dirigere. » 

3. Zeumer, id., n° 24. « Tam de navibus quam de carris seu et de ceteris vehiculis... » Cf . 
les différents diplômes d'immunité concédés aux églises. La Grasse, Hist. de Fr., t. VI, p. 464. 
Decarris et sagmariis. — Murbach. id., p. 494, p. 495, etc.. . 



DES IMMUNITES COMMERCIALES ACCORDEES AUX EGLISES fj 

Quand on lit les chartes d'immunité, on est surpris de l'importance 
de la navigation. La Seine surtout était une des grandes voies com- 
merciales de la Gaule et était déjà renommée pour son transit 1 . Mais 
nous rencontrons aussi les navires ou les chalands des abbayes sur le 
Rhône, la Loire, le Rhin et leurs affluents. Couvents et évêchés 
avaient de véritables flottilles qui sillonnaient en tous sens les cours 
d'eau. Le commerce de la Loire était à peu près entre les mains des 
grandes abbayes riveraines : Saint-Aignan, Fleury, Saint-Mesmin, 
Saint-Martin, Cormery, Saint-Serge d'Angers 2 . Leurs barques par- 
couraient le fleuve, ses principaux affluents, le Loir, la Mayenne, la 
Sarthe, la Nièvre et le Cher, servant ainsi à mettre en relations la 
Neustrie et l'Aquitaine. Leur situation sur la frontière des deux ré- 
gions dut contribuer beaucoup à étendre leur commerce. Saint-Ger- 
main, Saint-Denys et Fontenelle se partagent le trafic de la Seine, de 
TOise et de la Marne 3 ; l'île Barbe, Tournus, celui du Rhône, de la 
Saône et du Doubs 4 . Les barques de Prûm remontent ou descendent 
la Moselle et le Rhin. 

Non moins florissant était le commerce par mer. Les navires de 
Charroux, de Redon, de Saint-Philibert surtout longeaient les côtes 
de l'Océan entre la Loire et la Gironde, pénétraient dans ce dernier 
fleuve, remontaient la Garonne sans doute jusqu'à Bordeaux et Squirs ; 
d'autres entraient dans la Dordogne, mais nous ne savons l'étendue 
de leur parcours 5 . L'abbaye d'Aniane avait organisé toute une batel- 
lerie sur les étangs qui bordent le littoral méditerranéen. Dans ces 
régions aussi, l'abbaye de la Grasse, l'église de Narbonne faisaient le 
commerce le long des côtes et sans doute jusqu'à Marseille. Il n'était 
même pas nécessaire qu'une abbaye fût placée sur une de ces grandes 
voies d'échanges pour avoir ses navires. Charroux, aux sources de la 
Boutonne, avait les siens sur la Loire et sur l'Océan. Quelques monas- 
tères comme Saint-Germain, Saint-Denys, Marmoutiers avaient éga- 
lement de petites flottilles sur les grands fleuves de la Gaule, dont le 
port d'attache était sans doute quelque villa de l'abbaye. 

Chacun de ces navires était dirigé par un patron, rector navis, que 
nous signalent plusieurs documents. Mais nous ne connaissons pas 
leur dimension et leur tonnage. Quelques-uns durent être de simples 

i. Gesta abbatum Fontanellensium, Mon. Gtrm. SS. II, p. 273 : « Sequana, commerciis 
navium gloriosus. » 

2. Hist. de Fr. t t. VI, p. 472, 5o8, 5i 1, 670, t. VIII, p. 428, 450, etc. 

3. Ibid., t. V, p. 742. 

4. Ibid., 1. VI, p. 4 83, t. VIII, p. 647. 

5. Charroux (83o). Ibid., t. VI, p. 567, « per Ligeris fluvium nec non et per mare. » Id. 
p. 665 (826), S. Philibert : « Per alveum Ligeris... per Dordoniam Garonnam, et per cae- 
tera flumina. » Redon: lbid. y t. VIII, p. Si 3. 



76 1MBART DE LA TOUR 

chalands traînés du rivage par des chevaux ou des hommes. Pour les 
abriter, les couvents avaient tenu à posséder quelques ports. Dès le 
vn e siècle, ils se font céder par les rois des villx riveraines d'un fleuve 
et destinées au chargement ou au débarquement et à la vente. Sige- 
bert II accorde à Stavelot les deux ports de Sellae et de Vagatio, sur la 
Loire (65 1) l . Saint-Germain se fait donner par Charlemagne la villa 
Madriolx, sur la Seine, et le droit exclusif d'y établir un port (786) 2 . 
Saint-Denys obtient Pontoise ; Saint- Wandrille, Caudebec (853) 3 ; 
Marmoutiers, une église, Saint-Symphorien, « sur le cours de la Loire, 
avec un port sur chaque rive » (852) 4 . Cet usage dut être suivi par 
d'autres églises. Et déjà certaines d'entre elles prétendaient trans- 
former ce privilège en monopole, interdire à tout concurrent le droit 
de s'établir à leurs côtés, et obliger les marins ou les marchands à 
s'arrêter à leurs stations. Une des coutumes féodales les plus oppres- 
sives date de ce temps-là. 

11 est probable aussi que les couvents ou les églises avaient des 
entrepôts dans les villes et les marchés. Quelques documents parlent 
des areae ou patellx qui leur appartiennent. En 870, Saint-Corneille 
de Compiègne reçoit de Charles le Chauve des casellae en Bourgogne. 
Il s'agit bien ici de magasins ou d'abris destinés aux marchands du 
monastère. Les chartes qui donnent aux moines ou à leurs hommes le 
droit de séjourner dans les cités, d'y trafiquer librement, supposent 
l'existence de ces entrepôts. Au xn e siècle cet usage est général, mais 
il doit sans doute son origine à l'organisation carolingienne. 

On voit par ces faits que les abbayes avaient, à leur service, tout un 
système de transports. Mais cette création était récente au ix e siècle. 
Nous lisons dans un diplôme plus ancien, celui de Chilpéric II pour 
Corbie (716), que « le roi s'engage à donner aux missi du couvent, 
» des palefrois, veredi ou paravtredi, des tractoriz tant à ceux qui vont 
» qu'à ceux qui reviennent, et, au retour, douze chars, de localité en 
» localité, dans les régions fixées par la coutume et jusqu'à ce que le 
r> cellerier du couvent y revienne 5 .» Notons ces détails. L'abbaye ne 

1. Diplomata, n° 3io, (65i) : « Porium illum qui dicitur Sellis immoque et Vagatio super 
fluvium Ligeris. » 

a. Hist. de Fr.,t.V. p. 750 : « Mandriolas et portum quod est inter pagum Senonicum et 
Melodunensem . . . ita ut nullus inibi portum vel aquam habeat nisi jamdicia potestas almi Ger- 
mant. » 

3. /Wd.,t. VIII, p. 522(853). 

4. Ibid., t. VIII, p. 520. Marmoutiers. — Cf., également le diplôme de Charles le Chauve 
pour Cormery, J6m/., p. 507 : Cession des mansiones, « quae dicuntur ad Ruptas quas ad com- 
pendium navium. . . concessit. . . » 

5. Pardessus, n° 5oi (716). « Tractorix tam euntibus quam redeuntibus, ad revertendurn 
» carra XII de loco in loco per loca consuetudinaria usque quo cellarius ad ipso monasterio 
» perveniebat. » 



DES IMMUNITES COMMERCIALES ACCORDEES AUX EGLISES 77 

demande pas seulement des franchises commerciales, elle obtient éga- 
lement des transports. Le roi remettait sans doute aux agents du 
monastère, une lettre dont Marculfe nous a laissé la formule 1 . Il don- 
nait Tordre à ses fonctionnaires de fournir à Tabbaye des chevaux et 
des chars, aux hommes et au missus du couvent, la nourriture et le 
gîte. Ainsi, aux débuts du vm e siècle, un grand monastère comme 
Corbie n'a-t-il pas d'outillage commercial. Il a recours à la géné- 
rosité royale pour assurer ses ventes, ses achats, ses transports aux 
frais du fisc. 

Nous ne savons pas si les rois mérovingiens accordèrent à tous les 
couvents de pareils privilèges. Mais si avantageux qu'eût été pour les 
églises un pareil système, il avait trop d'inconvénients et on dut y 
renoncer. Il n'était pas sûr que le fonctionnaire royal obéit à ces 
ordres du roi et cette faveur même mettait trop les couvents dans sa 
dépendance. Aussi, dès l'époque carolingienne, voyons-nous les 
moines s'en affranchir. Il y eut alors un premier changement que l'on 
peut formuler ainsi. Dans les grandes abbayes, comme dans les fiscs 
royaux, l'organisation des transports doit sa genèse à l'organisation du 
domaine. C'est quand la grande propriété ecclésiastique est constituée 
que nous voyons les couvents assurer eux-mêmes leurs transactions. 

Ce fut une conséquence naturelle du mode de culture, des réformes 
appliquées à l'exploitation du sol et des hommes. Les tenanciers étaient 
obligés de voiturer au couvent leurs redevances en blé, en vin, en 
orge, en méteil. Le couvent leur fit un devoir de porter au marché ces 
mêmes produits. Les transports furent mis à la charge des colons ou 
des serfs. Sous des formes diverses, ils furent imposés aux tenures 2 . 
Charrois, carroperae> carrz, voiturage de vins, vinercia, ou des blés, 
angariae, navigation, navigium, prestation de chevaux, vtrtdi, escorte, 
scarz y etc., tels sont les services répartis entre les manses. C'est par un 
ensemble de corvées que les églises ont organisé leurs transports sur 
les rivières ou les chemins. 

Comme toutes les charges qui grèvent les hommes ou le sol, ces 
corvées elles-mêmes sont très variables. Surtout elles ne sont pas 
égales pour tous. Elles diffèrent suivant les fiscs, dans chaque fisc, sui- 
vant les manses. A Saint-Germain, à Saint-Maur, les carroperx sont 

1. Marculfe, I, 1 1 (Zeumer, p. 49): « Jubemus ut locis convenientibus eisdem (il s'agit de 
» missi royaux) a vobis eveccio simul et humanitas ministretur, hoc est viridos seu paraveridos 
» tant u m. . Hec omnia diebus singulis tam ad ambulandum quam ad nos... revertendum unus 
» quisque vestrum [per] loca consuetudinaria eisdem ministrare... procuretis. » Remarquer la 
similitude des expressions. 

2. Ces manses sont appelés manu carroperarii. Polypt. de Saint-Maur. App. au Polypt. 
Irminonis. 



78 IMBART DE LA TOUR 

établis dans la plupart des domaines. A Saint-Remi de Reims, à 
Prùm, un certain nombre en sont exempts. II arrivait même que dans 
un domaine le service ne fût imposé qu'à quelques manses. Ailleurs, 
plusieurs manses sont réunis pour fournir un char ou un cheval ! . Cer- 
tains fiscs ont des obligations déterminées. Les hommes de Bécon- 
celles, villa de Saint-Germain, doivent porter le vin à Orléans et au 
Mans; ceux de Neuillay, à Paris et en Anjou. Les manses de Mareuil 
doivent faire des convois par la Seine jusqu'au monastère. Mêmes 
règles dans le Polyptique de Saint-Remi. Les hommes de Saint-Remi 
font les transports à Aix, ceux de Taisy à Châlons, de Saulx-S l -Remi 
à Saint-Quentin. Quelques manses doivent fournir deux ânes pour le 
transport en Vermandois des marchandises du couvent 2 . Voyez surtout 
le registre de Prùm. Nous connaissons près de cent vingt domaines qui 
appartiennent à l'abbaye. Une trentaine doivent la scara; quelques- 
uns des paraveredi et des chars. Les hommes de Fagit sont tenus de 
conduire à Metz une charrette de sel; ceux de Negroth, une barque 
jusqu'à Coblentz ou pendant quatre jours. A Geinheim, le service est 
dû par chaque homme avec un cheval jusqu'à Prùm, et le registre 
indique le chargement qu'il doit prendre. A Ivernesheim, les tenan- 
ciers doivent la scara à Prum, Aix, Cologne, Bonn, Saint-Goar, soit 
à pied, soit à cheval 3 . 

Ainsi la nature des charrois, leur destination pouvaient être réglées 
par la coutume. Les tenanciers faisaient désigner avec précision les 
objets à transporter et le terme de leur voyage. C'est aussi la coutume 
qui a parfois réglé le nombre de leurs services. A Saint-Germain, le 
fisc de Villemeux est tenu chaque année à un transport; celui de 
Combs n'y est soumis que tous les trois ans. Les hommes de Retersdorf 
doivent la scara deux fois par an à Saint-Goar et à Duisbourg 4 . Mais 
souvent aussi l'obligation est illimitée : l'abbé peut envoyer l'homme 
où il veut. Il n'est pas rare de trouver ces expressions dans le Poly- 
ptique d'Irminon ou dans celui de Prùm 5 . L'homme est déjà corvéable 
à la merci de son seigneur. 

Il est difficile d'établir avec précision la condition des manses soumis 

i. Cf. les exemples dans Guérard. Polypt. d'Irminon, Prolégomènes., t. II, p. 781. 

2. Polypt de Saint-Rémi, XII, 2; XIII, 14, 22. 

3. Beyer, Urkundcnbuch, p. 142 et suiv. Voyez encore d'autres exemples. Les cinq manses 
de Ettellendorf donnent un parafrcdus. A Remecke, 6 manses 1/2 donnent 3 parafredi pour 
Verdun et Priim. — Comme à Saint-Germain , Vangaria du vin se fait parfois en deux époques. 
A Rumersheim, un premier charroi se fait en mai, un autre, en octobre. 

4. Prtim, ibid.y p. 181. 

5. Priim, id. } ibid. Les hommes de la terre de Rembach doivent la Scara... ubi eis 
prxcipitur. 



DES IMMUNITÉS COMMERCIALES ACCORDÉES AUX ÉGLISES 76 

à ces corvées. Nous les trouvons indistinctement établies sur les manses 
ingénuiles, iidiles ou serviles. M. Guérard en a conclu que l'obliga- 
tion de faire des charrois était « beaucoup plus ingénuile que servile ». 
Mais aucun document ne nous le dit. Il est difficile même d'admettre 
que le service illimité fût imposé à d'autres qu'à des serfs 1 . En réalité, 
tous ceux qui montaient les navires ou composaient les caravanes du 
couvent étaient, à des titres divers, ses serviteurs, ses « hommes ». Ils 
doivent leur temps ou leurs attelages en raison de leurs tenures encore 
plus que de leur condition. Mais, en retour, l'abbaye s'engageait à 
les protéger et parfois à les nourrir. Nous trouvons à Prum un tarif 
intéressant. Chaque voiturier a 3 pains et 2 portions ; chaque patron 
de navire, s'il se rend à Metz, 5 pains et 3 portions; chaque batelier, 
4 pains et 2 portions 2 . Nous ne savons pas si cet usage était très 
répandu. 

Les grandes abbayes ressemblaient donc à ces grands propriétaires 
qui envoient leurs paysans vendre leur vin, leur blé ou leur fourrage. 
Mais déjà se dégageait une conception un peu différente, à mesure 
même que grandissait leur trafic. L'obligation des transports était très 
lourde pour les tenanciers. Les couvents ne pouvaient ainsi dégarnir 
leurs domaines. Souvent ils avaient converti en redevances pécu- 
niaires un certain nombre de ces corvées 3 . L'étendue même de leurs 
affaires les obligeait peu à peu à confier à des hommes spéciaux leurs 
intérêts. Aussi voit-on se former autour d'eux toute une classe d'hom- 
mes, les marchands, negotiatores, et dont le rôle semble avoir été très 
différent des tenanciers, libres, colons ou serfs. 

La plus ancienne mention que nous ayons de ces marchands nous 
est donnée par un diplôme de l'abbaye de Saint Denys (775) 4 . L'immu- 
nité est conférée « tant aux navires, aux chars, aux bêtes de somme, 
» qu'aux marchandises portées à dos d'homme et aux marchands. . . » 
Ce terme se retrouve dans un diplôme de Flavigny, de la même 
année, et une charte de Saint-Germain de 779 5 . 11 est fréquent au 
ix e siècle. Il est intéressant de chercher quels agents du monastère il 
désignait. 

Faut-il confondre ces marchands avec les tenanciers chargés des 
transports? Les textes les distinguent nettement. En les nommant 

1. Prolégomènes, p. 779. A Prûm, les Scarac pèsent surtout sur les manses serviles. 

2. Beyer, loc. cit., p. 1 56. 

3. Polypt. de Saint-Rémi. Le Scrvitium aquense est rachetable pour 1 denier, 1 denier 1 '2 
ou 2 deniers, IX, 5; XII, 2. De même le transport en Vermandois, XIII, 14, 22. Les deux 
ânes sont rachetables pour 10 ou 12 deniers. 

4. Histor. de Fr., t. V, p. 730. 

5. Ibid,, p. 732. « Ipsi monachi vel negotiatores eorura, aut homines eorum. » 



80 1MBART DE LA TOUR 

même à la suite des tenanciers, ils nous montrent qu'ils avaient un tout 
autre office. Ils semblent bien avoir été chargés des acquisitions ou des 
ventes. A Prùm, notamment, nous savons que le soin de vendre le sel 
et le vin était confié à des hommes spéciaux ! . Il dut en être ainsi dans 
les autres monastères. Toutes les grandes opérations commerciales se 
faisaient par leur intermédiaire. Peut-être, comme les courtiers mo- 
dernes, devaient-ils se rendre sur les marchés, dans les villes, et avaient- 
ils mission de les négocier. 

Quelle était leur condition ? Nous ne la connaissons pas avec pré- 
cision. A Prûm, ces marchands semblent bien établis dans un domaine. 
Mais dans certaines chartes, les termes mêmes qui les désignent nous 
montrent bien qu'ils n'étaient ni colons, ni serfs. On dit d'eux 
« qu'ils espèrent dans la bienveillance du couvent 2 . » Nous trouvons 
ailleurs cette expression. Elle s'applique à des libres recommandés. 
Toute grande abbaye avait sa clientèle d'affranchis, de bénéfîciers, de 
précaristes. Ces hommes lui promettaient fidélité et engageaient leurs 
services. Il est naturel de croire qu'elle choisissait parmi eux ses re- 
présentants. 

Quels étaient leurs droits ? Pouvaient-ils, trafiquant pour l'abbaye, 
trafiquer pour eux-mêmes ? Disposer d'une part de leur temps comme 
l'artisan d'une partie de son travail? Aucun texte ne nous le dit. Peut- 
être leur était-il permis en échange de leurs services de faire pour leur 
compte certaines entreprises. Nous pensons bien que la protection 
du couvent, l'immunité même qui s'étendait à ses serviteurs et à ses 
agents était une faveur trop précieuse pour n'être pas briguée par une 
foule d'hommes. Mais les documents sont muets sur les rapports 
juridiques qui unissaient ces marchands au monastère qui les em- 
ployait. 

Ce que nous savons mieux, c'est qu'ils forment dans le monastère 
un groupe à part. Unis sans doute par les mêmes fonctions, obligés 
de se servir de répondants, de cojureurs les uns aux autres, ils consti- 
tuent déjà par la force des choses une classe distincte de la popu- 
lation servile ou des tenanciers libres. Comme à St-Riquier 3 ils ont, 
dès le xi e siècle, dans l'enceinte même ou sur le territoire du couvent, 
un quartier spécial. Assurément ce groupe ne forme pas encore une as- 
sociation. Il n'a ni chef, ni statuts, ni caisse. Encore moins cette asso- 

i . Beyer, loc. cit. «Vendunt si eis prxcipitur. »— Les hommes de Calderburn... «'vinum et sal 
vendunt.» — de même ceux de Sarensdorf. L'obligation de vendre est donc considérée encore 
comme une corvée. 

2. Histor. de Fr. t t. V. p. 730 : « De homines qui super terras eorum commanere videntur, de 
negotiantes eorum qui per ipsa casa Dei sperare noscuntur. » —L'opposition est ici bien marquée. 

3. Boll., fév. t. III, p. 107. 



DES IMMUNITÉS COMMERCIALES ACCORDÉES AUX ÉGLISES 81 

dation serait-elle libre. Ces hommes dépendent du couvent qui les pro- 
tège et qu'ils servent. Mais on peut s'imaginer volontiers les transfor- 
mations qui relâchent leurs liens de dépendance. Simples recom- 
mandés, ils forment une clientèle qui n'est ni attachée au sol, ni même 
à un maître. Imaginez maintenant que placés toujours sous la protec- 
tion du Saint, ils travaillent pour leur compte et à leur profit, rede- 
vables seulement de services ou de cens déterminés *. La même évolu- 
tion se fait dans l'organisation du commerce et dans celle du travail. 
Les corporations industrielles sont sorties souvent des minisUria établis 
sur le domaine. Nous ne disons pas que ces sociétés marchandes des 
couvents aient donné naissance aux gildcs du xn e siècle. Mais peut- 
être n'ont-elles pas été étrangères à leur formation. 



Il 



Poursuivons notre analyse et voyons maintenant les privilèges con- 
férés par l'immunité. 

« Il nous a plu, dit le roi, pour l'amour de Dieu et le salut de 
» notre âme de nous rendre aux prières de l'abbé et nous avons 
» donné l'ordre de lui délivrer lepracceptum par lequel nous voulons, 
» nous mandons que les navires, les chars, et tout autre véhicule 
» destiné aux divers trafics du monastère ou circulant pour ses be- 
» soins, puissent aller et venir librement dans notre empire, qu'aucun 
» comte, fonctionnaire judiciaire, aucun telonarius n'ose recevoir ou 
» percevoir le tonlieu sur ces navires ou ces transports dont nous 
» avons parlé, partout où le fisc exige les taxes. Ainsi quels que soient 
« les cités, les châteaux, les ports, les autres localités où abordent 
» leurs navires, où se rendent ceux qui les montent et les autres 
» marchands du monastère, ils soient exempts du tonlieu, etc. » 

On sait le nombre des impôts établis sur les échanges — tonlieu 
sur les ventes, au mercatus publicus ou dans l'intérieur même des 
villx, foule de menus droits perçus sur les routes, sur les rivières, sur 
les ponts ou sous les ponts, aux écluses, dans les ports, pour le sta- 
tionnement, pour l'arrimage, etc. L'immunité est d'abord l'exemption 
de ces taxes. Elle accorde i° la liberté du transit; 2° la liberté du sta- 
tionnement; 3° la liberté de la vente. Nous lisons dans quelques 

I. Il semble bien que telle soit déjà la condition des négociantes qui vivent sur le territoire 
de Saint- Riquier. Ceux-ci doivent au couvent un pallium de 100 solidi. 

6 



8a IMBART DE LA TOUR 

chartes que le roi accorde « aux moines, à leurs hommes, à leurs mar- 
chands le droit de s'arrêter en tous lieux, d'aborder, de se rendre 
au marché, d'y acheter et d'y vendre » sans être soumis à l'impôt '. 
Cette clause précise et complète le privilège accordé. La franchise de 
tous ces droits — voilà la faveur que réclament le plus volontiers les 
abbayes, celles que le roi leur accorde le plus fréquemment. 

Ces exemptions se présentent à nous sous des formes diverses. Quel- 
ques-unes sont générales ; elles sont valables pour tout le royaume, 
s'étendent à tous les produits. Tels sont ces diplômes concédés à 
St-Germain, St-Martin, Aniane, la Grasse. Mais l'immunité peut être 
partielle. Tantôt elle n'est accordée que dans certaines régions ou quel- 
ques localités déterminées 2 , aux portes d'une ville ou à un bureau de 
péages. Tantôt elle ne porte que sur certaines taxes. L'abbaye de Der, 
en 671, est exemptée simplement du rotaticum dans les villes et dans 
les marchés. Ou bien encore le roi n'exempte qu'un nombre déterminé 
de navires. Cormery en obtient deux, Nevers, Angers, Charroux trois, 
Vienne cinq, Saint-Philibert six 3 . Plus rarement, le nombre est illimité. 
L'immunité ne s'applique enfin qu'à une catégorie de marchandises. 
Nous lisons dans un diplôme pour Corbie que le roi exempte de toute 
taxe, 10,000 livres d'huile, 3o livres de poivre, 2 livres de girofle, 3o 
muids de Garum boisson pimentée), 5 livres de canelle, i5o livres de 
cumin 4 , etc. Ailleurs, la franchise est accordée au commerce du sel. 
Fréquemment, le diplôme exempte « les objets nécessaires au cou- 
vent» 5 . Remarquons cette formule. Le privilège semble bien en ce 
cas limité aux denrées que le monastère achète pour son usage, non 
à celles qu'il vend. L'immunité ne s'applique plus à son trafic. 

Tel est le premier genfe d'immunités que nous trouvons dans les 
chartes. Sous des formes diverses, l'immunité est ici une exemption. Et 
voici son caractère; comme l'immunité administrative, l'immunité com- 
merciale est faite au profit du grand propriétaire. Ce n'étaient pas ses 

1. Histor. de Fr. t t. VI, p. 464. (814). La Grasse: Permission pour les hommes... « cum 
« his qux deferuni per universum imperium nostrum libère atque secure ire et redire. Et si aliquas 
«< moras in quolibet loco fecerint aut aliquid mercati fuerint aut vendiderint nihil abeis prorsus... 
« exigatur aux exactetur. » 

2. lbid. t \. VI, p. 524, Paris (821). L'immuniié est accordée — «in terra ecclesic» — sur 
« la regalis via ex pane Sancii Germani a Sancto-Mederico usque ad... Tudella in ruga sti 
« Germani... in aliis minoribus viis" que tendunt ad monasterium. >» 

3. Cf. ces différents diplômes mentionnés. Ibid.. t. VI, p. 472, 488,511, t. VIII, p. 4S0, 
etc. Les monastères travaillaient toujours à étendre ces concessions. Cormery reçoit de Char- 
lemagne la franchise de deux navires sur la Loire. Pépin confirme ce droit. En 843, elle 
obtient : « naves quot quot sunt necessariae. » 

4. Diplomate n° 5oi (716). 

5. Histor. de Fr., t. VI, p. 5i 1. Immunité des... « carris et sagmariis necessaiia ipsius mo- 
nasterii deferentibus. >» Ibid.,p. 473 : « naves que. . . ad utilitatem et necessitatem ipsius 
monasterii discurrunt. » 



DES immunités COMMERCIALES ACCORDÉES AUX ÉGLISES 83 

hommes, c'était lui-même qui payait le tonlieu. Aussi est-ce lui seul 
qui en est affranchi ! . Le monastère ou l'évèché devient vraiment « un 
grand commerçant privilégié ». A ce privilège ajoutait-il celui de 
juger ses marchands ou ses hommes? Ceux-ci restaient-ils soumis à sa 
justice, pour leurs affaires ou leurs délits? Aucun document ne nous 
le dit. Mais il faut se souvenir que l'immunité ne s'étendait qu'à l'ab- 
baye et à ses domaines.. Elle fermait bien le territoire au fonction- 
naire, comte ou centenier ; hors du territoire, la puissance publique 
reprenait ses droits. On peut donc penser que le comte ou son vicaire 
restait compétent pour juger les causes civiles et criminelles des mar- 
chands. Quant aux affaires commerciales, dans chaque marché elles re- 
levaient du judex. Et ce « juge » est encore dans le marché public ou 
royal, le comte ou son représentant 2 . On ne peut donc voir dans ces 
exemptions fiscales accordées aux églises l'origine du droit marchand, 
jus mercatorum, qui devait avoir une si grande influence sur le dévelop- 
pement de la vie et des institutions urbaines 3 . Mais voici des faits un 
peu différents que nous révèle une autre forme de l'immunité. Celle-ci 
n'est plus une exemption générale ou partielle des droits de circula- 
tion ou de vente dans le royaume : elle est une franchise locale, sur un 
territoire déterminé : le domaine du couvent. Nous verrons quelles 
conséquences ces usages ont pu avoir. 

Ce privilège se rattache à l'immunité générale. Souvent même il est 
inscrit dans le diplôme qui la concède. Après avoir interdit au comte 
ou à tout autre fonctionnaire royal d'entrer dans le domaine pour y 
juger les hommes, saisir des répondants, percevoir les amendes ou 
l'impôt, la charte ajoute « et pour y lever les tonlieus » 4 . Cette 
clause se trouve dans un grand nombre d'actes. Elle ne diffère pas 
des autres : elle les complète. On comprend que le comte qui se 

i. Les comtes ou les agents du fisc ont souvent refusé de reconnaître aux abbayes ce droit. 
Cf. Miracula S. Bcnedicti, I, 19. 

a. Peut-être pourtant le judex ne pouvait-il entrer dans les navires considérés comme pro- 
tégés par l'immunité. Cf. Histor. de Fr. t t. VI, p. 497, immunité donnée à Angers, à ses 
navires. . , « ab inquietudine judiciariae potestatis. » 

3. La charte d'immunité donnée à l'abbaye assurait-elle à ces marchands la protection royale ? 
Un diplôme le dit expressément. Histor. de Fr.,t. VI, p. 45 5, Aniane : « Ubicumquepervenient 
per vos defensionem et salvationem habeant.» Maiôi! ne semble pas résulter de l'ensemble des do- 
cuments que le roi accordât directement aux marchands et aux hommes des abbayes son main- 
bour ou celui de ses agents. Cette protection était une conséquence de la protection générale 
assurée au couvent, à ses hommes et à ses biens par la charte royale. 

4. Les exemples sont nombreux, St-Martin, Histor, de Fr. t t. V, p. 763, t. VI, p. 5o8. — 
Manlieu (818). T. VI, p. 5i3. — St-Mesmin (840). Immunité... « de diversis negotiis qua 
in villulis ipsius loci fuerint», t. VIII, p. 428. — Marmoutiers, id. % p. 449. Interdiction de 
lever sur le territoire de l'immunité, le tonlieu. . . « rotaticum aut ripaticum seu portaticum, 
sive etiam exclusaticum aut nautaiicum, vel roliaticum, aut herbalicum. . .» — S. Martin (862), 
p. 575. — St-Chaffre (877), p. 670. — Brioude (874), p. 645. 



84 IMBART DE LA TOUR 

voit fermer le domaine comme juge ne puisse y entrer comme agent 
fiscal du roi. 

Restreinte d'abord au monastère ou à l'église, cette immunité s'é- 
largit avec le temps. Les églises font comprendre dans leur privilège 
non seulement le cloître, ses dépendances, mais les villz, fortifiées ou 
non, les églises, les cellœ qu'elles possèdent. Sur une foule de territoires, 
l'abbé ou l'évêque perçoit les tonlieus ou cette quantité de petits droits 
et de péages qui ont été levés jadis par le comte. Il les réclame d'abord 
des hommes du domaine, mais aussi des étrangers au domaine, ceux 
qui traversent ses routes ou ses ponts, longent ses rivières, viennent 
acheter ou vendre dans la villa 1 . Sans doute, à l'origine, ces impôts 
sont dus au roi. Celui-ci ne les a pas abandonnés. Mais à la longue, 
il les concède au monastère ou à l'évêché. Ainsi, ce qu'accorde l'im- 
munité, ce n'est pas la liberté de la circulation ou de la vente dans 
l'intérieur même du territoire ecclésiastique, c'est le droit pour l'é- 
vêque ou Tabbé de percevoir les taxes. On voit l'importance de cette 
transformation. Au moyen âge, dans les seigneuries ecclésiastiques, 
les droits fiscaux qui frappent les sujets ont souvent leur origine dans 
ces donations de la royauté. 

Cette concession devait en entraîner une autre. En accordant à 
l'abbé ou à l'évêque les droits levés sur la circulation ou la vente dans 
l'immunité, les rois devaient être conduits à concéder le marché lui- 
même. Charlemagne et Charles le Chauve avaient, il est vrai, main- 
tenu ce principe, que les mercatus étaient la propriété du roi. Mais 
eux-mêmes permettaient aux églises de les établir sur leur domaine. Le 
marché octroyé, dès l'époque mérovingienne, à Saint-Denys semble 
bien la première de ces concessions. Les chartes qui en font remonter 
l'origine à 628 sont évidemment fausses; mais peut-être la tradition 
ne Pest-elle pas 2 . Dès la fin du vin* et pendant le ix e siècle, le nombre 
de ces marchés s'est beaucoup accru 3 . 

Ils se présentent sous des formes diverses que, nous relevons dans 
nos diplômes. Le roi concède un marché annuel , hebdomadaire ou 
permanent 4 . Parfois aussi, le marché est tout local : établi dans un vicus 
ou une villa, il ne sert qu'aux hommes de la villa et du vicus 5 . Il com- 

1. Histor. de Fr. t t. VIII, p. 559. Saint-Germain. Concession du tonlieu sur ce qui est 
vendu... <« infra monasterium et in villis vel territoriis. » 

2. Au vin siècle, le marché annuel est un centre d'échanges entre les Frisons, les Saxons, 
les Francs. 

3. Nous ne pouvons pas ici traiter la question des mercatus au ix e siècle. Noos nous 
bornons à indiquer les renseignements que les diplômes peuvent donner pour cette étude. 

4. Cart. de Saint-Berlin, n° 5i : « Mercatum. . . omni tempore. » 

5. Histor. de Fr. t t. VIII, p. 555. Beaulieu (859) «... in Siviniaco vico licentiam habeant 



DES IMMUNITÉS COMMERCIALES ACCORDÉES AUX ÉGLISES 85 

plète ainsi l'organisation économique du domaine. Souvent aussi, il 
est ouvert à toute une région : tels les marchés de Fleury, de Saint- 
Denys, de Saint-Omer. 

La concession du mercatus n'entraînait pas de plein droit celle du 
tonlieu et des taxes. Quel que fût en effet le propriétaire du sol, 
l'impôt restait la propriété du roi. Nul ne pouvait, sans l'assentiment 
royal, construire un marché sur sa terre, mais le roi pouvait encore re- 
tenir les revenus que lui donnaient la circulation et la vente. En ce cas, 
le propriétaire ne levait peut-être que les taxes perçues pour l'entrée, 
la location des emplacements et des étaux. Aussi, voyons-nous dans 
nos textes que le roi concède simplement le droit d'avoir un marché 
— ailleurs, qu'il concède le mercatus et le tonlieu qu'il rapporte \ 
Cette différence des formules prouve une différence dans les con- 
cessions. 

Il en est de même de la justice. Elle appartenait au comte. A l'ori- 
gine même, il ne semble pas que les rois l'aient reconnue aux couvents. 
Les chartes de l'abbaye de Saint-Denys nous laissent entrevoir que le 
comte intervient encore au vm e siècle dans le marché qu'elle possède. 
En réalité, la situation juridique du mercatus était mal définie. Il était 
bien établi sur une terre d'immunité, mais les hommes qui venaient 
y trafiquer n'étaient pas les sujets de l'imrnuniste. D'une part, le 
diplôme royal défendait au comte d'entrer dans le domaine, mais 
de l'autre, le comte prétendait juger les étrangers au domaine. Au 
ix e siècle, les abbayes essayent d'affranchir complètement leur mercatus 
de la puissance publique. Non seulement elles réclament le droit de 
percevoir à leur profit le tonlieu royal : elles commencent à obtenir 
du roi, sur le marché même, le districtus et la police judiciaire 2 . 

M. Sohm, interprétant un texte bien connu des Miracula Benedicti 
relatif au marché de Fleury, voit dans le judex loci qui règle les procès- 
des marchands, un fonctionnaire royal. M. Sickel, dans un très re- 
marquable article, a combattu cette opinion 3 . Les diplômes d'immunité 
permettent de conclure comme M. Sickel. Si nous lisons, en effet, que 
le roi donne à Saint-Bertin « un marché le vendredi... avec le droit 
pour l'abbaye de faire servir au luminaire les profits du marché, du 

mercatum conslruendi. »> — P. 584, Saint-Urbain (862) mercatum. . . Witriniaco. — P. 616 
(869), Concession à Saint-Denys d'un mercatus in villa Cormellias. . . 

1. Cf. la charte de Beaulieu et celles de Saint-Urbain, Saint-Bertin, etc. 

a. Les comtes ont réussi pourtant à maintenir leur justice sur un grand nombre de marchés. 
A leur tour, ils la cèdent aux monastères dès le x° siècle. Cf. Hist. de Languedoc, t. V, 
n° 123, une charte de Raimond. comte de Toulouse pour Gaillac (972). 

3. Miracula S. Benedicti I, 3 5. — Mittheilungen des Instituts fur œsterreichische Geschichts- 
forschung, 1894. 



86 IMBART DE LA TOUR 

bannus.... » \ nous pensons bien que le juge royal se voit interdire le 
marché. Ces concessions furent-elles fréquentes? Nous ne le savons 
pas. Il est possible que la royauté ne les ait pas accordées partout. 
Mais là où elles furent faites, elles conférèrent au couvent la juridic- 
tion et la police, le droit d'établir des règlements (bannus), de juger 
les procès et peut-être les délits. Un véritable abandon de la puissance 
publique se trouve dans ces diplômes d'immunité. 

Il serait non moins intéressant de savoir l'organisation intérieure 
de ces marchés ecclésiastiques. Nous voyons bien qu'ils formaient vis- 
à-vis du roi ou du comte de petits territoires privilégiés. Nous ne 
savons pas quels rapports s'étaient établis entre les moines et les mar- 
chands appelés sur leur domaine. Les taxes étaient-elles moins élevées? 
Aucun texte ne nous le dit. Il suffisait peut-être au marchand d'être 
protégé contre les violences et les actes arbitraires des comtes ou des 
agents du fisc. Quand on voit les rapines exercées par les fonction- 
naires royaux dans les pays qu'ils administrent, on comprend qu'é- 
chapper à leur juridiction était le plus grand des privilèges. Mais on 
peut croire aussi que, dans ces marchés soustraits au bannus du 
comte, se formèrent de bonne heure une coutume, une jurisprudence, 
une procédure locales. Et, c'est peut-être dans ces immunités ecclésias- 
tiques que le Jus mercatorum a sa première origine. Ainsi s'explique- 
raient quelques traits encore mal connus de la formation des villes mo- 
nastiques. S'il est vrai que les civitates novae, dont parle l'édit de Pistes, 
soient ces agglomérations créées autour des couvents, c'est par le 
commerce et la coutume du marché que ces groupes se sont établis. 

La concession des Mercatus marque donc une transformation de 
l'immunité première. Elle cesse d'être l'exemption du pouvoir comtal 
pour devenir une concession formelle, positive, de l'impôt et de la 
justice. Au ix e siècle, la royauté acheva de se dépouiller elle-même 
en faisant don aux monastères et aux églises des tonlieus levés sur 
un marché, dans une région, ou des péages perçus sur une route, 
dans un port, à l'entrée d'une ville. Ces aliénations, très rares au 
vm e siècle, deviennent fréquentes, surtout dès le règne de Louis le 
Pieux. Charles le Chauve fit de ces donations un système de gouver- 
nement 2 . Voyez les concessions qu'il fait aux grandes abbayes, aux 

i. Saini-Bertin (Cartulaire, n° Si ). « Concessimus quidquid ex ipso mercato sive districto, 
atque banno adquiri potest ad luminaria. . . perveniat. » — Charte de Saint-Benigne (Hist. de 
Fr.,t. VIII, p. 6 1 8). Concession du burgus, districtus du marché. 11 se peut pourtant que ces 
termes aient été ajoutés postérieurement à la rédaction primitive. 

a. Histor de Fr.,t. VIII, p. 443, Narbonne (84$); p. 496, Agdf (848) ; p. 533, Tournai 
(854); p. 538, Sanii- Sulpice (85^; p. 563, Urgel (860); p. 629, Saint-Denys (870), 
concession d'une villa cum ripaticis, etc. 



DES IMMUNITES COMMERCIALES ACCORDEES AUX ÉGLISES 87 

églises de la Marca hispanica et de la Septimanie. Il leur accorda la 
moitié ou le tiers de toutes les taxes perçues dans un pagus et sur 
toutes les ventes. Il est inutile d'insister sur ces donations. Comme les 
concessions de marchés, elles marquent une des étapes, la première, 
de ces démembrements successifs de la puissance publique qui devait 
créer peu à peu le régime seigneurial. L'immunité avait affranchi le 
domaine ecclésiastique de l'autorité du comte : ces concessions don- 
nèrent aux églises les revenus du roi. 

On voit l'intérêt que peut offrir pour l'histoire sociale du ix e siècle 
l'étude de nos chartes d'immunité. 

Elles nous montrent d'abord comment se constitue la puissance éco- 
nomique des monastères. L'organisation de leur commerce se rattache 
à l'organisation de leur domaine, et les franchises qu'elles obtiennent 
dans toute la Gaule achèvent de leur donner une situation de commer- 
çants privilégiés. 

Elles nous montrent aussi, dans les concessions positives qui leur 
sont faites des tonlieus et des taxes, un des premiers démembrements 
de la puissance publique. C'est sur une foule de points, l'impôt indi- 
rect, le plus sûr des revenus du fisc, qui est aliéné à leur profit. 

Elles nous montrent enfin, se formant et grandissant dans l'immu- 
nité même, protégé par elle, un centre d'échanges, un mercatus, 
fermé à l'autorité judiciaire ou fiscale du comte, placé sous la juri- 
diction de l'évêque ou du couvent. 

Retenons ces faits. On sait combien le problème des origines ur- 
baines occupe de nos jours l'attention desérudits. S'il est vrai, comme 
le prétendent M . Sohm et M . Pirenne notamment, que le droit 
bourgeois dérive du droit marchand, le Stadtrecht du Marktrecht, 
il n'était pas inutile d'étudier une des formes de l'organisation écono- 
mique à l'époque franque. C'est peut-être dans les sociétés mar- 
chandes des abbayes qu'il faut chercher une des origines de la gilde, 
dans la constitution de leurs marchés, la genèse d'une coutume nou- 
velle, dans le territoire même où ce marché s'est établi, la cellule d'où 
sortiront quelques-unes des cités marchandes, au xn e siècle. 



LE 



PALAIS CAROLINGIEN DE CASSINOGILUM 



Par Camille JULLIAN 



Il y a peu de questions plus irritantes que celle du palais carolin- 
gien de Cassinogilum. Chaque génération la reprend et la résoud 
d'une manière différente; de nouveaux textes paraissent, et, loin 
d'éclairer le problème, l'obscurcissent. Qu'il me soit permis d'indi- 
quer en quoi il consiste et en quel état il se trouve. 

Voici d'abord ce que les chroniqueurs carolingiens racontent de 
Cassinogilum : on remarquera qu'ils ne donnent aucune indication 
précise sur l'endroit où s'élevait la villa de Charlemagne ; ils se 
bornent à dire qu'elle était en Aquitaine. 

Il en est question pour la première fois à la date de 778 : Charles 
passa à Cassinogilum les fêtes de Pâques ' ; il s'y trouvait avec sa 
femme Hildegarda. Elle devait rester dans la villa, y faire ses couches; 
c'est là en effet que naquit, quelques mois après, celui qui devait être 
Louis le Pieux 3 . Quant au roi, il partit de là pour son expédition 
contre les Espagnols ; mais, la même année, il revint au nord des 
Pyrénées et sans doute s'arrêta à Cassinogilum 3 . 

Quelques années après 4 , Charles régla la constitution de l'Aqui- 
taine, dont il avait fait un royaume en faveur de son fils Louis ; Cassi- 
nogilum fut un des châteaux qu'il assigna comme résidence au jeune 

1. Annales Laurissenses majores (Pertz, Scriptores, I, p. i 58) : «In Aquitania, in villa Cassi- 
nogilo. » Annales d'Eginhard (ibid.) : Apud Cassinoillum. Cf. Abel et Simson ,Jahrbiïcher des 
fraenkischen Reiches unter Karl dem Grossen (2 vol., Berlin, 1866-8 3), t. I, p. 2 3 5. 

2. Vita Ludovici, 2 (Pertz, Scriptores, II, p. 607) : « His peractis et rébus tam publias quam- 
« que privatis pro oportunitate disposais, reliquid Hildegardam nobilissimam piissimamque re- 
« ginam, in villa regia cujus vocabulum est Cassinogilus, gemina gravidam proie, et transiit 
« Garonnam. » 

3. Vita Ludoviciy 3 ; Abel et Simson, I, p. 249, 2 5 1 . 

4. En 794; Abel et Simson, H, p. 89. Alias 796. 



90 CAMILLE JULLIAN 

roi : suivant les instructions de son père, Louis devait, tous les quatre 
ans, y passer l'hiver '. Nous savons que le prince aquitain s'y trouvait 
en l'an 800 2 . Il y a signé un diplôme en 808 3 ; Pépin d'Aquitaine 
un autre, en 82 y 4 . La villa fut détruite par les Normands, sans 
doute en 853 5 . 

Cassinogilum a donc été, pendant les trois quarts de siècle qu'a 
vécu l'État carolingien d'Aquitaine, une résidence favorite de ses 
souverains, une sorte de métropole du royaume ; il est donc du plus 
haut intérêt pour l'histoire générale, d'en connaître l'emplacement. 

Cassinogilum a pu former, en provençal ou en français, Casseneuil, 
Chasseneuil, Casseuil, Caussiniojouls, etc. Les localités qui portent ces 
noms sont fort nombreuses 6 . Quatre au moins ont attiré l'attention 
des érudits. Jusqu'au début de ce siècle, on était à peu près tombé 
d'accord : la villa de Charlemagne était à Casseneuil sur le Lot, en 
Agenais 7 . De nos jours, et sur l'initiative de M. Léopold Delisle 8 , 
je crois, on a songé à Chasseneuil sur le Clain, à quelques kilomètres 
de Poitiers. Mais Casseuil-sur-Garonne, près de La Réole, a trouvé 
et conserve, depuis une cinquantaine d'années, un grand nombre de 
partisans 9 . Les prétentions de Caussiniojouls, près de Béziers, mises 

1. Vita Ludovici, 7 (Pertz, p. 610) : « Ordinavit qualiter in quatuor locis hiberna transi- 
te geret, ut tribus annis exactis quarto demum anno hiematurum se quisque eorum sus ciperet 
« locus, Theotuadum scilicet palatium, Cassinogilum, Andiacum et Eurogilum. » 

2. Vita Ludovici, 12 (p. 612). Louis demande à son père « eum in Aqûitaniam divertere 
k et regnum quod sibi dederat invisere, et ad locum qui Cassinogilus vocatur venire. 

3. Baluze, t. II, col 1402 : Actum Cassanogelo palatio. 

4. Dom Bouquet, t. VI, p. 666 : Actum in Casanogili palatio. 

5. Dom Bouquet, t. VIII, p. 3 00 : In Aquitania Karoli Magni imperatoris palatium, quod 
Cassinogilum vocabatur dissipatum est et eveisum. » 

6. La fréquence de noms français ou provençaux qui supposent Cassinogilum à l'origine 
confirme l'hypothèse faite par les grammairiens (cf. notamment W. Meyer dans la Zeitschrift 
fur romanische Philologie, VIII, p. 2 36) d'un mot bas-latin cassinus ou cassanus, signifiant 
chêne. De là viendrait le vieux français chaîne, le provençal casse, etc. Cassinogilum correspon- 
drait au français chênaie, bois ou taillis de chênes. 

7. Valois, Notifia Galliatum, 1675, p. 181 ; Alteserra, Rerum Aquitanicarum libri, 1648- 
57, p. 28, éd. de 1677; Baluze, Capitulaires, app., col. 1 49 1 ; Expilly, Dictionnaire de la 
France, 1764, au mot Casseneuil; d'Anville, Notice de l'ancienne Gaule, p. 20. Parmi les éru- 
dits du xix* siècle, Barrère, Histoire religieuse et monumentale du diocèse d'Agen, t. I, 1 855 , 
p. 168 ; Pourpory, Congrès scientifique de Bordeaux, i86i,t. II, p. 378 ; Sprûner et Menke, 
Handatlas, n° 3o, 1876, etc. 

8. Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1 856-5 7, t. XVIII, p. 465. Il est à remarquer que 
la plupart de ceux qui ont opté pour Chasseneuil ont méconnu ou ignoré la part prise par 
M. Delisle dans cette attribution. L'attribution à Chasseneuil se trouvait chez le chroniqueur 
de Saint-Denys, chez Besly, Histoire du Poitou, p. 141. Pour Chasseneuil se sont décidés 
Simson (1 883, II, p. 90) ; Bôhmer et Mûhlbacher, Die Regesten des Kaiserreichs (t. 1, 1889, 
p. 2 1 3). 

9. En dernier lieu, Longnon, Atlas historique de la France, c. 7, et Bladé dans les Annales 
de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1892, p. 298. Et avant eux, Argenton (mort en 1780) 
et Magen ( 1 858 ), Société d'Agriculture d'Agen, t. VIII, p. 137 et 1 56 ; Boudon de Saint- 
Amans, Antiquités du Lot-et-Garonne, 1859, p. 74; Gauban, Histoire de la Réole, 1873, 
p. 400; le même dans la Revue Catholique de Bordeaux, 1887, p. 759. [Grellet] Bal[guerie], 
Les deux Eglises, 1862, pense surtout à Caudrot, qui confine à Casseuil. 



LE PALAIS CAROLINGIEN DE CASSINOG1LUM 9! 

en avant par Bonnel ', n'ont point trouvé d'adhérents sérieux. Quels 
sont les arguments qui militent en faveur de l'une et l'autre de ces 
localités ? 

Casseneuil et Caussiniojouls n'ont pour elles que l'étymologie de 
leur nom. Aucun document antérieur au xiv e siècle ne les recom- 
mande au choix de l'érudit. Il faut les écarter sans hésitation. 

En faveur de Casseuil-sur-Garonne, les textes abondent, au moins 
au premier abord. Voici d'abord des actes du onzième siècle, qui ap- 
pellent cette bourgade Cassinolium 2 f villa Cassanoilo 3 , Cassinoilo 
villa 4 ; on reconnaît aisément Cassinogilum. — Ceci est plus décisif : 
— En l'an 1004, une troupe de religieux bénédictins, du couvent de 
Fleury-sur-Loire,se rendit à La Réole, autre monastère de l'Ordre, 
qu'il s'agissait de réformer. Le chroniqueur Aimoin, qui était du 
voyage, nous l'a raconté deux fois. Pendant son séjour à La Réole, il 
alla, dit-il, visiter, à trois milles de là 5 .... « le palais du grand Empe- 
reur, Cassinogilum ». « Détruit par les Normands, ses ruines témoi- 
gnent encore de sa grandeur et de sa gloire. Il est bâti au confluent 
du Drot et de la Garonne », ce qui est bien la situation de Casseuil, 
et Aimoin ajoute des détails précis : « Il renfermait une tour de 
briques, construite sur les bords du Drot, destinée à empêcher et à 
prévoir l'arrivée des pirates ; la flotte royale était construite dans la 
petite rivière, puis lancée en Garonne. Il y avait deux églises conti- 
guës, bâties en briques; dans la plus petite, se trouvait un tout petit 
sarcophage,- renfermant (on le croyait du moins) la dépouille du frère 
jumeau de Louis le Pieux 6 ». Il semble qu'on ne puisse être plus net et 

1. Die Anfxnge des karolingischen Hauses, 1866, p. 145; cité d'après Abel et Simson, 
I, p. 542. 

2. Acte de 1079, Archives historiques de la Gironde, V, p. 126. 

3. Vers l'an 1000, Ibid., p. 1 85. 

4 Ibid,, id., p. 186. La chute de -ni- n'est pas sans exemple. M. Bourciez me signale 
Prisci[ni]acum devenant Pressée (Vienne). 

5. Casseuil esta 8 ou 9 kil. de là; mais qu'est-ce qu'Aimoin entend par milliaria f* s'il s'agit 
du mille romain, cela fait 4 à S kilomètres seulement. 

6. Aimoin écrit peu après son voyage; son premier récit est celui du De Miraculis sancti 
Banedicti, édit. Certain dans la Société de V histoire de France, 2, p. 9 S : Eminentissimum 
« illud Caroli Magni principis palatium Cassicnol, gloria quondam et decus cunarum filii ejus 
« jam praefati Ludovici Pii,quod ita Deo inimico gens subvertit, ut et inhabitabile redderet, et 
«t tamen quid atiquando fuerit, manifeste appareat. Id eo loci situm est quo tonens Codiot 
« Garumnam influit, turrim lateriiiam in margine memorati torrentis extructam habens, e qua 
«« et adventus prsevideri, et ingressus hostilium possit arceri navium : simulque et classis régi a, 
« absque adversariorum impedimenio fabricata in minori ad fluenia majoiis deduceretur amnis. 
« Habet vero ecclesiam ampliori ecclesiae conjunctam, miro opère et lateribus formatam : in qua 
« (si bene visa iccordorj permodi.um habetur sarcophagum, in quo frater Ludovici Pii geminus 
k esse putatur sepuliiis. » Aimoin revient sur Cassinogilum dans sa Vita Abbonis (20, Migne, 
Patrologie latine, CXXXIX) : « Non longe [de La Réole] quippe ibi abest palatium ipsius 
Magni principis Cassinogilum, sed quasi tribus miliariis, » [sed pour scilicet, correction de 
M. Leopold Delide^. Ce récit est postérieur aux Miracula, car Aimoin ajoute : « Quod nos in 
libro Miraculo etc. expressimus. » 



92 CAMILLE JULLIAN 

plus prudent; Aimoin, dont le récit est d'ailleurs partout d'une réelle 
exactitude, distingue les on-dit de ce qu'il affirme. Or, pour le palais 
de Charlemagne, il a vu et il ne doute pas. — Un siècle plus tard, 
un autre moine de Fleury, Hugues, écrit une Histoire ecclésiastique 1 . 
Parlant, aux dates de 778 et de 853, du palais de Cassinogilum, 
il ajoute chaque fois qu' « il est situé entre le Drot et la Garonne. 2 » 
— Enfin, un document local, qui n'a jamais été mis en lumière, rap- 
porte, à la date de 1285-87, ( î ue * oute cette région du confluent du 
Drot et de la Garonne, « était jadis couverte d'édifices royaux, aujour- 
d'hui ruinés par la vétusté, détruits et désolés 3 ». 

Au premier abord, on n'hésite pas : c'est à Casseuil que se trouvait 
le palais de Charlemagne. 

Si maintenant, on cherche les documents favorables à Chasseneuil 
en Poitou, on n'en trouve que deux, mais d'une rare précision, et qui 
ont sur les documents de Casseuil le double avantage d'être con- 
temporains de Louis le Pieux et d'être des actes officiels. — C'est 
d'abord la suscription d'un diplôme de 828 4 , du roi Pépin d'Aqui- 
taine : « Pépin, par la grâce de Dieu, roi d'Aquitaine, m'étant rendu, 
pour faire justice, dans la villa de Casanogilum, dans notre palais, 
sur le territoire de Poitiers, près la rivière du Clain ». — Le second 
texte, qui, à ma connaissance, n'a point été mis à profit par les éru- 
dits 3 , n'a pas une moins grande netteté. Le prêtre Claude (plus tard 
évêque de Turin), contemporain et protégé de Louis, et commentateur 
de la Genèse, raconte qu'à la prière du prince, il se rendit auprès de 
lui, à Cassanolium, pour y achever son livre 6 , et son copiste termine 
ainsi le manuscrit : « Terminé dans le palais de Casanolium, faubourg 
de Poitiers, province d'Aquitaine, l'année 811 7 ». Cette fois, ce n'est 

1 . II est mort au début du xu e siècle. 

2. Pertz, Seriplores, t. X, p. 36 1 : « Villa regia quae vocatur Cassinogilus et est inter 
« Droth et Warunnam » ; p. 379 : « Palatium, quod dicebatur Cassinogilum, inter Droht flu- 
et vium et Varunnara positum. » 

3. Archives historiques de la Gironde, t. XV, p. 539 : « Locum (Caudrot près Casseuil) supra 
« littus Garonne positum, regalibus édifiais olim, sicut apparet, constructum, at nunc pro 
« nimia vetustate penitus dirutum et desolatum. » 

4. Polyptique de l'abbé Irminon, t. H, p. 344 (original à la Bibliothèque nationale, suppl. 
lat. 804, î° 97) : « Pipinus, gratia Dei rex Aquitanorum.Cum nos, in Dei nomine, Casanogilo 
« villa, palaiio nostro, in pago Pictavo, secus alveum Clinno, . .» C'est M. Léopold Delislc qui 
a attiré l'attention sur ce texte, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1 856-5 7, p. 465. 

5. C'est encore M. Léopold Delisle qui Ta signalé dans son livre sur le Cabinet des manus- 
crits, t. I, 1868, p. 4. Le ms. est le 9575 lat. de la Bibliothèque nationale. 

6. Claudii Taurinensis episcopi epistolx (dans les Monumenta Germanise historica, Epistolx, 
IV, 1895, p. 592 , édit. Diimmler) : « Regali jussione pii principis domni Hiodoici régis in Aqui- 
tanicam jussus sum venire provinciam, et quod ibi initiavi, hic Deo favente in Cassanolio pala- 
tio jamdicti principis consumavi. » 

7. « Finitum opusculum in Casanouo palaiio, suburbio Pictavino, provintia Aquitanica. . . 
annus DCCCXI. » C'est le ms. même que nous possédons. On ne peut considérer le texte des 



LE PALAIS CAROLINGIEN DE CASS1NOGILUM 9 3 

plus un voyageur lointain qui visite les ruines du palais de Charle- 
magne, c'est un habitué du palais qui s'y trouve et qui en parle. Voilà, 
semble-t-il, qui doive emporter la conviction. 

Que ferons-nous alors des quatre textes relatifs à Casseuil ? — Au 
fond, ces quatre textes peuvent se ramener à un seul. Le document 
local s'inspire d'Aimoin, que l'on connaissait et que l'on lisait à La 
Réole et aux environs, même au xm e siècle; Hugues, moine de 
Fleury, copie son prédécesseur au cloître. Toutes les preuves en 
faveur de Casseuil reposent sur le témoignage d'Aimoin, qui vit les 
débris du palais i5o ans après sa destruction. Aimoin est honnête, 
consciencieux, mais un peu crédule. Les Bénédictins de La Réole 
avaient intérêt à voisiner avec les ruines du grand palais de Charle- 
magne : c'était une illustration pour leur monastère, et l'école de 
Fleury-sur-Loire n'avait aucun désir de discuter leurs assertions. Ou 
plutôt, tous ces gens-là étaient, j'en suis convaincu, d'une extrême 
bonne foi 1 . La région de la Garonne était pleine du souvenir des 
actions de Charlemagne. Mais, depuis deux siècles qu'il avait disparu, 
la légende s'était formée. C'est surtout de 814 à 1000 que la mémoire 
des peuples s'est le plus brouillée, qu'ils ont le plus perdu la notion 
de l'histoire et l'esprit de la critique. Il y avait des ruines à Casseuil ; 
le nom était celui du palais carolingien. Il n'en fallait pas davantage 
pour attacher à ces ruines le souvenir de l'empereur. 

Et cependant, on peut hésiter encore avant d'attribuer définitive- 
ment à Chasseneuil le palais où naquit Louis le Pieux. On se deman- 
dera s'il n'y a pas eu deux palais carolingiens de ce nom. Et cette 
hypothèse semble confirmée par la remarque suivante : quand il s'agit 
de Casseuil ou de la villa où Louis le Pieux est né, que Charlemagne 
a habitée, les chroniqueurs 2 et Aimoin écrivent Cassinogilum ; quand 
il s'agit de celle du Poitou, les documents mettent toujours Cassano- 
gilum 3 . 

Chroniques de Saint-Denys : « En Poitou, en un chastel qui a nom Cassinole », comme ayant 
une valeur documentaire. 

1. Ce qui aurait .nduit Aimoin à placer Cassinogilum à Casseuil (dit Simson, t. I, p. 90) 
serait que la Vita Ludovici semble dire qu'il était sur la Garonne (cf. plus haut) : Charlemagne 
« reliquit uxorem in villa et transiit Garonnam ». Il me parait difficile que cela ait suffi pour dé- 
cider Aimoin. Il n'est pas certain que quand il parle de la Vita ejus ou de Heinardus relatorVitx 
illius, il s'agisse de la vie de Louis par l'Astronome (comme le veut Simson). J'ajoute qu'Aimoin 
a voyagé, il a écrit une Histoire des Francs, il a été à Poitiers, et sans doute plus d'une fois, 
il a dû entendre parler du Cassanogilum poitevin. L'école de Fleury, à laquelle il apparte- 
nait, était la plus célèbre école du temps; son maître Abbon et lui-même étaient peut-être les 
hommes les plus savants de leur époque. Voyez Pfister, Robert le Pieux, p. 8. 

x. Annales La u risse fiscs ; Vita Ludovici. 

3. Ms.de Claude de Turin ; diplôme de Louis en 808; diplôme de Pépin en 827 ; acte de 
Pépin en 828. Je ne trouve Cassanoilo pour Casseuil que dans un acte des Archives historiques 
(vers l'an mil, V, p. 1 85). 



94 CAMILLE JULL1AN 

Il y a des motifs d'un autre ordre à ne pas abandonner Casseuil 
sans regret. 

Ce confluent du Drot et de la Garonne est un des points straté- 
giques de l'Aquitaine, et on sait avec quelle habileté toute militaire 
Charlemagne choisissait remplacement de ses châteaux et de ses villas. 
La marée remonte jusque-là : la Garonne s'y croise avec une impor- 
tante chaussée qui va de Poitiers en Espagne ; nulle part, à la 
frontière de Vasconie, Charlemagne n'eût trouvé de centre mieux 
disposé pour rallier ses troupes, abriter ses flottes, surveiller le fleuve 
et commander les routes 1 . Dans la région de la basse Garonne, 
il y a trois places fortes essentielles, trois nœuds pour ainsi dire par 
lesquels on tient le pays : Blaye-sur-Gironde, Fronsac-sur-Dordogne 
et La Réole. Charlemagne occupa Blaye fortement, bâtit Fronsac ; 
eût-il négligé La Réole 3 ? S'il mit près de là Cassinogilum, il n'eût 
point rencontré en Aquitaine un plus admirable emplacement de sou- 
veraineté militaire et de résidence politique. — Nous avons la liste des 
quatre châteaux où son fils le roi d'Aquitaine séjournait tour à tour : 
l'un est près de la Loire, l'autre sur la Charente, le troisième en Au- 
vergne 3 ; aurait-il évité de résider sur les bords de la Garonne, à 
la limite de la Vasconie, aux approches de l'Espagne, c'est-à-dire 
dans le pays qui avait le plus besoin de ses armes et de sa justice? 
Enfin, sur la route qui mène de Poitiers à La Réole, et la dernière 
station avant cette dernière localité, est la villa ad Francos 4 ; Charles 
n'y aurait-il point laissé une garnison de Francs pour protéger les 
approches de sa villa ? 

Ces raisons peuvent-elles prévaloir contre des textes formels? 
Les partisans de Casseuil le croiront, ceux de Chasseneuil le nieront. 
Elles sont en tout cas assez fortes pour faire encore douter que la 
question de Cassinogilum soit résolue. 

i. Les avantages topographiques de Casseuil ont été bien indiqués par Bladé, loco citato, 
p. 299. 

2. Notez qu'Aimoin trouva (il le dit du moins) d'autres souvenirs des Francs à La Réole, 
par exemple les noms des deux sources de la ville, Mosa et Mosella: « Haec nomina a Francis 
illis imposita aestimantur, qui a Magno Carolo ad luitionem provinciae ibi relicti sunt. » 

3. Tedoad, Doué ; Evrogilum, Ebreuil ; Andiacus, Angeac. Longnon (Atlas historique de la 
■France, c. 7) et Simson (t. II, p. 90) donnent exactement les mêmes identifications, qui ne 
paraissent pas discutées. 

4. Nom donné par Aimoin, Viia Abbonis, 18. C'est aujourd'hui Francs dans la Gironde. 



PRINCIPES DU PAPE NICOLAS I 



SUR LES RAPPORTS DES DEUX PUISSANCES 



ER 



Par Jules ROY 



Nithard, trois ans après la mort de Louis le Pieux, finissait son 
récit par ces tristes et sévères réflexions : « Au temps du grand 
Charles, le peuple suivait la voie agréable à Dieu, et partout il y 
avait la paix et la concorde ; aujourd'hui, au contraire, où chacun 
suit le sentier de ses propres passions, il n'y a partout que rixes et dé- 
sordres. Alors l'abondance et la joie régnaient partout : aujourd'hui 
il n'y a partout que misère et tristesse. Alors les éléments eux-mêmes 
se pliaient à la volonté humaine ; aujourd'hui ils sont contraires à 
l'homme, car il est écrit : « La terre elle-même combattra les in- 
sensés 1 . » 

L'horizon se rembrunit d'année en année, et sous le règne des fils 
de Louis le Pieux, cette douloureuse situation s'aggrave encore 
et toutes les annales, surtout celles de Saint-Bertin, reflètent la con- 
fusion de cette époque où l'on ne voit que démembrement de la sou- 
veraineté, mobilité des possessions, nullité des princes, querelles de 
prêtres, de moines, d'évêques, luttes de conciles, révoltes de ducs, 
invasions de barbares, pillage des lieux saints, ruines des cam- 
pagnes ; partout la désorganisation et le tableau de toutes les souf- 
frances avec le cortège de tous les vices. 

C'est ce spectacle que le pape Nicolas I er (858-867) eut sous les 
yeux, et pour en atténuer l'horreur, il crut qu'il devait s'emparer de 
toute la société, se substituer à ses chefs inutiles, y exercer une action 

1. Nithard, IV, 7. 



9 6 JULES ROY 

continuelle ; pour réprimer complètement le désordre des mœurs et les 
violations de la justice, il crut qu'il devait avoir le gouvernement des 
corps comme celui des âmes, et que sa domination devait s'imposer 
aux princes et aux grands comme aux prêtres et aux moines, aux 
souverains temporels comme aux guides des consciences. Aussi tout 
en formant ceux-ci à la vie sacerdotale et à l'obéissance envers le 
Pape, il fit sentir à ceux-là qu'ils étaient sous sa main ; tout en ré- 
formant cet épiscopat, où l'ignorance était parfois si profonde 1 , il s'en 
servit pour agir sur les rois, et il sut dire aux faibles successeurs de 
Charlemagne, qui avait dominé l'Eglise, que pour être souverains 
temporels, ils n'en relevaient pas moins d'une puissance supérieure à 
la leur, celle du Pape. C'était la plus grande des révolutions de ce 
temps, si fécond en bouleversements ; les rôles étaient changés. La 
théocratie pontificale se fondait. 

Ce n'est point là cependant l'impression que laissent dans l'esprit 
deux passages des œuvres de Nicolas I er ; il semble qu'un jour il a en- 
tendu autrement les rapports des deux pouvoirs et que, sans conce- 
voir le système dit de nos jours séparation de l'Eglise et de l'Etat, il 
s'en est un peu rapproché ; il n'a pas dit qu'ils pouvaient se passer 
l'un de l'autre, mais en prétendant que leur alliance était profitable à 
tous les deux, il a reconnu qu'il ne devait pas y avoir d'empiétement 
de l'un sur l'autre : 

« Vous devez savoir que l'homme chargé de l'administration de ce 
monde doit avoir autant de soin de se tenir à l'écart des choses sa- 
crées qu'il convient à ceux qui sont inscrits sur la liste des clercs, 
ou enrôlés dans la milice divine, de ne pas se laisser engager dans 
le réseau des affaires humaines. Enfin, comment des hommes, qui 
ont le privilège d'être à la tête des intérêts humains et non pas 
des choses divines, pourraient-ils avoir la présomption de prononcer 
en juges sur les ministres des choses divines ? Nous l'ignorons abso- 
lument 2 ? » 

Un peu plus bas, dans la même lettre, nous lisons : a le même mé- 
diateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus fait homme, a voulu 

i. Charles le Chauve, dans une lettre à Nicolas, dit du prédécesseur d'Ebbon qu'il sarait : 
« aliquatenus légère, nihil (amen textus evangelici intelligere. » D. Bouquet, Vil, 55a sq. 

2. « Noiite quai sua sunt usurpare : nolite quae ipsi soli commissa sunt ▼elle surripere : 
« scientes, quia tanto nimirurn a sacris débet omnis mundanarum rerum adminisirator esse 
m rem o tus, quanto quemlibet ex ealalogo clericorum et militantium Deo nullis convenit negotiis 
a szcularibus implicari, Denique ht, quibns tantum humants rébus et non divinis p races se per- 
ce missum est, quomodo de his, per quos divina ministranlur, judicare présumant, penitus 
« ignoraraus. » (Migne, Patrol, /a/., t. CXIX, ep. 86, col. 960.) 



PRINCIPES DU PAPE NICOLAS 1er 97 

séparer les attributions des deux pouvoirs par des actes qui leur 
fussent propres et des distinctions qui leur fussent réservées ; il a 
voulu que, retrempés dans son humilité, ils pussent s'élever, sans 
courir le risque de s'abîmer de nouveau dans ce qu'il y a de plus bas, 
sous l'inspiration de l'orgueil humain : voilà pourquoi les empereurs 
chrétiens ont besoin des pontifes pour obtenir la vie éternelle ; et les 
Pontifes, à leur tour, mais seulement pour la marche des affaires tem- 
porelles, ont besoin de recourir aux lois impériales : cette ligne de 
démarcation nécessaire empêche que Faction spirituelle ne soit ex- 
posée aux entreprises de la chair. 

Par cette institution, celui qui fait partie de la milice de Dieu ne 
devait en aucune façon s'engager dans les affaires temporelles, pas plus 
qu'il ne devait paraître se mettre à la tète des choses spirituelles celui 
qui s'était engagé dans les affaires temporelles : cette mesure imposée 
aux deux ordres faisait que personne n'avait le droit de se prévaloir, 
de s'appuyer sur l'un ou l'autre, et que leur objet propre était tou- 
jours en proportion avec la nature spéciale des actes qu'ils pouvaient 
produire *. » 

On le voit, d'après ces passages, la puissance temporelle et la puis- 
sance spirituelle doivent être libres dans leur développement, et, si 
elles sont parfois indispensables l'une à l'autre, il n'en demeure pas 
moins établi que chacune doit rester sur son terrain, s'enfermer dans 
ses propres limites. Mais quelles sont ces limites ? C'est ce que n'a 
point dit Nicolas, et quand de ce principe on passe à ses actes, on 
voit qu'en fait la question des rapports des deux pouvoirs est aussi 
peu fixée qu'à l'époque de Charlemagne , ou plutôt, si elle l'est, c'est 
dans un sens contraire; alors c'était l'empereur qui faisait la loi; 
maintenant c'est le pape. Voyons comment. 

D'abord, Nicolas ne veut pas que Ton puisse supposer que le Sou- 
verain-Pontife peut être subordonné à la puissance temporelle. L'em- 
pereur Michel avait répondu à la décision du synode romain de 863 
qui déposait Photius par une lettre très violente. La réponse du pape 2 

i. Id.— « Quoniam idem médiat or Dei et hominum, homo Christus Jésus, sic actibus 
« propriis, et dignitatibus distinciis, officia potestatis utriusque discrevit, propria volens 
« médicinal! humilitate sursum efferri, non humana superbia rursus in inferna demergi, ut et 
■ Chrtstiani imperatores pro œternfi vitâ pontificibus indigerent, et pontifices pro cursu tempo- 
« ralium tantummodo rerum imperialibus legibus uterentur ; quatenus spiritalis actio carnalibus 
distares incurstbus. 

« Et ideo militans Deo minime se negotiis saecularibus implicaret, ac vicissim non ille rébus 
« divinis praesidere videretur, qui esset negotiis saecularibus implicatus, ut et modestta utriusque 
« ordinis curaretur, nec extolleretur utroque suffultus, et competens qualitalibus actionum 
« specialiter professio captaretur. » 

a. Ep. 86, col. 926. 

7 



98 JULES ROY 

est empreinte d'une raison, d'une grandeur et d'une noblesse qui 
s'allient admirablement à la simplicité évangélique; mais jamais il 
n'a mieux dit ce qu'il est, ce qu'il pense de son caractère. Tout en 
méprisant les injures personnelles, tout en s'attachant à ce que Michel 
a dit contre le Saint-Siège et les Pères, il relève fièrement tout ce que 
l'empereur avait écrit dans l'intention de l'humilier et de lui faire 
sentir son infériorité vis-àrvis de Constantinople; il ne peut tolérer 
que Michel ait osé lui donner un ordre et il l'en blâme en opposant 
cette expression à celles de ses lettres précédentes, sa conduite à celle 
des empereurs qui ont régné avant lui; il le raille finement d'avoir 
traité la langue latine de barbare, prétendant qu'il est ridicule de 
se nommer empereur des Romains, s'il ne connaît pas leur langue. 
Enfin, après plusieurs autres passages d'une rare intrépidité, il affirme 
de nouveau son indépendance dans des termes qui lui sont très fami- 
liers : « II est assez évidemment prouvé que la puissance séculière ne 
peut ni lier ni délier le pontife romain, lui qu'il est certain que le 
pieux empereur Constantin a appelé Dieu, ainsi que nous venons de 
le rappeler longuement ; et il est manifeste que Dieu ne peut être 
jugé par les hommes 1 . » 

Toutes les lettres adressées à Constantinople ne sont pas aussi vives 
que celle-ci, mais toutes ont la même liberté d'allure, respirent la 
même indépendance aussi bien dans les expressions que dans les 
idées. Plus Nicolas avait à cœur de reconquérir l'Orient qu'il sentait 
lui échapper, plus il affectait de manifester sa supériorité, de montrer 
combien il se croyait au-dessus du pouvoir temporel. 

Il le dit aussi aux Occidentaux, et entre plusieurs passages, je 
prends ce significatif canon du concile de Rome : 

« Si quelqu'un ose disputer aux évêques, aux principaux du peuple 
et à tout le clergé de l'Église romaine le droit d'élire le Souverain- 
Pontife, qu'il soit anathème, conformément aux décisions du concile 
tenu par le bienheureux Etienne 2 . » 

N'était-ce pas suffisamment avertir les empereurs que la papauté ne 
dépendait plus d'eux, et qu'à l'avenir ils feraient bien de ne plus inter- 
venir dans les élections des papes ? 

i . « Satis evidenter ostenditur a saeculari potestate nec ligari prorsus nec solvi posse ponti- 
« ficem, quem constat a pio principe Constantino, quod longe superius memoravimus, Deum 
« appellatum, nec posse Deum ab hominibus judicari manifestum est. » Ep. 86, col. 960. 

s. « Si quis sacerdotibus, seu primatibus, nobilibus, seu cuncto clero ejus santé Roman* 
« Ecclesiae electionem Romani pontifias contradicere praesumpserit sicut in concilio jbeatissimt 
« Stephani statutum est, anathema sit. » Ep. XIV, col. 795. — Cf. Muratori, in nota ad 
suppléments coocilii romani, an. 863. Migne. Ep. Nicolai, col. 795, notes b et c. C'est au 
concile de 86a que Nicolas I rappela la décrétale du concile tenu par le pape Etienne. Elle 
avait été promulguée au concile tenu à Rome en 816 par le pape Etienne IV. 



PRINCIPES DU PAPE NICOLAS 1er 99 

Mais rien ne saurait mieux montrer l'indépendance et la puissance 
de la papauté dans Nicolas que la domination réelle qu'il exerça en 
intervenant dans toutes les affaires des rois, même dans les affaires 
temporelles. 

Tirons d'abord sur ce point un enseignement du procès de Lo- 
thaire ; c'est bien l'un des événements dans lesquels Nicolas déploya le 
plus solennellement sa puissance. Jamais pareille lutte ne s'était en- 
core élevée entre un pape et un roi ; jamais pontife n'avait parlé à 
un prince un langage aussi ferme et aussi dominateur, et jamais la 
royauté n'avait été à ce point écrasée par la puissance religieuse. Ce 
seul fait éleva d'année en année l'autorité papale , si bien que nous 
en mesurons le développement successif dans la longue correspon- 
dance que Nicolas entretint à ce sujet avec les évêques et les 
rois, et qu'arrivés à la fin, nous nous demandons s'il n'y a pas eu 
plusieurs siècles entre Charlemagne et Lothaire. Dans les derniers 
temps du règne du grand empereur, le palais impérial n'avait -il 
pas été le théâtre de bien des scandales ? Le vieux souverain ne 
s'adonnait-il pas avec fureur à des désordres de tout genre ' ? Ses 
filles ne menaient-elles pas la vie la plus déréglée 2 ? Et qu'avait 
fait la papauté? Était-elle intervenue? Avait-elle menacé l'empereur 
de l'excommunication ? Avait-elle frappé d'anathème les femmes cou- 
pables? Avait-elle convoqué des conciles, envoyé des légats pour 
réformer cette cour : L'heure de sa puissance n'était pas venue ; Char- 
lemagne l'avait enchaînée; mais laquelle des deux puissances domine 
quarante ans après? Nous allons le voir. 

Lothaire ravit les biens d'Hellétrude, veuve du comte Boson ; à la 
demande de la victime, Nicolas écrit en 866 à Charles le Chauve et 
à Louis, son frère, pour les inviter à presser Lothaire de rendre ces 
biens. Remarquons cette phrase dans sa lettre : « II convient que vous 
réprimiez sa coupable convoitise, soit au moyen d'un envoyé, soit 
par une lettre; vous lui ordonnerez, en vertu de notre décision, de 
rendre ce qu'il a pris; vous l'en prierez en votre nom, ou vous 
l'avertirez en invoquant l'autorité des lois 3 . » 

En 865, il réprimande sévèrement Bernard, comte de Barcelone, 
qui a ravagé le territoire de Charles le Chauve 4 . 

Louis et Charles, fils de Charles le Chauve, se sont révoltés contre 

i. Eginb. Vita, c. 18. 
a. Eginb. Vite, c. 19. 

3. « Vos a talibus illum decet coercere illicitis, super bis per vestrum missum,aut epistolam, 
■ tam ex nostrâ sanctione jubendo quam ex vestrà parle rogando, seu legum auctoritaie 
« monendo. » Ep. m, col. 1 1 1 5- 1 1 16. 

4. Ep. 88, col. 964. 



ioo JULES ROY 

leur père ; Nicolas s'était proposé de leur adresser de vives remon- 
trances, quand il apprit par Pévèque de Beauvais qu'ils étaient revenus 
à de meilleurs sentiments ; il ne leur en écrit pas moins, autant pour 
les avertir d'éviter pareil crime à l'avenir que pour leur ordonner 
de se présenter humblement au synode qui sera tenu sous la pré- 
sidence de ses légats, et s'y soumettre à l'application des lois cano- 
niques 1 . » 

Vers 865, la guerre fut sur le point d'éclater entre l'empereur 
Louis II et Charles le Chauve; le pape intervint avec la plus grande 
activité, écrivit à Charles le Chauve pour le presser de rester en paix 
avec son frère; aux évêques de son royaume pour les entraîner à 
agir sur lui dans ce sens, et il envoya enfin un légat, Arsène, qui 
devait régler le différend 2 . Ne se préparait-il pas à disposer des cou- 
ronnes en obligeant Charles à laisser à Louis les pays en litige? 
« Laissez votre neveu posséder en paix son empire avec le royaume de 
son propre frère 3 . » Jusqu'où n'étendait-il pas sa domination en don- 
nant à Arsène le pouvoir de terminer cette querelle, d'attirer à lui 
toutes les affaires, de les juger et de ne réserver à Rome que celles 
qui lui sembleraient trop difficiles 4 ! 

Avec une puissante autorité, les deux lettres qu'il écrivit dans 
cette circonstance nous révèlent un désir fort louable, celui de ré- 
primer l'abus des guerres. C'était là une de ses grandes préoccupa- 
tions; il l'interdit aux Bulgares pendant le carême 5 ; il prouva 6 à 
l'empereur Louis II, par l'exemple de Salomon et de Charlemagne, 
qu'il était utile à la religion de faire des traités avec les barbares pour 
assurer le bonheur des peuples chrétiens, et il n'excommunia pas 
Lothaire pour éviter l'effusion du sang 7 . 

Voilà des faits qui ont une valeur assez précise ; voici des paroles 
qui ont aussi leur signification : « Nous avons été constitués par la 
grâce de Dieu dans sa maison princes sur toute la terre 8 ». II le dit 
à Rodolphe archevêque de Bourges ; il le répète à Michel, à 
l'homme qui se considérait comme l'héritier de Théodose, qui 

i. Ep. 39, col. 839. 

2. Cf. Annales Fuldenses ad ann. 865. 

3. « Liceat vestro nepoti imperium suumcum regno jfroprii germani quietâ possidere tran- 
« quillitate. » Ep. 78. Migne, 1. c. col. 912. 

4. Ep. 78 et 79, col. 91 1 et 91 S. 

5. Et en tout temps, excepté dans le cas de nécessité. — Ep. ad Bulgar. c. XLVI, 
col. 998. 

6. Ep. 1 14, col. 1 1 18. 

7. • Vindictam in eum, ne sanguis effunderetur, et ne bella excitarentur, propalare distu- 
« limus. » Ep. 83, col. 924. 

8. « Dei sumus gratia consfituti in domo ipsius principes super omnem terrain. » Ep, 65. 
Migne, 1. c. col. 882. 



PRINCIPES DU PAPE NICOLAS 1er I0 , 

visait à une sorte de suprématie universelle ; c'est en lui écrivant 
qu'il interprète le martyre de saint Pierre et de saint Paul à Rome, 
et qu'il se dit l'héritier de leur puissance qui n'a de limites que celles 
du monde : « Nous sommes nés leurs fils, et nous avons été établis, 
bien que leur étant très inférieurs en mérites, princes sur toute la 
terre, c'est-à-dire sur toute l'Eglise, car la terre c'est l'Eglise ! ». 

De même que les rois tiennent leur pouvoir de Dieu, de même ils 
doivent respecter les prérogatives de l'Eglise : « Les princes sécu- 
liers doivent rendre à Dieu l'honneur qu'ils veulent que Dieu leur 
rende, c'est-à-dire que, de même qu'ils souhaitent que Dieu leur 
conserve l'honneur de la royauté qu'il leur a conféré, de même à leur 
tour ils ne doivent pas dédaigner de respecter les prérogatives de 
l'Église du Christ 2 ». 

Non seulement ils doivent respecter l'Église, mais encore la pro- 
téger et la défendre, pareeque l'Église est le bouclier des rois et le 
soutien de leurs Etats, pareeque c'est d'elle qu'émanent leur gloire 
et leur puissance : « car comment pensez-vous que nous puissions, 
à l'occasion, seconder votre gouvernement, vos efforts, les églises de 
votre royaume, ou vous offrir la protection de notre bouclier contre 
vos adversaires, si autant qu'il dépend de vous (puisque après tout 
ces choses-là peuvent être absolument brisées) vous laissez jusqu'à un 
certain. point se diminuer cette puissance, à laquelle vos pères ont 
eu recours pour y trouver tout l'accroissement de leurs dignités, 
toute leur gloire 3 ? » 

Encore un passage beaucoup trop expressif pour être omis : 

« Que Charles n'aille pas forcer l'empereur à tourner contre les 
chrétiens le glaive qu'il a reçu de Pierre pour s'en servir contre les 
infidèles ; qu'on le laisse gouverner en paix l'empire qu'il a reçu en 
héritage, dont la possession lui a été confirmée par l'autorité du siige 
apostolique, et qui a été rendu plus glorieux par la couronne que le 

i. « Nati sumus filii et constatai, licet eis longe meritis impares, principes super omnem 
« terram, id est super universam ecclesiam; terra enim ecclesia, » Migne, !. c. : ép. 86. 
col. 949. ep. 29, col. 81 S. 

2. « Debent enim mundi principes honorem praestare Deo, quem sibi volunt praestari a Deo, 
« videlices ut quemadmodum cupiunt a Deo sibi collatum regni honorem conservari, sic 
« Ecclesic Christi suam non dedignentur servare legem. » ep. 29, col. 817. J'ai cru devoir 
traduire ici legem par prérogative. C'est le sens qui m'a semblé le plus satisfaisant, et c'est 
celui qu'il est nécessaire d'admettre si l'on examine attentivement les passages qui suivent et qui 
précèdent cette phrase. 

3. « Nam quomodo putatis, si apportunitas exegerit, ut vestro regno, vestris nisibus, vestri 
« regni ecclesiis aliquod prsestemus solatrium, aut contra adversarios protectionis clypeum 
« conferamus, si quantum in regni vestri partibus est, quoniam illa omnino scindi possunt, ea 
« vos aliquatenus minorari sinatis, quibus usi patres vestri, omne suarum dignitatum incremen- 
tum, omnemque gloriam perceperunt? » Ep. 36, col. 836; cf. ep. 42, col. 842. Ep. ad 
Bulg. c. XVII I, col. 990. 



102 JULES ROY 



pape a placée sur la tète de l'empereur. Qu'on le laisse administrer 
pour le plus grand honneur de l'Eglise son empire protégé de Dieu, 
et qu'il a reçu avec les bénédictions et les onctions par l'intermédiaire 
du pontife supérieur apostolique. Quiconque combattra contre l'em- 
pereur aura pour ennemis Dieu et le siège apostolique l ». Quand 
nous n'aurions pour preuve de l'action dominatrice exercée par Ni- 
colas que les faits et les paroles que je viens de citer, elle serait suffi- 
sante; mais nous pouvons y joindre le témoignage des grands, des 
rois eux-mêmes ; il en dira plus que toutes les réflexions générales 
que je pourrais faire. 

Les épithètes magnifiques et respectueuses se multiplient dans le 
langage des rois, quand ils s'adressent au pape, aussi bien que les 
expressions de leur humble soumission : 

« Au Seigneur vraiment bienheureux et très saint, à Nicolas, 
Pontife et Pape universel de toute la sainte Eglise de Dieu, ra- 
chetée par le sang de notre pieux roi le Christ, Louis le Grand et 
Lothaire, rois par la grâce de Dieu, paix éternelle, gloire et félicité 
suprême dans le Christ, chef des Pasteurs. 

Personne ne désire plus vivement voir votre Pontificat s'affermir 
et se développer que nous, qui vous portons une même affection, et 
qui en fils spirituels et très dévoués embrassons de toute l'affection de 

notre cœur votre paternité bienfaisante Bien plus d'esprit et de 

corps, nous nous confions humblement à votre sainte Paternité 

puisque l'apôtre dit : « Toute puissance vient de Dieu 2 ». 

Une autre lettre de Lothaire, rapportée par Baronius, à 
l'année 864, respire la même modestie, le même esprit d'humble sou- 
mission 3 . 

Dans une troisième du même prince, nous lisons ce passage : 

« Le don le plus agréable et le plus précieux que nous tenons de 

vos sacrées promesses, c'est que vous êtes décidé à ne nous préférer, 

et à ne mettre au-dessus de nous, votre fils obéissant, aucun homme 

revêtu de la dignité ou du nom de roi, si ce n'est celui qui tient dans 

1. Ep. 79, col. 914-91 S. 

2. « Domino vere beatissimo ac sanctissimo, totiusque sanctae Dei Ecclesiae roseo pii régis 
« Christ i sanguine acquisitae Pontifici et universali Papae Nicolao, Ludovicus magnus et Lotha- 
« rius, divin a praeveniente gratiâ reges, in principe pastorum Christo sempiternam summc 
« felicitatis pacem et gloriam. 

« Nullus mortalium sanctissimi apostolatus vestrl sospitatem largius au dire et uberius 
« videre desiderat quam nostra unaminis affectio. et sicut spiritales et devotissimi filii, almifluam 
« paternitatem vestramtoto cordis affectu amplexamur.... immo mente et corpore vestrae sanctae 

« paternitati nos humiliier committimus Cum apostolus dicat : non est enim potestas nisi 

« a Dec. » Baronius ad. ann. 860. — Cf... D. Coustant: Bib. Nat. M. S. 16, 987. fol. 60. 

3. Cf. D. Coustant : Bibl. Nationale M. S. 16. 987. Fol. 1 53 . 



PRINCIPES DU PAPE NICOLAS l«r io3 

sa main toutes les puissances et tous les droits des trônes, et avec lui 
notre frère très auguste. Pour tout cela, nous désirons montrer de 
toutes façons une soumission plus empressée et plus fidèle envers 
votre Saint-Siège 1 . » 

Je ne citerai rien de Charles le Chauve. Personne ne pourrait 
douter de Pextrême soumission que dut avoir pour Nicolas I er ce 
prince qui déclara en 85ç au Concile de Savonnières tenir la royauté 
de l'élection des évêques comme de celle des fidèles et être soumis à 
leur jugement. Qu'il me suffise de dire que Nicolas lui-même était 
surpris de son humilité, si étonné même qu'il tint un jour à lui en 
révéler le secret et à l'en complimenter 2 . 

Nous en avons assez dit pour apprécier l'œuvre de Nicolas I er et 
comprendre comment la conquête de la souveraine puissance fut con- 
sommée au milieu du ix 6 siècle au profit de la papauté. Le désordre 
était partout; la brutalité et la corruption, le despotisme et la faiblesse 
régnaient dans la société civile, comme la confusion, le bon plaisir et 
l'indiscipline dans le monde religieux. Irrité de la licence générale 
introduite par l'indignité des souverains, Nicolas avait voulu que la 
réforme partît du centre de l'Eglise, et il avait travaillé à élever sur 
les débris de l'empire de Charlemagne un royaume où la religion 
devait régner en souveraine absolue par l'intermédiaire des pontifes 
de Rome. Déclarant en même temps la guerre tant aux abus de l'ordre 
temporel qu'à ceux de l'ordre spirituel, il avait proclamé et fait re- 
connaître son indépendance, sa primauté dans la triple plénitude du 
sacerdoce, de l'enseignement et du gouvernement; il s'était subor- 
donné les églises particulières, les évêques, archevêques, métropoli- 
tains et primats, les conciles particuliers, les rois, et dans un pon- 
tificat de neuf ans, il avait réussi à établir cette conviction que le 
pape est l'interprète de la foi, le chef de l'Eglise universelle, qu'il est 
au-dessus de toutes les assemblées d'évêques, au-dessus de tous les 
gouvernements. A sa mort cette idée a pris corps ; elle est formée, 
et ne périra pas. Les contemporains eux-mêmes ne s'y trompèrent 
point et ils saluèrent dans Nicolas le plus grand des pontifes que le 
monde eût encore vu. En terminant le récit de cette existence si 

i. « Vestrc liquident sanctissima* poilicitationis gratissimum atque carissimum nobis monus 
« exstitit, quod nullum régis dîgnitatis et nominis consimilem proferre aut praeponere nostroe 
« mansoetodini decernatis, nisi illum in cujus manu sunt om nés po testâtes et omnia jura regno- 
« ru m, et germanom nostrum augustissimum. Pro quibus omnibus, in obsequio révérende sedis 
u vestre alacriores ac fideliores esse omnimodis desideramus. » — D.Coustant, I. c. fol. 20 5. 
— Baronius, ad annum 864. 

2. Préambule de l'ép. 36, col. 8)4. 



_j_ 



• o 4 . JULES ROY 



remplie de victoires, l'auteur du liber pontificalis l'appelle un pape 
« vraiment catholique », qui « soutint les guerres spirituelles du Sei- 
gneur en déployant une admirable sagesse », « avertit comme un 
père les prélats qui opprimaient les fidèles, et gouverna le siège apos- 
tolique d'une manière victorieuse comme un véritable athlète de 

Dieu ! » . 

Réginon, moins pompeux, est plus expressif : 

« Depuis le bienheureux Grégoire, nul évêque élevé dans la ville 
de Rome sur le siège pontifical ne peut lui être comparé : il régna 
sur les rois et les tyrans, et les soumit à son autorité, comme s'il eût 
été le maîire du monde. Il se montra humble, doux, pieux et bien- 
veillant envers les évêques et les prêtres religieux, et qui observaient 
les préceptes du Seigneur ; terrible et d'une extrême rigueur pour 
les impies et ceux qui s'écartaient du droit chemin ; tellement qu'on 
l'eût pu prendre pour un autre Elie, ressuscité de nos jours, à la 
voix de Dieu, sinon en corps, du moins en esprit et en vertu 2 . » 

L'œuvre de Nicolas devait-elle lui survivre ? 

On en douta de son temps, et Anastase exprime ses inquiétudes en 
annonçant en ces termes la mort de Nicolas à l'archevêque de Vienne, 
Adon : « Je vous annonce, hélas ! une bien triste nouvelle; notre père 
et pape de vénérable mémoire, Nicolas, a passé à une meilleure vie, 
aux ides de novembre, et nous a laissés fort désolés. Hélas ! combien 
tard l'Eglise a mérité un tel pontife, et combien vite elle l'a perdu !.... 

« Maintenant, tous ceux qu'il a repris pour des adultères ou pour 
d'autres crimes, travaillent avec ardeur à détruire tout ce qu'il a fait 
et à abolir tous ses écrits; et l'on dit à tort, nous le croyons du moins, 
que l'empereur les appuie. Avertissez-en donc nos frères, et faites 
pour l'Eglise de Dieu ce que vous croyez qui devra réussir ; car si Ton 
casse les actes de ce grand pape, que deviendront les vôtres?. . . 

» Nous avons un pape nommé Adrien, homme zélé pour les 
bonnes mœurs; mais nous ne savons encore s'il voudra se charger de 
toutes les affaires ecclésiastiques ou seulement d'une partie. 

« Je vous conjure d'avertir tous les métropolitains des Gaules que, 
si l'on y tient un concile, on ne doit pas travailler à déprimer le dé- 
funt pape, sous prétexte de recouvrer l'autorité/ personne ne l'ayant 
accusé, et lui n'étant plus là pour se défendre. Il n'a jamais consenti, 
comme on le prétend, à aucune hérésie. . . Il n'a agi que par un bon 

i. Anast. tita. Nicol. Migne. 1. c. n* 612. 
2. Chron. Reginon ad ann. 868. 



PRINCIPES DU PAPE NICOLAS 1er io5 

zèle. C'est pourquoi, au nom de Dieu, résistez à ce que l'on veut faire 
contre lui. Ce serait anéantir l'autorité de l'Eglise \ » 

Ces inquiétudes étaient fondées et elles se réalisèrent. Après Ni- 
colas, TOccident un instant comprimé se détendit; les hauts digni- 
taires de l'Eglise travaillèrent à reconquérir leur ancienne indépen- 
dance, et ils devaient d'autant mieux réussir que la Papauté tomba 
bien vite dans un abaissement et une impuissance, où elle ne fit que 
languir en dépit des efforts de Grégoire V et de Sylvestre II. Mais la 
semence que Nicolas avait dispersée ne périt point: l'idée qu'il avait 
défendue avec tant de persévérance trouva des défenseurs aussi heu- 
reux et aussi habiles, et vaincue en apparence au ix e siècle, elle reparut 
deux siècles plus tard avec une force nouvelle et un incomparable 
éclat. Nicolas I er avait préparé Grégoire VII ! 

i. Labbe Concil. VIII, p. 568. 



ÉTUDES CAROLINGIENNES 



Par A. GIRY 



Les élèves que réunissaient il y a quelque vingt-cinq ans les confé- 
rences de M. Gabriel Monod étudiaient alors sous sa direction 
diverses questions d'histoire carolingienne. L'année scolaire 1872- 
1873, notamment, fut employée à l'étude des doctrines relatives aux 
origines de la féodalité. Les théories et les systèmes de Montesquieu, 
de Mably, de Guizot, de Roth, de Waitz et d'autres encore, furent 
successivement analysés, soumis au contrôle des textes, discutés et cri- 
tiqués. A cette époque déjà lointaine, âge héroïque de l'Ecole des 
Hautes Etudes, nous étions plus sensibles que nos successeurs ne 
peuvent l'être aujourd'hui, aux nouveautés inaugurées dans cette insti- 
tution. Habitués encore aux leçons dogmatiques, dressés à écouter 
passivement les leçons de nos professeurs, nous étions surpris et 
charmés de l'enseignement familier d'un maître à peine plus âgé 
que nous, qui se livrait tout entier, ne redoutait pas les questions, 
provoquait les discussions, ne dissimulait pas ses doutes et ses incer- 
titudes, encourageait nos recherches plutôt que d'exposer ses doc- 
trines, et n'enseignait que la méthode. Je m'autorise à rappeler ici le 
souvenir et l'impression de cet enseignement parce que les recherches 
qu'on verra plus loin en procèdent directement. C'est en effet dans 
ces conférences que j'ai trouvé, avec la conception scientifique de 
l'histoire, la matière d'une grande partie des études auxquelles je me 
suis appliqué depuis. Des travaux sur l'histoire carolingienne auxquels 
nous nous livrions alors, est résultée pour moi avec évidence cette 
notion, que s'il devait être possible d'approcher de la vérité plus que 
ne l'avaient fait jusqu'alors les historiens, ce serait à condition de 
procéder au préalable à une enquête nouvelle sur les sources de 
l'histoire de cette époque, particulièrement sur les sources diploma- 



108 A. GIRY 

tiques, et à une révision critique de toutes ces sources; tâche longue, 
difficile, aride, qui avait le défaut d'ajourner, peut-être indéfiniment, 
des visées historiques plus ambitieuses, mais faute de laquelle j'avais 
conscience que tout historien serait condamné à n'édifier que des 
constructions fragiles, destinées à une ruine prochaine. Je n'ai cessé 
depuis lors de faire à ce travail une place dans mes études, et lorsqu'il 
m'a été donné à mon tour d'avoir des élèves, je me suis efforcé de les 
intéresser à cette œuvre. Ce sont quelques menus résultats de ces 
recherches que j'offre ici au maître qui les a jadis suggérées. 



D'UN CAPITULA1RE PERDU DE LOUIS-LE-PIEUX, RELATIF 
AUX CLOÎTRES DE CHANOINES. 



Deux documents de l'époque carolingienne contiennent la mention 
d'une disposition législative concernant les cloîtres de chanoines, 
disposition qu'on ne retrouve pas dans les capitulaires qui nous ont 
été conservés. 

Le plus ancien de ces documents est une charte de l'évêque de Chartres 
Aimery, approuvant, en 889, la vente faite par un chanoine de Saint- 
Père (l'abbaye était alors sécularisée) d'un terrain du cloître (infra 
claustrum S. Pétri) à un chanoine de la cathédrale '. Une clause de cet 
acte spécifie que ce terrain était exempt de cens (censum vcro nullum 
cuipiam,.. exinde exsolvat), et le préambule allègue un « édit » de 
l'empereur, rendu sur l'avis des grands de l'empire, décidant que tous 
les cloîtres de chanoines seraient désormais affranchis de l'impôt du 
cens, décision qu'aurait confirmée un « précepte » de son fils, le roi 
Charles. Il s'agit icij à n'en pas douter, de Louis-le-Pieux et de son 
fils Charles-le-Chauvj». 

Le second document est le privilège claustral, concédé le 17 juin 
911, à l'église de Paris par le roi Charles-Ie-Simple, à la prière de 
l'évêque Théodulphe 2 . Par ce diplôme, le roi, confirmant aux cha- 
noines la possession du cloître et leur permettant de disposer de leurs 
maisons canoniales, s'autorise, dans les considérants, de « l'édit » 

1. Cartul. de Saint-Père de Chartres, éd. B. Guérard, t. I, p. i5. 

2. Orig. scell., Arch. nat. K 16, n° 7; Bcehmer, Regetfa, n° 1932. Il a été très souvent 
publié; le meilleur texte a été donné par M. R. de Lasteyrie, Cartul. général de Paris, n° 5ç. 



ETUDES CAROLINGIENNES 109 

allégué par Pévêque Aimery, et le cite à peu près dans les mêmes 
termes, mais en l'attribuant à Charlemagne ; il mentionne aussi le 
« précepte » confirmatif de Charles-le-Chauve, et ajoute que ce pri- 
vilège concédait aux chanoines la libre disposition des édifices élevés 
dans leur cloître, clause à laquelle faisait aussi allusion la dernière 
phrase de la charte de l'évèque Aimery. 

Voici ces deux textes ; je les place en regard l'un de l'autre, en im- 
primant en italique les expressions communes, pour montrer que, 
malgré les différences d'attribution, c'est bien aux mêmes documents 
qu'ils font allusion l'un et l'autre. 

Charte de l'évèque de Chartres Diplôme de Charles-le- Simple. 

Aimery. 



Cum christianissimus atque catholi- considérantes .... proavi nostri 
eus, divae moderationis ope suffra- Karoli imperatoris cujus aedicto op- 
gante, invictissimus imperator augus- timaium imperii sui consilio exiit, ut 
tus..., pari votoparique consensu impe- universa canonicorum claustra absque 
rii sui obtimatum , protulit edictum ut census exactione absoluta permanerent, 
universa canonicorum claustra in regno et inclitac prolis ipsius avi nostri, scili- 
suo consistentia absque census condi- cet, Karoli régis, id precepto roboratum 
tione deinceps absoluta permancrent, est insuper et quicquid idem canonici 
quatinus, absoluta libertate donata, infra claustra edificaverent inde faciendi 
sinceriorem per succedentia tempora quod voluerent, vestigia imitantes, 
divini cultus Domino valeat exibere 

militiam. Quod etiam inclita cjus proies successor, videlicet rex Karolus, patris 
imitamina sequens, sub auctoritatis suae praecepto perpetim observandum man- 
davit. Ego igitur Aimericus. . . ita duntaxat ut, juxta memoratorum principum 
décréta, absque census exactione eam obtinens, libérions obsequii cultibus 
Domino valeat famulari ; censum vero nullum cuipiam, sicut supradictum est, 
exinde exsolvat, nisi illum qui ad divinae servitutis pertinere videtur militiam. 
Insuper etiam ei licentiam damus ut, salvo pontificali jure, vel sicut in regali 
continetur praecepto, cuicumque conferri in eadem canonica Domino militanti 
libuerii, potestatem habeat eandem concedendi aut venundandi. 

Le dernier éditeur du diplôme de Charles-le-SimpIe, M. Robert de 
Lasteyrie, a pensé que ce passage devait faire allusion au privilège 
d'immunité concédé par Charlemagne à l'église de Paris \ Mais, outre 
que ce privilège est un faux avéré, dont la fabrication ne remonte pas am- 
delà de la fin du x c siècle 3 , il n'y est question ni du cloître, ni du cens 

1. V. 800. Cartul. gin. de Paris, n° 27 ; Bœhmer-Mûhlbacher, Regesta, n° 3 5ç. 
a. Voj. Th. Sickel, Acta rtgum et imper. Kqrolii\orum, t. II, p. 431. 



i 10 A. GIRY 

dû au roi. Le partage de la mense canoniale et de la mense épis- 
copale ne fut opéré à Paris que par l'évêque Inchade en 829 \ mais 
dans ce dernier document, ainsi que dans la confirmation qui en fut 
faite par Charles-le-Chauve le 19 avril 85o *, les biens énumérés 
sont tous situés hors de la ville, et il n'est fait aucune mention du 
cloître. 

On peut voir peut-être une troisième allusion à la même disposition 
législative dans un diplôme de Louis-le-Pieux en faveur de l'ar- 
chevêque de Rouen qui, pour agrandir le cloître des chanoines de son 
église, avait sollicité la concession d'un terrain du fisc impérial, qui 
avait payé jusqu'alors le cens à l'empereur {de qua actcnus census ad 
nostrum opus solvebatur 3 ). 

Cette franchise de l'impôt royal concédée aux cloîtres, concorde 
bien avec la législation de l'époque qui attribuait à chaque église, 
comme dotation fondamentale, un manse exempt de cens 4 ; mais 
dans les capitulaires pas plus que dans les diplômes, de l'avènement de 
Charlemagne à la fin du règne de Charles-le-Chauve, on ne trouve 
rien qui ressemble à la disposition rapportée par nos documents. Il y 
a donc lieu de croire qu'eux seuls en ont transmis le souvenir, et de la 
ressemblance des expressions de ces deux textes, à coup sûr tout à 
fait indépendants l'un de l'autre, on peut conclure qu'ils en ont repro- 
duit ^ssez exactement les termes essentiels. Tous deux parlent d'un 
vc édit » impérial confirmé par un « précepte » de Charles-le-Chauve, 
mais le diplôme de Charles-le-Simple attribue cet édit à Charlemagne, 
tandis que la charte de l'évêque Aimery en fait honneur à Louis-le- 
Pieux. Est-il possible de se prononcer pour l'un ou l'autre de ces 
deux empereurs? Jusqu'à la fin du vm e siècle, les clercs qui compo- 
saient les chapitres étaient soumis à la communauté des biens et au ré- 
gime monastique ; ils vivaient sous la direction de l'évêque, et on ne leur 
avait pas encore attribué une part déterminée des revenus de l'Eglise. 
Il existait, il est vrai, dès lors une tendance au relâchement ; les cha- 
noines ne se faisaient guère faute de conserver ou même d'acquérir des 

1. Cartul. gin. de Paris, n° 35. 

2. Baluze, Capitul. reg. Franc, t. II, append. col. 14*9; Bœhmer, Kegesta, n ô 1617. 

3. Dans le recueil des Formai* impériales, du ms. Ut, 1718, éd. K, Zeumer, Formulât, 
p. 3o5, n° 26; Bœhmer- M ûhlbacher, Regesta, n° 736. 

4. Ansegisi capitularium , lib. I. § 85, éd. Borelius, Capitularia, t. I, p. 407 : « Sancitum 
• est, ut unicuique ecclesiae unus mansus integer absque servitio alio adtribuatur, et presbyteri 
» in eis constitua... non de domibus neque de atriis vel ortis juxta ecclesiam positis neque de 
» praescripto manso servilium faciant praeter ecclesiasticum. » Cf. même disposition dans le 
Capitulaire ecclésiastique de 818 ou 819, art. 10, Ibid., p. 277. — Cf. Capitulare Tusiacense 
de 865, art. 1 1, éd. Krause, Capitularia, t. II, p. 33 1 : « ut de uno manso ad ecclesiam 
» dato nullut census..,. a senioribus de presbyteri» requiratur. » 



ETUDES CAROLINGIENNES m 

biens personnels et cessaient parfois de vivre conventuellement ; peu 
à peu les communautés se dissolvaient, et les réformes même avaient 
l'inconvénient de multiplier les règles canoniales. Il semble que Char- 
lemagne n'eût d'autre souci que de maintenir les anciennes traditions; 
les instructions données aux missi en 802, prescrivent aux chanoines 
d'observer la vie canonique, c'est-à-dire la vie commune, et de demeu- 
rer dans le palais épiscopal ou dansleur monastère 1 . Ce fut sous Louis- 
le-Pieux seulement que l'autorité ecclésiastique, impuissante à ramener 
désormais les chapitres à l'observance ancienne, et se résignant à sanc- 
tionner l'évolution accomplie, dut se borner à rétablir l'uniformité 
dans les chapitres en substituant une règle unique aux règles et aux 
usages particuliers. Le concile, réuni par l'empereur à Aix-la-Cha- 
pelle en 816, s'inspirant de la règle donnée à ses chanoines par 
l'évêque de Metz, Chrodegang (742-766), rédigea une Institutio ca/10- 
nicorum, que Louis-le-Pieux s'empressa de promulguer et de faire 
adopter dans tout l'empire 3 . C'est depuis lors seulement qu'il est 
fréquemment question dans les textes des cloîtres de chanoines, et que 
le pouvoir civil eût à s'occuper des conditions de leur existence, des 
clôtures qui les fermaient, de leur attribution à la mense canoniale, 
de la propriété et du mode de transmission des édifices qui s'y éle- 
vaient, et en un mot du régime auquel ils devaient être soumis. 

Le grand capitulaire ecclésiastique, promulgué en 818 ou 819, pré- 
cisément à la suite des décisions de l'assemblée d'Aix-la-Chapelle, 
contient à cet égard la mention suivante (art. 1 4) : 

De ecclesiis. . . . sive de claustris canonicorum, quaiiter constitui et ordinari 
nobis placuerit, aliis capitulis subter adnotavimus. 

M. Boretius a cru voir dans cet article une référence à la disposition 
d'un Capitulare missorum de 819, conçue en ces termes : 

De locis dandis ad claustra canonicorum facienda, si de ejusdem ecclesiae 
rébus fuerit, reddatur ibi; si de alterius ecclesiae vel liberorum hominum, com- 
mute tu r; si autem de fisco nostro fuerit, nostra liberalitate concedatur 3 . 

, Cette disposition, que l'on retrouve un peu plus développée dans 
une copie ancienne des Capitula per se scribenda de 818 ou 81 9% a été 

1. Capitulare missorum générale, art. 22, Capitularia y éd. Boretius, t.I, p. 95. 
a. Concilia, éd. Mansi, t. XIV, p. 147. Pour la promulgation par l'empereur. Voj. 
Capitulaha, éd. Boretius, t. I, pp. 264 et 338. 

3. Capitularia, éd. Boretius, t. I, n° 1 38, art. 14, p. 277. 

4. lbid.,n° 1 4 1 > art. 7, p. 289. 



U2 .À. G1RY 

reprise, mais sous une. forme assez différente, dans les; canons du con- 
cile réuni à Meaux en 845 : 

Ut canonici.... in claustris horis congruis degant... Qui vero episcopo- 
rum loci convenientiam aut facultatem non habuerit ut hoc perficere et ordinare 
possit, princeps, secundum con si il ut ion cm domni imperatorU Hluduwici, annuat : 
id est, si vicina episcopio terra de eadem ecclesia esse reperta fuerit et ab alio 
possidetur, ecclesiae rectori ad claustra clericorum vel alia quaelibet ecclesiae 
commoda facienda reddatur; si autem de fisco fuerit, regia liberalitas eandem 
terram ad servorum Dei habitacula construenda largiri dignetur; si autem de 
atia casa Dei aut de cujuslibet proprio fuerit, ex convenientia commutandi 
licentia tribuatur. Et si paupertàs loci ad aedificandas domos necessarias non 
sufficerit, eos ad adjutorium aedificandi potestas regia cogat, qui res de eadem 
ecclesia in benefîciis retinent 1 . 

Il me semble résulter avec évidence des termes mêmes de l'art. 14 
cité ci-dessus du Capitulaire ecclésiastique que ce ne peut être cette 
unique disposition qui y est visée. On sait que les Capitularia misso- 
rum contenaient fréquemment la notification aux missi de disposi- 
tions extraites d'autres capitulaires, et je ne crois pas qu'un acte de 
cette nature ait pu être désigné par l'expression Constitutio impcra- 
toris dans un canon de concile à peu près contemporain a . 

Ces trois textes se réfèrent donc à un autre document, qui doit 
être le même que celui dont une disposition est citée par la charte 
de l'évêque de Chartres Aimery, de 889, par le privilège claustral des 
chanoines de Paris de 91 1, et auquel il paraît être aussi fait allusion 
dans le diplôme de Louis-le-Pieux en faveur de l'archevêque de 
Rouen. 

En résumé, on peut, me semble-t-il, conclure de cette discussion : 

i° que Louis-le-Pieux, à la suite du concile d'Aix-la-Chapelle de 
816, a promulgué, parallèlement au grand Capitulaire ecclésiastique 
de 818 ou 819, un autre capitulaire [tdictum, constitutio imperatoris, 
capitula) y aujourd'hui perdu, dont l'objet ou l'un des objets était de 
régler l'organisation des cloîtres de chanoines (qualiter constitui et 
ordinari nobis placuerit), et dont deux dispositions seulement nous 
sont connues : l'une réglant le mode d'acquisition par les églises, des 
terrains qui doivent former les cloîtres; l'autre déclarant ces cloîtres 
affranchis de l'impôt du cens. 

2 que Charles-le-Chauve, à une date indéterminée mais avant son 
avènement à l'empire, a confirmé au moins la seconde de ces dispo- 

1. Capitularia, éd. Boretius, t. I, n° 141, p. 289, note K. 

2. Ibid., t. II, n° 293, art. 53, p. 411. 



ETUDES CAROLINGIENNES 1 1 3 

skions par un acte, également perdu aujourd'hui, rédigé en forme de 
diplôme (auctoritatis praeceptum, régale praeceptum) expression qui 
me paratt indiquer non plus un acte législatif, mais un privilège rendu 
sur requête et dans des circonstances spéciales ; et que ce diplôme 
reconnaissait en outre aux chanoines, sous certaines conditions, la 
propriété de leurs maisons canoniales, disposition qui se trouvait 
peut-être déjà dans le capitulaire perdu de Louis-le-Pieux. 



II 



DATE DE L'ABBATIAT DE LOUP DE FERRIERES. 

On sait, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, quelle est la valeur 
exceptionnelle de la correspondance de Loup, abbé de Ferrières, au 
milieu du ix e siècle 1 . Ce recueil de cent trente lettres est peut-être le 
document qui nous donne sur la renaissance carolingienne et sur les 
misères où elle sombra les renseignements les plus directs et les plus 
sûrs. Sans lui, il manquerait certainement à la connaissance que nous 
pouvons avoir de cette époque, un certain nombre de détails essen- 
tiels dont l'équivalent ne se retrouve pas ailleurs. Ce moine, auquel 
l'enseignement de ses maîtres et ses lectures avaient fait une âme 
d'humaniste 3 , qui était enflammé de l'ardeur de s'instruire, et qui 
proclamait, en plein IX e siècle, que l'amour de la science doit être 
désintéressé 3 , nous montre pour ainsi dire à chaque page de sa corres- 
pondance à quelles recherches persévérantes, à quels soins assidus 
nous devons la conservation du trésor de la littérature latine. 

Ces lettres nous livrent l'image fidèle de toute une civilisation, avec 
les détails précis et caractéristiques qui, seuls, peuvent donner l'impres- 
sion vivante de l'époque et du milieu; elles renseignent avec abon- 

i . Je n'ai à parler ici ni des manuscrits ni des éditions ; je me borne donc à prévenir que 
mes citations sont faites d'après la a e édition de Baluze, B. Servati Lupi... Opéra, Anvers, 1710, 
8°, parce que je la considère comme la meilleure. Elle a notamment, sur la plus récente édition, 
l'avantage d'avoir respecté l'ordre des lettres donné par le manuscrit. 

a. C'est le mot qui se présente tout naturellement à l'esprit lorsqu'on parcourt les lettres de 
Loup. J.-J. Ampère disait de lui : « C'était un véritable humaniste, à la manière des huma- 
nistes du av e et du xvi e siècle. » (Histoire littéraire de la France avant le xin° siècle, t. III, 
1840, ch. XII, p. 237), et Manitius intitule l'article, du reste insuffisant, qu'il a consacré aux 
renseignements fournis par Loup sur les auteurs anciens : Ein Humanist des IX. Jahrdts. 
(Rheinischet Muséum fur Philologie, t. XLVII, 1893, pp. 3 1 3-3 20). 

S. Lettre I à Einhard (juin 836) : « Mihi satis apparet propter seipsam appetenda sapien- 
» tia. » — - Lettre 62, à Altsig, abbé d'York (84 7-8 5 4) : « Qjjia vero vos amore sapientiae, 
ucujus et ego sum avidus, flagrare comperi. » 

8 



H4 A - GIRY 

dance, non seulement sur la vie monastique, sur les affaires de l'Église 
et de l'Etat, mais sur tout ce qui occupait et préoccupait alors les 
hommes. A côté de débats théologiques et philosophiques, de discus- 
sions grammaticales et littéraires, on y trouve de menus faits de la 
vie de tous les jours, on y surprend de petites intrigues de palais ou 
de couvent, on note des détails sur la misère du temps, ou des men- 
tions curieuses au point de vue archéologique. 

L'histoire proprement dite n'y trouve pas moins son compte. 
Loup, familier et parfois conseiller de Charles-le-Chauve, assidu au 
palais, ami du chancelier du royaume, obligé par sa charge de con- 
duire ou d'envoyer à l'armée les hommes de son abbaye, deux fois 
revêtu des fonctions de missus et chargé une fois d'une mission auprès 
du pape, correspondait avec les personnages qui tenaient alors les 
premiers rôles, et les entretenait des affaires auxquelles il était mêlé. 

Mais s'il suffit d'une date approximative pour qu'un texte ait de 
l'intérêt au point de vue de l'histoire de la civilisation, il n'en est plus 
de même lorsqu'on y cherche des renseignements sur les faits même 
et sur leur enchaînement : une date de la plus extrême précision 
est alors nécessaire pour que les détails aient toute leur valeur et 
souvent même pour qu'ils soient intelligibles. Or, les lettres de Loup 
sont dépourvues de toute indication de date et ne nous sont pas 
parvenues classées en ordre chronologique 1 . Aussi, les érudits se 
sont ils évertués depuis longtemps à tenter de rétablir cet ordre et à 
fixer la date de chaque lettre. 

Dans ces recherches, ils ont été naturellement amenés à prendre 
pour base de leur classement l'élévation de Loup à la dignité d'abbé 
de Ferrières, mais, comme ils se sont trompés sur cette date, tous les 
résultats qui sont la conséquence de ce point de départ erroné se sont 
trouvés faussés. 

Loup, dont la nomination parait avoir été le résultat d'une intrigue, 
et dont la conduite à l'égard de l'abbé Odon, son prédécesseur, 
disgracié par Charles-le-Chauve, semble avoir été assez peu correcte, 
écrivit à l'évêque d'Orléans, Jonas, une longue lettre pour se 
disculper des reproches dont il était l'objet. Il y raconte qu'envoyé à 
Ferrières par le roi le 3o novembre, il a dû procéder à l'expulsion de 
l'abbé Odon, mais assure qu'il y a mis les formes et a pris soin de ne 

i . Je n'ai pas à étudier ici la composition du recueil des lettres, tel qu'il nous est parvenu ; 
il me suffira de dire qu'il n'y règne pas le désordre qu'on lui a attribué, qu'on y distingue les 
linéaments d'un ordre chronologique général qui n'a été troublé que par places, que les lettres 
s'y présentent en quelque sorte par groupes chronologiques, et que c'a été une grande impru- 
dence du dernier éditeur de bouleverser complètement cet ordre et de se priver, ainsi que- les 
lecteurs, d'une base certainement très solide de classification. 



ETUDES CAROLINGIENNES n5 

faire son entrée dans l'abbaye qu'après le départ d'Odon, le 1 3 dé- 
cembre \ Dans une lettre postérieure, adressée à Hraban Maur, qui 
venait de se démettre de l'abbaye de Fulda, il donne la date précise 
de sa nomination, le 22 novembre, en se bornant à dire qu'il la doit 
au consentement de ses frères 2 . 

De ces faits, que la disgrâce de l'abbé Odon était due à ce qu'il était 
suspect à Charles-le-Chauve à cause de s$s relations avec Lothaire, 
que Tévêque Jonas est mort en 843, que Hraban Maur s'est démis de 
l'abbaye de Fulda en 842 (probablement au mois de mars), les histo- 
riens ont conclu que les événements dont il est question dans ces 
lettres sont de l'année 842, que toutes deux ont été écrites à l'extrême 
fin de cette année ou au début de 843, et conséquemment, que la date 
de la nomination de Loup à l'abbaye de Ferrières doit être fixée au 
22 novembre 842. 

Ce raisonnement, accepté jusqu'ici par tout le monde sans conteste 3 , 
n'est pas toutefois rigoureux. Il admet que les deux lettres doivent 
être à peu près de même date, ce qui n'est pas du tout démontré : 
celle qui est adressée à Hraban débute par des excuses du long retard 
apporté par Loup à lui écrire, retard motivé par la guerre entre 
Charles-le-Chauve et Lothaire qui rendait difficiles les communica- 
tions entre les royaumes des deux souverains; et Ton peut penser de 
plus que Loup, comblé de bienfaits par Charles-le-Chauve, devait 
apporter quelque discrétion à correspondre avec Hraban, dont le 
dévouement à Lothaire est bien connu. Il faut observer encore que la 
lettre à Jonas est séparée par dix-huit autres lettres, de la lettre à 
Hraban, dans le recueil, où cependant les lettres de même date sont 
généralement réunies. On doit tenir compte enfin de ce que, la lutte 
entre les fils de Louis-le-Pieux ayant commencé presqu'aussitôt après 
la mort de leur père, la disgrâce de l'abbé Odon ne date pas nécessai- 
rement de la période finale. 

La date du 22 novembre 842 donnée comme certaine pour l'abba- 
tiat de Loup de Ferrières, est donc une simple conjecture. Elle est 

1 . Lettre a 1 , 

a. Lettre 40 : « consensu fratrum nostrorum X. Kl. decembris coenobium Ferrariense mih 
» commissum est, dominusque noster Karolus mira me dignatione fovens gratia sua donavit.» 
Remarquer l'habile équivoque de la phrase ; il est difficile d'y voir s'il y a eu élection canonique 
ou si les moines ont seulement accepté l'abbé que le roi avait désigné. — Plus tard, écrivant 
à Hincmar (Lettre 42, fin 845 ou commencement 846), il n'hésitera pas à parler de son élec- 
tion : « a fratribus electus sum »; et de même en s'adressant au roi (Lettre 45, du même 
temps) : « Monachi, quos ad eorum votum electionemque michi commisistis. » 

3. C'est l'opinion de Baluze, B. Lupi... Opéra, ed, 1710, pp. 337, 3S6, 385, répétée 
depuis par tous ceux qui ont eu à parler de Loup de Ferrières. Cf. notamment Fr. Sprotte, 
Biographie des Abtes Lupu% von Ferrières, Ratisbonne, 1880, p. 38, et E. Marcwald, Beitrmgexu 
Servatus Lupus Abt v. Ferrièret, Strasbourg, 1894, p. 61. 



n6 A. G1RY 

formellement contredite par un document depuis longtemps publié. 

Devenu abbé de Ferrières, Loup, se montrant aussitôt dévoué aux 
intérêts de son abbaye, comme il ne cessa de l'être dans la suite, 
s'empressa de solliciter de la faveur royale, la confirmation des anciens 
privilèges, et ne tarda pas à l'obtenir. Un diplôme de Charies-le- 
Chauve, considérant * que le vénérable Loup, abbé du monastère de 
Bethléem, vulgairement Ferrières, s'est présenté devant la majesté 
royale et a produit entre autres privilèges octroyés par les anciens rois, 
ceux qui ont été concédés à l'abbaye par l'empereur Louis »>, confirme 
à la prière dudit abbé ces privilèges et notamment l'immunité, la 
concession du monastère de Saint-Josse-sur-Mer due à Louis-le- 
Pieux, et enfin le droit, déjà reconnu aux moines, d'élire leur abbé 
selon les prescriptions de la règle bénédictine. C'était en quelque 
sorte la rançon de l'usurpation du nouvel abbé. 

Ce diplôme, publié dès 1610 par D. Morin, est ainsi daté : 

Datum VI. idus m ai as, anno primo Christo propitio regni domini Karoli 
gloriosissimi régis, indictione [un.] Actum Atiniaco palatio. [In Dei nomine] 
féliciter [Amen]. 

Ce qui revient au 10 mai 841. 

Ce document, d'une authenticité incontestable, et dont l'original, à 
l'abri de tout reproche, est conservé aujourd'hui aux archives dépar- 
tementales du Loiret ', a échappé jusqu'ici aux recherches des édi- 
teurs et des biographes de Loup de Ferrières dont il ruine complè- 
tement tout le système. 

Si Loup, abbé de Ferrières, obtenait du roi dès le 10 mai 841 un- 
privilège en faveur de son abbaye, il faut nécessairement placer au 
22 novembre 840 la date de sa nomination, admettre que la disgrâce 
de l'abbé Odon, remonte aux premières phases de la lutte entre les 
fils de Louis-le-Pieux, et qu'elle fut probablement la conséquence des 
relations qu'il eut avec Lothaire lorsque celui-ci, au milieu d'octobre 
840, occupa la région où est située l'abbaye de Ferrières 3 . Par suite 
la lettre à Jonas d'Orléans a dû être écrite par Loup peu de temps 
après son installation (i3 décembre 840), aussitôt qu'il éprouva le 

1. Orig. scellé, Arch. du Loiret, fonds de l'abbaye de Ferrières. Publ. par D. Morin, La 
naissance miraculeuse de la chapelle de Bethléem en France, fondée en l'abbaye royalle de 
Sainct-Pierre et Sainct-Paul de Ferrières en Gastinoys au dioceze de Sens. A Paris, chez Gilles 
Blaisot, MDCX,in-8°, p. 141. L'original retrouvé a la cure de Ferrières a été signalé en 1871 
par F. Maupré dans le Bulletin de la société archéol.de l'Orléanais, t.V, p. 261, mais avec la 
date fautive de 840. Le diplôme a été publié d'après l'original par les nouveaui éditeurs de 
V Histoire du Gastinois de D. Morin, t. III (1889), p. 176. 

a. Voy. Bœbmer-Mûblbacher, Die Regesten der Kaiserreichs unter den Karolingern, t. I, 
pp. 394, 395. 



ÉTUDES CAROLINGIENNES 117 

besoin de justifier sa conduite, c'est-à-dire à la fin de décembre 840 ou 
en janvier 841 ; celle au contraire qui est adressée à Hraban Maur ne 
fût écrite que plus de deux ans après, lorsque les circonstances permi- 
rent à l'abbé de Ferrières de correspondre avec un partisan de Lothaire, 
sans risquer de devenir suspect, c'est-à-dire à la fin de Tannée 842, 
après la conclusion de la paix. 

Il est facile de concevoir combien ce seul changement de date doit 
apporter de modifications à la chronologie des lettres de Loup de 
Ferrières. Je me bornerai à en montrer l'importance par un seul 
exemple. 

Avant de remplacer Odon sur le siège abbatial, Loup lui prêtait 
le secours de sa plume. Parmi les lettres qu'il écrivit ainsi au nom de 
son abbé, l'une (lettre 24), adressée au chancelier Louis, lui rappelle 
qu'avec sa permission Odon a dû, pour cause de maladie, abandonner 
l'expédition d'Aquitaine, explique qu'il n'est pas encore rétabli, 
l'excuse de ne pas s'être rendu à la convocation de rassemblée où il a 
envoyé ses hommes sous la conduite du comte, afin qu'ils s'acquittent 
de leurs obligations militaires. Une autre (lettre 2S), adressée au même 
personnage, expose que depuis deux années, les hommes de l'abbaye, 
seuls ou sous la conduite de leur abbé, n'ont pas cessé de supporter 
les charges et les fatigues d'une expédition militaire, qu'ils ont à ce 
service épuisé leurs ressources et sont accablés par la misère ; Odon sol- 
licite pour eux la faveur de regagner leurs foyers où ils pourront res- 
pirer un peu et amasser de quoi faire face à une nouvelle campagne. 
Il exprime ensuite des craintes, que l'avenir devait bientôt justifier, sur 
l'ambition des clercs du palais qui jettent leur dévolu sur les abbayes 
pour satisfaire leurs appétits, rappelle que l'abbaye de Ferrières n'est 
pas une proie de nature à satisfaire un ambitieux, et termine en expri- 
mant toute sa confiance dans le chancelier pour garantir sa sécurité. 

Ces deux lettres ont été généralement datées de 842, et les allusions 
qu'elles contiennent appliquées à l'expédition d'Aquitaine qui eut 
lieu en cette année. Maintenant que nous savons qu'Odon avait cessé 
d'être abbé depuis le 22 novembre 840, nous devons les entendre au 
contraire de la guerre commencée quatre ans plus tôt, lorsque Louis- 
le-Pieux, pour réprimer la révolte des fils de Pépin I er privés de l'hé- 
ritage de leur père, réunit à Châlons,le i er septembre 83c, une armée 
qu'il emmena en Aquitaine, où, après avoir été décimée par la fièvre, 
elle hiverna à Poitiers ' . L'état de guerre se perpétua en Aquitaine 

1. Nithard, Historiae, lib. I, 8; Annales Berlin., a. 839 ; Annales Fuld., a. 839. 



n8 A. GIRY 

après la mort de Louis-le-Pieux : c'est à ce moment que furent écrites 
les deux lettres qui nous occupent, probablement au mois de juillet et 
dans tous les cas entre le 2 1 juin et le n août, car elles sont en relation 
avec la lettre 28, adressée à l'évêque Jonas d'Orléans, dans laquelle, à 
cette date du 1 1 août 840, le même abbé Odon annonce que ses 
hommes sont revenus la veille de l'expédition d'Aquitaine, et raconte 
les nouvelles qu'ils ont rapportées : l'organisation du protectorat 
(tutela), l'attribution des commandements et la distribution des gar- 
nisons. Ainsi groupées, ces trois lettres s'éclairent réciproquement, 
prennent une importance nouvelle et d'autant plus grande que ce 
sont, avec quelques mots de Nithard ', les seuls documents qui nous 
renseignent sur les événements d'Aquitaine à ce moment. 



III 

SEDEM NEGOTIATORUM CAP PAS. 
(Loup de Ferrières, lettre isS.) 



Les années 860 et 861 doivent certainement compter parmi les 
plus terribles qu'eurent à traverser les populations du bassin de la 
Seine pendant le règne de Charles-le-Chauve. Les Normands, maîtres 
du fleuve depuis plusieurs années, étendaient librement leurs ravages 
sur toute la région, et n'étaient plus guère combattus qu'à coup de 
tributs. Au commencement de l'année 861, ils remontaient la Seine 
jusqu'à Paris, incendiaient l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et 
occupaient le monastère des Fossés. Une de leurs bandes, sous la 
conduite de Weland, atteignait Melun et s'établissait à demeure 
dans une île du fleuve au-dessous de la ville 3 . 

Par la Seine et la vallée du Loing, le monastère de Ferrières, n'était 
qu'à deux journées de distance du campement des Normands. L'abbé 
Loup et les moines prirent peur et songèrent, comme tant d'autres, 
à fuir devant l'invasion, Quelques-uns d'entre eux emportèrent le 
trésor et se rendirent à Auxerre dans l'Abbaye de Saint-Germain 3 ; 

1. Hlstoriœ, lib. II, 1,2, 3. 

a. Annales Berfi/i., a. 860 et 861 ; Aimoin, Miracula S. Benedicti, c. 10, dans Bouquet, 
t. VII, p. 55 1. — Voy. E. Dûmmler, Geschichte dtr Ostfrxnkischen Reiches, 2 e éd., t. II 
(1887), p. 26 et suiv. 

3. Lettre 116 de Loup de Ferrières aux moines de Saint-Germain d* Auxerre; on Ta datée à 
ort du comnencemsnt ds 859, m lis elle est certainement postérieure au 14 septembre 861 et 
probablement du commencement de 862. 



ETUDES CAROLINGIENNES 119 

Loup avait sollicité pour lui-même et quelques moines un asile dans 
le diocèse de Besançon ', mais sur ces entrefaîtes Pévêquede 
Troyes, Folchricus, étant venu à Ferrières, lui offrit un refuge dans 
un de ses domaines, au fond de la forêt d'Othe, à Aix 3 . 

Cependant l'orage s'apaisa ; Charles-le-Chauve, après quelques 
démonstrations militaires, traita avec les Normands au cours de 
l'année 862, et les détermina à regagner la Basse-Seine 3 ; Loup et 
ses moines, délivrés de leurs craintes, purent rester dans leur 
monastère. Dans une lettre de remerciements que l'abbé de Ferrières 
adressa alors à l'évêque de Troyes, revenant sur ses terreurs passées, 
il parle des projets qu'on prêtait aux Normands, et s'exprime à ce 
propos en termes qui n'ont point été compris. Voici le passage tel 
que l'ont publié tous les éditeurs et qu'il se trouve dans le manuscrit : 

(Praedones), vastatis longe lateque celeberrimis locis, etiam sedem negotiato- 
rum cappas se petiturum jactabant. 

Baluze a proposé d'après Goldast la correction suivante : 

... etiam sedem nostram et otiatorum cappas se petiturum jactabant. 

Cette correction, qui ne repose sur aucune base, n'explique rien, 
et du reste toute correction est inutile : Cappas est en effet un nom 
de lieu qui représente la localité actuelle de Chappes, commune du 
département de l'Aube, dans le canton de Bar-sur-Seine, située sur les 
deux rives de la Seine, à une vingtaine de kilomètres en amont de 
Troyes : c'est aujourd'hui un pauvre village, mais dont l'ancienneté 
est attestée par de nombreux vestiges et par d'anciens documents 4 . 

Ainsi compris le passage de Loup de Ferrières a cet intérêt de 
montrer qu'on avait en 861 la crainte, fondée ou non, de voir les 
Normands remonter la vallée de la Seine jusqu'au delà de Troyes, et 
surtout qu'il s'était formé à Chappes un entrepôt où les marchands 
avaient cherché un refuge contre les invasions. Peut-être était-ce là 
que se rendaient des marchands, dont parle Prudence de Troyes, qui, 
en 861 précisément, remontaient la Seine en bateau lorsqu'ils furent 
poursuivis et capturés par les Normands 5 . 



1. Lettre 120, à l'archevêque de Besançon, Arduicus ; il la faut également dater de la fin 
de 861 ou du début de 862. 

a. Lettre 12S à l'évéque de Troyes, Folchricus, qu'on doit dater de 862. — Aix-en-Othe, 
ch.-l. de caot. du dép. de l'Aube, arr. de Troyes. 

3. Annales Bcrtiniani a. 862. 

4. Voy. Boutiot, Die t. topogr. du dép. de l'Aube. 

5. Annales Bertin. % a. 861 : « Dani... negotiarores quoque per Sequanam navigio sur su m 
« versus fugienies insecuntur et capiunt. » — Cette note était imprimée lorsque M. Longnon 






120 A. GIRY 



IV 



VILLA RESTIS. 



Le 5 janvier 845, Charles-le-Chauve, se trouvant à Saint-Martin-de- 
Tours, confirma un diplôme de Louis-le-Pieux en faveur de l'abbaye, 
diplôme que nous ne connaissons que par cette confirmation. Ce 
document contient entre autres une disposition dont voici le texte 
tel qu'on le lit dans le Recueil des historiens de la France (t. VIII, 
p. 452) : 

. . . hoc nosirae auctoritatis praeceptum fie ri ac dari decrevimus, per quod 
constituimus perenniterque firmum decernimus villam Cruciacum, cum omni 

integritate suisque adjacentiis, sitam in pago Pictavo, et in villa Restia- 

dica deponenda quae exierint de Cruciaco villa, eisdem fratribus, quand olim 
genitor noster piae recordationis dominus Ludovicus ad habendum cappas 
concesserat. 

Dom Bouquet avait emprunté le texte de ce diplôme à D. Martène 
(Ampliss. collet. I, col. io5),qui lui-même l'avait publié d'après un 
cartulaire du xm e siècle, aujourd'hui perdu, désigné sous le nom de 
Pancarte blanche de Saint-Martin de Tours. 

Le passage que j'ai placé sous les yeux du lecteur présente, outre 
une petite lacune, une incorrection qui en rend la fin tout à fait 
inintelligible. 

Il est facile de reconnaître dans la villam Cruciacum en Poitou, 
Curçay, commune du département de la Vienne, canton de Trois- 
Moutiers, localité située dans un pays où l'élevage des moutons s'est 
longtemps maintenu, ce qui explique pourquoi Louis-le-Pieux en 
avait destiné les produits à fournir des chapes aux religieux. Mais 
c'est vainement qu'on chercherait à identifier la villa Kestiadica; et 

m'a signalé un mémoire où Bonamy, dès 1743, avait déjà indiqué l'interprétation du passage 
de Loup de Ferrières que je propose ici {Mémoire sur les incursions que les Normans firent dans 
la Neustrie par la Seine dans Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XVII, 1 75 1 , p. 288). 
Son opinion avait été combattue par Lévesque de la Ravalière (Sur la proposition d'un lieu 
mentionné dans la 12 5 e lettre de loup, abbé de Ferrière, dans Hist. de l'Acad. des inscr. 9 
t. XXI, 1754, p. 175) qui, tout en convenant que Cappas était un nom de lieu, repoussait, 
par des raisons insuffisantes, son identification avec Chappes et proposait d'y voir Cepoy (Loiret), 
entre Ferrières et Montargis. Il est inutile de démontrer que Cepoy ne peut phiiologiquement 
dériver de Cappas, 



ÉTUDES CAROLINGIENNES lai 

Ton ne sait comment interpréter le mot dcponenda, qui vient ensuite ; 
ce qui laisse interrompu tout le sens de la phrase. 

Heureusement qu'un texte meilleur s'est conservé qui permet de 
faire disparaître les imperfections de celui qui est publié. Baluze a 
copié d'après l'original, depuis détruit, notre diplôme, comme la 
plupart de ceux qui se trouvaient de son temps dans les archives de 
Saint-Martin-de-Tours, et sa copie 1 , au lieu de Restiadica, porte 
Rcstiadca, qu'il suffira de diviser en trois mots pour y retrouver la 
villa RestiSy et, avec quelques autres menues corrections, rétablir tout 
le passage ainsi qu'il suit 3 : 

. . . Hoc nostrae auctoritatis praeceptum fieri ac dari decrevimus, per quod 
constituimus pereniterque fîrmum decemimus vil la m Curciacum, cum omni 
integritate suisque adjacentiis, sitam in pago Pictavo, et médium factum in villa 
Resti, ad ta deponenda quae exierent de Curciaco villa, eisdem fratribus, quam 
olim genitor mtus piae recordationis domnus Hludomcus ad habendum capas 
concesserat. 

M. Célestin Port nous a appris 3 que ce nom de Restis désignait 
une ancienne villa romaine dont remplacement est compris aujour- 
d'hui dans la ville de Montsoreau, et qu'il y avait là, de toute antiquité, 
un passage de la Loire, mentionné assez fréquemment dans les docu- 
ments. Toute difficulté disparaît ainsi de notre texte et l'on conçoit 
comment Louis-le-Pieux ayant concédé aux religieux de Saint-Martin 
le domaine de Curçay, destiné à les approvisionner de ces chapes, 
qui étaient au ix° siècle encore le vêtement ecclésiastique d'usage 
commun, on a pu ajouter à cette concession celle d'un terrain sur le 
port de Rest, destiné à servir d'entrepôt aux produits du domaine 
de Curçay, situé à environ 2 5 kilomètres au sud. De là ces produits 
pouvaient facilement être transportés par la Loire jusqu'au mo- 
nastère. 

Ce diplôme de Charles-le-Chauve prend ainsi place parmi les 
trop rares documents qui fournissent quelques renseignements sur les 
conditions de la production et les voies commerciales de la Gaule 
carolingienne. 

i. Bibl. nat. Coll. Baluze, t. 76, fol. 38. 

t. Pour montrer le secours qu'apporte à l'établissement de ce texte la copie de Baluze, 
j'imprime en italiques tous les mots où se trouvent des corrections au teite publié. 
3. Dictionnaire de Maine-et-Loire, aux mots Rest et Monttoreau. 



132 A. GIRY 



DOCUMENTS CAROLINGIENS DE L'ABBAYE DE MONTIERAMEY. 

Les archives du département de l'Aube ont recueilli quelques 
documents carolingiens provenant de l'abbaye de Montieramey, 
fondée vers 837 par un prêtre du nom d'Arremar, au milieu de la vaste 
forêt du Der. Mais il s'en faut de beaucoup que ces documents repré- 
sentent tous les diplômes concédés à l'abbaye par les souverains 
carolingiens. Dès 1786, le dernier archiviste du monastère, Dom 
Brincourt, écrivait en envoyant au Comité des Chartes copie d'une 
pièce de 871 : « La déprédation des archives de Monstiéramey est 
cause qu'on ne peut rien envoyer depuis cette charte jusqu'en 1 100. » 
Entre autres pertes subies en effet par ces archives, l'une des plus 
regrettables est certainement celle d'un recueil de date ignorée que 
plusieurs de ceux qui l'ont connu ont cité sous le nom de Vieux 
cartulaire et qui contenait certainement beaucoup de documents 
anciens. A en croire une note datée de 1634, qui se lit à la p. 91 
du ms. lat. 12777 de la Bibliothèque nationale, ainsi conçue : « Cecy 
a esté autrefoys extraict du cartulaire de l'abb. de Monstiéramey perdu 
depuis quarante ans», la perte de ce manuscrit remonterait aux 
dernières années du xvi e siècle. 

Parmi les auteurs qui l'ont mentionné et qui en ont publié quelques 
extraits, il faut indiquer: Pierre Pithou,mort en i5ç6 [Bref recueil des 
évoques de Troyes dans ses Coutumes de Troyes, éd. de 1609), qui pour- 
rait bien, étant donné ses habitudes bien connues, être responsable 
de la disparition du volume ; Camuzat (Prompt uarium, 16 10), André 
Duchesne (Hist. de la maison de Vergy, 162 5), N. Desguerrois (La 
saincteté chrétienne, 1608), Courtalon (Topographie histor. de la ville et 
du dioc. de Troyes, 1784); mais, de tous ces auteurs, Pithou seul paraît 
avoir directement connu l'original. 

Il s'en trouve de plus quelques extraits dans le volume du Monas~ 
ticon, cité plus haut ; d'autres, plus nombreux, de la main d'André 
Duchesne, au t. 39 de la Collection Baluze, où le recueil est désigné 
sous le titre de Cartularium Arremarensis monasterii; d'autres enfin, 
au t. 22 de la Collection de Champagne, où il est appelé Cartularium 
monasterii Adremari, et où chaque extrait est accompagné de la 
mention qu'il a été « tiré sur le ms. de M. de P. » J'ai fait de vaines 



ETUDES CAROLINGIENNES ia3 

recherches pour savoir ce que pouvait être ce recueil de M. de P., et 
aucun des savants champenois que j'ai consultés n'a pu me renseigner 
à cet égard. Je présume que ce recueil a dû être la source commune 
aussi bien des extraits d'André Duchesne que de ceux de la Collection 
de Champagne, car les uns et les autres donnent à peu près les mêmes 
fragments. 

Plusieurs d'entre eux font connaître des actes inédits, malheu- 
reusement bien incomplets, restés inconnus à l'historien des comtes 
de Champagne et à l'éditeur du Cartulaire de Montieramey *. Quel- 
ques-uns sont particulièrement intéressants à cause des renseigne- 
ments qu'ils fournissent sur des personnages du ix c et du x e 
siècles, parmi lesquels il suffira de citer : le comte Raoul, oncle de 
Charles-le-Chauve ; Robert, fils du comte Eudes de Troyes, marié à 
une fille de Louis-le-Bègue du nom de Gisèle, oncle du comte 
Aleaume, et Eudes son frère, qu'on avait confondus souvent à tort 
avec les fils de Robert-le-Fort ; le comte Boson; Ancher, comte 
d'Oscheret; Richard, comte de Troyes après Aleaume, dont l'exis- 
tence avait été contestée par M. d'Arbois de Jubainville, etc. 

Voici la série des documents carolingiens provenant de Montie- 
ramey jusqu'au milieu du X e siècle ; pour ceux qui sont déjà publiés, 
je n'ai donné qu'une analyse suivie de références 2 . 

1. 820, avril. 

Vtntt par Hildcmar à Arremar 3 de biens en Troiesin à Payns \ 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. 
Copie. Extraits d'X. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze,t. 39, fol. i36, d'apr. B. 

Anno VII imperii domini nostri Hludowici gloriosissimi imperatoris, in Dei 
nomine féliciter; datum in mense aprili. Ego Heldemarus constat tibi vendidisse 
et ita vendidi Adremaro rescellas meas in pago Tricassino, in villa Pedennagio, 
hoc est mansello meo, et infra istas terminaciones ad integrum similiter holcas, 

1. Publ. par M. l'abbé Lalore, Troyes, 1890, in-8°, formant le t. VII de la Collection dt% 
principaux cartulaires du dioc. de Troyes. L'éditeur n'a utilisé, avec les pièces des archives de 
l'Aube et les ouvrages imprimés, que deux recueils des archives de l'Aube, un cartulaire du 
xiii 6 siècle et un formulaire du xv e , et de plus un cartulaire du xiv° siècle, ms. lat. 543a de 
la Bibl. nationale. 

a. J'ai dû négliger un certain nombre de notes de Duchesne, consistant pour la plupart en 
noms de personnes ou de lieux, provenant certainement du cartulaire et peut-être de docu- 
ments carolingiens. En tête de ces extraits se trouve le distique suivant : 

A ramis coeptum et septum dein floribus altum 
A clavi titulum laudis et ense fero. 

qui s'applique au monastère de Montieramey, dédié en effet aux saints Pierre et Paul, et qui 
se trouvait probablement aussi en tête du cartulaire. 

3. Prêtre, fondateur de Montieramey. 

4.' Aube, arr. et cant. de Troyes. 



I2 4 A. GIRY 

africarias, campos et terras culturales..., et accepi a te in precio tam in argento 
quam in amacto (sic) hoc est solid. XII. 

2. V. 83 7 . 

Notice de la fondation de V abbaye par le prêtre Arremar, avec l'intervention de 
iéveque Adelbert l et du comte Altran \ 

A. Orig. perdu. — B. Cop. de 16)4, Bibl. nat., ms. lat. 13777, p. 90, d'apr. 

le Cartul. perdu. — C. Cop. d'André Duchesne, Bibl. jnat., Coll. Baluze, 

t. îç, fol. 2 36, d'apr. le Cartul. perdu, 
a. P. Pithoa, Les Coutumes de Troyes, éd. de 1609, p. 5 10, d'apr. te Cartul. 

perdu. — b. Gallia christ., t. XII, Instrum. p. 247. — c. Cartul. de Mon- 

tieramey, éd. Lalore, p. 1, n° 1, d'apr. a. 

3. S. d. (8 47 -855). 

Le pape Léon IV mande à Prudence, évêque de Troyes, de consacrer le monastère 
fondé par Arremar, de telle sorte qu'il demeure soumis à l'Église romaine. 
(Pièce suspecte.) 

A. Orig. perdu. 

a. Baronius, Ann. eccles. à 855, n° i3. — b. Mabillon, Ann. Bened., t. II, 
p. 675. — c. Mansi. Concilia, t. XIV, p. 881, d'apr. b. — d. Migne, 
Patrol. lat. t t. 11 5, p. 674, d'apr. c. ~ e. Cartul. dt Montieramey, éd. 
Latore, p. 4, n° 3, d'apr. a. 

Ind. Jaffé, Regesta, 2 e éd. n° 2657. 

4. 854, 2 5 avril 3 . — Attigny. 

Charles-le-Chauve, a la prière du comte Eudes K , confirme un privilège de l'évêque 
de Troyes, Adelbert b , garanti par le feu comte de Troyes, Aleran 6 , autorisant 
un prêtre nommé Arremar à construire un monastère sur un terrain concédé par 
ledit comte dans la forêt de Der\ sur la Barse 8 , et reconnaissant aux religieux 
le droit d'élire leur abbé sans intervention du comte, après la mort d' Arremar, à 

1. Evêque de Troyes, de 837 environ à 845. 

2. Comte de Troyes. Voy. ci-dessous n. 6. — Cette notice qui contient sur la fondation 
de l'abbaye les mêmes renseignements que le diplôme de Charles-le-Chauve de 854 (n° 4) 
et rien autre, pourrait être postérieure à ce diplôme et composée d'après lui. 

3. Il y a discordance dans les éléments chronologiques de la date et probablement erreur du 
scribe dans le calcul de l'indiction. Le s 5 avril de la 14 e année du règne, à compter du 
21 juin 840, correspond à 8^4, mais l'année 854 a pour indiction 2 et non pas 3. 

4. Eudes, comte de Troyes, mort avant juin 871 (Ed. Favre, Eudes comte de Paris et roi 
de France, p. 202) C'est à tort qu'il a été confondu par M. H. d'Arbois de Jubainville avec 
le futur roi de France (Hist. des comtes de Champagne, t. I, p. 62). 

5. Voy. plus haut, n. 1. On ne possède pas de privilège de lui pour Montieramey. 

6. Aleran ou Audran, comte de Troyes sous Louis-le-Pieux ; noire diplôme montre qu'il était 
mort avant 854 ; ceux qui l'ont fait vivre au delà ont daté a tort cette pièce de 864. 

7. Vaste région naturelle, alors boisée, s'étendant des bords de la Seine, à la hauteur de 
Clérey (Aube) jusqu'au delà de Montier-en-Der (Haute-Marne) et comprenant notamment dans 
l'arrondissement actuel de Troyes, le canton de Lusigny, sur le territoire duquel s'éleva 
l'abbaye. 

8. Affluent de droite de la Seine, de Vendeuvre à Saint- Parres-aux-Tertres. 



ETUDES CAROLINGIENNES isS 

charge pour l*abbé de payer annuellement au comte de Troyes un cens récognitif 
de 20 deniers d'argent. 

A. Orig. scell., Arch. de l'Aube, fonds de Montieramey, 633 X 4*5 mm . — 
.B. Trois cop. du xvu* s. Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39. fol. 222, 226,243, 
d'apr. A. — C. Cop. de 1786 par D. Brincourt, ibid.. Coll. Morcau, t. 1, 
fol. 2 2 5, d'apr. A. — D. Cop. incomplète du xvnr* s., Ibid., Coll. de Cham- 
pagne, t. 22, fol. 90, d'apr. le Cartul. perdu, par Tinterai, du «recueil de 
M. de P. » 

a. Camuzat, Promptuarium, fol. 28$ v°, d'apr. A, à Tannée 864. — b. Gall. 
christ, vêtus, t. IV, p. 78, d'apr. a, à 864. — c. Gall. christ, t. XII, Instrum. 
col. 248 à 864. — d. Recueil des histor. de la France, t. VIII, p. 591, 
n° 187, d'apr. fr, à 864. — e. H. d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs 
et des comtes de Champagne, t. I, p. 440, d'apr. A, à 8S4. — - f. Musée 
des Arch. dép., Texte, p. i5, n<> 7, d'apr. A, à 854. — g. Cartul. de Vabb. 
de Montieramey, éd. Ch. Lalore, n° 2, p 2, d'apr. A, a 8S4 ou 855. 

Fac-similé : Musée des Arch. dép., Atlas, pi. vi, n° 7. 

Ind. : Mabillon, Ann. bened., t. II, p. 596, 597, a 864. — Table des dipl., t. I, 
p. 268 à 864. — Bœhmer, Regcsta, n° 720, à 864. 

5. 863 f iS juillet '. — Compiègne. 

Charlcs-le-Chauve, à la prière de son oncle, le comte Raoul * et de Rotfrid, abbé 
de Montieramey, confirme à cette abbaye un privilège épiscopal 3 . (Fragment.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. Copie 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 2 36 v", d'apr. B. — 
D. Copie du xvme s., ibid., Coll. de Champagne, t. 22, fol. 90, d'apr. B. 

Karolus gratia Dei rex etc. Notum sit omnibus etc. quia carissimus (a) avun- 
culusnoster illustrisque cornes Rodulf us (6), ad nostram accedens serenitatem, una 
cum abbate cujusdam coenobii quod prius Mansus Corbonis nunc autem immu- 
tato nomine Nova Cella vocatur, in pago Tricassino, super fluvium Barse, in silva 
quae Dervus vocatur quae ex ipsius comiiatus jure legaliter cognoscitur attinere, 
quaeque tempore Aladranni, fîdelis quondam nostri comitis, per nostram licen- 
tiam ipsiusque assensum a quodam reverendo presbitero Adremaro funditus 
extirpa ta et ad agriculturam initiata est, nomine Rotfrido, obtulit nostris obtu- 
tibus privilegium ejusdem cellulae episcoporum manibus roboratum etc. 

Signum Karoli glorio-(monogr.) sissimi régis (c). 

Gauzlenus cancellarius ad vicem Hludowici (d) recognovit et subscripsit. 

Datum idus julii, indictione XII, anno XXIIII régnante Karolo(c) gloriosis- 
simo rege. Actum Compendio palatio. In Dei nomine féliciter. Amen (f). 

a. quod karissimus D. — b. Rodulphus D. — c. la souscription royale manque C. — 
d. HludoTici D. — e. Carolo C. — f. In Dei. . . Amen manque C. 

6. 864,1s mars. — Compiègne. 

Charlcs-le-Chauve^ à la prière de son oncle, le comte Raoul 4 , concède à Vabbaye 

1. 11 y a discordance entre les éléments de la date : le i5 juillet de la 24° année du règne 
correspond à 863, mais la 12 e indiction est celle de 864. 

a. Fils de Welf de Bavière, frère de l'impératrice Judith, abbé laïque de Jumièges et de 
S. Riquier, mort le 6 janvier 866. 

3. Ce privilège De s'est pas conservé. 

4. Voy. plus haut, n. 2. 



n6 A. GIRY 

de Montieramey des essarts défrichés par les moines et situés dans le comté de 
Troyes, entre la Bar se l , la forêt de Clerey % les essarts de MontUramcy et la 
foret commune dépendant de Saint-Loup 3 . 

A. Orig. perdu. — B. Trois cop. d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Battue, t. 39, 
fol. 224 , 23o, 245, d'apr. A. — C. Cop. incomplète du même, Ibid., 
fol. 23o v», d'apr. le Cartul. perdu. — D. Plusieurs cop. incompl. Ibid., 
Coll.de Champagne, t. 22, fol. 88, 90, 92, d'apr. le Cartul. perdu par l'in- 
termédiaire du « recueil de M. de P. » — E. Cop. du xvin e s., Ibid., Coll. 
de Picardie, t. 21 (D PI. Berthau, Hist. de Compiègne), p. 385 < ex arch. 
coen. Arrem. » 

a. Camuzat, Promptuarium. fol. 284 v°, d'apr. A., au i5 mai. — 6. Gall. chritt. 
vêtus, t. IV, p. 79, d'apr. A. — c, Gall. christ., t. XII, Instrum., col. 
248. — d. Recueil des hist. de la France, t. VIII, p. 590, n° 186, d'apr. b. 
— c. H. d'Arbois de Jubainville, Hist. des comtes de Champagne, t. p. 443, 
d'apr. a, b, c, d, — f. Cartul, de l'abbé de Montieramey, éd. Ch. Lalore, 
n° 4, p. 5, d'apr. une cop. des Arch. de l'Aube. 

Ind. : Table des dipl. t. I, p. 268. — Bœhmer, Regesta, n° 17 19. 

7. 871, 19 avril 4 . — Saint-Denis. 

Charlcs-lc-Chauvc concède à l'abbaye de Montieramey un champ à Thennelières 5 , 
en Troiesin. 

A. Orig. scell. Arch. de l'Aube, fonds de Montieramey, 570 X 35a mm . Parch. 
très blanc, réglé au dos à la pointe ; écriture très pâlie. — B, Cop. de 1786 
par D. Brincourt, Bibl. nat., Coll. Moreau, t. 2, fol. 86, d'apr. A. 

a. Camuzat, Promptuarium, fol. a85, d'apr. A, i Tannée 871. — b. Recueil des 
histor. de la France, t. VIII, p. 616, n° 218, d'apr. a, à 869. — Cartul. de 
l'abb. de Montieramey, éd. Cb. Lalore, n° 5, p. 7, d'apr. une copie des 
Arch. de l'Aube, à 871. 

Ind. : Table des dipl,, t. I, p. 286, à 869. — Bœhmer, Regesta, n° 1756, à 869. 

8. 874, 10 février 6 . — Saint-Quentin. 

Charles -le-Chauvc concède à l'abbaye de Montieramey des biens à Pont-Barse ', 
Frontiniacus, Courlcranges*, Carrarias, Kouîlly 9 , sauf les droits de f église de 
Troyes sur les nones et les dîmes. (Fragment.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — B. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 2 36 v°, d'apr. B. — 
Cop. du xvui* s. Ibid., Coll. de Champagne, t. 22, fol. 90 v°, d'apr. B. 

1. Voy. plus haut, p. 126, n. 8. 

2. Aube, arr. de Troyes, cant. de Lusigny. 

3. Probablement l'abbaye de Saint-Loup de Troyes. 

4. Le 19 avril de la 3i e année du règne correspond à l'année 871, mais l'indiction de 871 
est 4 et non 2. La présence de Charles -le-Chau te à Saint-Denis à Pâques 871 (i5 avril) est 
attestée par Hincmar (Ann. Bertin. à 871). 

5. Aube, arr. de Troyes, cant. de Lusigny. 

6. Le 10 février de la 34e année du règne correspond à 874, mais l'indiction 6 e est celle de 
873 et le 10 f* r de la 4 e année du règne de Charles-le-Cbauve en Lorraine correspond égale- 
ment à cette année 873. — Un dipl. pour S. Bertin, du 12 février est daté également de 
S. Quentin, de la 6 e indiction et des années de règne 34 et 4. (Guérard, Cartul. de S. Bertin 
P- 119, d'apr. Folquin). 

7. Aube, com. de Courteranges . 

8. Aube, arr. de Troyes, cant. de Lusigny. 

9. Probablement Rouilly-Saint- Loup, ibid. ; ou peut-être l'original portait-il Ruviniaco, qui 
serait Ruvigny, ibid. , sur la Barse. 



ÉTUDES CAROLINGIENNES 127 

Karohis gratia Dei rex. . . Sunt siquidem duo mansa vestita et unus et dimi- 
dius apsos (a) et campi duo habentes ancingas XL. in loco qui dicitur Pontus 
Barsae et in alio loco qui vocatur Frontiniacus, et Curtis Argentea atque Car- 
ra ri as et silva in Runiaco (b) fine. Et (c), salva auctoritate matris ecclesiae Tri- 
cassinae, ad quam de supradictis locis nonae et decimae ab antiquo te m pore 
pertinere noscuntur ut ex his annuatim reddenda non negligantur (<i).... 

Signum Karoli (e) gloriosissimi régis. 

Adalgarius notarius ad vicem Gozleni (/") recognovit et subscripsit. 

Data IIII. idus feb., ind. VI, annoque XXXI III (g), régnante Karolo(fi) glo- 
riosissimo rege et in successione regni Hlotharii (1) régis anno IIII. Actum 
monasterio S. Quintini. In Dei nomine féliciter. Amen. 

a. aptas C. — b. silvam Runiaco C. — c. et manque D. — d. ut. . . negligantur manque 
C. — e. Caroli C. — f. Gosleni D. — g. 24 C. — A. Carolo C. — i. Hlotarii D. 

9. s. d. (875, 25 décembre — 877, 6 octobre 1 ). — 877 ou 878, 

2 S octobre. 

I. Charlcs-le-Chauve, empereur, à la prière de sa femme Richilde 2 , concède à son 
fidèle Robert s le domaine de Chaource en Tonnerrois 4 (Fragment.) — II. Men- 
tion dans une notice de la tradition de Chaource, faite par Eudes & à son frère 
Robert en vertu de ce diplôme, datée du 8 des kal. de novembre (2S ori.), 1 1* iVi- 
diction (877 ou 878). 

I. A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — 

C. Cop. d'André Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 3ç, fol. 237 v°, 
d'apr. B. 

II. A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — 

C. Cop. d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. Î9, fol. 237, d'apr. B. 
— D. Cop. informe du xvu° s , Arcb. dép. de l'Aube, fonds de Montie- 
ramey, carton 69. 
a. H. d'Arbois de Jubainville, Voyage paléogr. dans le dép. de l'Aube, Troyes, 
x855, in-8°, p. 67, d'apr. D. — b W., Histoire des comtes de Champagne, 
t. I, p. 446, d'apr. a. — c. Cartul. de l'abb. de Montieramey , éd. Ch. La- 
lore, n° 6, p. 8, d'apr. a. — Cf. A. de Barthélémy, Origines de la maison 
de France, dans Revue des questions historiques, t. I (1873), p* 124. 

I. Karolus gratia Dei imperator Augustus.... Per deprecationem Richildis, 
carissimae conjugis, quemdam fîdelem nostrum nomine Rotbertum de qui bus- 
dam rébus nostrae proprietatis honorare decrevimus, que sunt in comitatu Tor- 
notrinse, hoc est in villa quae vocatur Cadussia. Hanc igitur villam Caduciam 

1. Ces dates sont celles du couronnement comme empereur et de la mort de Cbarles-ie- 
Chauve. 

a. Sœur de Boson, comte de Vienne, épousée le 22 janvier 870. 

3. C'est probablement non pas le second fils de Robert-le-Fort, comme l'a conjecturé à tort 
M. d'Arbois, mais le comte Robert (Rotbertus Faretratus) qui fut tué à l'Est de Paris, en 
février 886, dans un combat contre les Normands. (Abbo, De bellis Paris., vers 438-460). Il 
semble avoir été fils du comte Eudes, mort en 871, qui joua un rôle important sous Charles. 
le-Chauve (voy. plus haut, diplôme n° 4 note 4 et L. Merlet, Origine de Robcrt-lc-Fort, dans 
Mélanges Julien Havet, 1 89 5 , pp. 1 06- 107.) 

4. Aube/cb.-l. de cant. de l'arr. de Bar-sur-Seine. Cf. plus loin, n+ 14. 

5. C'est non pas le futur roi Eudes, mais un autre comte Eudes, frère aussi d'un comte 
Robert, voy. plus haut note 3. 



ia8 A. GIRY 

cum omnibus ad eam pertinentibus rébus prefato Rotberto concedimus, et [de] 
nostro jure in jus et potestatem ipsius transfundimus. — S. Caroli etc. — Ri- 
childis ambasciavit. 

II. COPPIA DONATIONIS DE CADUSIA COMITI ROBERTO A CaROLO AUOUSTO (fl). 

-—In nomine sanctae et individu» Trinitatis (6). Karolus^c) imperator Augustus, 
pro aeterni régis amore (d), dédit fîdeli suo Rotberto (<) villam Cadusiam quae 
est in pago Tornodrinse, cum omnibus rébus ad se pertinentibus, scilicet tam 
in mancipiis utriusque sexus quam silvis, pratis, pascuis, aquis aquarumque de- 
cursibus (f), et eo donante precepit Odoni comiti fratris (g) Rotberti (h) consi- 
gnare (i) vel tradere. Praedictus vero cornes Odo cum Turnodrensis (/) ejusdem 
villae pagensibus subternominatis jam fato Rotberto (k) publiciter tradidit in vice 
domni Karoli (/) imperatoris ad possidendam, habendam, tenendam (m), ven- 
dendam, dominandam vel cui voluerit derelinquendam. Data et traditio facta 
octavo calend. novembris, indictione XI. Haec sunt nomina de pago Turno- 
drinse qui ad hanc traditionem adfuerunt : Bertraldus, Ardebertus, Victor, Ber- 
taldus, Franco, Sarebertus, Fredericus, Reu..., Valterus, Bernardus, Etbertus, 
Bobinus..., Arorardus, Ingelbodus, Boso, Adilo. 

a. Titre de D. — b. In. . . Trinitatis, manque C. — - c Carolus D. — d. pro. . . amore 
manque C. — e. Roberto D. — f. cum. . . decursibus manque C. — g. filio C. — h. Ro- 
bert! D. — î. eam consignare D. — ;'. Tournodrensis D. — k. Roberto D. — - /. domini 
Caroli D. — m. Toute la fin manque C. 

10. s. d. (875, 25 déc. — 877, 6 oct.) 

Charles-lc-Chauvc, empereur, dote sur ses biens le monastère d'Alfa au pagus Ato- 
ariensis, construit en V honneur du Sauveur *, et met à sa tête l'abbé Kotfrid de 
Montieramey. [Diplôme perdu.) 

Mention dans un diplôme confirmatif de Carloman du 20 fénier 883 (plus loin, 
*° «9). 

11. s. d. (876, février. — 877, 6 octobre)*. 

Charlcs-lc-Chauvc, empereur, à la prière du comte Boson, duc d'Italie et « archi- 
ministre » du palais 3 , concède un diplôme à l'abbaye de Montieramey. (Frag- 
ment.) 

A. Orig. perdu. — fi. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — 
C. Copie d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t 39, fol. 237, d'apr. B. 

Karolus... pro piissimo augusto Hludowico genitore nostro et pro génitrice 
nostra Judith obque animae nostrae remedium seu dulcissimae conjugis nostrae 
Richildis, per deprecationem Bosonis comitis, ducis Italiae et sacri palatii nostri 
archiministri. — Boso cornes ambasciavit. 

1. Aujourd'hui Saint-Sauveur-sur-Vingeanne, Côte-d'Or, arr. de Dijon, cant. de Pontailler; 
faisait partie du diocèse de Lan grès. 

2 . Ces dates extrêmes sont déterminées par la concession à Boson du duché de Lombardie 
et par la mort de Charles-Ie-Chauve. 

3. Beau-frère de Charles-le-($hauve, couronné duc de Lombardie à Pavie en février 876 
(Ann. Berlin.). \ 



ETUDES CAROLINGIENNES 129 

12. s. d. (877, 7 oct. —879, 10 avril.) 

Louis II le Bègue dote sur ses biens le monastère d'Alfa. [Diplôme perdu). 

Mention dans le diplôme confirmatif de Carloman du xo février 883 (plus loin, 
n° 19). 

13. 878, 16 septembre. — Troyes. 

* 

ht pape Jean VIII, à la requête de l'abbé Kotfrid, confirme, en synode à Troyes, 
les biens et les privilèges de l'abbaye de Montieramey et notamment l'exemption 
de l'ordinaire. 

A. Orig. perdu. — B. Plusieurs copies dont une du xv* siècle tux treh. de l'Aube, 

fonds de Montieramey. 
a. H. d'Arboisde Jubainville, Bulle inédite du pape Jean VIII dans Bibl. de l'École 

des Charte*, 3« série, t. V (1 85 3-54), P- * 8 « d **pr- &• — b. Cartul. de 

Montieramey, éd. Lalore, p. 9, n° 7, d'apr. a. 
Ind. Jaffé, Regesta pontif. a* éd., n° 3i85. 

14. s. d. (V. 878. — 886 février.) 

Robert, comte de Troyes *, donne à l'abbaye de Montieramey le domaine de 
Chaourcc* en Tonnerrois. (Diplôme perdu. — Cf. plus haut, n° 9.) 

Analyse d'André Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 337 v°, d'apr. le 

Catul. perdu de Montieramey. 
Mention Gall. christ., t. XII, Instrum, col. 55 1, à l'année 898. 

Venerabilis Rotbertus, minister palatinus et abbas Beati Lupi 3 neenon et 
sacrae virginis Genovefae 4 dédit villam Caduciam quae est sita in pago Tome- 
trinse ad monasterium Beati Pétri. 

15. 879, a5 juillet. — s. d. de I. 

Boson, duc d'Italie b et sa femme Hirmingarde 6 concèdent à l'abbaye de Montier- 
amey des biens à Lanty en Lassois \ (Fragment.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. 

a, Duchesne, Hist, de la maison de Vergy. Pr. p. 12, d'apr. B. — 6. H. d'Arbois 
de Jubainville, Hist. des ducs et des comtes de Champagne \ t. I, p 448 
d'apr. a. — c. Cartul. de l'abbaye de Montieramey, éd. Ch. Lalore, n° 8, 

p. 11, d'apr. a. 

* 

1 . Voy. plus haut n° 9, note 3 . 

2. Voy. plus haut p. 127, note 4. 

3. Saint-Loup, abbaye de Troyes. — Son neveu Aleaume, qui fut comte de Troyes après 
lui, fut aussi abbé de Saint-Loup. Voy. une charte de lui de 891 (H. d'Arbois de Jubainville, 
Hist. des comtes de Champagne, t. 1, p. 449). 

4. S'agit-il de S e Geneviève de Paris? 

5. Voy. plus haut p. 128, note 3. 

6. Fille de l'empereur Louis II, avait épousé Boson en 876. 

7. Haute-Marne, arr. de Chaumont, cant. de Châteauvillain ; devint un prieuré dépendant 
de Montieramey. 



i3o A. GIRY 

16. s. d. (879, 11 avril. — 884, 12 décembre.) 

Carlomarij à la prière de Robert, comte de Troyes \ concède h V abbaye de Monticr- 
amey des biens à Nogent a et à Villy 3 , auxquels le comte Robert ajoute un 
manse de l'abbaye de N.-D. hors-des-murs * à Courcelles 5 et la moitié d'un 
champ nommé Broilum, dépendant du domaine dit Cornus. (Diplôme perdu ; 
Analyse.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — 
C Analyse d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 237, d*apr. B. 
— Cf. Cartul. de Montieramey, éd. Ch. Lalore, n* 9, p. 12, d'après une men- 
tion de Pithou , Bref recueil des h. de Troyes, dans Les Coutumes de Troyes, 
éd. de 1609, p. 5 1 3 , d'après le Cartul. perdu. 

Karlomannus, interveniente inlustrissimo viro domino Rotberto, Trecassinensi 
comité, contulit res que sunt in villa nuncupata Noviango et Vidiliaco; in No- 
vianto mansos III. cum incolis eorum et de terra absa ancingas dircentas. Consi- 
derans quoque praedictus Rotbertus, venerabilis cornes, periculum animae suae 
addidit insuper mansum unum de abbatia S. Mariae juxta civitatem, in villa quae 
dicitur Corcella, cum incola suo, necnon et medietatem campi qui vulgo dicitur 
Broilum, pertinents ad villam quae dicitur Cornus. 

17. s. d. (879, n avril. — 884, 12 décembre.) 

Carloman, à la prière du comte Robert 6 , et pour le repos de Yàme de sa saur Gisèle, 
femme dudit Robert 7 , concède à l'abbaye de Montieramey des biens dans le 
comté de Troyes, à Courteranges 8 , à Clerey 9 et le lieu dit Broilus dépendant du 
domaine de Cornu IO , (Fragment.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 237, d'apr. B. 

Karlomannus gratia Dei rex.... adiens genua serenitatis nostrae illuster fîdelis 
noster Rotbertus cornes, humiliter petiit ut pro anima uxoris ejus mansum unum 
ad monasterium Adremari concederemus. Placuit itaque jamdicti loci fratribus, 
pro remittendis culpis Gislae sororis nostrae, ejusque uxoris, in comitatu Tre- 
cassino, in Curtem Argenteam mansum unum, de Clariaco quem tenet Daredus 
et Achericus, prope urbem Tricassinam, et de villa Cornu qui dicitur Broilus 
ancingas ut., cum supradicto Daredo et uxore ejus Richildi [concedere]. . . 

1 . C'est le même dont il a été question dans le diplôme n° 9, voy. plus haut, p. 127, note 3. 

2. Probablement Nogent-sur-Aube, Aube, arr. d'Arcis-sur-Aube, cant. de Ramerupt. 

3. Villy -en-Trode, Ibid. , arr. et cant. de Bar-sur-Seine. 

4. Détruite par les Normands i la fin du ixe siècle, elle fut plus tard réunie i l'abbaye de 
Saint- Loup, de Troyes. 

5. Aube, com. de Clerey, arr. de Troyes, cant. de Lusigny. 

6. Voy. plus haut, p. 127, note 3. 

7. L'existence de cette fille de Louis-le- Bègue et son mariage avec le comte de Troyes, 
Robert, paraissent être restés inconnus jusqu'ici aux historiens. 

8. Voy. plus haut, p. 126, note 8. 

9. Voy. plus haut, p. 126, note 2. 

10. Cf. le document précédent. 



ETUDES CAROLINGIENNES i 3 i 

18. 882, 17 novembre. — Troyes. 

Carloman, à la prière des comtes Robert * et Ancher 2 , concède à l'abbaye de 
Montieramey, gouvernée par l'abbé Rotfrid, un manse à Chailley en Seno- 
nais 3 . (Fragment.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 237, d'apr. B. 

Karlomannus etc. Adeuntes genua serenitatis nostrae illustres fidèles nostri 
Rotbertus et Anscarius, dilecti nobis comités, humiliter petierunt ut monachis 
Dervensibus ex manso Adremari, sub manu Rotfridi abbatis Deo militantibus, 
mansum unum in comitatu Senonico, in villa Sadiliaco concederemus. Placuit 
itaque nostrae celsitudini eorum saluberrimis acquiescere postulatibus et jam- 
dictis monachis Dervensibus in stipendiorum usus mansum unum in comitatu 
Senonico, in villa Sadilliaco, cum omnibus ad se pertinentibus et aspicientibus 
rébus, quesitis et inquirendis, condeminis, silvis, pascuis, terris cultis et incultis, 
aquis aquarumque decursibus, mancipiis utriusque sexus concessimus. 

Actum Augusta Trecorum civitate, publiée, sub die XV kal. dec, anno 1 1 1 1 
régnante domno Carlomanno rege. In Dei nomine féliciter. 

19. 883, 9 février. — Compiègne. 

Carloman , à la requête des moines de l'abbaye de Saint-Sauveur d'Alfa, du pagus 
Atoariensis A , présentée par Vabbé Hugues % confirme, après le décès de Vabbè 
Sadrevert, les préceptes par lesquels Charles -le- Chauve et Louis -le- Bègue 6 
avaient doté cette abbaye, en confirme l'immunité, ainsi que les autres privilèges, 
et met à sa tête l'abbé Rotfrid de Montieramey. 

A. Orig. sceli. Arch. dép. de l'Aube, 6 H 2, 629 X S53 mm , écriture fortement 
embue. — B. Copie du xv° s., Cartul. du prieuré de Montier-en-1'Ile, Ibid., 
6 H 69, fol. 124. — C. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — 
D. Cop. de Sirmond, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 139, p. 7. — E. Autres 
cop. du xvii s. Ibid., fol. 228 et 2 36 v°. — F. Deux cop. du xvii s., 
Ibid., ms. lat. 12777 (Monast. Gallic), pp. 92 et 96. — G. Cop. du xvm e s. 
Ibid., Coll. de Champagne, Ibid., t. 22, fol. 90 v°, d'apr. C. — H. Cop. du 
xviii s. Ibid., Coll. de Picardie, t. 21 (D. PI. Berthau, Hist... de Compiègne), 
p. 385. — Analyse de D. Brincourt qui n'a pas envoyé ce document au 
Comité des chartes parce qu'il n'en existait dans le chartrier de l'abbaye qu'une 

1 coppie collationnée de 1676 >. 

a. Gall\ christ, vêtus, t. IV, p. 79, d'apr. A. — b. Recueil des histor. de la 
France, t. IX, p. 429 d'apr. a. — c. Gall. christ., t. XII, inst. col. 249. 
d'apr. A. — d. H. d'Arbois de Jubainville, Deux diplômes carlov. des Arch. 
de l'Aube, dans Bibl. de l'Éc. des Chattes, t. XXXIX, 1878, p. 195, d'apr. A. 
— e. Cartul. de Vabb. de Montieramey , éd. Lalore, n° 10, p. 1 3, d'apr. d.au 

2 3 janvier (X kl. febr.). 

Ind. : Table des dipl., t. I, p. 33o. — Bœhmer, Regesta, n° i865. 

1. Voy. plus haut, p. 127, note 3. 

2. Alors comte d'Oscheret en Bourgogne et plus tard (891) marquis d'Ivrée. Voy. sur ce 
personnage E. Bourgeois, le capitulaire de Kiersy-sur-Oise, p. 95, n. 4 et 106, 107. 

3. Yonne, arr. de Joigny, cant. de Brienon. 

4. Voy. plus haut, p. 128, note 1. 

5. Hugues l'Abbé, à ce moment archichapelain du palais. 

6. Ces diplômes ne se sont pas conservés. 



i3a A. GIRY 



20. 886, i3 septembre. — Qgierzy. 

Diplôme de l'empereur Charlcs-lc-Gros en faveur de l'abbaye de Montieramey. 
(Fragment). 

A. Orig. perda. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. 
Extrait» de A. Ducheshe, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 1 3 8, d'apr. B. 

Carolus divina fav. clementia imp. Aug 

S. dominî Caroli serenissimi imperatoris. 

Amalbertus cancellarius ad vicem Liuquardi, (sic, corr. Liutuardi) archican- 
cellarii recognovit et subscripsit. 

Data id. sept, anno inc. Dominî 886, ind. 4, anno imperii imperatoris 
Caroli 6. Actum Carisiaco palatio. 

21. s. d. (t. 886.) 

Donation faite par Vempereur Charles-le-Gros à l'abbaye de Montieramey, à la 
prière d'Adalbéron l et du comte Adalbcrt*. (Fragment). 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. 
Fragment d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. a 38, d'apr. B. 

Carolus divina favente clementia imp. Aug.... fidèles nostri accedentes ad 
aurem serenitatis nostrae, Adalbero videlicet archicustos atque Adalbertus cornes, 
implorantes ut aliquid de rébus nostrae proprietatis condonaremus ad cellulam 
Sancti Pétri. 

22. 892, 3o septembre. — Villa Coneda. 

Eudes, roi des Francs , après jugement d'un plaid royal tenu à Verberie, où siV- 
geaient les archevêques Foulques de Reims, Gautier de Sens, Guy de Besançon et 
les évêques Didon de Laon, Honoré de Beauvais, Kiculfe de Soissons, rejetant 
la revendication par le moine Aginus du monastère de Saint-Sauveur d'Alfa, ob- 
tenu par l'abbé Sadrevert de Charles-lc-Chauvc, décide, à la prière de l'abbé 
Erchenger de Montieramey, que le monastère d'Alfa doit continuer à être soumis 
à cette abbaye 3 . 

A. Orig. scell., Arch. de l'Aube, fonds de Montieramey. 

a. Gall. christ, vêtus, t. IV, p. 80, d'apr. A. — 6. Recueil des histor. de la 
France, t. IX, p. 4S9, n° ai, d'apr. a. — c. Gall. christ., t. XII, i/isrrum., 
col. aSo, d'apr. A. — d. H. d'Arbois de Jubainville, Deux dipl. carlo». des 
Arch. de l'Aube, dans Bibl. de l'Ec. des Ch. t t. XXXIX, 1878, p. 197, d'apr. 
A. — e. Cartul. de l'abb. de Montieramey, éd. Ch. Lalore, n° n, p. 16, 
d'apr. d. 

Ind. : Table des dipl., t. I, p. 347. Bœhmer Regesta, n* 1889. 

1. Peut être Adalbéron, évèque d'Augsbourg depuis 887 ; il était auparavant abbé d'Ell- 
wangen. 

a. Probablement Adalbert, comte de Bamberg, fils du comte Henri tué au siège de Paris 
de 886 (Voy. Dûmmler, Geschichte des Ostfrxnkischen Reichs, t. III, p. 5aa et suit.). 

3. Cf. plus haut lesn os 10, 12 et 19. 



ETUDES CAROLINGIENNES iSS 

23. 893, février. — Troyes. 

Aleaume> comte de Troyes l , confirme la donation faite par son oncle, le comte 
Robert *, du domaine de Chaource à V abbaye de Montieramey 3 . (Fragment). 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. a $8, d'apr. B. 

Ego Adalelmus, divin a suffragante clementia cornes. . . dum constat quod 
venerabilis Rotbertus illustris cornes, avunculus noster, una eu m consensu com- 
mun!, Cadusciam fiscum Deo et S. Peiro Dervensi coenobio donavit. . . ut autem 
omni tempore deinceps firma atque inconvulsa maneat, manu propria firmare 
studuimus et bonorum hominum manibus roborart jussimus. 

(Chr.). S. Adalelmi comitis qui hanc cartam donationis fecitet firmare rogavit. 

S. Hirmengarae (sic) comitissae. 

S. Berengarii. 

S. Arimberti vicecomitîs. 

S. Fredetti vicecomitis. 

Actum Trecas civitate, mense febr., an no VI régnante Odone rege. 

Benedictus levita rogatus scripsi et subscripsi. 

24. s. d. de jour (894, i3 janvier. — 89S, 12 janvier). — Flavigny. 

Eudes, roi des Francs, à la prière du comte Hucbald*, concède à l'abbaye de Mon- 
tieramey des biens à Nogent-sur-l Auzon en Briennois*. (Fragment.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey.— C. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., d'apr. B. Coll. Baluze, t. $9, fol. a38. 

Odo clementia Dei rex... Accedens ad mansuetudinem nostram in omnibus 
fidelis noster Hucbaldus cornes, humiliter petiit ut, pro diminutîone nostrorum 
suorumque peccaminum, monasterio Dervo Novigentum villam supra fluvium 
Halsonam, videlicet mansum indominicatum cum aliis mansis XV., in pago Brio- 
nensi, in proprietatem concederemus. — anno 7 reg. Odone gloriossimo rege. 
Actum Flaviniaco monasterio. 

25. 896, 21 janvier. — Courtenot 6 . 

Notice d'un plaid tenu à Courtenot par le comte Richard-lc-Justicier \ son fils, le 

1. Aleaume, comte de Troyes après Robert, inconnu i M. d'Arbois de Jubainville. C'est 
évidemment le même dont on possède une charte du i or mars 891, où il est qualifié comte et 
abbé de Saint-Loup, pour le transfert de cette abbaye. Camuzat qui l'a publiée avait lu son 
nom AdeUrinus (corr. AdeUrmus) et dans la souscription AndcUlinus (corr. AndtUlmus) ; on en 
avait fait un abbé Adéterin. (Voy. H. d'Arbois de Jubainville, Hist. dtt comtes de Champagne, 
1. 1, p. 449, et p. 67 où il a voulu l'identifier à tort avec Aledramne, comte de Vexin). 

1. Sur Robert, voy. plus haut, p. 137, n. 3. 

3 . Voy. plus haut, nos 9 et 14. 

4. Sur ce comte Hucbald, voy. dans ce même volume le mémoire de M. Ed. Favre. 

5. Nogent-sur-Aube, Aube, arr. d'Arcis-sur-Aube, cant. de Ramerupt, au confluent de 
l' Auzon. 

6. Aube, arr. et cant. de Bar-sur-Seine. 

7. Duc de Bourgogne et comte d'Auxerre (877-92 1). 



i3 4 A. G1RY 

comte Kaoul 1 , et quatre autres comtes, donnant gain de cause à Berihard, abbé 
de Montitramey et à son avoué Adrevert, qui s* étaient plaints de ce que Kainard, 
vassal du comte Kichard, avait astreint à son service, en employant la violence, 
des hommes de Chaourcc*. 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. Cop 
d'A. Ouchesne, Bibl. nat.. Coït. Baluze, t. 3ç, fol. 287 v°, d'apr. B. 

a. Du Boucher, H/s/, de la maison de Coligny, Pr. p. a3. — b. A. Duchesne, Hist. 
de la maison de Vergy, Preuves, p. 1 9, d'apr. B. — e. Cartul. de Montier- 
amey, éd. Ch. Lalore, n° ia, p. 18, d'apr. a. — d. H. d'Arbois de Jubaia- 
ville, Hist. des comtes de Champagne, t. I, p. 4S0, d'apr. a. et b. 

26. 926, 10 décembre. — Sens. 

Kaoul, roi des Francs, à la prière d'Ansegise 3 , évêque, et de Kichard, comte de 
Troyes k , renouvelle un précepte de Charles-le-Chauve, empereur *, confirmant 
à l'abbaye de Montieramey des biens et des privilèges. (Fragment.) 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — C. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nit., Coll Baluze, t. 39, fol. 2 38, d'apr. B. 

Rodulfus, divina propi riante clementia Francorum rex.... Ansiisus, Trecas- 
sina urbe pontifex, atque Richardus, ejusdem loci cornes, petierunt nostram 
clementiam quatenus innovare dignaremur preceptum ad congregationem Sancti 
Pétri, quae antea vocabatur Mansus Corbonis, quod Carolus imperator adhi- 

buit Est predicta cella sita in territorio Trecassino, suntque res ipsae quas 

nostrae excellentiae expetiit de comitatu Trecassino , villa quae etiam Cla- 
riaco 6 dicitur mansa octo et dimidium ; consistuntque in Desdam \ in Pru- 
liaco et in Ruliaco 8 ... Praecipimus atque omnino jubemus, ut nec cornes, nec 
vicecomes, neque vicarius, nec centenarius, nec ulla judiciaria potestas ab eis 
exigere audeat teloneum, pontaticum, trabaticum, nec non rotaticum nec ullas 
redibitiones quae ad fiscum nostrum pertinere videntur. . . 

S. Rodulfi régis gloriosissimi. 

Rainaldus ad vicem Abbonis pontificis recognovit. 

Actum urbe Senonum, 4 idus dec, indict. XV, anno 4 régnante Rodulfo 
rege gloriosissimo. 

1. Duc de Bourgogne depuis 921, roi en 923. 
a. Voy. plus haut, p. 127, note 4. 

3. Evêque de Troyes, depuis le i5 mai 914, mort le 28 déc. 970. 

4. Ce document établit l'existence de ce comte de Troyes, Richard, dont M. H. d'Arbois 
de Jubainville avait contesté l'existence [Hist. des comtes de Champagne, t. I, p. 69). 

5. C'est peut-être le diplôme ci-dessus n° 11 dont nous ne possédons que le début. 

6. Clerey, voyez plus haut p. 126, note 2. 

7. Daudes, Aube, com. de Montolin, arr.de Troyes, cant. de Lusigny. 

8. Probablement Rouilly-Saint-Loup, Aube, arr. de Troyes, cant. de Lusigny. 



ÉTUDES CAROLINGIENNES i35 

i 27. 927, avril. — Montieramey. 

L* comte Hugues \ sa femme Wille et le fils de cette dernièrr, Boson, donnent à 
l'abbaye de Montieramey des serfs de leur domaine de Jeugny 2 (Fragment). 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perclus duCartul. perdu de Montieramey. — C. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluze, t. 39, fol. 2 38, d'apr. B. 

Ego Hugo cornes et conjux mea Wila necnon et filius ejus Boso donavimus 
monasterio S. Pétri servos juris nostri ex fisco videlicet Juviniaco. . . 
S. Hugonis comitis qui hanc traditionem fecit et firmare rogavit. 
S. Wilae uxoris ejus. 
S. Bosonis fîlii ejus. 
S. Warnerii ipso ru m fîlii. 
Actum Dervo monasterio, anno IV régnante Rodulfo rege, in mense aprili. 

28. 928, 23 mai. — Troyes. 

Notice d'un plaid tenu à Troyespar l'évcquc Ansegise* et ses échevins restituant 'aux 
moines de Montieramey la dime de l* église de Courleranges * (Fragment). 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus duCartul. perdu de Montieramey. — C. Cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluzc,X. 39, fol. a38, d'apr. B. 

Cum resedisset domnus Anseisus praesul Trecassis civitate in synodo sancta, 
proclamavit se Wandelricus abba... quod injuste abstracta esset décima de 
ecclesia b. Mariae virg. que sita est in Curte Argentea. Quam proclamationem 
pretaxatus pontifex diligenter inquirens invenit ita esse ut monachi dicebant. Ipse 
autem cognoscens veritatem illorum, per judicium sui scabinei et per consensum 
Deodati, interveniente Wicherio, ita eis reddidit decimam ut rectum ibat. 

Actum Trecas civitate, publice, sub die X cal. jun., in anno VI régnante 
Rodulfo rege. 

29. 95o. 

Gislcbert, duc de Bourgogne, par suite d'un accord avec l'abbé Gratien, donne à 
l'abbaye de Montieramey le lieu nommé Alericum, dépendant de Piney b , avec le 

1. J'hésite à proposer une identification de ce comte Hugues ainsi que des autres person- 
nages qui figurent dans cette pièce et dans la charte n° 3 1 . Leurs noms font songer, il est 
▼rai, à la famille des comtes de Provence, mais je ne réussis a les faire tous concorder ni 
entre eux ni avec les dates et les faits connus. Peut-être pourrait-on penser i Hugues le Noir, 
comte de Bourgogne, deuxième fils de Richard le Justicier (v. 900-953), dont on ne connaît 
ni les alliances ni la descendance. En l'état, il me parait préférable de s'abstenir de vaines con- 
jectures et d'attendre la lumière de nouveaux documents. 

a. Probablement Jeugny (Aube), arrondissement de Troyes, canton de Bouilly. — Le 9 mars 
877, la forêt de Javernant, dépendant du domaine de Jeugny, avait été donnée par Charles- 
le-Chauve à l'abbaye de Montier-la-Celle, sur la prière du duc Boson (Cartul. de Montitr-la- 
Celle, éd. Lalore, n° 191). 11 y a donc lieu de croire que le Boson de notre charte devait 
appartenir à la même famille: 

3. Voy. plus haut, p. 134, n 3. 

4. Voy. plus haut, p. 126, n. 8. 

5. Aube, arr. de Troyes. 



i36 A. GIRY 

consentement d'Engelbert l dans le bénéfice duquel se trouvait ce domaine. 
(Fragment), 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — - C. cop. 

d'A. Duchesne, Bibl. nat. Coll. Baluzc, t. 39, fol. a 3 v° d'apr. B. 
a. A. Duchesne, Hist. de la maison de Vergy, pr. p. 34, d'apr. C. — - b. Cartul. de 

Montieramey, éd. Lalore, p. 18, n° i3, d'apr. a. 
Ind. H. d'Arbois de Jubainville, Catal. d'actes des comtes de Brienne, dans Bibl., de 

l'École des Chartes, t. XXXIII (1873), p. 142. 

30. 959, 6 août. 

Robert, comte de Troyes, par suite d'un accord avec l'abbé Gratien, donne à 
V abbaye de Montieramey, un pré dépendant de la chambre du comte et du do- 
maine de Payns*. (Fragment). 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey, — C. cop. 
d'A. Duchesne, Bibl. nat.. Coll. Baluzc, t. 3 9, fol. s 38 y«, d'apr. B. 

a. A. Duchesne, Hist. de la Maison de Vergy, pr. p. 36, d'apr. C. — b. H. d'Ar- 
bois de Jubainrille, Hist. des comtes de Champagne, t. I, p. 45 1, d'apr. a. — 
c. Cartul. de Montieramey, éd. Lalore, p. 19, no 14, d'apr. a.— d. F. Lot, 
les derniers Carolingiens, p. 214 n. 2, d'apr. a. 

31. s. d. (970-986). — Fouchères 3 . 

Donation à l'abbaye de Montieramey d'un aleu en Beaunois par la comtesse 
Wille, veuve du comte Hugues *, en mémoire de leurs fils, l'archevêque Thibaud s , 
et feu Hubert-Garnicr* (Fragment). 

A. Orig. perdu. — B. Extraits perdus du Cartul. perdu de Montieramey. — - C. 
Cop. d'A. Duchesne, Bibl. nat., Coll. Baluzc, t. 3 9, fol. 239, d'apr. B. 

Ego Willa comitissa propter remedium animae senioris mei Hugonis, memor 
filiorum nostrorum Theutboldi archiepiscopi et Hucberti seu Warnerii dé- 
finie li, dono quendam alodum situm in pago Belnense. . . 

S. Theutboldi archiepiscopi. S. Ettini. 

S. Huberti comitis 7 qui consensit. S. Eriberti comitis 9 . 

S. Manassae levitae. S. Ugonis. 

S. Gilonis. S. Warnerii. 

S. Adeleidae comitissae *. S. Ayrardi. 

Wido monachus scripsit ad vicera Guduini cancellariî levitae io . 
Actum Faicarias villa publice, in conventu nobilium, régnante Lothario rege. 



1. Engelbert 1er, comte de Brienne. 

2. Voy. plus haut, p. 12 3, n. 4. 

3. Aube, arrondissement et canton de Bar-sur-Seine. 

4. Voy. ci-dessus le n° 27. 

5. Probablement Thibaud, archevêque de Vienne, de 970 environ jusque vers l'an mille. 

6. Déjà mentionné dans le n° 27. 

7. Si ce nom a été bien lu, je ne sais quel était ce comte; peut-être l'original portait-il Ko- 
berti et ce serait Robert, comte de Troyes, ou Lambert i, et ce serait Lambert, comte d'Autun? 

8. Probablement Adélaïde, surnommée Werra, fille du duc de Bourgogne, Gislebert, femme 
du comte de Troyes, Robert, mort en 968. 

9. Herbert, comte de Troyes, après son frère Robert, de 968 à 990. 

10. Ce même clerc a souscrit la charte n° 3o« 



L'ASSEMBLÉE DE dUIERZY-SUR-OISE 



(877) 



Par Emile BOURGEOIS 



Lorsque je publiai, en 188 5, mon étude sur le Capitulai™ de 
Quierzy-sur-Oise y la prétendue charte constitutive de la féodalité, mon 
intention n'était pas d'en faire l'occasion d'une recherche plus géné- 
rale sur les conditions du pouvoir royal et législatif au temps de 
Charles le Chauve ' . 

J'examinai ces articles en eux-mêmes, puis dans leurs rapports avec 
la Société du ix e siècle, qu'ils n'ont pas, à mon sens, transformée 
d'un coup en une société féodale. 

L'examen toutefois que j'en fis n'aurait été ni complet ni profi- 
table, si j'avais négligé de l'éclairer par la pensée même des législa- 
teurs : pour reconnaître cette pensée, il me fallut étudier la réunion 
de Quierzy-sur-Oise et préciser la situation de l'Empereur et de ses 
sujets au moment où elle se tint. 

Ainsi, je fus amené à examiner comment se faisait une loi à la fin du 
ix e siècle. Fallait-il y voir la manière générale dont toutes les autres 
furent établies à l'époque carolingienne, ou bien une exception ? Ce 
n'était pas la question que je m'étais posée et qu'il m'importait de ré- 
soudre. Je ne m'occupais point des assemblées législatives, mais de 
celle de Quierzy uniquement, pour dégager le sens du capitulaire 
de 877. 

Ce n'est pas davantage pour discuter le problème de la confection 
des lois à l'époque carolingienne que je reprends cette étude. C'est 
qu'elle me paraît alors, comme aujourd'hui, l'élément essentiel du 

1. Le Cépitulairt de Kicrsy-sur-Ohe (877), Paris, Hachette, i8S5, in-8°. 



i 38 EMILE BOURGEOIS 

jugement que j'ai porté sur les articles de Quierzy. Et il ne resterait 
rien de ce jugement, que je crois fondé, si j'acceptais le reproche qui 
m'a été fait, de m'être mépris sur la nature et la portée de la réunion 
tenue par Charles le Chauve avant son départ pour l'Italie. Je reviens 
donc, sans aucune préoccupation de système, à l'examen des textes qui 
nous la font connaître. 

Ces textes sont assez rares, et l'on a vite achevé d'en faire la revue. 
C'est une mention très précise dans les Annales Bertiniennes que l'on 
sait d'Hincmar, et une partie beaucoup plus développée de la lettre 
que le même Hincmar adressait après son avènement à Louis le 
Bègue. 

Dans sa chronique, l'Archevêque de Reims écrit : « au i er jour des 
Calendes de mai, Ch. le Chauve convoqua à Compiègne les évêques 
de la province de Reims et d'autres provinces, et leur fit consacrer en 
grande pompe, devant lui et les envoyés du Saint-Siège l'Eglise qu'il 
y avait construite à la place de son oratoire. 

» Puis au i 6r jour des Calendes de juin, il tint sa réunion générale 
(Placitum générale). Il régla par articles (per capitula) la façon dont 
son fils et les grands du royaume gouverneraient le royaume de 
France jusqu'à son retour de Rome. Il disposa aussi la façon dont le 
tribut serait levé, tant sur la partie du royaume acquise avant la mort 
de Lothaire que sur la Bourgogne : c'est-à-dire un sou sur les manses 
cultivés par les propriétaires eux-mêmes; sur chaque manse ingenuik, 
quatre deniers de la redevance due au propriétaire et quatre des res- 
sources du tenancier ; sur chaque manse servile , deux deniers de la 
redevance due au propriétaire et deux fies ressources du tenancier. Et 
chaque évêque sur les prêtres de sa paroisse, selon les moyens de 
chacun, à l'un au plus cinq sous, à l'autre au moins quatre, qui se- 
ront versés aux missi de l'Empereur. On préleva aussi pour payer ledit 
tribut sur les trésors des Eglises, selon les ressources du lieu. Et 
l'ensemble du tribut rapporta cinq mille livres d'argent. Les sujets, 
évêques ou autres, de la Neustrie au delà de la Seine, se chargèrent 
de payer aux Normands de la Loire le tribut, dans la proportion où 
ils l'avaient imposé. 

» Alors l'empereur Charles, de Quierzy, se rendit à Compiègne, 
puis, par Soissons, à Reims et de là, à Châlons, Ponthyon, Langres 
d'où avec sa femme, beaucoup d'or, d'argent, des chevaux et toute 
sorte de ressources, il passa de France en Italie \ » 

S'il donne la date très précise, comme Ta montré Pertz, de la réu- 

i. Ann, Btrtin, année 877. 



L'ASSEMBLÉE DE QUIERZY-SUR-OISE i3 9 

nion du 14 juin, Hincmar n'en indique pas d'abord le lieu. C'est à la 
fin du récit que nous voyons Charles le Chauve quitter aussitôt 
Quierzy pour se rendre à Compiègne. Nous le suivons d'ailleurs, de 
très près, en ces trois mois où se place l'assemblée ; car l'archevêque 
de Reims ne l'a guère quitté à cette époque. Il était près de lui, le 
i5 avril à Compiègne, le 14 juin à Quierzy; ils étaient ensemble à 
Reims en juillet. C'est là un sérieux motif de penser qu'en écrivant 
ses annales, Hincmar était l'un des hommes du temps les mieux ren- 
seignés sur les faits et gestes de l'Empereur à cette époque, sur l'as- 
semblée de Quierzy particulièrement ! . 

Les détails qu'il en donne, pour être assez limités, n'en sont pas 
moins utiles. La réunion du mois de juin fut un de ces placitcs géné- 
raux que Charles le Chauve tenait presque tous les ans à cette date, 
pour faire la loi et régler l'impôt. Hincmar ne rapporte pas les ar- 
ticles promulgués alors par l'Empereur : il se contente d'en indiquer 
l'objet général, les règles de gouvernement qu'il laissait à son fils, à 
ses fidèles, avant de partir pour l'Italie. Il insiste davantage sur la per- 
ception de l'impôt, destiné à acquitter le tribut aux Normands. Ce 
qu'il ne nous apprend point, c'est la composition, la durée, les actes 
mêmes de l'assemblée. 

Nous avons conservé de lui d'autres souvenirs, plus précis, dans la 
lettre qu'il adressa à Louis le Bègue, vers le mois d'octobre ou no- 
vembre 877. Une lettre écrite au cours des événements, a toujours 
sur des annales, même contemporaines, l'avantage d'être à la fois plus 
explicite et plus vivante. 

« Votre père, dit Hincmar, tout récemment à Quierzy, a réglé 
qui seraient les personnes avec l'aide et le conseil desquels vous de- 
vriez pourvoir aux affaires du royaume. Il vous a donné leur nom 
par écrit. Tous étaient venus à Quierzy en personne, à l'exception 

1. Cependant, dans la dernière édition des Monument a y Krause pense qu'Hincmar s'est 
trompé en attribuant à l'assemblée de Quierzy l'édit de Compiègne (7 mai) sur la levée du 
tribut aux Normands (Leges, II, a Partie, p. 353). 

Je ne puis croire à une erreur aussi grossière de la part d'un témoin qui a vu de près et 
noté presque aussitôt ces événements contemporains. 

En renvoyant le lecteur a ce texte je me permets de contester absolument l'opinion de 
Krause : i Compiègne, l'Empereur n'a voulu prélever le tribut que sur une partie de son 
royaume, de cliqua parte, et non pas même de tout son royaume de 877, mais de son royaume 
tel qu'il était avant 870. A Quierzy.il a réglé le tribut, dit Hincmar, sur tout son royaume 
tel qu'il était avant 870, et aussi sur la Bourgogne « et de Burgundia ». 

Dans les deux cas il l'a réglé de la même manière, mais il y a deux actes successifs, l'un à 
Compiègne, l'autre à Quierzy. 

Si l'on rapproche cette interprétation des articles 3o et 3 1 du capitulaire de Kierzy, où i! 
est question du tribut aux Normands, et des .biens de Boson, Bernard et Guy, situés en Bour- 
gogne, la lumière, à mon avis, se fait pleinement. 



i 4 o EMILE BOURGEOIS 

de Boson, de l'abbé Hugues et de Bernard, comte d'Auvergne 1 . » 
Cette indication très précise nous fournit la liste des membres de 
l'aristocratie laïque et ecclésiastique qui assistaient à la réunion du 
mois de juin. Elle se trouve dans l'article i5 du capitulaire : « Qui 
debeant esse quorum auxilio filius utatur. » Les évêques Ingilvin, 
Reinelm, Eudes, Hildebold, Franco, Jean Walther, Wala,Gislebert, 
les abbés Welph, Gauzlin, Foulques, les comtes de la région de la 
Seine, Théoderic, Balduin, Conrad, Adalelm, ceux de Test, Arnulf, 
Gislebert, Letard, Matfried, Widric, Gotbert, Adalbert, Ingelger, 
Rainier étaient réunis à Quierzy autour de l'Empereur. Hugues 
l'abbé, d'au-delà de la Seine, Boson et Bernard, convoqués, ne 
s'étaient pas rendus à son appel. Ils formaient l'exception; mais 
l'importance de leur rôle et de leurs fonctions, l'étendue de leurs 
domaines et de leur influence, que j'ai fixés 2 , donnaient à leur absence 
une portée considérable. Grands dignitaires de l'Empire et maîtres de 
plus de la moitié du royaume, ils étaient les chefs de l'aristocratie : 
une assemblée des grands, où ils n'assistaient pas, se trouvait donc 
fort incomplète, et comme découronnée. Ses décisions, ses actes se 
trouvaient nécessairement diminués par leur absence. 

Dans ce même texte d'Hincmar, outre des indications sur la com- 
position de l'assemblée, nous trouvons une trace plus étendue que 
dans les annales des articles qui y furent promulgués. L'archevêque 
rappelle à Louis le Bègue le décret « récemment porté (denuntiatum) 
par son père à Quierzy sur l'honneur de la sainte Église, la faveur 
qui est due aux prêtres et serviteurs de Dieu. » Il le prie d'en assurer 
l'exécution. Il l'engage ensuite à « maintenir entre les fidèles de Dieu 
et les siens, la concorde qui est selon la volonté de Dieu et dont son 
père a parlé à Quierzy (mentionem habuit) 3 . » 

C'est là sans doute encore un résumé assez bref et plutôt l'analyse 
ou le sommaire des décisions prises que ces décisions elles-mêmes. 
Cependant ces mentions ont leur valeur. Elles nous donnent, sinon 
la lettre, du moins l'esprit des actes de Quierzy, établis d'abord pour 
la protection de l'Église et le maintien de la paix et de la concorde 
dans le royaume. Prêt à quitter la France, Charles le Chauve pré- 
voyait des troubles prochains et s'efforçait, au profit de l'Église, de les 
prévenir. Hincmar ne nous dit pas comment : mais, lorsque des 
troubles eurent éclaté en effet, après la mort de l'Empereur, il ne 
trouva pas d'autre moyen d'y mettre fin que d'engager Louis le Bègue 

i. Hincmar, Œuvra, édit. Migne, CXXV, 687 c. 7. 

2. Voir le Capitulaire de Kiersy-sur-Oi$e t p. 83 et suivantes. 

3. Hincmar, Œuvres, Patrol. latine, i. CXXV, p. 983 et suivantes. 



L'ASSEMBLÉE DE QUIERZY-SUR*01SE 141 

à relire les articles promulgués (adnunciata) par son père à Quierzy, 
à les méditer, à les faire exécuter. C'était la preuve même que la der- 
nière assemblée réunie par Charles le Chauve avait pour objet non 
seulement de régler le gouvernement en son absence, mais d'épar- 
gner à l'Église et au royaume les troubles qui la menaçaient. 

J'en trouve une autre encore dans le fait qu'avant de consacrer dé- 
finitivement Louis le Bègue comme roi, à Reims, Hincmar et les évê- 
ques lui rappelèrent l'assemblée du mois de juin, les engagements pris 
par la royauté et les grands envers l'Église, dans le premier article lu 
par Gauzlin: « Ugente Gauzlino adnuntiavit» . Louis le Bègue jura de les 
observer à son tour, répéta textuellement l'article, comme une sorte 
de capitulation royale qu'Hincmar a eu grand soin de conserver et de 
citer in extenso. C'est même le seul des décrets de Quierzy que les 
historiens du temps nous aient ainsi transmis, et l'on conçoit aisé- 
ment par quel motif l . 

A supposer que les recueils législatifs n'eussent pas défendu contre 
l'oubli les articles de 877, voilà en somme tout ce que nous saurions, 
par Hincmar et par Hincmar seul, de la réunion où ils furent pro- 
mulgués, sa date précise, le lieu de sa tenue, sa composition, l'esprit 
qu'y apporta Charles le Chauve et le détail de deux de ses décisions, 
les règles prises pour protéger l'Église et acquitter le tribut aux Nor- 
mands. De l'esprit de l'assemblée elle-même, de son attitude, de la 
portée et de la durée de ses délibérations, de la question même de 
savoir si elle a délibéré, nulle trace dans les annales ou les lettres du 
temps. 

Heureusement, l'église de Reims dont le métropolitain est déjà le 
seul historien du ix e siècle informé de ces événements nous a conservé 
le capitulaire de Quierzy-sur-Oise % et Sirmond, dans son recueil des 
Capitulairesy nous l'a transmis sous une forme aussi particulière que le 
hasard même par lequel il nous est parvenu. 

Chacun des neuf premiers articles est accompagné d'un commen- 
taire qui parfois est plus long que l'article lui-même 3 . C'est un fait 
unique, dans un acte législatif du ix c siècle, que cette manière de 
dialogue dont les interlocuteurs sont évidemment le Roi d'une part, 

1. Coronatio Ludowici II, Monumtnta; Edit. Krause, Lcges, II, 2 p. 363. — Ann. Berlin, 
877. 

2. Sur la façon dont nous a été transmis cet acte, cf. Capitulaire de Kiersysur-Oise, premier 
chapitre, Le Manuscrit. — Je reconnais très volontiers avec Krause et j'ajoute à mes conclu- 
sions que les Capiiulaires promulgués {capitula promulgata, Pertz, p. 5 3 7), faisaient, seuls partie 
du manuscrit 4761 détourné de la Bibliothèque nationale. 

3. Capitularia regum Francorum, éd. Boretius et Krause [Mon. Germ. Leges, sect. II), 
t. II (1893), p. 355 et suiv. Je prie le lecteur pour tous les articles que je ne pourrais citer 
en entier au cours de cette discussion de bien vouloir se reporter au texte publié par Krause. 



M* EMILE BOURGEOIS 

les membres de l'aristocratie de l'autre. Il s'agit sans doute d'un cer- 
tain dialogue qui se faisait par un échange de notes écrites et classées, 
transmises du Roi à ses conseillers laïques et ecclésiastiques réunis en 
des chambres séparées, par des fonctionnaires du palais. Hincmar, 
dans son de ordine Palatii, a décrit ce mode de délibération qui ne 
ressemblait en rien aux discussions de nos Parlements modernes, mais 
qui n'en constituait pas moins un examen par les grands des articles 
présentés par la royauté l . 

Quels furent, à Quierzy, les conditions, la nature et les consé- 
quences de cet examen, nous pouvons le savoir, sans sortir de l'expli- 
cation littérale du texte et précisément par la comparaison que ce texte 
nous permet d'établir entre les articles apportés par le Roi et les com- 
mentaires annexés. Peu importe que le roi ait présenté tous les articles 
à la fois, classés de manière à ce que les grands pussent en une fois 
lui renvoyer leur opinion sur chacun, en se reportant au numéro 
d'ordre : de primo, de secundo, ou que l'examen ait porté successive- 
ment sur l'un après l'autre. Il est clair que séparer chaque article du 
commentaire qu'il a reçu de l'assemblée, c'est se priver volontaire- 
ment des lumières que procure leur comparaison 2 . Aussi bien l'au- 
teur du manuscrit nous y invite pour ainsi dire lui-même, et nous y 
oblige. 

Il fait plus : il nous prévient que les articles transcrits n'étaient pas 
tous de la même nature. « Les uns avaient été rédigés par le Roi seul : 
quœdam ipse definivit. Pour les autres il a ordonné à ses fidèles de lui 
donner des réponses : « a suis fidelibus responderi jussit 3 » . Quel est le 
sens de cet avis placé en tête du manuscrit par son auteur ? Ou bien, 
il a voulu dire que Charles le Chauve avait donné à certaines de ses 
intentions la forme d'un décret arrêté auquel il ne manquait plus 
pour être promulgué qu'une approbation, laissant au contraire, sur 

i. Hincmar, De ordine Palatii, édition Prou, c. 34. 

2. Si j'insiste sur la nécessité d'étudier successivement chaque proposition avec la réponse 
correspondante, c'est que, M. Fustel de Coulanges dans une étude sur les articles de Kiersy 
publiée par M. Jullian (Nouvelles recherches sur quelques problèmes d'histoire, Hachette, 1891) 
m'a reproché d'avoir suivi cet ordre indiqué cependant par le texte (p. 420, note 2). Le motif 
qu'il donne de l'ordre qu'il a suivi, examen de toutes les propositions royales d'abord, puis de 
toutes les observations de l'aristocratie ne me paraît pas concluant. II est parfaitement exact que, 
dès le premier jour, dans l'ensemble, les articles élaborés par le roi étaient présentés, avec des 
titres et des numéros à l'examen des grands ( Hincmar, De ordine Palatii : Denominata et ordi- 
nata). Mais il est vrai aussi qu'au cours de cet examen, les grands avaient la liberté de de- 
mander des explications et le droit d'en recevoir, par écrit sans doute aussi (ibid.). Et cet échange 
de notes équivalait a une véritable délibération par demandes et par réponses : interrogantes et 
responsum recipientes. Séparer, comme l'a fait M. Fustel de Coulanges, les demandes du roi des 
réponses des grands, c'est se priver systématiquement des indications que leur comparaison peut 
fournir, c'est, avant tout examen du texte, préjuger qu'il n'y a pas eu de délibération, en sup- 
primant d'avance les traces que ce texte en garde. 

3. Ed. Krause, p. 355, préambule. 



L'ASSEMBLÉE DE QUIERZY-SUR-OISE i 4 3 

d'autres points, aux grands le pouvoir de délibérer et de formuler la 
loi. C'est mon opinion. Ou bien, et c'est une opinion qui a été sou- 
tenue avec chaleur, Charles le Chauve avait tout réglé, tout prévu 
dans sa pleine et souveraine puissance \ Tous les articles qu'il pré- 
sentait aux grands étaient formulés d'un ton de commandement : et 
les réponses qu'il paraissait solliciter sur tel et tel ne pouvaient pas 
donner matière à une discussion des grands; c'étaient des engage- 
ments conformes à sa volonté et écrits que le Roi exigeait d'eux 2 . 

Cette seconde opinion mérite d'être discutée de près. Si on l'admet- 
tait, il n'y aurait même pas à chercher dans le texte qui nous a été 
conservé, l'expression d'autres volontés que celles du Roi, rien en un 
mot qui nous instruisît des dispositions de cette assemblée. 

Mais, pour l'admettre, il faut ne pas tenir compte de la distinction 
que l'auteur du manuscrit a entendu faire entre les articles définis par 
le Roi et ceux pour lesquels il demande une réponse. Il y a, dans sa 
pensée, opposition évidente entré les mots definivitet responderi jussit. 
Ce que le roi définit ne demande pas de réponse, et inversement, ce 
qui est objet de réponse n'a pas été défini par le Roi. 

Cela est si vrai que l'aristocratie elle-même, dans le capitulaire du 
Quierzy, et non plus seulement l'auteur de la copie dont on pourrait 
encore discuter l'interprétation, fait cette distinction dans une de ses 
répliques : « Les autres articles ne demandent pas de réponse puisque 
votre sagesse les a définis 3 ». Elle ne répond donc qu'aux articles 
laissés en suspens par l'Empereur ; elle répond, si on l'interroge. Des 
ordres n'appellent pas de réponses. 

Dans le texte, les articles diffèrent en effet, comme l'auteur du ma- 
nuscrit l'a noté : les uns sont au mode du commandement, les autres 
au mode de l'interrogation ; les uns supposent l'obéissance, l'appro- 
bation, les autres supposent la discussion. 

■ 

Art. i er . Domino mediante decernimus. 
Art. 2. Ut monasterium. . . honoretur. 
Art. 5. (Première partie); ut filius confirmet. 

i. Fustel de Coulanges, p. 419-420, me paraît avoir attribué trop d'importance au terme 
constituta qui figure dans le préambule et peut avoir été ajouté postérieurement. C'est ainsi 
qu'il discute longuement le terme proposita employé par Pertz dans sa prérace (Leg. I, 537) 
comme si c'était un passage du manuscrit, un terme du moyen âge (Fustel de Coulanges. Ibid. 

P- 44*)- 

2. M. Krause semble avoir adopté l'opinion de M. Fustel de Coulanges. Les mots de l'ar- 
ticle 9 : « tous les chapitres n'ont pas besoin de réponse.. . » prouvent que tous les articles 
avaient été réglés et établis par l'Empereur (Krause, préface p. 3 5 5). — C'est un motif de plus 
pour moi de reprendre cette question, et de voir si le texte même justifie ou contredit l'opi- 
nion contraire que j'ai précédemment soutenue. 

3. Art. 9, p. 358. 



144 EMILE BOURGEOIS 

Art. 9. Filius noster ordinet. 

Art. 10. Suos honores, prout voluerit, valeat placitare. 

Art. 1 1. Non facile credatur, sed conveniant. 

Art. 12. De eleemosyna eleemosynarii nostri decertent. 

Art. 16. Videtur nobis ut. 

Art. 17. Adalardus remaneat. 

Art. 18. Comités prasvideant. 

Art. 19. Filius noster studeat copiprimere. 

Art. 20. Ut filius moretur. 

Art. 21. Ut nemo despiciat. 

Art. 22. Monendum et hortandum ut. 

Art. 2 5. Ut pergat Willebertus. 

Art. 26. Ut castellum perficiatur. 

Art. 28. Ita permaneant, sicut statuimus. 

Art. 33. Ut Adelemus sciât. 

Voilà dix-huit articles dans lesquels Charles le Chauve exprime 
une décision arrêtée, dans la forme accoutumée : decernimus, vi- 
detur nobis, monendum ut> ou bien au subjonctif simplement pré- 
cédé ou non de ut. C'est toujours ainsi qu'il ordonne et jamais 
autrement. 

Voici maintenant dix articles en forme d'interrogation qui ne pré- 
sentent point de solution, si les grands consultés n'en fournissent une 
eux-mêmes. 

Art. 3. Ut taies a vobis eligantur quorum speciali consilio in prxsenti 
itinere utamur. L'Empereur donne l'ordre de choisir, mais il laisse la 
liberté du choix. C'est une question à régler. 

Art. 4. Quomodo securi esse possimus '. Il demande les moyens 
d'être assurés de la paix de son royaume. C'est si bien une question 
que dans leur réponse les grands lui indiquent ces moyens : « Sunt 
« sacramenta quae nobis fecimus; est professio quam fecimus; est per- 

1. M. Fustel s'est refusé à voir dans ce quomodo un interrogatif et m'a reproché de m' être 
laissé prendre aux apparences. Suivant lui, le verbe qui suit étant au subjonctif, il faudrait y voir 
un relatif, le synonyme de ut. Or, je remarque dans le Capitulairt apud Valent ianas (85 3) art. 
S, le relatif q uod indiquant une rubrique, dans le sens de ttf, suivi de l'indicatif : quod volumus 
(éd. Krause, t. II, p. 75). Et de même (capit. ap. Confluantes, 860 : confirmatio seniorum) 
quod dans les mêmes conditions précédant le verbe être au futur présent : quod adjutores 
erunt (éd. Krause, p. 299). Voila donc des textes de l'époque de Ch. le Chauve où quod, 
synonyme de ut, employé comme rubrique est suivi de l'indicatif. Je ne peux donc pas affirmer 
la correction du latin de Charles le Chauve comme le fait M. Fustel de Coulanges, mais je re- 
marque que le texte qu'il cite, le seul favorable a son opinion, n'est pas de l'époque de Charles 
le Chauve, mais de Charlemagne : capitul. de 802. Enfin je ferai remarquer qu'à l'article 5, 
immédiatement à la suite, quomodo est placé, avec le même sens, devant l'indicatif (ttcuri su- 
mus) et non plus le subjonctif. Les raisons grammaticales me paraissent donc de peu de valeur. 
De la réponse des grands rapprochée du texte royal, il ressort, pour moi, nettement que le roi 
a interrogé : « comment pourrons-nous être sûrs ? » 



L'ASSEMBLEE DE QUIERZY-SUR-OISE i 4 5 

« donatio quam dominatio vestra subscripsit, et est profcssio et sacra- 
if mentum; est etiam professio. » 

Art. 5, 2 e partie. Quomodo securi $umu$ y même forme. 

Art. 6. Quali salvamtnto aut adjutorio consistere debeant 1 . C'est 
une question encore, puisqu'elle appelle cette réponse de l'aris- 
tocratie : « Nous prêterons secours à vos filles. » 

Art. 7. Quomodo nepotibus plenissime resistatur. 

Art. 8. Considerandum quid txindt agatur : « Il faut considérer ce 
qu'il y aura à faire dans le cas où ... » L'article royal n'a plus même 
ici la forme d'une question : c'est une mise en délibération pure et 
simple *. 

Art. i3. Inveniendum quaUm partent imperii filius noster sptrart 
dtbtat : même remarque. « Il faut trouver ce qu'on devra faire espérer 
de l'empire à notre fils au cas où ». Ce n'est pas non plus seulement une 
question, c'est une invitation à examiner, non la succession au trône, 
mais le partage de l'Empire. L'Empereur n'indique même pas, par 
des interrogations précises, une solution : il ouvre un chapitre de 
discussion 3 . 

Art. i5. Qualiter et quo ordine filius in hoc regno remaneat, et qui 
debeant esse quorum auxilio utatur , videlicet (et les noms suivent). 
L'article se compose d'une double question : la première qui reste 
à préciser, la seconde à laquelle le roi a déjà préparé une réponse 4 . 



1. J'opposerai ici les mêmes arguments à l'opinion de M. Fustel de Coulanges. 

2. M. Fustel de Coulanges avoue enfin que ce passage est bien une question. Mais il 
ajoute cette réserve ((au moins dans la forme ». Faut-il entendre par la qu'en posant la question 
le roi faisait et imposait la réponse comme un ordre? Mais ce n'est pas le cas. L'Empereur dit : 
« Que fera-t-on pour les honores qui vaqueraient avant mon départ ? » Rien de plus. Où peut -on 
voir là je ne dis pas un dessein, mais une intention même de Ch. le Chauve? 

3. M. Fustel de Coulanges, p. 428, m'a reproché de donner ce sens au mot invenire, et de 
disserter longuement pour l'établir. J'ai consacré vingt lignes de mon étude (p. 49-50), avec 
des preuves empruntées aux capitulaires de Ch. le Chauve, à vérifier le sens de ce terme. Je 
crois pourtant, aujourd'hui comme alors, et pour l'avoir examiné avec soin, que c'est là le véri- 
table sens du mot inveniendum à rapprocher de considerandum. L'explication proposée par 
M. Fustel de Coulanges me paraît difficile à accepter. Inveniendum, dans le sens de « on 
devra trouver, on trouvera certainement au moment opportun, » ne peut s'admettre : Ch. le 
Chauve aurait dit : Invenietur, ou quxrendum est a la rigueur. Et pourquoi surtout imaginer 
un sujet sous-entendu, ce prxceptum regale t dont parle Hincmar, mais dont le texte ne parle 
pas, quand il est si simple de traduire ce mot comme un verbe absolu : « il y a à trouver, à con- 
sidérer comment?* L'explication la plus simple, la plus près du texte, la plus conforme à la 
grammaire, n'est-elle pas celle qui s'impose? Je demeure de cet avis, mais il faut avouer qu'elle 
oblige à voir dans l'article 1 3 une question formelle. 

4. Pour M. Fustel de Coulanges, le qualiter de cet article n'est pas interrogatif. Et la raison 
qu'il en a donnée, c'est que dans la suite de cet article, Ch. le Chauve par le terme videlicet 
commence la liste des conseillers intimes qu'il destine à son fils (voir p. 4S0, note 2). 

Je conviens absolument que sur ce dernier point le roi fait ici la réponse en même temps que 
la question, et qu'une question de ce genre est bien près d'être un ordre. Mais je fais remar- 
quer que la question de Cb. le Chauve est double, qu'il demande d'abord d'une façon générale 
les mesures à prendre pour le gouvernement de son fils, quo ordine remaneat filius noster, et 

10 



146 EMILE BOURGEOIS 

Art. 23. Qualiter regnum a fidelibus nostris recipiatur : mise à 
l'étude des moyens de reprendre l , etc. 

Art. 27. Qualiter et a quibus instaurentur castella : même forme et 
objet du même genre. 

Art. il. In quibus palatiis filius noster morari non debeat. 

Quoique, sur ce point, l'Empereur paraisse demander une réponse, 
il limite, par la suite de l'article, les lieux à désigner si étroitement 
que sa question est à peu près l'équivalent d'un ordre. 

Restent enfin trois articles : 24. De regno Aquitanico. 29. De mo- 
netis. 3i. De honoribus Bosones et... de cappis. Sommaires ou titres, 
plutôt que décisions ou matières à discussion, difficiles à classer d'une 
manière ou d'une autre, par leur nature même. 

Sur les trente-trois articles qui nous ont été conservés, dix-huit sont 
présentés sous forme impérative, dix sous forme interrogative. Il n'y 
a pas la moindre illusion à les distinguer ainsi par leur aspect, pour 
ainsi dire, extérieur. Dans le fond, ils ne diffèrent pas moins. Ici le roi 
décrète (vult, monet, decernit, ei videtur) ; là il invite à la délibération 
(inveniendum, considerandum). Ce qu'il a résolu est défini , c'est-à-dire 
rédigé. Ce qu'il propose à l'examen des grands n'est pas défini, parce 
qu'il est de règle dans le langage du temps et dans la pratique de tous 
les temps que Vinventio (recherche de la loi, examen) précède la rédac- 
tion, definitio 2 . 

L'étude du texte, les indications du copiste, les termes mêmes des 
rédacteurs, tout nous autorise à conclure qu'il y a eu dix matières au 
moins soumises à l'examen des grands par l'Empereur le 14 juin 877. 

Ce point essentiel établi, il est clair que la façon de traiter ces dix 
sujets est de nature à nous éclairer sur les intentions, à nous faire péné- 
trer dans les délibérations mêmes de l'assemblée. Voyons les réponses 
des grands aux art. 3, 4, 5, 6, 7, 8 : 

« Ce que vous avez réglé pour la défense de votre royaume et la 

qu'il n'en propose aucune. Il se borne a désigner les personnes qu'il désire associer à ce gou- 
vernement en son absence. Et il laisse l'assemblée libre d'en régler la forme et Tordre. 

1. « Ce n'est pas une question, a dit M. Fustel de Coulanges, (p. 433, note 3): C'est un 
ordre.» M. Fustel n'a point ici donné les raisons de son opinion. Il est vrai qu'il a corrigé ce 
qu'elle avait de trop absolu, aussitôt, en ajoutant : « C'est au moins une invitation à agir. » J'y 
vois toujours une invitation à examiner les moyens de recouvrer la Bretagne, je n'ai pas d'autre 
raison à en donner que le qualiter qui me paraît bien un interrogatif. 

2. J'ai montré par le détail des articles, et l'examen des explications qu'en a données 
M. Fustel de Coulanges pourquoi je ne pouvais me ranger à l'opinion qu'il formule ainsi sur 
leur nature et leur portée : « Ces articles sont une série d'instructions et d'ordres. D'un bout à 
l'autre, à l'exception de l'article où il parle des évêques, il parle en maître, chaque verbe qu'il 
emploie est au mode du commandement. » (P. 4 S 9.) Je persiste à croire, comme nous y invite 
l'auteur du manuscrit qu'il y a deux sortes d'articles très différents, les uns réglés (definita) par 
le roi, les autres laissés à l'examen des grands : « De quibus responderi ustit ». 



L'ASSEMBLEE DE QUIERZY-SUR-OISE 147 

garde de votre fils a été bien réglé, et nous reconnaissons que c'était 
nécessaire. Nous ne pouvons pas déranger ces mesures, et nous ne 
savons pas quelles meilleures mesures prendre 1 . » 

Si l'Empereur avait invité l'aristocratie à régler la défense du royaume 
en son absence, la délibération sur ce sujet, d'après la réponse même, 
aurait été nulle. Mais il leur avait dit : « Choisissez parmi vous ceux 
qui m'aideront dans le présent voyage, à l'exception de ceux à qui j'ai 
déjà donné un ordre. » Il ne paraît pas que les grands aient fait ce 
choix : ils se sont refusés au voyage d'Italie, se dérobant, pour n'y 
point prendre part, derrière les instructions que Charles le Chauve 
avait données à certains d'entre eux pour la garde du royaume en son 
absence. L'assemblée de Quierzy a donc blâmé ce voyage d'Italie ; elle 
a pesé avec soin les termes de ce blâme : nous n'en connaissons pas 
moins son opinion sur ce premier point très important 2 . 

En voici une autre : Art. 4. « Premièrement, vous nous demandez 
comment vous pouvez être assuré de votre fils, nous vous répondons 
que c'est vous qui l'avez engendré et nourri , et que par vos soins 
Dieu l'a conduit jusqu'à cet âge. Nul de nous ne peut, ne doit, ne 
sait mieux que vous continuer à le préserver d'une faute. C'est 
dans vos mains, vos ordres que résident, après Dieu et les saints, 
son honneur, son innocence. C'est à vous à prendre les mesures 
nécessaires pour vous assurer de lui pour le profit de l'Église et 
du royaume 3 . » 

Ici encore la réponse, évasive, masque un refus de satisfaire le roi. 
Que demandait-il? L'indication des mesures à prendre contre son fils, 
pour prévenir le cas où une révolte de Louis le Bègue viendrait trou- 
bler, en son absence, la paix du royaume. En les indiquant, les grands 
se fussent engagés à les faire observer. Charles le Chauve aurait-il eu 
besoin de les consulter, s'il n'avait voulu les associer aux garanties que 
naturellement il était libre de prendre contre sa propre famille. Ce 
qu'il souhaitait évidemment, c'était un engagement analogue à celui 
que l'aristocratie avait pris plus d'une fois, à Saint-Quentin par 
exemple, (857) : « Nos fidèles nous ont dit qu'ils étaient prêts 
à nous aider à maintenir entre nous l'union qui doit exister entre 
un neveu et son oncle. Nous l'avons examiné (invenimus) avec 

1. Art. 3, R. P: (éd. Krause, p. 356). 

a. M. Fustel de Coulanges a reconnu que la réponse des grands, différant de la demande du 
roi, indiquait bien une désapprobation. Il ajoute que c'est un désaveu correct : j'en tombe 
d'accord. Je n'ai jamais pensé que les assemblées carolingiennes manifestassent leur opposition 
à la façon de nos assemblées modernes. Mais, pour discuter avec calme et respect même, s'en- 
suit-il qu'elles ne discutaient point ? 

3. Art. 4, R P (éd. Krause, p. 356). 



148 EMILE BOURGEOIS 

eux 1 . » Le même vœu n'a pas obtenu à Quierzy le même succès. 
Pourquoi, sinon parce qu'à Quierzy les grands entendaient réserver 
leur liberté ? 

La suite de leurs décisions l'indique: « Vous nous demandez par 
quel moyen vous pouvez être assuré de nous jusqu'à votre retour, 
de manière qu'aucun de nous ne trouble le royaume. Voici : il y a des 
serments que nous vous avons faits à Quierzy, une déclaration sou- 
scrite à Quierzy par clercs et laïques, une lettre de vous octroyée et 
signée par vous et nous, vos fidèles, la déclaration et le serment que 
nous avons faits à Gondreville par suite de nouveaux événements, une 
déclaration aussi que nous avons faite à Reims. Nous les avons 
observés jusqu'ici, nous les observerons jusqu'à la fin de notre vie. 
Vous pouvez nous en croire. Si l'un d'entre nous y a manqué, qu'il en 
soit puni, selon la raison, l'autorité et la coutume. S'il y en a parmi 
nous qui ne les ait point faits, qu'il les fasse en cas de nécessité et les 
observe. » Ce langage répond -il à ce qu'attendait l'Empereur? 
Evidemment non. Des serments antérieurs étaient-ils une sûreté, telle 
qu'il la pouvait souhaiter? Si, une fois prêtés, ils avaient été valables 
pour tout un règne, pourquoi en trouverions-nous ici jusqu'à trois au 
moins en 858, en 872, à Reims enfin. Puisqu'on les renouvelait c'est 
qu'ils n'étaient pas toujours observés. Les garanties offertes par l'aris- 
tocratie : « Nous avons toujours tenu nos serments. Vous pouvez 
nous croire 9 ne sont en somme que des paroles. Le passé ne 
répondait pas de l'avenir. Charles le Chauve avait dû souhaiter mieux, 
et n'obtenait rien a . 

Voici la fin de cette longue décision : « Au sujet du moyen de nous 
assurer de votre fils, qu'il nous conserve, quand il sera devenu notre 
seigneur, ce que nous voulons, chacun dans notre rang et notre 
personne. Et quant au moyen de l'assurer de nous, nous lui serons 
fidèles comme nous devons l'être à notre Seigneur. Enfin pour que 
nous puissions nous fier les uns aux autres, nous nous sommes promis 
pour faire la volonté de Dieu, pour l'honneur de l'Eglise, le bien et le 
salut de votre royaume et de vos fidèles, de nous efforcer, suivant 

1. Cap. I (éd. Krause, p. 193). 

a. « Il n'y a là aucun indice d'opposition» (p. 44 et 447, note 1), m'a objecté M. F. de 
Coulanges en me reprochant d'avoir supposé gratuitement que le roi demandait aux grands un 
serment rerusé par eux. -— Tout en me reprochant cette interprétation, M. Fustel m'a lui- 
même fourni des raisons de la soutenir encore. « C'était, dit-il, un de ces articles auxquels certai- 
nement s'appliquait le jussit respondcri de l'Empereur (p. 444). Il exigeait une réponse écrite 
pour engager les grands, lesquels promettent par là de lui obéir et de l'exécuter (p. 44S). » 
Cet engagement par écrite les grands ne le prennent pas, en répondant qu'ils l'ont pris antérieu- 
rement et que cela suffit. 



L'ASSEMBLÉE DE QUIERZY-SUR-OÏSE 149 

notre condition, notre personne, avec l'aide de Dieu et par tout notre 
pouvoir, de nous fournir confiance et aide mutuelle. » 

Ici, la différence est très notable, l'assemblée rapporte de ses délibé- 
rations autre chose qu'une réponse évasive ou des promesses vagues. 
Ces trois phrases ont la valeur de trois serments. II suffit d'en com- 
parer les termes très précis à ceux des actes analogues que l'aristo- 
cratie justement rappelle. En effet, elle déclare ici même qu'elle a 
prêté ces serments à Reims et pourtant elle les renouvelle en termes 
formels. Pourquoi ne fait-elle pas de même de ceux qu'elle avait 
antérieurement prêtés à l'Empereur ? 

Les résultats de cette délibération, rapprochés les uns des autres, 
laissent bien voir ce qu'elle a dû être : peu favorable à Charles le 
Chauve à qui l'aristocratie refuse sous de mauvais prétextes les enga- 
gements qu'elle prend avec Louis le Bègue, et vis-à-vis de ses 
différents membres. 

La seconde partie de l'article 5 supposait seule une discussion : 
« des mesures à prendre pour assurer l'Empereur que, s'il mourait et 
que si Richilde sa femme lui survivait, son fils et ses fidèles la respecte- 
raient elle et ses biens. » 

Remarquons surtout dans la réponse des grands là différence entre 
la promesse formelle, immédiate, donnée par Louis le Bègue et l'enga- 
gement des grands, au futur « votre fils est prêt, nous serons prêts à 
cela 1 . » C'est encore une réserve que l'on remarque aussi dans 
l'article 6 et sa réponse, dont le sens et la portée sont analogues aux 
précédents. 

Avec l'article 7, nous revenons aux affaires d'Italie que l'assemblée 
n'approuve pas. Dans cette réponse encore , nous trouvons une 
nouvelle preuve de son mécontentement. 

« Pour la composition des corps de troupes et l'aide à vous fournir 
si l'un de vos neveux, en route ou en Italie, veut vous attaquer, c'est à 
vous qu'il appartiendra de désigner qui de nous restera dans le 
royaume, qui devra vous rejoindre et vous secourir. » — a Comment ré- 
sisterais-je avec succès à mes neveux ? » avait dit l'Empereur, prévoyant 
une attaque qui se produisit en effet. 11 est clair qu'avant son départ, 
il eût voulu s'assurer le concours d'une armée de secours, et que 
personne parmi les grands n'était disposé à s'y enrôler. Il donnera ses 
ordres à l'occasion, sans que personne se soit engagé à les suivre. 
A son appel, personne en effet ne viendra. C'est dans la com- 
paraison entre le souhait très précis de Charles le Chauve, et la ré- 

i. M.Fustel de Coulanges traduit sans aucune différence (p. 448) : « Votre fils est prêt, 
et nous aussi de tout notre pouvoir nous sommes disposés. • 



i5o EMILE BOURGEOIS 

ponse évasive, dilatoire de l'aristocratie que se traduit leur désaccord \ 
Il se traduit mieux encore dans l'article 8 et la réponse de l'aris- 
tocratie. Les grands refusent de suivre le roi, mais ne profiteront-ils 
pas de son absence pour faire tort à ceux qui le suivent ? Prendront-ils 
les biens (honores) qui viendraient à vaquer, de telle manière qu'au 
retour les absents se trouvent diminués de tout ce dont les seigneurs 
restés en France se seront accrus? La question est des plus délicates. Le 
roi l'aborde en termes très généraux : « des honores qui viendraient à 
vaquer avant notre retour, qu'en fera-t-on? C'est une matière à 
examiner (considerandum) . » 

Les grands, à cette question très générale, ne font qu'une réponse 
très particulière. Ils proposent des mesures pour la transmission des 
évèchés et des abbayes, des biens ecclésiastiques, « honores ecclesia- 
stici » et non des biens, des honores dans leur ensemble, comme 
l'Empereur évidemment le souhaitait. Ce n'est pas, certes, faire une 
hypothèse que de constater une différence entre l'étendue de la 
question et les limites de la réponse. Cette différence ne peut pas ne 
pas avoir une valeur : elle porte sur les points que les grands refusent 
de discuter avec l'Empereur, sur les biens de l'aristocratie laïque 2 . 

Et voici qu'après l'article 9, les grands brusquement paraissent 
changer de méthode. Ils semblent d'un coup donner leur approbation 
à l'article suivant et aux vingt-quatre autres : « Tous les autres ar- 
ticles, disent-ils, n'ont pas besoin de réponse, puisque votre sagesse 
les a établis et rédigés 3 ». Après avoir discuté jusque-là, ils accepte- 
raient tout d'un coup, sans examen ni réserve. 

1. M. Fustel de Coulanges, en isolant de la question la réponse, a retiré à cette dernière 
toute sa valeur. 

2. La question est de savoir ce qu'il faut entendre par le terme honores dans la proposition 
royale. « 11 est évident, dit M. Fustel de Coulanges, qu'il n'a voulu parler ici que des ho- 
nores ecclesiastici, des dignités d'église (p. 42 S).» Et pour le prouver, il cite de nombreux textes 
de Capitulaires où le mot honores s'applique aux dignités ecclésiastiques. Sans doute, mais dans 
tous ces textes, le terme honor (cap. de 845, de 8o3, de 755, etc.) est toujours accompagné 
du qualificatif ecclesiasticus. Cela est surtout frappant dans le Cap. ap. Vcrmcriam, 845, 
art. 12 : ■ Seculares honores seculares possideant, ecclesiasticos ecclesiastici tortiantur*» M. Fustel 
de Coulanges ajoute que pour lui l'article 8, dans la pensée de Charles le Chauve, se limitait 
aux dignités ecclésiastiques parce que dans l'article 9 il parle des dignités laïques (p. 425) : 
« Comme l'article 9 qui suivait immédiatement décidait ce qui serait fait pour les dignités 
laïques les grands comprirent que l'article 8 ne visait que les dignités ecclésiastiques, honores 
ecclesiastici. » (P. 449.) 

Pour juger de cette dernière preuve, je renvoie à l'art. 9 qui se termine par, « tam de epis- 
copalibus quam et de abbatiis vicinus episcopus et cornes pntvideant ». 11 s'agit là aussi, il me 
semble de la situation des églises et des monastères. 

Je persiste à croire que si le roi, dans la question 8, avait eu l'intention de ne parler que des 
honores ecclesiastici, il l'aurait fait, qu'il a parlé de la condition des honores en général, et 
que les grands n'ont voulu lui répondre et s'engager qu'en partie. Ma raison unique, mais 
suffisante de le penser, c'est le texte lui-même auquel j'estime qu'il faut se tenir. 

3. Cap. 9 R. P. (Ed. Krause) p. 3 58. M. Fustel de Coulanges pense que cette réponse 



L'ASSEMBLÉE DE QUIERZY-SUR-01SE i5i 

Leur dernière réponse n'a pas, à mon sens, cette portée, ni ce sens. 
Elle n'est pas le moins du monde une formule d'approbation : il suffit 
de la comparer à l'approbation qu'ils ont donnée de l'article i er , par 
exemple, pour saisir toute la différence. Ce qu'ils ont dit d'abord, en 
acceptant l'article I er , c'est qu'ils trouvaient bonne la proposition du 
roi « capitulum primum omnts, sicut decrevistis, conlaudamus » . Ce 
qu'ils disent après l'article 9, c'est qu'ils n'ont rien à répondre, ni à 
cet article, ni aux autres. Quel motif en donnent-ils, c'est que ces der- 
niers articles « élaborés par la sagesse royale, rédigés comme des dé- 
crets en forme, ne comportaient pas de réponse ». 

Cette raison m'a paru, au premier examen du texte, et me paraît 
encore bien peu acceptable. 

S'il en était ainsi, pourquoi les membres de l'assemblée de Quierzy 
ont-ils fait une réponse et apporté leur consentement à l'article 1 er , à 
l'article 2, à l'article 5, rédigés par le roi sous forme d'ordre plutôt 
que de question : « de honore culti Dei decrevimus ». Et, d'autre part, 
peut-on admettre qu'il n'y eût pas pour eux matière à délibération 
dans aucune des propositions qui suivent l'article 9 ? Je ne crois pas 
encore aujourd'hui être dupe d'une illusion, en trouvant que l'ar- 
ticle i3, par exemple, inveniendum qualim partent Imperii, était, dans 
la forme et pour le fond, un appel de l'Empereur à l'assemblée, une 
invitation à lui fournir un avis qui lui a manqué '. 

Lorsque, dans une assemblée qu'il consulte, le souverain propose, 
attend la réponse et ne la reçoit pas, il n'y a pas à douter qu'il se 
heurte à un mécontentement général, à une opposition qui se mani- 
feste par un parti pris de silence. Ce fut le cas à Quierzy. L'aristocratie, 

s'applique aussi bien à l'art. 9 qu'aux suivants, contrairement à l'opinion que j'ai autrefois pré- 
sentée. Après avoir revu attentivement le texte, je reconnais que M. Fustel de Coulanges a 
eu raison de le penser. Mais ce que je ne puis accepter, c'est que cette réponse générale fût 
une façon d'indiquer leur acceptation (p. 45o). 

1. « C'est par une illusion que M. Bourgeois a pensé que deux ou trois étaient des ques- 
tions. » (Fustel, p. 450, note 9.) Je me contente de renvoyer à l'examen que j'ai fait plus 
haut des articles royaux 1 3, i5, 2 3, 27, 32. — Krause, frappé comme moi-même, de la con- 
tradiction évidente entre la réponse des grands après l'article 9 et la nature de certains articles, 
qui ne sont pas des propositions fermes de la royauté, a, de ^concert avec K. Zeumer, supposé 
que les 3 s articles auraient appartenu a deux capitulaires différents. Ce serait une pure hypo- 
thèse, si ces érudits n'avaient invoqué un argument qui mérite d'être examiné. Ils ont ingé- 
nieusement remarqué que par l'article 2 5, Char!es-le-Chauve a l'air de reproduire ce qu'il a 
déjà réglé par l'article 7 au sujet des mesures à prendre en cas d'attaque de ses neveux. 

Si les deux articles étaient identiques, l'argument aurait sa valeur : mais il ne me semble pas 
du tout qu'ils le soient. Dans le premier Charles-le-Cbauve parle de l'organisation générale 
d'une armée de secours. Dans l'autre, il règle surtout les moyens d'assurer les transports et les 
courriers entre son royaume et lui pendant son absence: Qua nobis ftrtndatunt % equitts 9 cunort$ 
ptditcs, etc. Ce n'est qu'incidemment et à la fin qu'il parle d'une attaque de ses neveux. Il y 
est amené par la question des courriers : les grands ne devront pas attendre pour le secourir qua 
ses ordres et des courriers leur parviennent d'Italie. « Ventant nobis in adjutorium ttatim ut hoc 
cognoteere potuerint. (éd. Krause, préface p. 355 — art. 7, p. S 57 ; art. 2 5', p. 3 60). 



i5a EMILE BOURGEOIS 

convoquée par Charles le Chauve, discute avec lui, esquive les engage- . 
ments qu'il lui demande, évite de se prononcer et finit par cesser com- 
plètement la discussion. Le procès-verbal très curieux, presque unique 
dans les Assemblées carolingiennes, que nous avons conservé de celle-ci 
nous permet, sans la moindre liberté d'interprétation, de reconstituer 
la physionomie de la dernière réunion que Charles le Chauve ait tenue 
avec ses fidèles. Refus d'engagement, de promesses, de discussion 
même, autant de preuves d'une opposition presque générale qui se 
forma contre lui, à la veille de son départ pour l'Italie. 

Le \6 juin 877, l'Empereur Charles le Chauve réunit à Quierzy, 
après l'aristocratie, le peuple tout entier, « generaliter in populum » . 
Nous avons également conservé le procès-verbal de cette seconde 
réunion, plus générale, qui n'était, à la différence de la première, 
qu'une cérémonie consacrée à la promulgation des actes élaborés et 
fixés antérieurement. Le roi parla, adnuntiavit, puis il donna la parole 
à son chancelier Gauzlin, pour qu'il lût au peuple ies articles destinés 
à être portés à sa connaissance. Ces quatre articles, dont Gauzlin 
donna lecture, étaient justement ceux qui, dans rassemblée précé- 
dente, avaient été discutés et réglés avec l'aristocratie. Pour les autres, 
l'Empereur se contenta d'en citer le sommaire, d'en faire connaître 
l'esprit, sans lire le texte même: « adnuntiavit qualiter ' ». 

Il est certain qu'une valeur particulière s'attachait aux actes, que le 
chancelier était chargé de promulguer en les lisant. Si, plus tard, 
après la mort de Charles le Chauve, les évêques, invoquant les articles 
de Quierzy auprès de son successeur, si Louis le Bègue, promettant de 
les observer, employèrent la même formule : « Capitulum quod do- 
minus Imperator Ugente Gozlino denuntiavit 3 », c'est qu'ils trouvaient 
dans cette mention précise un moyen de marquer la légitimité, l'au- 
torité des actes de 877, promulgués avec l'avis des grands et leur 
consentement : « conscntientibus fidelibus 3 ». 
Ainsi se termina l'assemblée de Quierzy. Elle avait duré trois jours : 

1. Capitularia, éd. Boretius et Krause, t. II, p. 36 1. 

2. Hincmar, Coronatio Ludowici II (Ed., Krause, t. II, p. 363). 

3. C'est sans doute pour cette raison que les capitula promut gâta de 877, seuls, ont été con- 
servés par les recueils des Capitulaires. Le reste n'était que préliminaire de la loi, procès-verbal 
ou expression de la volonté particulière du souverain (Pertz, I, p. 537). Aussi, à mon avis, 
est-il très regrettable de voir figurer dans la dernière édition, la plus sévèrement établie des 
Monuments, le recueil de MM. Boretius et Krause, (P. 35 5-P. 36i),aumême titre et presque 
comme deux capitulaires distincts, une ordonnance d'un caractère définitif, approuvée par 
les grands et promulguée, et un texte provisoire, presque un procès- verbal. Ce dernier texte eût 
été mieux à sa place dans les appendices qu'on ne saurait trop féliciter M. Krause d'avoir 
constitués d'une manière distincte. C'est ainsi que nous voyons figurer dans ces appendices des 
articles du concile de Beau vais que les grands, à l'assemblée d'Epernay, avaient rejetés. (Ed. 
Krause, p. 261-403.) 



L'ASSEMBLÉE DE QUIERZY-SUR-OISE i53 

le 14, le i5 et le 16 juin. Les deux premières journées avaient été em- 
ployées à la discussion des articles, la troisième à leur promulgation. 
Car nous savons que si, en ces réunions, Charles le Chauve faisait 
autre chose encore que consulter ses fidèles sur la rédaction de ses or- 
donnances, comme de recevoir leur tribut, il le fit après la clôture de 
rassemblée: « pro liberanda dona secum aliquantis diebus mantrt 
prxcepit ï » . 

L'aristocratie laïque avait, dans ces deux jours, nettement déclaré 
à Charles le Chauve une hostilité qui s'annonçait déjà par le refus 
des seigneurs les plus considérables de venir à Quierzy, qui aboutit 
à l'abandon total de l'Empereur livré aux attaques de ses neveux en 
Italie. 

Ce n'est pas cependant dans ces événements antérieurs ou posté- 
rieurs, encore moins dans une comparaison, nécessairement fausse 
des assemblées carolingiennes avec notre régime parlementaire, que 
j'ai cherché les preuves de cette hostilité : M. Fustel de Coulanges 
a paru le croire et me le reprocher. C'est dans le texte seul de cette 
réunion, conservé comme par miracle que, fidèle à la méthode de ce 
maître excellent, je me suis efforcé de découvrir, et de ressaisir les 
traces du conflit provoqué par le départ de l'Empereur en 877 pour 
l'Italie. 

Je persiste à croire que la lecture de ce texte, dégagée de toute 
prévention, de tout esprit de système, les contient toutes. J'ajoute que, 
sans le désaccord qu'il nous révèle entre l'Empereur et les Grands, il 
me semble encore aujourd'hui impossible d'expliquer au vrai les ar- 
ticles de Quierzy-sur-Oise. 

1. Ibid.y p. 363. 



LA FAMILLE D'EVRARD 



MARQUIS DE FRIOUL 



DANS LE ROYAUME FRANC DE L'OUEST 



Par Edouard FAVRE 



Les empereurs carolingiens, pour s'assurer la tranquille possession 
de leurs conquêtes dans des régions lointaines, y établissaient des 
comtes francs et leurs familles \ Ces comtes conservaient leurs alleux et 
leurs bénéfices dans leur pays d'origine et, lorsque l'Empire fut partage, 
ils se trouvaient posséder des biens fort éloignés soumis à d'autres 
souverains qu'eux-mêmes. Souvent, quelques membres de la famille 
restaient, quelques cadets revenaient dans les régions où se trouvaient 
ces biens qui leur constituaient parfois une belle fortune. Aussi ar- 
rive-t-il à l'historien de rencontrer, jouant un rôle dans leur pays d'ori- 
gine, des personnages qu'il ne peut rattacher à aucune famille, et ce 
n'est qu'en allant chercher au loin qu'il peut trouver leur parenté. 

Dans la seconde moitié du ix e siècle, deux familles franques, trans- 
plantées en Italie, jouent un rôle important : celle du duc Gui de 
Spolète et celle de Bérenger, marquis de Frioul ; l'histoire de la pre- 
mière, originaire des bords de la Moselle, a été minutieusement étu- 
diée 3 ; il y subsiste, néanmoins, encore quelques obscurités 3 . La 

i. Dfimmler, Geschichtt des ostfrmnkischen Rekhs, Leipzig, 1 887-1 888, 3 vol. in-8, t.- I, 
p. an. 

a. Voy. Waitz, Ueber das Htrkommtn des Markgrafen Wido von Spoleto, dans les For- 
schungen lur deutschen Geschichtc. t. III, p. 149 et suiv. ; — Wûstenfeld, Vtbtr dit Htrzoge 
von SpoltlOj ibidem, t. III, p. 383 et suiv., t. IX, p. 414 et suiv. 

3. Ainsi la parenté de Foulques, archevêque de Reims, avec Gui de Spolète n'a pas encore 
été expliquée; voy. Dûmmler, Gesta Btrengarii imperatoris, Halle, 1871, in-8, p. 16-17; 
— Edouard Favre, Eudtt comte dt Paris et roi de Franct (881-898), (99e fasc. de la Biblio- 
thèque de l'École des Hautes Études), Paris, 1893, in-8, p. 8a, n. 1. 



i56 EDOUARD FAVRE 

famille de Bérenger a fait l'objet de nombreuses recherches l ; nous 
croyons cependant pouvoir compléter sur quelques points ce qui a 
été dit et rattacher à cette race deux personnages qui ont joué un rôle 
sous le règne du roi Eudes : Rodolphe, abbé de Saint-Bertin et de 
Saint-Vaast, et un comte Hucbald sur lequel deux diplômes qui nous 
ont été récemment communiqués ont attiré notre attention. 

Un comte Unroch est mentionné à l'époque de Charlemagne comme 
un grand personnage de la cour 2 ; en 806, il est missus dominicus 3 ; il 
était très riche ; ses biens étaient situés pour la plupart dans les con- 
trées qui environnent la Meuse 4 ; à la fin de sa vie, il se retira dans 
l'abbaye de Saint-Bertin où il se fit moine 5 . Ces quelques traits de la 
vie d'Ûnroch, les seuls que nous connaissions, sont importants à noter ; 
sa richesse, sa piété, l'intérêt qu'il portait à Saint-Bertin, se trouvent 
chez ses descendants. 

Il eut trois fils : Bérenger 6 , marquis de Toulouse, qui mourut jeune 
(835); Adalard, abbé de Saint-Bertin 7 ; enfin Evrard, duc ou marquis 
de Frioul 8 . 

Adalard fut nommé abbé de Saint-Bertin en 844 9 , cette abbaye lui 
fut enlevée en 859 parce qu'il avait favorisé l'invasion de Louis le 

1. Dûmmler, Gesta Berengarii, p. 1 2 et suiv. ; — le même, Gesch. des ostfrmnkischen Reichs, 
passimr, — Wenck, Die Erhcbung Arnulfs, Leipzig, in-8, p. 68 ; — le même, Das frxnkische 
Reich nach dem Vertrage von Verdun, Leipzig, 1 8 5 1 , in-8, p. 3 5o. 

a. Einhard, Vita Karoli, chap. 3a ; — Einhard, Annales, ann. 811, dans les Mon. Germ., 
SS., t. I, p. 198. 

3. Mon. Germ., LL., 1. 1, p. 1 37 ; — Histor. de Fr., t. V, p. 69a ; — Wenck, Die Erht- 
bung Arnulfs, p. 69 n. 

4. C'est ce qu'on peut conclure de rénumération des biens de son fils Evrard contenue dans 
son testament, voy. ci-après. 

5. Fol quin, Chartularium Sithiense, éd. Guérard (Documents inédits), p. 1 10 : ■ Hunrocus, 
• in monasterio Sithiu comam capitis deposuit, monachicumque habit um, jugo se Christi 
<x submittens, assumpsit ; et, quia cornes erat ditissimus, hereditatis sue maximam partem pre- 
<( fato monasterio est largitus. » 

6. Wenck (Die Erhcbung Arnulfs, p. 69 n.) a prouvé que Pertz avait à tort corrigé le 
texte de la Vita Ludovici ch. 57 et que seul le texte donné par les manuscrits est exact : e Be- 
ringarii, Hunroci quondam comitis filii. ù Voy. sur Bérenger, Manille, le royaume d'Aquitaine 
et ses marches sous les Carlovingiens, Toulouse, 1870, in-4, p. 33 ; il fait encore et à tort de 
Bérenger un fils d'Hugues comte de Tours. 

7. Folquin, Chartularium Sithiense, éd. Guérard, p. 9a et 1 10 : « Hujus autem |Adalardi] 
pater Hunrocus ». — Schrœrs (Hinkmar Erzbischof von Reims, Fribourg en Brisgau, 1884, 
in-b, p. 565), fait a tort de cet Adalard un neveu d'Evrard. La parenté de l'abbé Adalard 
et du comte Adalard, le rival de Hugues l'Abbé, n'est qu'une vraisemblance, mais n'a pas été 
prouvée encore. Kalckstein, Abt Hugo, dans les Forschungen zur deutschen Geschiehte, t. XIV, 
p. 40 n° 4 ; — Wenck, Das frznkischc Reich, p. 3 5o, n° 1. 

8. Translatio S. Calixti,c. 3, dans les AA. SS. BolL, Oct.,t. VI, p. 444 et dans les Mon. 
Germ., SS., t. XV, p. 419: « Ea igitur tempestate fuit vir nobilissimis Francorum natalibus 
« oriundus nomine Evrardus ducatum Foriiulensis sub glorioso principe Lotbario... nobiliter 
« administrabat. » — Sedulius (Mon. Germ., Poetse latini medii arW, t. III, p. aai) appelle 
Evrard: c Hunroci proies»; Dûmmler, Gesta Btrtngarii, p. 17, et Gtschichte des ostfrmnkischen 
Reichs, t. I, p. 119. 

9. Annales Blandinienses , dans les Mon. Germ., SS., t. V, p. a 5. 



LA FAMILLE D'EVRARD MARQUIS DE FR10UL 1S7 

Germanique dans le royaume de Charles le Chauve; en 86 i, elle lui 
fut rendue ' ; il était aussi abbé de Saint-Amand ;' c'est là qu'il mourut 
(3 février 864) et qu'il fut enterré 2 . 

Evrard avait épousé Gisèle, fille de Louis le Pieux ; il reçut de 
Lothaire I er la marche de Frioul ; il possédait lui-même, ou par sa 
femme 3 , outre ses biens en Italie et en Alémanie, de. grands domaines 
sur la Meuse, dans la Hesbaye, le Condroz, la Texandrie et le pagus 
Moilla> puis d'autres, plus à l'ouest, dans les environs d'Arras et de 
Tournai, en Ostrevant, dans le Mélantois : Cysoing, Camphin-en- 
Carembault, Somain en Ostrevant, Vitry en Artois, etc. 4 . . . 

Ses richesses, le rôle politique qu'il jouait firent de lui un des per- 
sonnages les plus importants de son époque ; il jouissait d'une haute 
culture intellectuelle ; les nombreux ouvrages énumérés dans son testa- 
ment sont une preuve de son goût pour les choses de l'esprit; il en- 
tretenait des rapports avec Hraban Maur, archevêque de Mayence, 
avec Hincmar, archevêque de Reims, et avec d'autres lettrés encore 5 ; 
enfin, nous avons une preuve de sa piété, attestée déjà par une lettre 
d'Hincmar 6 : il fonda, dans le diocèse de Noyon, l'abbaye de Cysoing 7 , 
et il y fit transporter, en 854, les reliques de saint Calixte qu'il avait 
obtenus du pape ; il mourut en Italie en 864 8 . 

Il laissait un fils aîné Unroch 9 qui lui succéda dans la marche de 
Frioul et qui ramena d'Italie à Cysoing la dépouille de son père 10 . 
Unroch ne vécut pas longtemps, il ne laissait pas de fils, et le second 
fils d'Evrard, Bérenger, succéda à son frère en Frioul ; ce Bérenger fut 
le compétiteur de Gui de Spolète au trône d'Italie. 

Evrard laissait encore deux autres fils, Adalard et Rodolphe, et trois 
filles. Nous ne savons rien d' Adalard si ce n'est qu'il hérita de son 

1. Folquln, Chart.Sith., p. 1 07-110 ; — Dû mm 1er, G esc h. des ostfr. Reichs, t. I et II 
passim. 

2. Annales Elnonenses majores, et Annales Bland intenses, ann. 864, dans les Mon, Germ., 
SS. V t. V, p. 12 et 24; — Folqnin, Chart. Sith., p. 109-110. 

3. Voy. son testament et les donations de Gisèle dans d'Achery, Spkilegium, t. XII, p. 490 
et suiv. 

4. Voy. sur ces biens, Wenck, Die Erhebung Arnulfs, p. 68 ; — Dûmmler, Gesta Bercn- 
garii, p. 17-18 ; Geschichte des ostfrxnkischen Reichs, t. I, p. 211 et t. III, p. 14-15. 

5. Dûmmler, Gesch. des ostfr. Reichs, t. I, p. 33 3; — Schrœrs, Hinkmar, p. 100, 
p. 5a 1 no 48, p. 523 n° 68, p. 565 n° 26. 

6. Schrœrs, ouvr. cité, p. 5a 3 n° 68: Hincmar écrit à Evrard: «laudans ipsius devotionem 
« erga Deum principumque unanimitatem et ecciesiasticae pacis studium. » 

7. Département du Nord. — Translath S. Calixti citée plus haut. 

8 Dûmmler donne comme date de sa mort 864 ou 865 ; — Schrœrs, ouvr. cité, donne la 
date précise. 

9. Dûmmler, Gesta Berengarii, p. 18; — André de Bergame, Chronicon, dans les Mon. 
Germ., SS., t. III, p. a3 5 : « Imperator Foroiulanorum Ebherardo principem constituit. Eo 
« defuncto, Unhroch fllio suo principatum suscepit. » Unroch vivait encore en 871. 

10. Comme le dit Gisèle dans un acte, d'Acbery, Spicilegium, t. XII, p. 497. 



i'->8 EDOUARD FAVRE 

père, entre autres biens, de Cysoing, ce qui permettrait de supposer 
qu'il avait embrassé la carrière ecclésiastique, car Evrard, respectueux 
comme il Tétait des droits de l'Eglise, n'eût pas confié son abbaye à un 
laïque. Adalard figure encore dans un acte de 870 \ A sa mort, Ro- 
dolphe hérita de Cysoing et des reliques qui s'y trouvaient 3 ; il avait 
embrassé la carrière ecclésiastique ; comme son frère, il hérita d'Evrard 
et de Gisèle des biens dans le nord ; il est probable qu'il y joignit ceux 
d'Adalard et qu'il devint ainsi un très riche propriétaire dans les ré- 
gions énumérées plus haut. 

Quel rôle a joué ce Rodolphe, le cadet des fils d'Evrard ? Riche 
comme il devait l'être, petit-fils d'un empereur carolingien, fils d'un 
marquis très puissant et très riche, abbé très pieux 3 , il serait extraor- 
dinaire qu'il eût disparu de l'histoire sans laisser d'autre trace que la 
donation 4 qu'il fit, par son testament, à l'église de Reims de son abbaye 
de Cysoing et des reliques qu'elle renfermait. Si l'on ajoute que Ro- 
dolphe a vécu longtemps, puisqu'il n'est mort qu'à la fin de l'année 
891 ou au commencement de l'année 892 5 , cette disparition devient 
tout à fait improbable. 

A cette même époque, le 5 janvier 892 6 , mourait un nommé Ro- 
dolphe qui, lui aussi, avait embrassé la carrière ecclésiastique, qui était 
abbé de Saint-Vaast et qui avait succédé comme abbé de Saint-Bertin 
à Foulques lorsque celui-ci fut élevé à l'archevêché de Reims (882- 
883); à la mort de l'empereur Charles III (888), pour sauver la légiti- 
mité carolingienne, il avait, avec Foulques et Baudoin II comte de 
Flandre, offert à Arnoul roi de Germanie, comme lui étant dû, le 
royaume franc de l'Ouest ; sitôt qu'Eudes avait été reconnu par Arnoul 
il s'était réconcilié avec lui. 

1. D'Achery, ouvr. cité, t. XII, p. 5oi ; une autre charte non datée se termine ainsi : 
« actum Cisonio régnante Karolo rege gloriosissimo. Sig. Adelardi ejusdem loci senioris. » 
Des quatre fils d'Evrard ce sont Adalard et Rodolphe qui héritent des propriétés dans le nord ; 
ce sont eux qu'elles concernent ; aussi Gisèle leur mère les nomme-t-elle ensemble dans l'acte 
de donation pour sa sépulture, d'Achery, ouvr. cité, p. 497. 

a. Flodoard, Historia Remensis ecclesix, liv. IV, c. I, dans les Mon. Gtrm. , SS., t. XIII, 
p. S 58 : « Evrardus marchio sancti Calixti papae et martiris venerabile corpus a Romana sede 
« impetraverit atque in eius honore monasterium in predio suo constituent. Quod predium 
« post eius obitum ad filium ipsius Rodulfum abbatem hereditario ïure devenerit. » 

3. Flodoard, liv. IV, c. 6, ibidem, p. 569 : « Rodulfus vir dévolus. » 

4. Cette donation est mentionnée trois fois dans Flodoard, p. 558, 56o, 569. Dans sa 
lettre à Foulques (I. IV, c. a, p. 56o) le pape fait erreur, ce n'est pas Rodolphe mais Evrard 
qui a fondé le monastère. 

5. Ces dates ressortent des lettres citées par Flodoard : Foulques, dans la seconde lettre qu'il 
adresse au pape Formose, le consulte sur les difficultés que rencontre la donation qui lui a été 
faite de Cysoing ; il n'avait pas consulté son prédécesseur. Or, Formose n'est devenu pape qu'en 
septembre 891 et il répond à Foulques dans une lettre peu postérieure au 3o avril 89a. 

6. Ann. Vedast., ann. 892 : « Rodulfus abba et levita obiit nonis januarii. » Voy. sur 
Rodolphe abbé de Saint- Vaast et de Saint-Bertin, les Annale* Vedast., le Cartulaire de Folquin 
et Ed. Favre, Eudes, p. 99-100, 119, 1 36, 1)9. 



LA FAMILLE D'EVRARD MARQUIS DE FRIOUL 



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160 EDOUARD FAVRE 

Dans notre étude sur Eudes nous avons déclaré son origine in- 
connue ; les Annales de Saint-Vaast font de lui un « consobrinus » de 
Baudoin II, comte de Flandre '. Or, Rodolphe abbé de Cysoing et 
Baudoin II étaient cousins, puisqu'ils étaient l'un petit-fils, l'autre ar- 
rière-petit-fils de Louis le Pieux. Rodolphe abbé de Cysoing et Ro- 
dolphe abbé de Saint-Vaast et de Saint-Bertin ne sont donc qu'un 
seul personnage 2 . Il n'est pas hasardé, nous semble-t-il, d'identifier 
deux hommes portant le même nom, tous deux abbés, tous deux pos- 
sessionnés dans les mêmes contrées» morts à la même époque, ayant la 
même parenté avec le comte de Flandre et entretenant les mêmes rela- 
tions amicales avec l'archevêque de Reims. On ne s'étonnera pas de 
voir Rodolphe abbé de Cysoing en possession de l'abbaye de Saint- 
Bertin si l'on se rappelle qu'Unroch son grand-père l'avait richement 
dotée et y avait pris l'habit monastique, et qu'Adalard son oncle en avait 
été abbé. 

On ne s'étonnera pas davantage de trouver ce Rodolphe, petit-fils 
de Louis le Pieux, attaché à la cause carolingienne et entretenant avec 
Foulques, archevêque de Reims, les mêmes rapports d'amitié que son 
père Evrard avait entretenus avec Hincmar. 

Enfin, Rodolphe avait hérité de son père le goût des choses de 
l'esprit, car, sur la recommandation de Gauzlin, évêque de Paris, il fit 
venir de Saint-Amand auprès de lui, pour l'instruire, le moine 
Hucbald \ 

La succession de Rodolphe souleva de grandes luttes : Baudoin, 
son cousin, élevait des prétentions sur les abbayes de Saint-Vaast et 
de Saint-Bertin, celles-ci ne voulaient pas d'un abbé laïque; de là dis- 
corde entre Baudoin et Foulques le métropolitain. 

De plus, Rodolphe avait légué le domaine et l'abbaye de Cysoing à 
l'église de Reims ; mais un nommé Hucbald s'opposait à cette dona- 
tion. Cet Hucbald était comte, il avait épousé une des trois filles 
d'Evrard 4 , marquis de Frioul, il était donc le beau-frère de Rodolphe; 

i. Afin. Vtdast. y ann. 892 : « Balduinus cornes légat os dirigit ad Odonem regem, mandant 
« cum sua gratia velle tenere abbatias sui consobrini. » 

2. M. de Kalckstein (Gcschichtc des franzœsischen Kœnigthums unter den ersten Capttin- 
gern, Leipzig, 1877, in-8, p. 87 n. 1) a eu l'idée de cette identité, mais il ne Ta appuyée 
d'aucun argument. 

3. Folquin, ouvr. cité, p. 1 3 1 : « Dilectus confrater noster Hucbaldus, ex cenobio al mi 
« pontifias Chrisii Amandi confessons, ad erudiendum dotnnum abbatem Rodulfum seniorem 
« nostrum. » Adalard, l'oncle de Rodolphe, avait été abbé de Saint-Amand. 

4. Flodoard, 1. IV, c. I, Mon. Gtrm., SS., t. XIII, p. 558 : « [Rodulfus] de seculo mi- 
« graturus easdem [res] cum monasterio et corpore sacro Remensi sanctae Dei geniiricit ecclesiac 
« delegaverit eandemque rerum suarum heredem instituent. Tune vero Hucboldus quidam, 
« sororit huius Rodulfi maritus, munus eiusdem abbatis calumpniabatur et ab ecclesie Dei ge- 
« nitricis iure conabatur auferre. » 



LA FAMILLE D'EVRARD MARQUIS DE FRIOUL 161 

il possédait en tout cas par sa femme, des propriétés dans le nord de 
la France. Il voulait s'emparer de l'abbaye de Cysoing et empêcher le 
transfert des reliques à Reims ; il trouva un auxiliaire en Dodilon, 
évèque de Cambrai, qui avait été chargé par Foulques d'accompagner 
les reliques d'Arras à Saint-Quentin et qui, au lieu de cela, les avait 
arrachées à ceux qui les portaient et les avait transportées à Cambrai 
pour les donner à Hucbald 1 . 

D'après ce récit, Hucbald devait exercer les fonctions de comte non 
loin de Cambrai, mais toutefois dans le royaume d'Eudes 2 ; de plus, il 
était ennemi de Foulques, le chef du parti carolingien et le protecteur 
de Charles le Simple, donc très probablement il était partisan d'Eudes 3 . 
C'est ce que sont venus confirmer deux diplômes du roi Eudes, dont 
nous n'avons malheureusement que des fragments 4 . 

Par l'un de ces diplômes 5 , à la demande de l'abbé du lieu auquel 
s'étaient joints son frère Robert et le comte Hucbald, Eudes con- 
firme les privilèges concédés antérieurement à l'abbaye de Saint- 
Maur-des-Fossés et tout spécialement l'union à cette abbaye du 
monastère de Saint-Maur-sur-Loire. Il n'est pas possible d'assigner à 
ce diplôme une date précise. 

Dans un autre diplôme, Eudes, à la prière du comte Hucbald, con- 
cède à l'abbaye de Montiéramey (diocèse de Troyes) le domaine de 
Nogent-sur-Aube 6 . Ce diplôme est daté : « Anno VII régnante 
» Odone gloriosissimo rege. Actum Flaviniaco monasterio. » En 
894, qui est la septième année de son règne, Eudes ne peut avoir 
séjourné à Flavigny, abbaye qui tenait son parti 7 , qu'à la fin de 

t. Flodoard, 1. IV, c. 6, Mon. Gtrm., SS., t. XIII, p. 569. Du reste cette opposition 
d'Hucbald fut vaine, comme le prouvent deux passages de Flodoard, 1. I, c. 7 et 1. IV, c. 8, 
ibidem, p. 420 et 57). 

a. Cambrai ne faisait pas partie du royaume d'Eudes. 

S. Rien n'autorise à identifier avec cet Hucbald un Hubaldusdont parle Liudprand dans son 
Antapodosis, 1. I, c. 21, dans les Mon. Gtrm., SS., t. III, p. 281. 

4. Ces fragments nous ont été communiqués par M. A. Giry. 

5. Dans la Coll. Baluzc, t. 41, fol. 170 verso se lit la mention suivante du xvu* siècle, sans 
indication de source : « Rez Francorum Odo confirmait etiam precepta regum antiquorum et 
« locum S. Mauri subdidit Cœnobio Fossatensi par lettres (?) qui commencent : « In nbmine 
« Dei aeterni et salvatoris Domini nostri J. Christi Odo clementia Dei rez — et est rap- 
« porté que c'est à la prière de l'abbé du lieu, una cum fratre nostro Rotberto et Hucboldo 
« comité, etc. , [sic) et après avoir confirmé tous les privilèges ezprimez esdictes lettres il finit 
« ainsi : Ut haec auctoritas nostris futurisque temporibus, Domino protegente, valeat incon- 
« vulsa manere, manu propria subter firmavimus et annuli nostri impressione signari jussimus. 
« Signum Odonis gloriosissimi régis. » — Dans la même collection, t. 41, fol. 1S7 verso, se 
« trouve encore cette mention : « Rez Fr Odo confirmavit etiam praecepta regum à la prière 
« de l'abbé du lieu una cum fratre nostro Rotberto et Hucboldo comité. Ex chartulario abbatise 
« S. Mauri ad Ligerim. » 

6. Coll. Baluze, t. S9, fol. 2 38, d'après les notes de Duchesne sur le caitulaire perdu de 
Montiéramey. 

7. Ed. Favre, Eudu, p. 171. 

11 



i6t EDOUARD FAVRE 

l'année. A cette époque, Charles le Simple se retira en Bourgogne ; 
Eudes qui restait maître de la « Francia » le poursuivit, espérant, par 
un combat décisif, mettre fin à la guerre civile. Charles échappa \ Ce 
diplôme nous apprend qu'Eudes a poussé très avant une poursuite 
que déjà, d'après les Annales de Saint -Vaast, on pouvait croire 
acharnée. 

Le comte Hucbald, petit-fils par alliance de Louis le Pieux, tenait, 
sans aucun doute, le parti d'Eudes. Si nous ajoutons à cela qu'Herivée, 
le successeur de Foulques à l'archevêché de Reims, était le neveu 
d'Hucbald 3 , nous aurons dit tout ce que nous savons de ce dernier. 

Il n'est cependant pas sans intérêt d'avoir retrouvé un nouveau par- 
tisan du roi Eudes ; le moindre détail a son importance pour qui s'oc- 
cupe d'une époque aussi pauvre en documents. 

i. Ed. Fftvre, Euda, p, 169. 

». Flodoard, I. IV, c. 11, Mon. Germ., SS. t. XIII, p. 5 75 : « Heriveus ex aula qooque 
« régis ad episcopatum assumptus, vir génère nobilit, nepot tidelicet ex sorore Hucbaldi co- 
« mitis,qut iurenis quidem ad hune provectus est honorem. » Kalcksteio, Gtschichte, p. 88, 
« fait à tort d'Hucbald le « Schwestersohn » de Rodolphe, c'était son beau-frère 



LA POLOGNE ET LE SAINT-SIÈGE 



DU X e AU XIII e SIÈCLE 



Par Paul FABRE 



La Pologne était à peine chrétienne que des relations d'un 
caractère tout particulier s'établissaient entre elle et le Saint-Siège. 

Une curieuse Notice des droits temporels de l'Eglise romaine, 
compilée au temps de Grégoire VII sur les documents originaux 
alors conservés dans les archives pontificales 1 , contient la mention 
suivante : 

Item in alto tomo sub Iohanne XV papa, Dagome judex et Ote senatrix et 
filii eorum Misica et Lambertus, nescio cuius gentis homines, puto autem Sardos 
fuisse quum ipsi a mi iudicibus regantur, leguntur beato Petro cçntulisse civita- 
tem in integrum que est Schinesghe cum omnibus suis perttnentiis infra hos 
affines sicuti incipit a primo latere longum mare fi ne [s] Bruzze usque in locum 
qui dicitur Russe et fines Russe extendente usque in Craccoa et usque flumen 
Odere, recte in locum Alemure et ab ipsa Alemura usque in terram Milze et a 
fine Milze intra Odere et exinde ducente iuxta flumen Oddera usque in pre- 
dictam civitatem Schinesghe 2 . «■/ -£iV.i •<**, # ^- &****<* >.f-/ f ^ v/ 

Cette géographie a paru bien insolite au rédacteur de la Notice : 
« J'ignore, dit-il, à quelle nation appartiennent ces personnages ; je 

i. Sur cène notice, roy. mon Etude sur le liber Censuum de l'Eglise Romaine, 1892, p. si. 

a. Imprimé par Martinucci, dans son édition de la Collectio canonum de Deusdedit 
(Venise, 1869), p. $19: mais le texte en est fautif, et j'emprunte ma citation directement au 
ms. Vit. lat. 3833. — Cf. Bielowski, Mon. Polonix historien, I, p. 148 ; Hasselbach, 
Cod. Pomeranue diplomaticus, n° 5o3 ; Giesebrecht, dans les Baltische Studien, toI. IV, 
£asc. 1, 184 S (XI 9 année); Zeissberg, dans VArchiv fur oesterreichische Geschichte, t. XXXVIII, 
p. 110. 

De la collection canonique de Deusdedit ce document est passé, avec le chapitre dont il fait 
partie, dans les Gesta pauperis scholaris Albinl, d'où il est entré dans le Liber Censuum de Cen- 
cius. C'est d'après Ceocius que Muratori l'a publié (Ântiquit. itaL medii *«, t. V, col. 83 1 C). 



164 PAUL FABRE 

croirais volontiers que ce sont des Sardes, puisque les Sardes ont en 
effet quatre princes à leur tête ». Mais à la fin du siècle suivant 
les clercs romains étaient mieux renseignés. En 1189, le cardinal 
Albinus insérant dans sa collection canonique la Notice grégo- 
rienne ne songe plus à placer en Sardaigne les pays dont il est ici 
question : il sait qu'il s'agit de la Pologne, et il le dit '. 

Le passage de la Notice peut donc se traduire ainsi : « Dans 
un autre diplôme sur papyrus, du temps du pape Jean XV, on lit 
qu'un prince nommé Dagome, sa femme Ota 2 , et leurs enfants Misica 
et Lambert ont donné à saint Pierre une cité qui s'appelle Gnesen * 3 , 
avec toutes ses dépendances , dans les limites qui suivent : d'un 
côté le littoral, de l'autre la Prusse 4 jusqu'au pays dit Russie et 
la Russie jusqu'au pays de Cracovie et jusqu'à l'Oder ; au delà 
de l'Oder, la contrée dite Alemura et la terre de Gœrlitz et de nou- 
veau le cours de l'Oder jusqu'à la hauteur de la cité de Gnesen. » 

Il y a ici plusieurs difficultés. Le pays d* Alemura nous est à peu près 
inconnu 5 , et, ce qui est plus grave, le nom de Dagome est étranger 
à l'histoire de Pologne. Le texte de la Notice est cependant formel : 
l'acte qu'il analyse est du pontificat de Jean XV, c'est-à-dire des an- 
nées 985-996. En ce temps-là, il y a eu en Pologne une princesse 
nommée Oda ou Ota 6 , femme en secondes noces 7 du duc Mieszko , 

1 . Après le mot « Schinesghe », il ajoute : « de provincia Polanorum ■ . Les Gesta pauptris 
scholaris Âlbini, contenus dans le ms. Ottob. lat. S0S7 (Bibliothèque Vaticine), sont encore 
inédits; je crois savoir que M. von Ambros se prépare à en donner une édition — Sur la col* 
lection d' Albinus, ses sources, sa composition et sa date, voy. mon Etude sur le Liber Ceruuum 
de VE$lue romain*, p. 10-19. 

Le Uber Ceruuum porte en marge la rubrique « In Polokia ■ . 

1 . 11 est à peine besoin de faire remarquer que le titre de « judex ■ donné à Dagome et celui 
de « senatrix » appliqué à Ota sont des titres tout romains ; ils ne signi&ent rien autre chose 
que « prince a ou « princesse ■ . 

S. J'écris sans hésiter Gnesen, bien qu'Hasselbach, voulant tout ramènera la Poméranie 
dans son Codex Pomtranix diplomaticus, veuille voir dans « Schinesghe ■ la ville de Stettin. 
— Je ne saurais dire d'ailleurs si par le mot littoral il faut entendre le rivage même de la 
Baltique ou seulement la région voisine de la mer, c'est-à-dire la Poméranie ; la Poméranie tout 
entière a donc pu se trouver en dehors des limites tracées par Pacte de donation. 

4. Le ms. de Deusdedit porte « Bruzze »; mais les autres textes dans lesquels la Notice 
nous. est parvenue donnent tous « Pruzze » (ras. Vat. lat. 1984, polyptyque du chanoine 
Benoit, collection d* Albinus, Liber Censuurn de Cencius). 

5. Dans un mémoire sur « l'Inscription tumulaire de Boleslas Chrobry », lu à 1* Académie de 
Cracovie le iS juin 1896, M. Ch. Potkainski propose de voir dans ce pays d' Alemura les 
confins de la Bohême septentrionale, habités par les Lemuri. 

M. Potkainski juge d'ailleurs que la frontière marquée dans la Notice grégorienne est tout à 
fait conforme aux divisions ethniques. Longeant d'abord la Mazovie, elle sépare ensuite, à la 
hauteur de la rivière Chotcza et de la ville actuelle de Przedborz (sur la Pillica), la terre de Sieradz 
de celles de Cracovie et de Wizltca ; elle atteint ainsi l'Oder, qu'elle coupe vers la ville de Brieg 
et le mont Sobotka, touche la Bohême aux Riesen Gebirge, et, laissant à l'ouest le pays de 
Gœrlitz, suit la vallée de la Bober, pour aboutir de nouveau à l'Oder aux environs de Crossen. 

6. Elle était fille de Thierry, margrave de Brandebourg, et elle quitta le couvent pour 
épouser Mieszko (Voy. la chronique de Thietmar, liv. IV, cap. 56). 

7. La première était morte en 977 (Cf. Annaliste Saxo, ad ann» 986)* 



LA POLOGNE ET LE SAINT-SIÈGE DU X° AU XIII e SIÈCLE i65 

à qui elle donna trois fils : l'un s'appela Mieszko, comme son père; un 
autre Sventopulk ; le nom du troisième ne nous est point parvenu \ 
Avec Ota apparaissent dans notre document deux de ses fils : Mieszko 
(sous la forme latinisée Misica) et Lambert, qu'on peut supposer être 
le fils dont le nom manque à la chronique de Thietmar, à moins qu'on 
ne préfère voir dans ce vocable une transcription germanique du nom 
de Sventopulk, ou simplement un surnom 2 . En Tannée 992, le duc 
Mieszko I er meurt et il est remplacé par son fils Boleslas Chrobry 3 , né 
d'un précédent mariage ; celui-ci réunit sous sa main toute la succes- 
sion paternelle, et expulse sans merci ses frères et sa belle-mère 4 . C'est 
donc seulement entre 985 et 992 que peut se placer l'acte analysé par 
la Notice ; mais alors il faut, de toute nécessité, voir dans le Dagome 
des documents romains le duc Mieszko I er5 . 

Ce duc Mieszko est le premier prince chrétien de la Pologne. Con- 
verti par l'influence de sa femme Dobrovca, fille du duc de Bohême 6 , 
il a dû être rapidement ini tié à une pratique déjà vieille dans l'histoire 
de l'Europe occidentale : la recommandation à saint Pierre et au 

1. « Haec genuit viro suimet très filios Mizeconem, Suentepulcum et... » (Thietmar, 
IV, 36). 

2. Voy. Giesebrecht, Wendische Geschichtc, 1843, 1. 1, p. 2 3 2-2 3 3. — Dans un récent ou- 
vrage (W. Abraham, Organizacya Kosciola w Polsce, Léopol, i893,p.36),ona émis l'hypothèse 
que le nom de Lambert pourrait bien n'être qu'une'forme germanique du nom de Mieszko. On 
lit en effet dans les Annales capituli Cracoviensis, à propos de l'avènement de Mieszko II, 
fils de Boleslas : < Primus Bolezlaus rex Magnus obiit. Lambertus filius ejus succedit. » 
Miezko II est donc appelé ici Lambert (Mon. Germ. Script., t. XIX, p. 586). 

On voit en tous cas le nom germanique de Lambertus pris comme surnom par les Polonais 
(Lantpertus = glorieux dans son pays). En 1061, le prêtre Zula étant devenu évêque de Cra- 
covie, « tune cognominatus est Lambertus » (Annales capituli Cracoviensis, Mon. Gtrm. 
Script. y t. XIX, p. 587, cap. 20). 

3. Voy. Nécrologe de Fuldâ, ad ann. 992 (Mon. Germ. Script., t. XIII, p. 206). 

4. Thietmar, VI, 36 (Mon. Germ. Script., t. III, p. 784,1. 26-28). 

5 . Le nom même de Mieszko n'était peut-être lui-même qu'un surnom, donné 1 celui que 
nous appelons Mieszko I". La forme latine Miecislaus donnée par Jean Dlugosz au nom de 
Mieszko n'apparaît jamais dans les documents ou les récits antérieurs à Dlugosz, qui semble 
l'avoir imaginée. Cf. Oswald Balzer, Genealogla Piastow (in-4 , Cracovie, 1895, p. 18). 

Dans son Mémoire cité plus haut (Bulletin de l'Académie de Cracovie, iS juin 1896), 
M. Potkainski note que l'usage de traduire les noms propres d'une langue dans l'autre, était 
alors général. Aussi rapprocbe-t-il le radical allemand Dag (clair, rayonnant, glorieux) du radical 
slave Mieszko qui paraît avoir eu la même signification. 

M. Balzer dans siGencalogia Piastow (p. 2 5, note 3) me paraît faire fausse route par excès 
d'ingéniosité. Il explique la naissance du nom de Dagome par les deux premiers mots de l'acte ; 
il suppose qu'on y lisait Ego me. . . (comme c'était ordinairement le cas dans les serments d'hom- 
mage), et que la lettre D est une simple déformation du chrisme qui précédait le texte ! 

Au reste, l'interprétation de notre Notice a souvent exercé, durant les cinquante dernières 
années, la sagacité et surtout la fantaisie des critiques. 

6. Cf. le récit de la Chronicq Polonorum (Marti nus Gallus), qui est aujourd'hui consi- 
déré comme l'expression la plus probable de la vérité sur ce point (Mon. Germ. Script., 
t. IX, p. 428). — Cf. Annales capituli Cracoviensis (Mon. Germ. Script., t. XIX, p. 585, 
I. 28-29): Annales Polonorum (Mon. Germ. Script., t. XIX, p, 61 5, 1. 45-5o). Voy. là- 
dessus l'article de Zeissberg Meseco der Erste, dans VArchiv fur ocsterreichischc Geschichk, 
t. XX XVI H, p. 47 et suivantes. 



i66 PAUL FABRE 

Saint-Siège 1 . C'était à la fois un acte de suprême déférence envers 
l'apôtre et un acte de légitime sauvegarde. Les terres dont on concé- 
dait au Saint-Siège le domaine éminent entraient, par le fait même, 
sous la protection de l'Apôtre ; toute violence, tout dommage était 
un attentat à la propriété de l'Apôtre lui-même et devait être puni par 
lui. Le paiement au Saint-Siège d'un cens récognitif marquait ordi- 
nairement le droit éminent de l'Eglise romaine : c'était le signe exté- 
rieur des relations réciproques de dépendance et de protection que la 
recommandation entraînait avec elle. 

Ainsi en fut-il pour la Pologne, et il est intéressant de noter com- 
ment ce pays, qui devait être dans l'Europe orientale l'infatigable 
champion du Saint-Siège, s'est trouvé, dès l'origine, rattaché à 
l'Eglise romaine par des liens d'une nature toute particulière. 

Jusque-là, à ma connaissance, c'étaient seulement des établisse- 
ments ecclésiastiques (abbayes ou diocèses) qui se recommandaient 
au Saint-Siège et mettaient leurs biens sous la protection de la 
plus haute puissance morale qui fût au monde. La Pologne 
semble avoir été le premier État à entrer dans une voie qui 
allait être désormais suivie par plus d'un royaume. 

Du cens payé par le duc de Pologne en raison de la donation 
faite de ses terres à PApôtre Pierre, nous avons deux témoignages, 
qui nous montrent que Boleslas Chrobry, successeur de Mieszko I er , se 
considéra comme lié par l'engagement de son père et y resta fidèle. 

En 1008, l'archevêque Bruno de Querfurt écrivait à l'empereur 
Henri II, à propos de Boleslas : « Sanctus Petrus, cujus tributa- 
rium se asserit 2 ; et, cinq ans plus tard, Boleslas lui-même infor- 
mait le pape Benoît VIII que les menées de l'empereur l'empê- 
chaient d'acquitter le cens promis au prince des Apôtres 3 . 

1 . Dans son récent travail sur « l'Inscription tumulaire de Boleslas Chrobry » (Bulletin de 
l'Académie de Cracovie, juin 1896), M. Ch. Potkainski a émis une hypothèse qui mérite 
d'être retenue. 

L'inscription tombale dont il est question date de la fin du xu* ou du commencement du 
xnr* siècle. On y lit : « Prstcidens cornant teptennii tempore Romam », ce qui signifie vraisem- 
blablement que lorsque Boleslas, fils aîné de Mieszko 1", eut atteint l'âge de sept ans (vers 
Tannée 974) on lui coupa les cheveux pour les envoyer à Rome. Cette cérémonie symbolique 
avait un sens très précis, et ce n'était pas la première fois que Rome recevait ainsi la chevelure 
de princes qui se remettaient à son patronage et entraient dans sa sujétion . 

Peut-être l'envoi de la chevelure de Boleslas accompagnait-elle un premier acte de Mieszko, 
par lequel le chef polonais se plaçait lui, son fils et ses terres sous la protection de l'Apôtre. 

En ce cas on s'expliquerait pourquoi Boleslas n'est pas mentionné dans Pacte du pontificat 
de Jean XV, dont le résumé nous a été conservé. Si nous ne voyons apparaître dans la notice 
grégorienne que les enfants du second lit, cela tient, selon M. Potkainski, à ce que Boleslas 
avait déjà figuré dans une première donation qui n'a pas laissé d'autre trace. 

2. Dans Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, t. Il (v* édition), p. 704 ; Mon. 
Fol. hittorica, t. I, p. 227. 

3 . k Insuper antea domno papas questus est per epistolae portitorem ut non liceret sibi propter 



LA POLOGNE ET LE SAINT-ftiàGE DU X* AU XIII* SIÈCLE 167 

Cependant la hiérarchie ecclésiastique s'était constituée en Pologne. 
Il n'y avait eu d'abord qu'un évêque missionnaire, sans circons- 
cription fixe, qui résidait à Posen \ Mais, dans les premiers mois 
de l'an 1000, l'empereur Otton III vint à Gnesen prier sur le tom- 
beau du grand apôtre saint Adalbert, et, d'accord avec Boleslas, il 
établit à Gnesen un archevêque avec trois suffragants : à Cracovie, 
à Breslau et à Colberg ; l'évèché de Posen ne fut pas compris dans la 
nouvelle province 2 . Le pape Silvestre II fut évidemment consulté, 
mais il ne reste aucune trace de son intervention directe 3 . 

Au moment où la Pologne paraissait ainsi définitivement entrée 
dans la vie chrétienne, une violente réaction païenne éclata, à la mort 
de Mieszko II, successeur immédiat de Boleslas, et l'interrègne sembla 
remettre en question toute l'organisation ecclésiastique du pays. L'é- 
vèché de Colberg disparut pour toujours 4 , et la primatie de Gnesen, 
qui était le signe et comme la garantie de l'unité ecclésiastique de la 
Pologne, subit une longue éclipse que le règne réparateur de Casimir 
(1041-1058) fut impuissant à conjurer. 

A défaut de Gnesen, c'est Cracovie que Casimir semble avoir 
choisie pour ressusciter, en la personne d'Aaron, un archevêque- 
primat de Pologne 5 . La tentative n'eut pas de suite 6 , mais elle 
marque le besoin et le dessein de restaurer la hiérarchie polonaise. Et 

« latentes régis insidias promissum principi apostolorum Petro persolvere censam. » (Thietmar, 
lib. VI, cap. 56.) 

1. On voit apparaître à Posen, dès 968, un évêque du nom de Jordan; l'empereur 
Otton i #r le rattacha à la province de Magdebourg (Thietmar, II, 14; Annalista Saxo, dans 
Mon. Gtrm. Script., t. VI, p. 62a). 

2 . « Nec mora, fecit ibi archiepiscopatum , ut spero, légitime , sine consensu tamen prefati 
« pnesulis, [Posnaniensis scilicet] cujus diocesi omnis haec regio subjecta est ; committens eun- 
« dem predicti martyris fratri Radimo, eidemque subjiciens Reinbernum, Sais* Cholbergiensis 
« ecclesiae episcopum, Popponem Cracuaensem, Johannem Wrotizlaensem, Vungero Posna- 
« niensi ezcepto. » (Thietmar, IV, 28.) — Cf. Ânnale$ Magdtburgtnsts (Mon. Gtrm. 
Script., t. XVI, p. 159, 1. 53-56) ; Gâta episcoporum Magdtburgtnsium (Mon. Gtrm. Script., 
t. XIV, p. 390, I. 25-27. 

3.- La présence de cardinaux dans la suite d'Otton III à Gnesen, est seulement probable ; 
Thietmar nous apprend que l'empereur, se rendant à Gnesen, fit son entrée à Ratisbonne ac- 
compagné de dignitaires de la Cour romaine et de plusieurs cardinaux, mais il ne nous dit point 
que ces cardinaux aient suivi Otton jusqu'en Pologne (Thietmar, IV, 28). 

Il est certain toutefois qu'Otton III tint à Gnesen un synode ecclésiastique (Annalts Altahtnsts 
et Hildesheimtnsts, dans Mon. Pol. Hist., t. II, p. 762 ; Vita Mtinwtrci, cap. 7; dans Mon. 
Gcrm. Script., t. XI, p. 109). 

4. Il ne survécut pas à la mort de son unique évêque, Reinbern, qui périt, avant l'année 1012, 
au coure de son apostolat chez les Ruthènes (Thietmar, VII, 5 a). 

5. Voy. Annales Cracovitmts compilati (Mon. Gtrm. Script., t. XIX, p. 587, 1. 14) et 
Annalti Polonorum (Ibid., p. 620, 1. 18 et 621,1. 29) : « Aaron archiepiscopatus privilegio 
insignitur. » — D'après les mêmes sources, le pape Benoit IX aurait donné son plein assenti- 
ment et Aaron aurait été consacré à Cologne. 

Adam de Brème, à l'année io55, parle d'un évêque girovague qui ordinari meruit a quo- 
dam Poloniae archiepiscopo (Mon. Gtrm. Script. , t. VII, p. 340). 

6. Les Annalti Cracovienscs compilati et les Annalts Polonorum disent formellement que le 
successeur d'Aaron ne prit pas le titre d'archevêque. 



i68 . PAUL PABRE 

en même temps Casimir rétablissait avec le Saint-Siège les rapports 
qu'avait créés la donation de Mieszko I er : l'imagination populaire en 
fut si vivement frappée, qu'elle attribua à Casimir l'institution même 
de la redevance : c'est la version traditionnelle chez tous les historiens 
à partir du xm e siècle \ Il semblait donc que l'étroite union avec 
Rome et le paiement du cens à l'Apôtre fussent comme la condition 
d'existence ou l'accompagnement nécessaire d'une Eglise nationale en 
Pologne. 

Pourtant les efforts de Casimir furent vains. Grégoire VII écrivait 
encore en 1075 au duc Boleslas II Smialy : « Episcopi terrx vestrx,non 
habentes certum métropolitaine sedis locum 9 nec sub aliquo positi magis- 
teriOy hue et Mue pro sua quisque ordinatione vagantes, ultra régulas et 
décréta sanctorum patrum liberi sunt et absoluti; deinde vero inter tan- 
tam hominum multitudinem adeo pauci sunt episcopi et amplx singulo- 
rum parcechiœ, ut in subjectis plebibus curam episcopalis ofjicii nullatenus 
exequi aut rite administrai valeant 2 . » Et Grégoire envoyait en 
Pologne des légats pour réorganiser la malheureuse Eglise 3 . 

Le duc d'ailleurs restait fidèle aux engagements de ses prédéces- 
seurs. Dans la même lettre, le pape le félicite de son dévouement à 
l'Apôtre : saint Pierre lui saura certainement gré des généreuses of- 
frandes qu'il lui a fait parvenir 4 . 

Ces offrandes ne constituent, à ce qu'il semble, (pour me servir 
d'une expression usitée en Angleterre un siècle plus tôt) qu'une sorte 

1. A commencer par la Vita minor de saint Stanislas, qui est de l'année ia3o(cap. 24): 
« Denique papa Benedictus. . . ducem Kazimirum ad tenenda regni Poloniae gubernacuta 
« redire decrevit... ob cujus dispensationis beneficium ac recordationis memorabile signum 
« indictum est Polonis ut in tonsura rotunda conformarent se moribus religiosoram. Sta- 
te tutum est nichilominus ut censum solverent, quod vocatur Swatopttrse, beati Pétri ecclesi» 
« Rome pro alendo lumine » (Monumenta Poloniœ historica, t. IV, p. 171 ; Mon. Gtrm. 
Script., t. XXIX, p. 5 06, L 14-17). — Cf. Chronicon Polono-Siletiacum, Mon. Gtrm. hist. 
Script., t. XIX, p. SSç; Chronica principum Polonix (Mon. Polon. historica, t. III, p. 446); 
Chronica Polonix majoris (Ibid., t. II, p. s85). 

Dlugosz a naturellement suivi l'opinion traditionnelle. 

3. Jaffé, Monumenta Gregoriana, p. 196-197. — - Jaffé-Lœwenfeld, Reg. pont. Rom., 
n° 49S8. 

3 . « Pro bis igitur et aliis causis bos legatos ad vos direximus. » — Tout le monde est d'accord 
pour voir une faute de texte dans le chiffre XV donné par Lambert d'Hersfeld comme étant celui 
des évêques qui assistèrent au couronnement de Boleslas Smialy (Mon. Gtrm. Script., t. V, 
p. a55. 

4. « In hoc cognoscimus quod excellentia vestra beatum Petrum principem sinceris affec- 
te tibus diligit et ad reverentiam ejus ardenti spiritu dilatatur, quoniam gratuita devotione 
« vestris eum oblationibus honorantes, debitorem y obis fieri desideraslis et, sicut in Domino 
« confidimus, promeruistis. » 

Qjjelques-uns même ont pensé que les offrandes de Boleslas Smialy constituaient un tribut 
promis par lui en raison de son couronnement ; peu de temps auparavant le duc de Bohême 
Spitignée s'était engagé à payer une redevance au Saint-Siège en retour du droit qu'on lui con- 
cédait de porter la mitre (Etude sur le Liber Ccnuuim, p. iaî). 



LA POLOGNE ET LE SAINT-SIEGE DU X e AU XIII e SIÈCLE 169 

d* « aumône royale 1 ». Ici, comme en Angleterre, cette aumône est 
l'antécédent de ce qui sera plus tard le Denier de saint Pierre. C'est 
le souverain et non pas encore le peuple qui acquitte envers l'Apôtre 
ce tribut de soumission. 

Le règne de Boleslas Krzywousty (i 102-1 1 38) vit s'achever l'orga- 
nisation définitive de l'Eglise de Pologne, sous la primatie deGnesen, 
à qui son ancien rang de métropole est de nouveau rendu 3 . Nous 
possédons, du commencement du xn e siècle, une des ébauches qui 
aboutirent plus tard au Provincial romain du xm e siècle; elle est 
postérieure à l'érection de Lund en métropole (1 104) et antérieure à 
la mort de Calixte II (1124). Nous y lisons : Provincia Polonia. 
Metropolis civitas Kenesne. Postnana. Craco. Fretiszlava. Plotisca 3 . Il y 
avait donc, dans le temps où cette notice fut rédigée, un archevêque de 
Gnesen, avec quatre suffragants : Posen, Cracovie, Breslau et Plock. 
Mais Boleslas ne s'en tint pas là. Il avait reçu, dès les premières années 
de son règne, un légat de Paschal 11,1'évêque de Beauvais Galon 4 . Un 
nouveau légat (le cardinal Gilles, évêque de Tusculum) lui fut envoyé 
de Rome, entre 1 1 23 et 1 128, avec de pleins pouvoirs pour remanier 
les anciennes circonscriptions diocésaines et pour en créer de nou- 
velles 5 . 

1. Voy.mon Étude sur le Liber Censuum, p. i3a et 1 35. 

a. Il faut noter cependant que la lettre de Pascal II qae l'on a cru souvent adressée à l'ar- 
chevique de Pologne (Jaffé-Lœwenfeld, n° 6570) concerne en réalité l'archevêque de Spalato. 

3. Voy. Delisle, dans Notices et extraite des manuscrits, t. XXXII, p. 75. Ce provincial est 
contenu dans un des manuscrits du fonds Libri conservés à la Bibliothèque Laurentienne 
(n° 1 S S 4) ; dans le catalogue des papes qui est joint à notre Notice géographique la durée du 
pontificat de Calixte II a été marquée après coup, ce qui nous donne la date extrême du 
document. 

Nous voyons apparaître ici un évêché nouveau , celui de Plock . C'est sans doute une 
fondation de Boleslas II Smialy. Une source utilisée et interprétée par la Chronica major is Po- 
loniat rapportait vraisemblablement ce fait, qui a été mal compris par l'auteur de la chronique, 
à savoir que « Boleslaus dux fondavit ecclesiam cathedralem Plocensem, vero suce essor ejus post 
eum ecclesiam Kuiaviensem que Vladislaviensis nuncupatur. » (L'hypothèse est de Ketrzynski, 
Biskupstwa i klasztory polskie w X. i XI. wieku, p. a 5). Or, nous allons le voir, c'est Boleslas 
Krzyvtousty qui est le fondateur de l'évéché de Wloclawek ou Cujavie. 

Il ne faut pas oublier pourtant que Baszko, au chapitre 11 de sa chronique, attribue à 
Boleslas I er la fondation de l'église de Cujavie et à Mieszko II la fondation de l'église de Wlo- 
clawek. Mais il y a là une confusion facilement explicable. Tout au plus pourrait-on admettre 
une fondation éphémère du XI« siècle. — Cf. J. Fijalek, Ustalenie chronologie birkupêw Wlo- 
clamkich, Cracovie, 1894, p. 6 et 8. 

4. « Gualo episcopus Belvacensis sedis apostoliese legatus intrat Poloniam anno 1 104. » (An- 
nales capituli Cracoviensis, Mon. Germ. Script. % t. XIX, p. 588,1. 37). Cette légation est peut- 
être de Tannée précédente, car dès le 29 juillet 1104, Galon, nommé évêque de Paris, était 
de retour en France et assistait à la réunion de Beaugency (Gallia christiana, t. VI, col. 55). 

5. Nous connaissons cette légation par une lettre d'Eugène III du 4 avril 1 148. La première 
mention certaine de Gilles comme évêque de Tusculum est du 6 avril 1 1 a S (JatTé-Lœwenfeld, 
n° 70 56); la bulle du 38 décembre 1 121, dans laquelle il est désigné sous le nom deClinitius, 
est apocryphe (Revue des questions historiques, t. LUI, p. 5 20). — En 1128, nous le trouvons 
en Orient, comme légat (Jaffé-Lœwenfeld, n° 791 7) ; en 11 3o il embrasse le parti d'Anaclet II, 
et il ne rentre en grâce auprès d'Innocent II qu'à la Pentecôte de l'année 1 1 38, c'est-à-dire au 
moment où mourait Boleslas. 



170 PAUL FABRE 

Les conférences entre le prince et le légat aboutirent à une nouvelle 
répartition ecclésiastique du territoire polonais. Vingt ans plus tard, 
Eugène III se référait, pourfixerles limites de Févêché de Wloclawek, 
à la charte constitutive de ce diocèse, donnée d'un commun accord par 
Boleslas et le cardinal de Tusculum '. Mais l'évêché de Wloclawek 
n'était pas le seul qui eût cette origine. Une bulle d'Innocent II, sur 
laquelle nous reviendrons tout à l'heure et qui porte la date de 1 1 33, 
mentionne en Pologne un nombre d'évêchés bien supérieur à celui 
qu'indiquait le provincial antérieur à la mort de Calixte II : « Inter 
Àlbiam et Oderam Stetin et Lubus ; ultra Oderam vero Pomerana, 
Poztnan, Gnezen, Craco, Wartizlaw, Cruciwiz, Mazovia et Lodi- 
laensis 2 . » En sus de Gnesen, Posen, Cracovie, Breslau et Plock 
(appelé ici Mazoviensis, du nom de la région), nous voyons apparaître, 
se déployant en forme d'éventail au nord de l'ancien noyau, les évêchés 
de Stettin, de Lebus (sur l'Oder), de Poméranie, de Kruschwitz et de 
Wloclawek (Lodilaensis), sur la Vistule. Deux de ces évêchés toutefois 
ne subsistèrent point : Stettin se fondit presque aussitôt dans le diocèse 
de Poméranie, qui s'étendit sur les deux rives de l'Oder 3 , et Krusch- 
witz, réuni à Wloclawek 4 , constitua avec lui le diocèse de Cujavie, 
dont Wloclawek demeura le chef-lieu. Dans leur ensemble, les nouveaux 
évêchés témoignent de l'activité évangélisatrice de Boleslas III. Grâce 
à lui, la Pologne chrétienne s'étend vers le nord et le nord-ouest aux 
dépens des Poméraniens que Boleslas soumet par les armes et que son 
missionnaire, Otton de Bamberg, conquiert à la vraie foi. Mais cela 
encore se fait avec l'assistance directe du Saint-Siège. C'est « avec la 
permission, la bénédiction et le commandement du pape qu'Otton 
prend sur ses épaules le lourd fardeau de son apostolat 5 », et le légat 
du Saint-Siège vient confirmer les fondations nouvelles 6 . 

i. Bulle du 4 avril 1 148 (Jaffé-Loewenfeld, n° 9222). « Statuentes ut terminos tui epicos- 
« patus, quemadmodum a bonae mémorise Aegidio Tusculano episcopo tune apostolicae sedis 
« legato et a Bolezlao nobili ejusdem terne statut! sunt, absque diminutione aliqua tu et tui 
« successores in perpetuum possideatis. » 

2. Bulle du 4 juin 1 1 3 3 (Jaflë-Lœwenfeld, n° 7629). 

3. Bulle du 14 octobre 1140 (Jafle-Lœwenfeld, n° 8102). 

4. L'union, au moins personnelle, de ces deux sièges était peut-être déjà faite en 11 33; 
Svidger, le premier évêque de Wloclawek, est également appelé évêque de Kruschwitz (Voy. 
Abraham, Organizacya Kosciola w Polsce t p. 97 ; J. Fijalek, Ustalenie chronologie biskupow 
Wloclawskich, Cracovie, 1894. Le plus ancien catalogue des évêques de Wloclawek est dans 
tes Mon. Polonix historica, t. IV, p. 24. 

5. Herbord, Vita Ottonis,ll t 7 {Mon. Gtrm. Script., t. XIV, p. 778,1. 25). —Cf. Ebbon. 
Vita Ottonis. II, 3 (Ibid., p. 843) : ce Missis ad apostolicum Kalixtum honorabilibus legatis 
« licentiara evangelisandi Pomeraniam impetravit. » 

6. En 1 1 2 5 au plus tôt, car c'est au printemps de cette année-là qu'Ebbon, dans sa Vie 
d'Olton de Bamberg, place l'établissement à Wollin du siège épiscopal de Poméranie (II, 1 5 ; 
Mon. Gtrm. Script., t. XIV, p. 853, 1. 29). 



LA POLOGNE ET LE SAINT-SIÈGE DU Xe AU XIII* SIECLE 1 7 1 

Pourtant, en 1 1 33, les tristes effets du schisme qui divise l'Eglise 
Romaine se font sentir en Pologne. Le cardinal de Tusculum, qui est 
venu consacrer l'œuvre de Boleslas Chrobry, se trouve parmi les fau- 
teurs de l'antipape Anaclet II, et le pape Innocent II sacrifie tout au 
désir d'entraîner l'empereur Lothaire jusqu'à Rome, pour en finir avec 
son rival. Le conseiller le plus écouté de l'empereur est Norbert, arche- 
vêque de Magdebourg. Y eut-il des engagements antérieurs, ou sim- 
plement une effusion de reconnaissance, je l'ignore ; ce qui est certain, 
c'est que l'Eglise polonaise tout entière fut offerte par le pape à l'Alle- 
magne secourable et au tout-puissant conseiller de l'empereur. Le 
4 juin n 33, le jour même où il couronnait au Latran le roi de Ger- 
manie, Innocent récompensait les services de Norbert en soumettant 
d'un trait de plume le diocèse et la province de Gnesen à l'archevêché 
de Magdebourg '. 

Ce sacrifice de l'indépendance religieuse de la Pologne, consenti 
par le pape sous la pression des circonstances, ne fut pas heureuse- 
ment de longue durée. Trois ans plus Jtard 2 , Innocent II, confirmant, 
à la demande de l'archevêque Jacques, les possessions de Varchevêchi 
de Gnesen, reconnaissait implicitement que l'acte de 1 1 33 était sans 
valeur, et, à la fin du xn e siècle, quand le Provincial Romain reçut sa 
forme définitive, la Pologne y figura tout entière comme une seule 
province ecclésiastique, dont Gnesen était la métropole : a In Polonia, 
Archiepiscopatus Kencscnsis habet hos sujjraganeos : Vredicilatensem, 
Lubicenscm, Cuiaviensem, Plozensem, Cracobiensem , Poznaniensem, 
Mazovienscm, Pomeraniensem 3 . » La curie romaine attribuait ainsi à 
Gnesen sept suffragants : les évêques de Breslau, de Lebus, de Wlo- 
clawek (pour la Cujavie), de Plock (pour la Mazovie), de Cracovie, 
de Posen et de Poméranie. 

Au milieu de ces vicissitudes qu'était devenu le cens payé par le 
duc de Pologne ? Les documents ne nous l'apprennent point. Le Liber 
Censuum de l'Eglise Romaine, rédigé en 1192 par le camérier Cen- 
cius, est à cet égard d'un silence surprenant. C'est seulement au com- 
mencement du xm e siècle qu'une lettre d'Innocent III soulève tout 
d'un coup le voile. S'adressant aux chrétiens de Pologne, le pape leur 
reproche d'user de subterfuges pour le paiement du cens qu'ils doivent 

1. Jaffé-Lœwenfeld, n° 7629. 

2. Bulle du 7 juillet 11 36. Jaffé-Lœwenfeld, n° 778S. 

3. Ms. d'Auxerre n° 1 3 2. — J'ai classé (qu'on me le pardonne) les innombrables Provin- 
ciaux épars dans les principales bibliothèques d'Europe. Le ms. i3a d'Auxerre (chronique de 
Saint-Marien d'Auxerre) contient la plus ancienne forme complète de cette Notice. Elle est de 
la fin du xne siècle. Le Provincial reproduit par Albinus dans sa collection canonique est certai- 
nement antérieur, mais les noms qu'il donne aux évêchés polonais sont tellement défigurés qu'il 
est impossible d'en tirer aucune lumière (Voy. Patrol. latine, t. XCVIII, col. 498 A). 



i 7 s PAUL PABRE 

à l'Apôtre : « dans un pays où, comme en Pologne, on change de 
monnaie plusieurs fois par an, ils ont soin de s'acquitter en monnaie 
hors de cours ». » De cette lettre il résulte qu'en Tannée 1206, tous les 
Polonais (le pape s'adresse à tous les fidèles, omnibus Christi fidclibus 
in Polonia constituais) étaient depuis longtemps [more solito) astreints 
à fournir au Saint-Siège un certain cens annuel, qui consistait dans le 
paiement d'une pièce de monnaie. 

Il ne s'agit plus maintenant d'une «aumône royale ». C'est désor- 
mais au peuple et non plus au prince qu'incombe le paiement du cens 
qu'on doit au Saint-Siège 2 . Au reste, depuis Boleslas III, il n'y a plus 
à proprement parler un duc de Pologne, il y a plusieurs ducs en Po- 
logne, et Innocent III envoyait, dans le même temps qu'il écrivait au 
peuple de Pologne, une lettre à tous les ducs de Pologne, universis du- 
cibus in Polonia constitutis 3 . Peu à peu le souverain s'est déchargé sur 
son peuple : ce n'est pas tel ou tel prince polonais, c'est la Pologne elle- 
même qui est tributaire du Saint-Siège. Mais un curieux vestige 
subsiste de l'état antérieur ; le prince conserve le pouvoir de dispenser 
certaines terres de la redevance que toutes doivent au Saint-Siège. II 
a eu le droit d'imposer la redevance; il retient le droit d'en exempter 4 . 

Cet impôt payé par la Pologne au Saint-Siège pesait sur la terre. 
C'était ce que les textes appellent désormais le Denier de saint Pierre, 
et ici, comme en Angleterre, le Denier de saint Pierre, qui a pu 

1. Bulle do S janvier 1207. « Ad nostram siquidem audientiam noveritis pervenisse, quod 
« cum ex consuetudine région is usualis moneta per annum apud vos tertio renovetur et que prias 
« in asu fuerat demum reddatur vilior, usu alterius succedente, vos eidem apostolo ce n su m 
« debiium illo differtis tempore persolvendum in quo moneta; qnam solvitis vilior usas erit... 
« Mandamus quatenus censum ipsum, sine cujuslibet fraudis vitio, more solito, persolvatis. » 

a. On lit pourtant dans le Liber Censuum de l'Eglise Romaine, sous l'évêché de Plock, la 
mention suivante : « Wladislao dux Polonie débet singulis trienniis quatuor marcas auri ad 
pondus Polonie. » Mais cette mention ne doit pas nous égarer. Il s'agit là d'un cas par- 
ticulier. 

Le duc Wladislas dont il est ici question est Wiadislas Plwacz (le Crache ur), fils d'Otton et 
petit- fils de Mieszko III ; ce n'est pas le chef de toute la Pologne, c'est un des ducs de la Po- 
logne (il est duc de Kalisz et de Grande Pologne): aussi ne stipule-t-il qu'en son nom propre, 
pour les terres de son patrimoine, qu'il tient à garantir contre les convoitises de ses voisins. 

Nous avons la bulle par laquelle Innocent III (i3 mai 121 1 ; Potthast, n° 4244) prend sous 
la protection du Saint-Siège la personne et les biens de Wladislas : « Personam tuam cum 
universis bonis sub beati Pétri et nostra protectione suscipimus », et marque les conditions 
extérieures de cette sauvegarde : « Ad indicium autera hujus a sede apostolica protectionis 
« percepte quatuor marcas gratis oblatas singulis ttienniis nobis nostrisque successoribus ad 
« Polonie pondus persolves. » 

Plus tard le même Wladislas ne trouve pas de meilleur moyen pour assurer son héritage contre 
la rapacité de son oncle (Wladislas Laskonogi) que d'augmenter la quotité du cens qu'il doit an 
Saint-Siège, et il s'engage alors à payer à l'Apôtre dix marcs d'or tous les trois ans (Voy. la 
bulle d'HonoriusIU du 9 février 1217; Potthast, n° S452). 

3. Bulle du 4 janvier 1207 ; Potthast, Reg. pont. Rom., n° 2953. 

4. Voy. dans le Codex diplomaticus majoris Polonist (t. IV, n° 20 S 4) la donation de 
Wladislas, duc de Pologne, au monastère de Altenbergen, en isSi : « Contuli villam 
« Stopanowo liberam a podwoda, a prewoda et Swentego Petra. » 



LA POLOGNE ET LE SAINT-SIÈGE DU X* AU XIII e SIÈCLE 17 J 

devenir (au moins en Pologne) un impôt de capitation, est avant tout 
un impôt foncier. 

Sous le pontificat de Grégoire VII, une terre ayant été donnée à 
l'Eglise romaine dans le diocèse de Poitiers, le pape disposa que 
quiconque voudrait s'installer sur cette terre et s'y construire une 
maison paierait au Saint-Siège une redevance annuelle de huit deniers 
poitevins \ C'est d'une conception toute pareille que dérive l'éta- 
blissement du Denier de saint Pierre en Angleterre, en Pologne et 
dans les Pays Scandinaves. L'Angleterre et la Pologne sont vraiment 
des terres du Saint-Siège, et il est naturel que ceux qui les occupent 
paient une redevance au propriétaire. Le paiement du Denier, tout 
comme une hypothèque, est une charge de la terre. Dans une dona- 
tion faite en 1232, par Wladislas, fils d'Otton, au monastère d'Alten- 
bergen, on stipule que la villa cédée est « libéra a podwoda a prewoda 
et Swentego Petra » 2 . En 1285, le pape Martin IV rappelle encore 
aux ducs d'Oppeln que « les colons allemands ou étrangers établis 
en Pologne sont astreints au paiement du Denier, puisqu'ils cultivent 
des terres et possessions à raison desquelles le Denier de saint Pierre 
a été institué » 3 . 

Trois ans après la bulle de Martin IV, durant la vacance qui suivit 
la mort d'Honorius IV, l'archevêque de Gnesen poussait un cri 
d'alarme en constatant les progrès incessants que le germanisme 
faisait en Pologne, et son patriotisme lui inspirait, au sortir d'un 
synode provincial tenu à Lenczyca, une lettre aux cardinaux de la 
sainte Église, dans laquelle il les suppliait de ne point permettre que 
l'Église romaine laissât son patrimoine passer aux mains des Alle- 
mands. « Les Allemands, nobles ou colons, qui viennent s'établir en 
Pologne, refusent, disait-il, de payer à l'Eglise romaine le cens 
qu'acquittaient autrefois les Polonais qu'ils remplacent 4 » . Or, cette 

1. « Notum sitvobis noseedesiam sancti Pétri sitam io villa, quae dicitur Maskarans, sub jus 
« et defensionem apostolica sedis ab ipsis fundatoribus tponte traditam suscepisse. Ob eu jus do- 
« nationis memoriam perpétue retinendam constituerunt et devoverunt se il lï qui circa eumdem 
« locum sibi adiBcant pro unaquaque domo censum annualiter octo nummorum Pictaviensium 
« persoluturos. » (Jaffé, Mon. Grtgoriana, p. 48a; Jaffé- Lœwenfeld, n° 5309). 

a. Cod. diplomaticus majoris Poloniœ, t. IV, n° 2054. 

3. Buile du 12 janvier n85 ; Potthast, n° a a 201. 

4. Cod. diplomaticus majoris Polonix, t. I, n° 616 : « Subintrantibus eciam tam militibus 
« quam coloois Tbeutooicis in Poloniam et occupantibus villas et alia loca que Poloni possède- 
« runt et eiinde de singulis capitibus solvebant censum Romanae ecclesie, videlicet denarium 
« sancti Pétri, quem ipsi Theuthonici tam milites quam coloni penitus solvet* contradicunt et sic 
« ecclesia Romana privatursimiliter jure suo ». 

La lettre en question n'est pas, comme on le croit, du 17 janvier 128S (1286 si on com- 
mence l'année au i er janvier). Il y a une faute dans la date et on doit lire MCCLXXXVII au 
lieu de MCCLXXXV. En janvier 1286, le Saint-Siège n'était pas vacant, et les cardinaux 
auxquels la lettre est adressée sont ceux qui présidaient l'Eglise romaine pendant la vacance qui 
suivit la mort d'Honorius IV et qui dura du S avril 1287 au a a février 1288. 



i 74 PAUL FABRE 

redevance a son origine et sa raison d'être dans la condition de la 
terre de Pologne : « La terre de Pologne, dit l'archevêque au début 
de sa lettre, est spécialement soumise à l'Église romaine, et, en signe 
de cette sujétion, une certaine redevance, qu'on appelle le Denier de 
saint Pierre, est payée par tous ceux qui y demeurent 1 ». 

La condition de la terre entraînait ainsi la condition des hommes. 
Les sources mentionnent tout d'abord l'obligation imposée en Polo- 
gne à toute famille ou maison de fournir chaque année à saint Pierre, 
pour subvenir à l'entretien du luminaire de son église, soit un denier, 
soit deux mesures d'avoine 2 . La redevance s'accroît ensuite ; elle s'élève 
bientôt à trois deniers : mais il demeure toujours possible de s'acquitter 
en nature en fournissant un crible d'avoine 3 , et le maintien d'une telle 
faculté témoigne encore du caractère originel de la subvention qu'on 
paie au Saint-Siège. Ce n'est que peu à peu, et sans doute pour ren- 
dre le cens plus productif, qu'on étend à tous les individus une obli- 
gation qui, originairement, ne pesait que sur la maison ou la famille. 

Dans sa lettre écrite aux cardinaux en 1288 4 , l'archevêque de 
Gnesen insistait déjà sur cette idée qu'en Pologne le cens était universel 
(de omnibus personis ibi degentibus, de omnibus capitibus). Les premières 
années du xiv e siècle virent la théorie passer dans la pratique et le 
Denier de saint Pierre devenir une redevance personnelle. Les Anna- 
les de Miechow attribuent à l'année 1 3 1 8 ce changement dans l'assiette 
du Denier : « Cette année-là, disent-elles, le cens de saint Pierre 
subit une transformation, c'est-à-dire qu'on commença à payer un 
denier par tête, tandis qu'auparavant on payait par famille trois 

1. « Cum terra Polonie Romans ecclesis specialiter sit subjecta, incujus subjectionis indi- 
« cium certa pecunia de personis singulis in eadem degentibus persolvitur, que dicitur denarius 
« sancti Pétri, non immerito nos, tanquam spéciales filii ejusdem ecclesie, ad vestre sanctitatis 
« patrocinium... duximus cum pleniori fiducia recurrendum. » 

Dans une bulle d'Urbain IV, du 3o mai 126a, on lisait déjà : « Terra Poloniae ad Roma- 
nam ecclesiam nullo pertinet mediante ». — Urbain IV avait été lui-même légat en Pologne. 

Et sous Urbain V (le 29 avril 1364) le roi Casimir III se disait encore « Sancte Romans 
« ecclesis cum suo regno immédiate subjectus » Reg. suppl. Urbani V, n° 40, fol. lia v° t 
aux archives du Vatican). 

2. Chronicon Polono-Silttiacum (Mon. Germ. Script., t. XIX, p. S 3 9) : « Ut singulis annis 
« de singulis familiis unum denarium cum impressione capitis sancti Johannis vel duas mensuras 
« avene darent sancto Petro Romepro lumine ». Cf. Vita major sancti Stanislai (Mon. Pol. 
hist. t. IV, p. 382 ; Mon. Germ. Script., t. XXIX, p. 509, I. 36-39); Chronica principum 
Polonix(Mon. Pol. hist. t. III, p. 446). 

Dans les pays Scandinaves, c'était aussi la maison ou le foyer (singuli quique lares) qui cons- 
tituait l'unité imposable pour le Denier de saint Pierre. 

Pour l'Angleterre, voy. les lois de Kanut et d'Edouard le Confesseur. Il en était de même 
pour Alexandrie, les Deux-Siciles, etc. — Cf. Zeitschrift fur Social und Wirtnschaftsgeschichte, 
1896, p. 4S7. 

3. Annales Miechowienses (Mon. Germ. Script., t. XIX, p. 669) : «Cum prias solverentur 
« très denarii de familia aut criblum avene. » 

4. Voy. page précédente note 4. 



LA POLOGNE ET LE SAINT-SIÈGE DU X* AU XIII e SIÈCLE 17S 

deniers ou un crible d'avoine l ». Dès Tannée 1 3 19, nous trouvons 
à Avignon Bertold de Ratibor qui vient, au nom des princes de 
Silésie, protester contre l'interdit qui a été jeté sur leurs terres à la 
suite des difficultés soulevées par l'application du nouveau régime 2 . 
Et c'est à ce nouveau mode de perception que fait encore allusion une 
curieuse lettre adressée en 1)24 par Henri, duc de Posen et de Glo- 
gau, au pape Jean XXII: « Denariumvcro sancti Pétri, licet modo insolito 
txigatur, ipsum tamen ego et fratres mei in signum obedientix, qua 
sanctissimx paternitati vestrx ac apostolicx sedi immédiate nos recognos- 
cimus esse subjectos, in omnibus terris et districtibus nostris solvendum 
mandavimus reverenter 3 . Ce sont toujours les peuples qui paient, mais 
ce sont les princes qui ordonnent ou autorisent le paiement ; ils en 
sont moralement responsables devant le Saint-Siège et la redevance 
continue à être le symbole de l'obéissance que doivent les princes à 
un pouvoir dont ils relèvent directement, eux et leurs États. 

Au siècle suivant, Jean Dlugosz, dans son Histoire de Pologne y 
insérait, sous l'année 1 3 18, la notice suivante : « Solutio denarii sancti 
Pétri pro lampadibus, per Kazimirum primum regem Poloniae repro- 
missa, collectoribus apostolicis agentibus, innovata est. Licet enim ex 
exordio institutionis ipsius de domo et familia quolibet très tantum- 
modo denarii usuales et avenx cribrum solverentur, hujusmodi tune 
consuetudine abrogata sancitum est ut de quolibet capite coloni et 
rusticani homines unum denarium annuatim exsolvant usualem, que 
etiam in diem hanc et usque in xtatem nostram continuatur 4 » . 

Ce témoignage a une particulière importance. Ainsi le Denier de 
saint Pierre conservait encore au xv e siècle la marque indélébile de son 
origine : seuls les colons et les paysans, c'est-à-dire ceux qui vivaient 
directement sur la terre, y étaient astreints. Cela complète la physio- 
nomie de l'institution dont nous avons essayé d'esquisser l'histoire. 
Pareil fait se rencontre pour le Denier de saint Pierre en Angleterre ; 
dès la fin du xn e siècle, seuls les serfs attachés à la glèbe étaient tenus 
à payer le Denier 5 . L'institution a eu dans l'un et l'autre pays 

1. Mon. Gtrm. Script., t. XIX, p. 669. — Cf. Annales Lubictnsts (Mon. Germ. Script. t 
t. XVI, p. 43s, I. 18- 3 1; chronique d'Aula Regia, dans Dobner, Mon. hist. Bohem., t. V, 
p. 379-380. 

a. Voyez sur cette affaire une longue et intéressante note de Wattenbach (page 77), dans le 
tome V du Codex diplomaticus Silcsist, 186a. — Cf. Grûnhagen, Kônig Johann von Bœhmen und 
Bischof Nanker von Bretlau, dans Sitzungsberichtc de l'Académie de Vienne, 1864 (t. 47, p. 1 3), 
etMaydorn, Der Peterspfennig in Schlcsien bis in die Mitte des XIV. Jahrhunderts, dans Zcit- 
schrift fur Gesch. und Alterth. Schlesicns, 188 3, t. XVII. 

3. Rainaldi, ad ann. i3a4, n° LUI. 

4. Historia polonicx libri XII (lib. IX, cap. X; dans l'édition de Przezdziecki (CracoTie, 
1876), t. III, p. 86). 

5. Voy. le très curieux témoignage de Guillaume Fitz Stephen dans sa Biographie de 



1 76 PAUL FABRE 

commune origine et mêmes vicissitudes. Mais en Pologne, plus qu'en 
Angleterre, elle a été mêlée à la vie nationale ; on y a plus long- 
temps gardé conscience de sa signification originelle, parce que là, 
plus qu'ailleurs, ont duré les circonstances qui en avaient provoqué 
l'apparition. Longtemps les princes Polonais ont invoqué 1 contre les 
Allemands et contre les Tartares, c'est-à-dire contre les ennemis de 
leur nationalité, la protection de saint Pierre à qui la terre de Pologne 
avait été autrefois « recommandée » . 



Thomas Becket (édit. James Craigie dans les Materials for Ou history of Thomas Becket, t. III, 

P. 74). 

1. Voy. lettre de Jean XXII à l'archevêque de Gnesen du 20 août 1 319 (Rainaldi, ad ann. 

1 3 1 9„ n©» II et III); lettre du roi Ladislas au pape, du 20 juin 1 314 (Rainaldi, ad ann. i3*9, 

n° LUI); lettre de l'archevêque de Gnesen du 17 janvier 1288 (Cod. diplom. majoris Polonix, 

t. I, n» 616). 



LA 



MESSE GRECQUE DE SAINT DENYS 



AU MOYEN-AGE 



Par H. OMONT 



L'origine de la célébration, dès le moyen âge, d'un office grec en 
l'honneur de saint Denys, dans l'abbaye de Saint-Denys-en-France, 
n'a point encore été suffisamment éclaircie. Dans une Note sur la 
messe grecque, qui se chantait autrefois à l'abbaye royale de Saint- 
Denis 1 , A.-J.-H. Vincent a déjà montré, en s'appuyant surtout sur 
des arguments musicaux, que cette messe, telle au moins qu'elle était 
chantée aux xvn e et xvin c siècles, n'avait aucun caractère ancien. On 
ne pouvait songer un instant du reste à la rattacher à la liturgie 
grecque proprement dite. Si l'on en devait croire, d'un autre côté, l'é- 
diteur au siècle dernier de la Messe greque, en l'honneur de S. Denys % 
il faudrait placer l'origine de cette messe « entre le ix e et le xm e 
siècle ». Rechercher et suivre pendant tout le moyen âge, depuis le 
IX e jusqu'au xvn e siècle, l'emploi de la langue grecque, sous l'in- 
fluence peut-être de TAréopagitisme, dans la célébration de l'office de 
saint Denys et préciser, autant qu'il sera possible, la date récente de 
la confection de cette messe grecque, calquée simplement sur l'office 
latin, tel est le but de la présente étude. 

Dès le ix c siècle, on trouve copiés de première main au début d'un 
Sacramentaire, qui a été très anciennement à l'usage de l'abbaye de 
Saint-Denys et est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale 

i. Rtv ut archéologique, 1864, nouv. série, t. IX» p. 268-281. 

a. Paris, Lottin, 1777 et 1779, in-Ia ; *oir l'avertissement, p. v et iv. 

12 




178 H. OMONT 

sous le n° 2290 du fonds latin 1 , le Gloria in excelsis, le Credo, le 
Sanctus, et VAgnus Dei en grec, mais transcrits" en lettres latines et 
avec le texte latin en interligne : 

Fol. 7 v°. « Ymnum angelicum. 

« Gloria in excelsis Deo et super terram pax in hominibus bonae voluntatis. . . 

« Doxa in ypsistis Théo ke epi gis irini, en antropis cudokia... » 

Ibid. Credo in unum Deum pat rem omnipotentem... 
« Pistcugo is ena Thcon paiera pantocratora... » 

Fol. 8 v°. « Sanctus, sanctus, sanctus, Dominus... 
« Agios, agios } agios, Kyrios... » 

Ibid. « O amnos tu Theu, eron tas amartias tu ko s mu, eleison imas. a 

En tète d'un autre Sacramentaire, exécuté pour l'abbaye de Saint- 
Denys au xi e siècle et conservé aussi à la Bibliothèque nationale sous 
le n°94Î6 du fonds latin 2 , on remarque les mêmes textes liturgiques, 
accompagnés d'une notation musicale en neumes : 

Fol. 1 v°. « Kyrrie eleyson, Christe elcyson...* 

Ibid. « Gloria in excelsis Deo et super terra pax in hominibus bon» voluntatis... 
« Doxa in ipsistis Théo ke epi gis irini, en antropis eudochia... » 

Ibid. a Itemlatine. Gloria in excelsis Deo... — Aliae. Gloria in excelsis Deo... 
— Item. Gloria in excelsis Deo... » (Notation neumatique différente.) 

Fol. 2. « Fides catholica. 

« Credo in unum Deum patrem omnipotentem... 

« Pysteugo ys ena Theon patera pantokratora... » 

Ibid. « Laudes angelorum. Sanctus, sanctus, sanctus... — Item. Sanctus... — 
Al Sanctus... » (Notation neumatique différente; texte latin seul.) 

Fol. 2 v°. « Agnus Dei, qui tollis peccata mundi... » (Trois fois répété; 
texte latin seul.) 

Faut-il voir dans les textes transcrits en tète de ces deux Sacramen- 
taires les premières traces d'un emploi de la langue grecque dans la 
liturgie de l'abbaye de Saint-Denys? Assurément non ; ce ne sont pas 
les seuls en effet dans lesquels ils aient été copiés. On retrouve le 
Gloria et le Credo, en grec, dans des Sacramentaires à l'usage des 
abbayes de Saint-Amand 3 et de Saint-Gall 4 , aux ix e et xi c siècles, et 

1. Voir L. Deliile, Mémoire sur d'anc'uns Sacramentaires (1886), n° XVIII, p. 101-106 
du tirage à part des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXXU, 1 r0 partie. 

2. Ibid. f n°CXVII,p. 289-193. 

3. Ibid., n° XX, p. 107. 

4. Ibid , n°CV, p. 2 63. 



MESSE GRECQUE DE SAtNÎ DENYS 179 

dans un autre Sacramentaire de Tournai ! . du ix e siècle ; le Pater et le 
Crtdo y en grec, ont aussi été copiés dans 'an très ancien Sacramentaire 
français 2 , du vn e ou du vm e siècle, et le Credo dans un Sacramentaire 
d'Angoulême 3 , du ix c siècle. Ce n'est c r onc point là une tradition 
propre à l'abbaye de Saint-Denys. 

L'emploi de la langue grecque dans quelques parties de la messe, 
aux fêtes solennelles, est une très ancienne coutume de la liturgie 
romaine. Le Gloria et le Credo étaient chantés, en grec, à Rome aux 
messes de Noël et de Pâques, et on y faisait aussi la lecture de l'Épître 
et de l'Évangile successivement en grec et en latin 4 . Les Sacramentaires 
précédents suivent donc simplement l'Ordo romanus et il ne faut 
voir dans les pièces grecques qu'ils contiennent aucune tradition 
propre à l'abbaye de Saint-Denys; le manuscrit latin 9436, mentionné 
plus haut, en peut fournir du reste une dernière preuve. Dans ce ma- 
gnifique Sacramentaire, où les offices de la fête et de l'octave de saint 
Denys ont été l'objet d'une décoration particulièrement luxueuse, et 
qui a très vraisemblablement été exécuté pour l'abbaye, on ne trouve 
pas la moindre mention de l'emploi de la langue grecque dans la li- 
turgie : 

fol. 107. « vu 1dus novembris, passio sanctorum martyrum dyonisii , 
Rustici etEleutherii. 

c A. Deus qui hodierna die beatum Dyonisium... ty. Gloriosus. Alléluia. 
Justi epulentur, exultent in conspectu Dei, delectentur in laetitia. Offcrtorium. 
Mirabilis Deus. Sécréta» Hostia, Domine... Praefatio. Vere dignum, aeterne 
Deus, qui sanctorum martyrum... Communio. Posuerunt. Ad complendum. 
Quaesumus, omnipotens Deus... Alia oratio. Deus, qui hune diem... Item oralio. 
Populum tuum quàesumus... » 

[Suit le détail de l'office des différents jours de l'Octave.] 

Fol. 108 V°. « XVII KALENDAS NOVEMBRIS, OCT. S. D., R. ET El. 

« A. Exclamaverunt. Protegat nos, Domine... [r-.] Timete Dominum. f. In- 
quirentes. Alléluia. Fulgebunt justi. Ojfertorium. Confitebuntur caeli. Sécréta. 
Hostias tibi, Domine... Prxfatio. Vere dignum. Per X. D. N. Et innumeram 
laudem... Communio. Posuerunt mortalia. Posf communionem. Su[m]psimus, Do- 
mine, pignus... » 

A deux siècles de là, cependant, un Cérémonial à l'usage de l'ab- 
baye de Saint-Denys, rédigé vers le milieu du xm e siècle dans l'abbaye, 

1. Voir L. Del isle, mémoire cité, Appendice, n° XIX, p. 398. 
1. Ibid., n° II, p. 68. 

3. Ibid., n° XV, p. 9 a. 

4. Cf. Mabillon, Musei Italici, t. 11(1689), p. 37-40, 104, 168, 453; Martène, De An- 
tiquis eccUsix ritibus (Antverpia», 1736, in-fol.), t. I, col 279-281, et Voyage littéraire, 
ire partie ( 1 7 1 7), p. 1 37 ; L. Duchesne, Origines du culte chrétien (1889), p. 1 58- 159. 



i8o 



H. OMONT 



permet de constater l'emploi dès cette époque, de la langue grecque 
pour plusieurs parties de la messe de l'Octave de saint Denys. Deux 
exemplaires de ce Cérémonial sont aujourd'hui conservés l'un à la Bi- 
bliothèque nationale 1 , l'autre à la bibliothèque Mazarine % et leur 
texte, comme on en pourrç juger, ne présente que quelques légères 
différences : 



io. — Bibl. Nationale. 
« De octabis Beati Dyonisii. 

a Ad missam très cantores.Officium 
in greco : Zeuete agallya. Sex proce- 
dentes. t. Zeuete agallia. Doxa Patri. 
Kyrie, fons bonitatis. Post incipiat sa- 
cerdos : Doxa en ipsistis. O^l. Prote- 
gat nos, Domine, sepius. Prima epis- 
tola legatur in greco, alia in latino: 
Stans Paulus. fy. Fobite thon Kyrion. 
T . Ide ekzetontes , a III . Alléluia . 
Ekekraxan dykei, a IIII or . Sequentia: 
Gaude proie . Ante Euvangelium anti- 
phona : O béate Dyonisi. Posl legatur 
Euvangelium in greco, alia in latino : 
Videns Ibesus turbas. Dicatur Phisteuo, 
quod est Credo, etiam si Dominica 
non fuerit. Offertorium : Y ta Che- 
rubyn. Sanctus, Agyos, agyos. Agnus, 
o agnos tou Theu, et Agnus Dei, III. 
Communio : Psallate Ysu. Postcom- 
munio : Sumpsimus, Domine, pignus. 
Ite missa est. Sicut angelorum. » 



2°. — Bibl. Mazarine. 

« In octabis sanctorum Dyonisii, 
Rustici et Eleutherii. 

« Ad missam très cantores. Offi- 
cium in greco: Zeuete agallia 3 . IIII or 
procedentes. t. Zeuete agallia. Doxa 
Patri 4 . Kyrie, fons. Post incipiat sa- 
cerdos : Doxa en ipsistis & . 0^|. Pro- 
tegat nos. I» Epistola legetur in greco, 
alia in latino : Stans Paulus. ft. Phovi- 
cite 6 . f. Yde ezecontês \ Alléluia, a 
IIII or . Ekekrassan 8 . Sequencia : Supere 
armonie. Ante Evangelium : O béate 
Dyonisi. Post legatur Evangelium in 
greco, alia in latino : Videns Ihesus. 
Si Dominica fuerit dicatur Physteno, 
quod est Credo, et si Dominica non 
fuerit non dicatur. Offertorium : Y ta 
kerouvin 9 . Prefatio : Qui sanctorum. 
Sanctus, Agyos; Agnus. o agnos thon 
Theu io . Agnus Dei, III. Communio : 
Psallite Yri ". Postcommunio : Sum- 
psimus, Do[mine]. Ite missa est. » 
Sicut angelorum ". 



i. latin 976, fol. 1 3 7 et v°. Ce volume, dans lequel se trouve (fol. 62-67) un calen- 
c mentions d'obits d'abbés de Saint-Denys, du temps de l'abbé Mathieu de Ven- 



1. Ms. 

drier avec mentions d'obits d'abbés de Saint-Denys. , r - — . --- 

dôme (1 a58-i285), a successivement appartenu à J.-A. de Thou et à Colbert. 

2. Ms. 5 26, fol. 184. Voir Catalogue des mss. de la bibliothèque Mazarine, par Aug. 
Molinier ( 1 8^5), t. I, p 211. 

3. Atû-M dYaXXiaacà|i£0tt, Venite ex ul tonus (Ps. 94). 

4. Gloria Patri. 

5. Gloria in excelsis. 

6. Timete Dominum. 

7. Inquirentes. 

8. Clamaverunt justi. 

9. Cf. Ézéchiel, chap. x. 

10. 'AjjLvd; toû 6eoG. 

1 1. Cantate Jesu. 

12. Voir le fac-similé ci-joint de ce premier texte de la messe grecque de l'Octave de saint 
Denys, d'après le ms. 526 de la bibliothèque Mazarine. 



MESSE GRECQUE DE SAINT DENYS ,8i 

C'est à la fin du xn e siècle qu'il faut sans doute faire remonter l'in- 
troduction de ces parties grecques dans la messe de l'Octave de saint 
Denys, telle qu'elle se trouve dans le Cérémonial précédent. Dans la 
seconde moitié de ce siècle, en 1167, plusieurs manuscrits grecs 
avaient en effet été apportés d'Orient à Saint-Denys par un médecin, 
Guillaume de Gap, plus tard moine et abbé de 1173 à 1186'. Au 
nombre de ces volumes était peut-être un manuscrit des Œuvres de 
saint Denys, aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale sous le 



n° 933 du fonds grec, qui, dès la fin du xti e siècle, était certainement 
dans la bibliothèque de l'abbaye 1 . La vie de saint Denys par Michel 
le Syncelle, qui termine ce volume, a été traduite en latin par le même 
Guillaume, qui a mis en tête une dédicace à l'abbé Yves {1169- 

1. Voir Hittoirt lilliraae, t. XIV, p. 174-376. Cf. Bibliothèque de l'École des chartts 
(1879), t. XL, p. ij8 *i 188. 

• In hoc volumine contiienrui libi' macharii Armpagile Dyonisii : primus de celesti ierar- 
■ ehia ; seeundus de ecclesiastiea leraichia ; tercius de divinii nominibus ; quartus de myslica 

• tbeologia; deinde '■'--. eiusdem ad 1i versos epiîtole; id uliimum vero passio Ipsius scripta 

• a beato Michaele, Jerosolim.ieno paiturch». • 

Le ms, date du x* nW« et a successivement appartenu à de Thou et Colberl avant d'entrer 
•u xvui c siècle dans la Bibliothèque du roi. — Rappelons qu'au début du xv' siècle, un autre 
mi. des Œuvres de saint Denjt, lut apporté en France ei offert a l'abbaye de Saint-Denys en 
1408. au nom de l'empeieur Manuel raléologue, par Manuel Chrysoloras. Ce volume orné 

Musée du Louvre. (CF. Fehbien, Hittoirt... de S. Dtnys ( r 706), p. 117.) Quelques années 
auparavant, en 1 389. deui lehgieui de Saint-Denys étaient partis pour la Grèce, sur la foi 
d'un pseudo-patriarche. Paul Tagari, dans le but d'en rapporter des manuscrits autographes (?) de 
saint Denys (Chronique du rttig ltu i d< Suint -Denys, éd. Bellaguet (Doc. inid.), 1. 1, p. 640 et 
S„). 



^ 



i8î H. OMONT 

1 173) '. A la même époque se trouvait aussi à Saint-Denys un Lec- 
tionnaire à l'usage de l'Église grecque (ms. grec 3y5) 2 , dans lequel 
une main occidentale a ajouté, au xn c ou xm e siècle, différentes men- 
tions relatives au culte de saint Denys et notamment l'Epître grecque 
de la fête du saint 3 . 

Une phase nouvelle de l'emploi de la langue grecque dans la 
liturgie dionysienne est représentée par une série de textes grecs 
d'Épîtres et Évangiles pour différentes fêtes de l'année, ajoutés, 
sans doute au xiv e siècle, dans un manuscrit des Évangiles, copié 
au ix e siècle en minuscule d'argent sur parchemin pourpré, revêtu 
d'une riche reliure d'orfèvrerie avec ivoire, et qui, après avoir fait 
partie jadis du trésor de Saint-Denys, est aujourd'hui conservé à la 
Bibliothèque nationale sous le n° 9387 du fonds latin. Sur neuf 
feuillets, insérés au milieu de l'Évangile de saint Luc (fol. i53-i6i), 
ont été transcrits, en minuscule d'or, sur un parchemin imparfaitement 
pourpré, les Épîtres et Évangiles suivants : 

Fol. 1 53. In Natali Domini Epistola. Ilpbç: 'Eêpéouç 'EttittoXtiç IlaùXou owro- 
gtcSXou to àvctYVOdfJLa. n<i)Xup.Ep<j>ç xaliroXoTp&rfoç... 

Fol. 154. In Nativitatc Domini Euvangdium. So<p^a opÔTj, àxou<r(i>(j.ev ix tou 
xarà 'IcoàvvTjv kylov EùaYYsXiou to àvàYVOfffxa. 'Ev i.^yi\ ^v Aoyoç, xaî 
Aéyoç... 

Fol. 1 54 v°. Epistola in dedicacione Ecdesie. Ilpbç Kopivô-rçouç 'EirurroXTiç Ilotu- 
Xou à7co<rr<JXou to àvaYvoajAa. 'ABeXcpol, exa^Toç; IBiov... 

Fol. 1 55. In dedicacione ecclesie Sancti Dyonisii Euvangdium. Eo^a ôpÔTrj, 
àxouo , (op.ev ex tou xorcà Aouxàv aYiou Euocyy 6 ^ 1 ' 00 T b iy&yvoQ\hCL. T<3 xépu) ixfva> 
eiïrev 6 'ÏTjdoùç toiç {JLaOTjTaïç aÛTOu* Oûx eori SévSpov... 

Fol. 1 55 v°. In die Kesurrectionis Domini, ad missam, Epistola, Ilpbç; Kopivôi'ouç 
emaToX^ç TlauXou à7to<rrdXou to àvaYvo<Tfi.a. 'ASeXcpol, (xr^xpà Çùjitj ÔXov... 

Fol. 1 55 v°. Euvangdium, Eo^pia opÔTj, àxou?(i>p.ev ex tou xorrà Màpxov ûylou 
EùaYYeXiou to àvxYvoqjLa. Kat 8iaYevofi.évou tou caGêdtTOu Mapta. . . 

Fol. 1 56. In die Penthecosten, ad missam, Epistola. IlpàÇecov t<ov kyiov àico- 
(ttoXwv to àvàY V00 '{ jLa - Ta> ffufJLTrXTjpoïffôai ttjv 7)ji.épav ttjç IlevrrçxoffTTiç "îjaav 
•rcàvTeç oi àiro<rroXot... 

Fol. i5y. In die Penthecosten Euvangdium. Eo<p(a opÔTj, àxou<T<i>[&ev ex tou 
xorrà 'Iwàvviv aY'' 0U EùaYY £ X(ou to àvaYvofffi.a. Toi xat'pu> ixeiva) elrcev b Klctoç 
toiç éauTOu {jLaÔTJTaiç* 'Eàv Ttç àYowtà fie... 

1. Ms. latin 2447, fol. 81 ; cf. le Catalogus codicum hagiographicorum latinorum... in 
Bibliothtca nationali Par hit mi, éd. hagiographi Bollandiani (1889), t. I, p. 1 1 1 et 12 4-1 2 5 . 

2. Voir sur ce ms. mes Fac-similés des mss. grecs datés de la Bibliothèque nationale (1891), 
pi. XIV. 

3. Voir notamment aux fol. 56, 1 S 3 , 154, 193, 194 v°. 



MESSE GRECQUE DE SAINT DENYS i83 

Fol. 1 57 v°. In fcsto sancti Dyonisii Areopagile Epistola. IIpà£e<i)v twv àyiwv 
àiro(rr<5X(ov t6 àvàyvo(T|JLa. 'Ev raïç Tjjjiépaiç extvatç <rrQtÔ7jç 6 IlauXoç... 

Fol. i58v°. In die sancti Dyonisii Euvangelium . So^pta ôp[8]7j, àxoufftofjiev ex 
tou xorcà Aouxàv àyi'ou EuayYeXfou to àvàyvoo-ji.a. T<j> xai'pa> exeivio ïffTTrj 6 '1^- 
<xou; ktii totcou ireoïvou... 

Fol. 159. //em, Euvangclium. Eo^-rça opÔTj, àxou<x(*>[jiev ex tou xarrà Marôéov 
iyiov Eùay^eXfou to àvàyvoo'jJt.a. Tco xai'po> exe(va> TjxoXouÔTjsav tôj 'Yktou..» 

[Puis, en écriture plus récente, les deux textes suivants :] 

Fol. 1 59 v°. 'Ex toïç pfêXou T7) Eo^piaç; to àvaYvcoajJLa. Maxàpioç àvyjp... ' 

Ibid, 'Ex tou xaTa MaTÔlov àyiou Eûay^eXiou to àvctYvocji.a. [K]aTajxaÔeTat Ta 
xp(va tou ttypou... 

Ce sont là des Épîtres et Évangiles grecs pour les grandes fêtes 
de l'année suivant l'usage de l'ancien Ordo romanus, et la fête de 
saint Denys a été naturellement comprise au nombre de ces grandes 
fêtes 2 . Quant à l'insertion de ces textes grecs dans cet ancien 
manuscrit latin des Évangiles, il faut sans doute l'expliquer par le 
désir des moines de Saint-Denys de faire remonter à une plus haute 
antiquité un usage peut-être récemment introduit dans l'abbaye 3 . 

Quoi qu'il en soit, il ne semble pas qu'on doive fixer avant le 
milieu du xvi c siècle la rédaction de la messe grecque de Saint-Denys, 
au moins telle qu'elle a été imprimée 4 . Dès 1625, J. Doublet, dans 

1. Cf. Sap. Sirach, XXXIV (XXXI), 8-1 1 ; texte traduit en grec sur la Vulgate latine. 

2. Le Cérémonial de Saint-Denys cité plus haut mentionne (fol. 16) les cinq grandes fêtes 
de Noël, Pâques, la Pentecôte, l'Assomption et saint Denys; mais, sauf pour l'Octave de saint 
Denys, on n'y trouve aucune mention de la lecture du texte grec des Épîtres et Evangiles de 
ces fêtes. 

3. Une « lettre [s. d.] de l'Eglise grecque au vénérable archimandrite de l'abbaye royale 
du trois fois bienheureux Père Denys en France », au sujet de la lecture de ces textes en grec 
et en latin, et dont une traduction a été publiée dans Saint Denys l'Aréopagite, par l'abbé 
Vidieu (Paris, 1889, gr. in-8 u , p. 416), n'offre aucun caractère d'authenticité. 

4. A la fin de l'Avertissement, mis en tête de la Messe greque, en Vhonneur de S. Denys, 
dans les deux éditions de 1777 et 1779, 0D '** ' " Pendant l'impression de cette Messe, l'ab- 
« baye de S. Denys nous a communiqué un manuscrit grec, où se trouve une partie de la 
« messe greque de S. Denys, révisée par le célèbre Guillaume Budé, qui a mis à la fin une 
« lettre signée et paraphée de sa main. Il mourut en 1540. Celte messe est différente de celle 
« qu'on chante aujourd'hui : mais c'est d'après ce manuscrit, que nous rétablissons dans le 
• symbole ces deux mots, Kal icpoaobxû), Et expecto, au lieu de IIpocroox&iAev, Expectamus, qui 
« s'étoit glissé dans l'édition de 1 658. » Ce manuscrit ne semble présentement être conservé 
dans aucune bibliothèque publique de Paris ; quant à la correction indiquée à la fin de cette 
note, elle ne peut servir à identifier le manuscrit : toutes les copies du Symbole grec dans les 
manuscrits cités précédemment portent la leçon itpoodoxco. 

Au sujet de la lettre de G. Budé, mentionnée par la même note, on peut rappeler que le 
premier maître de grec de Budé, Georges Hermonyme de Sparte, a copié la vie de saint Denys 
^e Michel le Syncelle sur l'exemplaire même de la bibliothèque de Saint-Denys (ms. grec 933); 
la copie forme le ms. grec 93a. Cf. Georges Hermonyme de Sparte, dans les Mémoires de la 
Société de Vhistoire de Paris (i885), t. XII, p. 94. 



_». 



184 H. OMONT 

son Histoire de V abbaye de S. Denys\ mentionne que « le jour de 
l'Octave de la feste de sainct Denys, Ton chante toute la messe en 
grec. * On n'a point jusqu'ici de texte de cette messe plus ancien 
que celui qui a été imprimé en i658, sans un mot d'avertissement 
qui puisse renseigner sur l'auteur de l'édition, sous le titre de : 
Missa in Octava S. Dionysii Areopagitz et sociorum martyrum, ad 
usum regalis ecclesix ejusdem S. Dionysii in Francia, ordinis S. Benc- 
dicti, Congregationis S. Mauri 2 . 

Cette messe ne dérive point de celle qui était chantée à 
Saint-Denys au xm e siècle, il suffit pour le constater de se reporter 
à l'extrait du Cérémonial publié plus haut. C'est une simple traduc- 
tion de l'office latin, faite sans doute par un moine de l'abbaye à 
l'imitation des petites Heures de la Vierge, publiées par les Aide 
et les Estienne dès la fin du xv e et au xvi e siècle 3 . Les quelques ma- 
nuscrits qu'on en possède datent tous du xvm e siècle et sont en 
complet accord avec le texte imprimé. Il y en a deux à la bibliothèque 
Mazarine, qui l'un et l'autre ont servi à la célébration de la messe 
grecque à Saint-Denys : le premier (ms. 452) 4 , pour l'officiant; le 
second (ms. 4465) 5 , pour léchant au lutrin. La copie qui se trouve 
à la Bibliothèque nationale sous le n° 17182 (fol. 36*° 45) semble 
avoir été faite sur l'imprimé; A.-J.-H. Vincent en possédait aussi 
un exemplaire, daté de 1764, qui a figuré au Catalogue de vente 

1. Paris, i6a5, in-4 , t. I, p. 366; cf. p. 36 1 : « Es festes solennelles l'on chante double 
Epistre et double Evangile, une Epistre en grec et une en latin, une Evangile en grec et une en 
latin, et ce en commémoration de Papostre de France, sainct Denys l'Aréopagite, qui estott 
grec de nation, lequel repose en l'église. » — On peut rapprocher de cet extrait de l'Histoire 
de Doublet les deux passages suivants du Mémorial de G. Chartelier, conseiller au parlement 
de Paris, publiés (d'après le ms. français 443 1, fol. 116 et 219 v°) par M. P. Guilhiermoz, 
dans le Bulletin de la Société de l'histoire de Paris (1888), t. XV, p. 174 et 1 79 : 

« Le vendredi xviu e jour de may l'an 1S09,... la court [de Parlement] alla en l'église 

• rnons 1 * Sainct Denis en France. . . La messe fut chantée par ledit evesque d'Amiens. L'Epitre 

• en l'Evangile furent dites en grec et en latin. L'Epitre et l'Evangile en grec furent dites en 
« bas, devant ledit maistre auter ou celebroit ledit evesque.. . 

« Vendredi premier jour de juin 1S09, la court [de Parlement] assemblée. . . le lendemain, 
« qui fut le samedi n° jour du dit mois de juin, la court fut à mons r Sainct Denis... La 
« messe fut chantée des benoistz martirs, Intrtt in conspectu tuo. Domine, k l'auter sur le- 
quel est « le corps mons r sainct Loys. . . Les Epistre et Euvangile furent dits en grec et en 
latin... » 

3. Parisiis, ex officina Roberti Ballard, unici regist musiat typographe i658, pet. in-4*, 
de 3o pages. Il n'y a que le texte grec, avec la musique notée; à la fin est ajouté sur an 
feuillet séparé le texte grec avec musique de la Benedictip pontificalis in fine Missx qust grstcè 
cantatur in die Octava SS. mart. Dionysii et soc. (Bibl. nat., Imprimés, inyent. B. 2640.) 

3. Venise, Aide, 1497, in-16; réimprimées en iSo5, i5ai, 157a, 1S81 et 1587 par les 
Aides; François Estienne en a donné une réimpression à Paris, en 1543. Un Officium beat* 
Marix virginis, avec différents hymnes et prières en grec et latin, a été dédié au pape Clé- 
ment VIII par Federic Morei, en 1 585 ; il y en a une édition de Paris, 1616, in-16. 

4. Voir Catalogue des mss. de la bibliothèque Aîazarine ( 1 885), t. I, p. 175. 

5. lbid. t t. III, p. 356. 



MESSE GRECQUE DE SAINT DENYS i85 

de la seconde partie de sa bibliothèque en 1872 \ Enfin à deux années 
de distance, en 1777 et 1779, il a été publié deux éditions nouvelles 
de la Messe greque, en l'honneur de S. Denys 2 , à l'usage des fidèles 
que la fête annuelle amenait à Saint-Denys. L'un et l'autre de ces 
petits livrets, dont le texte est identique, sont une réimpression très 
augmentée de l'édition de i658; ils sont précédés d'un avertissement 
historique et musical et forment le dernier en date des monuments 
liturgiques en langue grecque du culte rendu à saint Denys 3 . 

1. Deuxième partie, n° 412 du Catalogue. 

3. Messe greque en l'honneur de S. Denys, apôtre des Gaules, premier èvique de Paris et de 
5. Rustique et S. Eleuthere martyrs : selon l'usage de l'abbaye de S.-Denys en France, pour, le 
jour de VOctave de la Fête solemnelle de S. Denys, au xvi. jour d'octobre. . . Paris, A. -M. Lot- 
tin, Paîné, imprimeur du Roi et de la Ville, 1777 (et 1779}, in-12, de xlvj (xlvuj dans l'édit. 
de 1779), l f* n P* el 7 2 P a 8 es * (BibI* nat., Imprimés, inv. B. 11441 et 11442.) 

3. Une autre messe grecque se célébrait deux fois par an à Paris, dans le couvent des Cor- 
deliers, au rapport de Lomeier (de Bibliothccis, a e éd. ; Ultrajecti, 1682, in-12, p. So5) : 
« In ejus capellâ, Hierosolyma dicta, bis quotannis missa graece celebratur, comparentibus iis, 
« qui Hierosolymis sepulcbrum Christi visitarunt. » 



L'ORIGINE 



DES 



DOUZE PAIRS DE FRANCE 



Par G. DE MANTEYER 



Pour éclairer l'origine des pairs de France, le mieux est de déter- 
miner, tout d'abord, ce qu'étaient, en réalité, les six pairs laïques. 

Le mot pares au moyen âge a eu des acceptions successives qu'il 
faut rappeler. Désignant primitivement des hommes pareils ou égaux, 
ce mot, comme le montrent les exemples fournis par M. Lot ! , définit, 
depuis le vi° siècle au moins, deux ou plusieurs personnes unies par un 
contrat d'où découlent des obligations réciproques, sans que nécessai- 
rement ces personnes soient de même rang social. Ainsi sont dits pares : 
un mari et sa femme, des parents qui se doivent assistance, deux rois 
liés par un traité, des grands groupés pour la défense de leurs intérêts, 
puis enfin un seigneur et son vassal 2 . En conséquence, dès le ix° siècle, 
le roi et l'un quelconque de ses vassaux directs sont certainement 
pares l'un de l'autre ; de plus, les vassaux directs du roi étant seuls 
liés envers lui par le contrat de fief, il est évident que, seuls, ils peu- 
vent se dire ses pares et cela en vertu de ce contrat. Ils n'entendaient 
pas par là être ses égaux : l'obligation à des droits et à des devoirs 
réciproques était pareille pour chacune des parties, voilà tout. D'ail- 
leurs, en dehors du roi, chaque seigneur ayant des vassaux particu- 
liers, il devait y avoir autant de séries de pares que de seigneurs diffé- 
rents. 

i . Quelques mots sur l'origine des pairs de France, par Ferd. Lot (Revut historique, t. LIV, 
189$). 

2. Lot, pp. 4-5 du tirage à part. 



188 G. DE MANTEYER 

Puis, la preuve existe que, dès le xi e siècle 1 , d'autres textes, en se 
rapprochant du sens primitif du mot, expriment une idée nouvelle, 
conséquence de ce qui précède. Désormais, tous les principes regni 
qui, naturellement, sont vassaux directs du roi peuvent, bien qu'ils ne 
soient pas liés entre eux par un contrat d'où découlent des obligations, 
se dire pares les uns des autres, et cela, parce qu'ils sont tous sembla- 
blement liés vis à vis du roi : cette situation commune les place au 
même degré de la hiérarchie féodale, et les rend, par une suite com- 
préhensible, tous égaux entre eux. Il est possible ainsi de concevoir 
autant de séries d'hommes féodalement égaux qu'il devait exister 
de séries particulières de pares dépendant, chacune, d'un seigneur 
différent. 

Enfin, après cette deuxième classe de textes qui prêtent à la confu- 
sion, — car, quand ils expriment que deux hommes sont pares, ils ne 
disent pas à quelle série de pares ils appartiennent, c'est-à-dire de quel 
seigneur ils dépendent directement, — M. Lot arrive aux textes du 
xm e siècle, qui, eux, sont parfaitement clairs. Ces textes distinguent 
chacune des séries de pairs existantes, en indiquant le pays particu- 
lier où chacune de ces séries existe. Ils parlent des pares Francise 2 
c'est-à-dire des pairs du royaume, ou bien des pares Flandrix 3 c'est-à- 
dire des pairs 'de la province de Flandre. De même, on aurait en 
Bourgogne les pares Burgundix, etc. Donc, plus d'ambiguité pos- 
sible : les premiers sont vassaux directs du roi, les seconds vassaux 
directs du comte de Flandre et, par conséquent, arrière-vassaux du 
roi. 

Au mois de juillet 1216, c'est pour la première fois, selon M. Lot, 
un fait positif que la cour des douze pairs de France existe 4 . Cette 
affirmation courante de l'existence d'une cour des douze pairs ne semble 
pas rigoureusement exacte : de droit, ils étaient membres de la Curia 
régis, et, comme le remarque M. Lot, ils n'y siégeaient pas seuls ; leur 
présence n'y était requise que pour des affaires concernant la per- 
sonne du roi ou celle de l'un d'eux. La cour était alors « garnie de 
pairs » ; mais jamais il n'a existé une cour des douze pairs de France 
en dehors et au-dessus de la cour royale 5 . Ainsi, le seul fait qui soit 

1. F. Lot, lbid. t Pp. 6 (1023) et 8 (i 109, n63). 

2.' P. 11 (1224) « per judicium pari u m suorum Francie, baronum nostrorum ». 

3. P. i3 (1224) « J. de Nigella pares habebat in Flandria per quos debebat judicari in 
curia comitisse ». 

4. P. 12 (juillet 12 16) « a paribus regni nostri, videlicet A. Remensi archiepiscopo, 
« W. Lingonensi, W. Cathalaunensi, Ph. Belvacensi, Stephano Noviomensi episcopis et O. duce 
« Burgundie et a multis aliis episcopis et baronibus nostris videlicet ». 

5. Le fait que, dès leur apparition, les 12 pairs, quand ils siègent, prennent toujours séance 
dans la Curia régis et que la Curia régis ne peut être appelée la Cour des 1 2 pairs parce qu'ils 



L'ORIGINE DES DOUZE PAIRS DE FRANCE 189 

véritablement à remarquer, en 1 2 1 6, c'est que les pairs sont réduits 
à douze et qu'ils reçoivent la dénomination de pairs de France, 
dès 1224. 

Ce sont, on le sait : 

l'archevêque duc de Reims, le duc de Normandie, 

Tévêque duc de Laon, le duc de Guyenne, 

l'évêque duc de Lan grès, le duc de Bourgogne, 

Tévêque comte de Châlons, le comte de Flandre, 

l'évêque comte de Beau vais, le comte de Toulouse, 

Tévêque comte de Noyon, le comte de Champagne. 

D'une part six clercs, de l'autre six laïcs : cette égalité de nombre, 
dès 12 16, entre les deux ordres ecclésiastique et laïque frappe immé- 
diatement ; de même que la parité des titres, dès 1275. 

Cette parité n'est pas fortuite, mais voulue ; car, si ces évoques 
avaient pu, depuis longtemps, recevoir le comté de leur cité en fief 
direct du roi, le titre de duc attribué tardivement aux trois premiers 
d'entre eux est une anomalie qui ne peut s'expliquer autrement que 
parce qu'ils l'ont pris ou reçu à l'imitation des trois premiers pairs 
laïques. C'est une recherche ou une concession évidente d'égalité ho- 
norifique. 

Dès lors, en ce qui concerne le nombre des pairs ecclésiastiques, 
rien n'empêche, jusqu'à plus ample informé, de supposer que déjà 
auparavant, il avait été calqué, comme plus tard le titre, sur celui des 
laïques. 

Donc, en résumé, pour rechercher l'origine des douze pairs de 
France, il convient bien, les évêques mis à part, de déterminer préala- 
blement ce qu'étaient les six pairs laïques et la raison d'être de leur 
nombre. 

Ainsi, en 12 16, le roi avait, dans Tordre laïque, deux classes de 
vassaux directs : six d'entre eux étaient pairs de France, les autres ne 
l'étaient pas. Constater que les premiers se trouvaient être les plus puis- 
sants et les plus anciens des vassaux du roi, cela ne suffit pas : la cause 
qui leur avait fait attribuer la pairie est indépendante de cette simple 
constatation de fait et il faut s'efforcer de la mettre en lumière. Or, la 
pairie, comme toutes les anciennes fonctions publiques antérieures à la 
féodalité, se trouvant maintenant attachée à la possession de certains 

n'y siègent jamais seuls, n'empêcherait pas la Curia rtglt d'avoir été auparavant une véritable 
Cour des pain s'il était prouvé qu'elle se composât alors de tous les vassaux directs du roi et 
d'eux seulement. 



190 G. DE MANTEYER 

fiefs héréditaires, la nécessité amène à analyser la formation territoriale 
du royaume. Si la division spirituelle de la France en diocèses a pour 
base la division politique en cités de la Gaule impériale telle qu'elle 
existait, lors de l'arrivée des barbares, de même, il est facile de voir 
que la division politique de la France en provinces, au moyen âge, a 
pour base l'établissement de ces barbares. 

Les Gaules avaient été successivement occupées par un certain 
nombre de peuples nouveaux 1 ; au v e siècle par les Wisigoths, les 
Burgondes, les Francs, les Alamans, les Thuringiens, au vi e siècle par 
les Ostrogoths, les Gascons et les Bretons, au x e siècle par les Nor- 
mands. Chacun d'eux s'y était fixé séparément dans une région dis- 
tincte et voisine des autres parmi les Gallo-Romains. Depuis que les 
Francs avaient groupé ces peuples sous leur domination, ils formaient 
tous ensemble le regnum Francorum, avec Paris comme capitale 2 . Dès 
sa constitution définitive, cet état se divise donc naturellement en 
autant de pays qu'il comprend de peuples récemment établis et d'ori- 
gine différente. Il débordait de l'ancienne Gaule impériale sur la Ger- 
manie, il débordera, plus tard, sur l'Espagne ; mais, à ne le considérer 
que dans les limites du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, il comprend 
jusqu'en 843, trois pays principaux : 

i° La France divisée d'abord en Neustrie et en Austrasie, puis, à 
partir de Charlemagne, en Neustrie, France proprement dite et Aus- 
trasie : c'est le pays occupé par les Francs. 

Sous les Capétiens, par extension, on donnera peu à peu le nom de 
Francia à tout le regnum Francorum ; la France atteindra les limites 
du royaume. 

2 La Bourgogne qui est le pays occupé par les Burgondes (soumise 
en 534 par les Francs). 

3° La Guyenne, qui est le pays occupée par les Wisigoths (soumise 
en 5o6). 

En second lieu, quatre pays moins considérables : 

i° La Septimanie ou Gothie, occupée par les Wisigoths et les Ostro- 
goths (soumise en 737). 

2 La Provence, occupée également par ces deux peuples (soumise 
en 539). 

3° L'Alsace, envahie par les Alamans (soumise en 496). 

4 La Toxandrie, par les Thuringiens (soumise en 490). 

1. On peut suivre tout le développement qui suit à l'aide des cartes de MM. Paul Guiraud 
et Longnon, insérées dans V Atlas de géographie historique de M. Schrader (Paris, Haéhette, 
1896, cartes n oa 14, i5, 17, 19, 20, 21, 22 et 25). 

2. ce Igitur Parisius venit ibique cathedram regni constituit. . . » (Greg. Tur., Histor. 

Francorum, lib. II, îj xxviu, a. 509, Ed. Omont, p. 68). 



L'ORIGINE DES DOUZE PAIRS DE FRANCE 191 

Il faut ajouter trois démembrements : la Bretagne et la Normandie, 
qui diminuent la France, la Gascogne qui diminue la Guyenne, et qui 
répondent à l'établissement des Bretons, des Normands, des Gascons. 

Cette division politique du royaume, basée sur l'occupation des 
barbares, est fondamentale. 

Lorsque le regnum Francorum devenu l'empire carolingien se 
sépare, à partir de 843, en trois tronçons : Regnum Lotharii, Regnum 
Francorum occidentalium et Regnum Francorum orientalium, le pre- 
mier prend non seulement l'Italie avec Rome, mais une part de Tan- 
cienne Gaule avec Aix-la-Chapelle qui, depuis Charlemagne, était 
devenu la capitale de la Francia et, par conséquent du regnum Fran- 
corum '. Celte part, qui devient étrangère, comprend la Toxandrie, la 
moitié orientale de la France proprement dite, l'Alsace, la moitié 
orientale de la Bourgogne et la Provence. 

Le second royaume, qui est le seul dont il y ait lieu désormais de s'oc- 
cuper, restera, depuis cette époque, toujours moindre que l'ancienne 
Gaule. 

Il conserve la moitié occidentale de la France proprement dite, la 
Neustrie, la moitié occidentale de la Bourgogne, la Guyenne, la 
Gascogne, la Septimanie, dont dépend, au delà des Pyrénées, la 
Marche d'Espagne, enfin la Bretagne tant qu'elle n'est pas indépen- 
dante. Au début du X e siècle, il faut y joindre la Normandie. Ces huit 
grands pays composent le royaume encore au xm e siècle, quand appa- 
raissent les pairs de France; au premier rang sont toujours la Guyenne 
et la Bourgogne, sous l'hégémonie de la France. A la fin du ix e siècle, 
le titre des souverains ne spécifie pas les peuples sur lesquels ils régnent, 
mais, à partir du X e siècle, comme à l'époque des mérovingiens et des 
premiers carolingiens, de nouveau le roi se dit « roi de France » et 
même, par exception, « roi de France, de Guyenne et de Bourgogne 2 », 
ce qui est intéressant à noter. Par suite de l'hégémonie persistante de la 
France proprement dite, la capitale de ce pays sera celle du royaume tout 
entier. Or, à défaut d'Aix-la-Chapelle qui est devenu étranger et de 
Paris qui est en Neustrie, le choix se porte naturellement sur Reims, 
la cité de Saint -Rémy le patron des Francs 3 , en attendant que les 

1. « Aquis palatium quod tune sedes prima Franlix erat. » (Nithardi historiarum, lib. 4, 
§1, en 842). 

s. Octobre 908 « régnante Karlo rege Francorum vel Aquitanorum » (Chartes de Cluny, 
éd. Bruel, n° 100, t. 1, pp. 1 11- 112). 

i3 décembre 933. « Rodulfus gratia Dei Francorum et Aquitanorum atque Burgundionum 
rex, pius, invictus ac semper Augustus ». (Gall. christ., t. II, instr. col. 2o3-2o5). 

3. 10 février 968 « locum sancti Remigii magnifie i doctoris Francorum apostoii... locui 
« . . . qui semper ab antiquo regiis donationibus, utpote caput Francia», fuerat honoratus. » 
Précepte de la reine Gerberge (D. Bouquet, IX, p. 666). 



>^* 



19» G. DE MANTEYER 

capétiens de Neustrie lui substituent Saint-Martin. Reims a donc été 
la capitale de la France pendant environ trois siècles, du milieu du 
ix* au milieu environ du xn c . D'ailleurs, l'existence d'une capitale est 
compatible avec celle de résidences royales différentes; cela n'em- 
pêche donc pas Laon d'avoir été la résidence des derniers carolin- 
giens au x e siècle 1 , et Paris celle des premiers capétiens au xi e2 . Mais, 
peu à peu, cette dernière cité, grandissant avec la puissance de la 
nouvelle dynastie, a pu reprendre son rang d'ancienne capitale 3 : 
Reims n'a plus été que la ville traditionnelle du sacre et son arche- 
vêque est devenu le premier pair de France ecclésiastique. 

Le nombre des provinces et la capitale du royaume étant connus , 
il reste à passer en revue son organisation générale après l'établisse- 
ment du régime féodal. 

Au milieu du x e siècle, l'existence des fiefs héréditaires est par- 
tout un fait accompli : la dynastie carolingienne, qui représente la 
prépondérance de la France proprement dite dans le royaume, lutte 
sans succès contre le particularisme croissant des autres pays qu'elle 
avait soumis, les nationalités diverses qui s'étaient partagé la Gaule 
revivent dans leur nouveau milieu et prennent une conscience de plus 
en plus nette d'elles-mêmes. Abbon note déjà fort bien que les Francs 
différaient des Neustriens et ceux-ci des Bourguignons par leurs sen- 
timents 4 ; quant aux Aquitains, jamais ils n'avaient été bien assimilés. 

i. 962. « Actum Lauduno urbe regali » Précepte de Lothaire (Gall. christ., t. II, instr. 
col. 36 1-3 62.) — « Lotharius. . . rex creatur in basilica sancti Remigii. . . creatusque rex. . . 
« Laudunum ubi ex antiquo regia esse sedes dinoscitur. . . deducitur. m (Richeri Historiarum, 
Hb. III, § 1). 

2. Août 1 137. « Indeque Parisius, tanquam ad propriam remeans sedem, — ea enim, sicot 
« in antiquis legitur gestis, reges Francorum vîtam de g ère consueverunt . . . » (Historia de glorioso 
rege Ludovico Ludovici fllio, par Suger, § 1 , éd. Aug. Molinier, dans la Vie de Louis le Gros, 
p. 147. Paris, coll. Picard. 1887). 

3. 18 septembre 1180. « Obiit Ludovicus piissimus Francorum rex in cmtate que nunc 
« Parisius dicitur et est caput regni Francorum » (Gtsta Philippi régis, Rigordi liber, § 11, éd. 
de M. De la borde, t. I, p. 22. Soc. de l'Hist. de France). Rigord écrivait dans les dernières 
années du xu e siècle. « Regni caput et sedes regia » (Gesta Ludovici VII. Bouquet, XII, 197). 
Ce dernier texte n'est que du xiv e siècle et non du xiie comme le croit M. Petit-Dùtaillis (Etude 
sur la vie et le règne de Louis VIII, p. 329. note 2. 1894.) Voir à ce sujet l'avis de M. A. 
Molinier (Vie de Louis le Gros, par Suger, suivie de Vhist. du roi Louis Vil, introd, p. xxxii, 
Paris, 1887). 

4. « pigra o Burjundia bello, 

Nustria praecluibus thalamum nisi comeret altis 

Jam tibi consilio facilis 

Laetus Odo régis nomen regni quoque numen, 
Francorum populo gratante faventeque multo 

Ilicet, 

Francia laetatur quamvis is Nustricus es set, 
Nam nullum similem sibimet genitum reperire. 
Nec quia dux illi Burgundia defuit, ejus 
Nustria ad insignis nati concurrit honorem. 

Sic uno ternum congaudet ovamine regnum. 



L'ORIGINE DES DOUZE PAIRS DE FRANCE i 9 3 

Un autre fait, c'est que, depuis le traité de Verdun, le centre de gra- 
vité du royaume diminué s'est fortement déplacé vers le Sud-Ouest : 
c'est la Neustrie qui tend à remplacer la France proprement dite 
comme pays prépondérant. L'avènement définitif des Capétiens con- 
sacrera ce changement. 

Quoi qu'il en soit, le royaume, en dehors de la France proprement 
dite que domine personnellement le roi; se divise en autant de duchés 
qu'il contient dépeuples d'origine barbare : leur nombre est, par consé- 
quent, celui, établi plus haut, des grands pays qui, depuis les invasions, 
ont formé le royaume, en tenant compte du démembrement de 843. 

Ce sont les sept duchés de France (Neustrie), de Guyenne, de Bour- 
gogne, de Gascogne, de Gothie, de Bretagne et de Normandie. 

Chacun de ces duchés représente une ancienne nationalité plus ou 
moins vivace : si Tune d'elles redevient indépendante, son chef reprend 
le titre de roi, ce qui s'est vu, en ce qui concerne la Bretagne, au 
ix e siècle. 

En ce qui concerne le duché de Gothie, ce pays d'abord occupé 
par les Wisigoths leur fut conservé, quand ils perdirent la Guyenne, 
grâce aux Ostrogoths et il ne fut réuni que deux siècles après elle au 
royaume. Un siècle environ après sa réunion, le duché était partagé en 
marquisats ' : le comte de Toulouse, en Guyenne, reçut Narbonne ; le 
Comte d'Urgel, en Espagne, reçut Barcelone et la marche d'Es- 
pagne. II est à remarquer que, vers la fin du xi e siècle, les comtes de 
Toulouse feront revivre le titre de duc, comme ducs de Narbonne 2 . 

De son côté, Borrel marquis de Barcelone, en 97 2 3 , reçoit quel- 

Praeterea astutos petiit praeceps Aquitanos ; 
Mox sibi subjectis, Franco ru m régna revisit. 

Denique Luteciae revolant ad culmina tutae. 
Convocat hue omnes proprios per régna morantes, 

En, 

Francigeni approperant alta cum fronte superbi ; 
Caltiditate venis acieque, Aquitania, linguae, 
Consilioque fugae Burgun — adiere — diones 
Sessio fit non longa. . . » 

(Abbo r De bellis Paris., Iib. 2, vers. 343-346, 444-453, 467-473. Monum. Germ. hist. 
Script., t. II, pp. 797-799. 

1. (Annales de Saint- Ber tin, 864 et 865.) 

2. 16 juin 1080. « Guillelmus Tolosanensium, Albiensium seu Caturcensium, Lutevensium, 
« Petragorensium, Carcassonensium, Aginnensium neene Astarachensium cornes et dux » 
(Hist. du Languedoc, 2 e éd. t. V, col. 649-652, 652-654). — Juin 1095, « Raimundus 
Toi osanus cornes, dux Narbonae et marchio Provinciae » (Hist. du Languedoc, 2 e éd. t. V, col. 
738-7Î9). 

3. 3 décembre 972 : « per consensum principis Borrelli ducis Gothicae. . . Borrel lus cornes 
et marchio confirmavi et consensi. . . régnante Leuthario, te m pore Borrelli ducis Gothicae.. . » 
De même, le 2 5 juin 972 (P. de Marca, Marca hispanica,, . . . app. n° 112 et 1 1 3, col. 896- 
900, 900-901). 

13 



\s 



v 



i 9 4 G. DE MANTEYER 

quefois le titre de duc de Gothie ; Péloignement de ses successeurs les 
rend indépendants, en fait ; et, si cette indépendance n'est reconnue 
par la France, en droit, qu'en 12 58, dès 1 162, devenus rois d'Aragon, 
ils suppriment les derniers vestiges de leur vassalité ' . A partir du 
milieu du xn e siècle, il n'y a donc plus à tenir compte de la Marche 
d'Espagne en ce qui concerne le royaume. 

A l'avènement de Hugues Capet, en 987, le duché de France est 
réuni à la couronne. 

Puis, en io52, le duc de Guyenne réunit à ses états le duché de 
Gascogne 2 . Comme vers cette date, le duc de Normandie était de- 
venu suzerain de la Bretagne 3 , il y a lieu de constater que, dès le 
milieu du xi e siècle, les duchés du royaume se trouvent réduits à trois : 
le duché de Normandie, formé au dépens de la France proprement 
dite et de la Neustrie, le duché de Guyenne-Gascogne et le duché de 
Bourgogne. 

A la fin du X e siècle, la décentralisation avait été telle qu'on peut se 
représenter alors le royaume comme une fédération de duchés sous la 
suzeraineté plus ou moins nominale du roi, qui ne régnait guère qu'en 
France : à vrai dire, chaque duc exerçait dans son duché le pouvoir 
royal et on pouvait dire de chaque duché qu'il était un rcgnum 4 . 
Chaque duché se compose d'un certain nombre de comtés, le duc 
peut en posséder un ou plusieurs personnellement : les autres appar- 
tiennent à des comtes qui paraissent les tenir de lui. De plus, la 
garde et la protection des églises, dans chaque duché, paraît être, au 
xi c siècle, sauf exception, remise au duc. Langres, en Bourgogne, con- 
tinue à relever du roi directement et son évêque en a reçu le comté 5 . 
De même, les états de la maison de Toulouse, en Guyenne, c'est-à-dire 
le Toulousain, le Quercy, l'Albigeois, le Rouergue, le Gévaudan, 
n'ont jamais cessé de relever directement du roi ; peut-être est-ce 



1. Schrader, Atlas de géographie historique, carte n° a 5, par A. Longnon (notice, i r0 co- 
lonne). 

2. Même ouvrage, caite n° ai par A. Longnon, (notice, a e colonne). 1076 « Willelmus du* 
Aquitanorum seu Guasconum » (Gall. christ., t. II, instr. col. 354). 

3. Même ouvrage, même carte (notice, 3 e colonne). 

4. 26 février 960. « In regno Gociae, in comitatu Sustantionensi »(Hist. de Lang., a e éd., 
tk V, col. 2 3 3-2 34, n ° ,0 7)' — Dijon, 22 septembre 1040. « Ego Robertus Burgundiae 
dux... qualiter... coeperim perquirere consuetudines ejusdem regni... » (Petit, Hist. des 
ducs de Bourgogne, t. I, pp. 370-371, n° 28). — Dijon, a février 1054. « Ego Robertus.. . 
post obitum patris mei Roberti régis Francorum, Burgundie regnum, ejus destinatione ducis 
auctoritate adeptus. . . • (Petit, Hist. des ducs de Bourgogne, t. I, pp. 378-380, n° 35). — 
1088 « Regnamibus Phiiippo rege in Francia, Guillelmo. . . . duce in Aquitania » (Gall. 
christ. , t. II, inst. col* 343). 

5. 3o août 967 {Gall. christ., t. IV, col. 547). 



L'ORIGINE DES DOUZE PAIRS DE FRANCE 19S 

parce que Raimond-Pons avait été duc de Guyenne momentanément 
avant la dynastie des comtes de Poitiers ! . 

Mais, non seulement, hors de France, le roi était suzerain des ducs, 
de plus, dans la France proprement dite, ne possédant par lui- 
même que ses villas et le comté de Laon, il avait pour vassaux di- 
rects des évoques et des comtes; le 'plus important de tous était le 
comte de Flandre. Ainsi, le jour où le régime féodal fut parfait, le roi, 
suzerain de tous, se trouve réduit personnellement à peu de chose. 

Pour compléter ces vues sur l'organisation féodale du royaume, 
il faut ajouter que des marches au x e siècle, depuis la Flandre jusqu'en 
Espagne, protégeaient une partie des frontières. Il n'est -possible de 
reconnaître ce fait qu'en groupant les textes qui montrent certains 
comtes prenant héréditairement le titre de marquis. Ces textes peuvent 
permettre d'affirmer l'existence des marches de Flandre 2 , de Bourgo- 
gne 3 , d'Auvergne 4 , de Gothie 5 et d'Espagne 6 ; déplus, en Neustrie, 
la marche voisine de la Bretagne. Il y a donc, alors, au moins une 
marche dans chacun des grands pays du royaume ; en France propre- 
ment dite, la marche de Flandre, en Neustrie, la marche contre la 
Bretagne, en Bourgogne, la marche de Bourgogne, en Guyenne, la 
marche d'Auvergne, en Septimanie, celle de Narbonne. De plus, au 
delà des Pyrénées, celle d'Espagne à Barcelone. La marche de Na- 
varre, qui aurait pu être considérée comme une marche de Gascogne, 
est indépendante dès la fin du ix e siècle. 

Dans la France proprement dite, la frontière était vide depuis la 
Flandre jusqu'à la marche de Bourgogne dont le centre était probable- 



1. Richeri Historiarum, lib. I, § 64 ; lib. II, § 3ç. — 937. « Ego Raimundus qui et Pon- 
dus primarchio et dux Aquitanorum » (Hist. du Lang., a c éd., t. V, col. 176-179, n° 69). 

2. 5 mai 967. Précepte de Lothaire: « venerabilis cornes Arnulphus n osier videlicet consan- 
guineus et regni nostri marchio nobilissimus » (Bouquet, t. IX, pp. 629-631). — Tournai, 
1039. « Signum Balduini marchionis Flandriae (Auberti Miraei Op. dipl. et hist. éd. 2 a Fop- 
pens, t. I, pp. 5B-S4)» elc * 

3. 8 août 908. « Richardus cornes et illuslris marchio » (Builiot, Essai hist. sur S. Martin 
d' A ut un, t. II, p. 10-ai). — S sept. 918 « domno Richardo nobiiissimo marchione » (Hist. 
gin. de Bourgogne, t. I, preuves, acte n° XIX). — 10 novembre 949, Autun : « Hugo pre- 
celsus marchio » (Bulliot, Ess. hist. sur S. Martin d' Autun, t. II, pp. 26-28) et aussi Chartes 
de Cluny, n° 738. 

4. Dec. 926. ■ Domno Guilelmo illustrissimo marchione Alvernorum et comité Matisco- 
nensi » (Chartes de Cluny, n° 276). — 8 août 958 ou 959. « S. Bosonis marchionis» (GalL 
christ. , t. II, instr. col. 168-169). 

5. Pitres, i5 août 868. « Bernardus... Tolosae markio » (Ann. de S. Berlin, 868). — 
Dec. 898 « Odo cornes Tolosae civitatis et marchio » (Hist. du Lang. 2 e éd. t. V, col. 97, 
n° 21). — 16 juin 918. « Raymundus cornes Tolosae civitatis et marchio» (Ibid., t. V, col. 
137-140) etc. Les textes diplomatiques sont plus précis, on le voit, que les sources historiques 
sur ce point. 

6. 3i juillet 890» « Ego Wifredus... cornes et marchio » (P. de Marca, Marca hispa* 
nicû. . . Paris, 1668» app. n 09 5 1 , 63, 64, 71, 8o, 81 , etc.). 



'.. T.T 



196 G. DE MANTEYER 

ment placé à Autun. C'étaient les diocèses de Noyon, de Laon, de 
Reims, de Châlons, puis, en Bourgogne, celui de Langres, qui bor- 
daient cette frontière, comme les anneaux d'une chaîne placée en arc 
de cercle sur les limites des bassins de l'Oise, de l'Aisne et de la 
Marne, entre ces deux marquisats. Fait remarquable, ce sont précisé- 
ment l'archevêque de Reims, en 940 ', et, depuis, les évêques de 
Châlons 2 , Langres 3 , Laon 4 et Noyon 5 qui, selon toute vraisem- 
blance, avant la fin du X e siècle', ont reçu du roi, en fief direct, le comté 
de leur cité. La partie du territoire des diocèses de Noyon, Laon, 
Reims et Châlons placée entre la frontière et leurs chefs-lieux for- 
mait une sorte de marche occupée, comme une véritable zone de 
protection, par les vassaux laïques de ces quatre églises au nombre 
desquels se trouvaient les comtes de Vermandois, de Porcien, de 
Rethel, de Vitry : par contre, Langres en Bourgogne, était dans la 
partie du diocèse placée immédiatement sur la frontière : les comtes 
de Bar-sur-Aube, Bar-sur-Seine et Tonnerre, qui étaient les vassaux 
de l'évêque, se trouvaient en arrière. 

Dès la fin du xe siècle, la frontière entre les deux marquisats de 
Flandre et de Bourgogne se trouvait donc occupée par cinq comtés 
ecclésiastiques, sous l'autorité directe du roi. Mais, si ces cinq évêques 
tiennent en fief du roi les comtés, ce ne sont pas eux qui les possè- 
dent et en portent le titre, car ils les concèdent, à leur tour, en fief à 
des vassaux laïques. 

Enfin, les textes révèlent un dernier trait à noter de l'organisation 
générale du royaume : les comtes de Flandre 6 , de Toulouse 7 et de 

1. 940. « Dédit autem rex Artoldo archiepiscopo ac per eura aecclesiae Remensi per prae- 
« ceplionis regiae paginam Remensis urbis monetam jure perpetuo possidendam, sed et omnem 
« comitatum Remensem eidem contulit aecclesiae. » (Flodoardi Annales 940. Mon. Germ. 
histor., Script., t. III, p. 386.) 

2. En 963, Gibuin évêque de Châlons paraît être le maître de sa cité. (Flodoardi Annales, 
9^3.) 

3. 3o août 967 (Chronicon Lingonense . . . auctore P. Jacobo Vignerio.,., p. 76 et Gall. 
christ., t. IV, col. 547). 

4. En 988, Adalbéron évêque de Laon lève des impôts sur les immeubles des habitants de 
sa cité ; la garde du château royal lui en fut même commise pendant quelques années. (Richeri 
Historiarum, lib. t IV, § 1 S et 96.) 

5. En 988, Lindulfe évêque de Noyon jouit dans sa cité de la juridiction criminelle. 
(A. Lefranc, Histoire de la pille de Noyon, pièces justificatives, n° ibis, p. 180.) 

6. « Hic siquidem Arnotdus, ut jam diximus, cognomento Magnus vel Vetulus in 

« généalogie linea sextus computatur cornes et palatinus » (Lamberti Ardensis, Historia comi- 
« tum Ghisnensium, Mon. Germ. histor., Scriptor. t. XXIV, p. S64). Arnulf le Grand, comte et 
marquis de Flandre, était mort le 27 mars 965. — « ... et Balduinus, honoris jure palatini 
clarus, proavisque superbus, Helisabeth frater regine, Hennavius atque Flandricus archico- 
mes. » (Guillelmi Armorici Philippidos, lib. IV, vers 585-588, Œuvres de Rigord et de Guil- 
laume le Breton, éd. H. -F. Del aborde, t. II, p. 121). 

7. 29 juin io53. « Poncius Dei gracia nobilis Tholose cornes palatinus... ego P. Tho- 
lose urbis cornes. » (Hist. de Lang., 2 e éd., t. V, n° a 3 5, col. 470-471 et 1227 ; Ch. de 



L'ORIGINE DES DOUZE PAIRS DE FRANCE 197 

Troyes 1 reçoivent héréditairement le titre de comte palatin. En ce qui 
concerne les deux premiers, les mentions de ce fait sont très rares ; 
pour les derniers, il n'en est pas de même : ce titre est pris par eux 
d'une manière constante. Cela permet de constater que c'est bien 
comme comtes de Troyes qu'ils prennent ce titre et non comme 
comte de Meaux ou d'ailleurs. Par conséquent, il est aisé de voir 
qu'un comte palatin se trouve dans chacune des trois grandes nationa- 
lités du royaume, au milieu du xi e siècle : le comte de Flandre est pala- 
tin en France, le comte de Toulouse est palatin en Guyenne, le comte 
de Champagne est palatin en Bourgogne. Mais le titre de chaque duc 
exprime le peuple dont il est le chef et le représentant 2 : par contre, 
non seulement en France, mais en Bourgogne, le titre du comte palatin 
exprime quelquefois le nom du peuple dominant, c'est-à-dire celui des 
Francs et, quoiqu'il n'y en ait pas d'exemple conservé, il a pu en être 
de même en Guyenne. En tout cas, les comtes de Toulouse, au début 
du X e siècle, étaient bien de loi salique 3 ; à la fin du xi e siècle seule- 
ment, fondus depuis plus de deux siècles au milieu d'un peuple de loi 
gothique, ils s'étaient assimilés et avaient abandonné leur loi propre 4 . 
Il semble donc que, quand les comtes palatins furent établis auprès de 
chaque peuple de loi différente, ce fut plus particulièrement à cause 
des Francs qui s'y trouvaient mêlés en minorité. 

Cluny, n° 33446».) — 9 juin io63, « mei seniores ac palatini comités P. et ejus filius Wi- 
lelmus » {Chartes de Cluny, n° 33ça). Ce sont des actes relatifs au Quercy et non au Tou- 
lousain. 

1 . « Robertus minister palatinus et abbas Beati Lupi. » Ce Robert, comte de Troyes, mou- 
rut en février 886 (Conférence de M. Giry à l'École des Hautes-Etudes du i3 mai 1896). — 
« Rodulfus rex Burgundiam adiit, residensque Castro Divionensi, mense aprili, cum causas 
suas teneret Robertus cornes palatii et Gislebertus cornes Burgundiae. » (Chronique de Saint* 
Bénigne). — 17 janvier 968. « Heribertus gloriosus Francorum cornes. » (H. d'Arbois de Ju- 
bainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, t. I, pp. 4S4-4SS.) — 980. « He- 
ribertus Francorum cornes inclitus. » (Ibid., pp. 4S9-461.) — Laon,j 980. Précepte de 
Lotbaire : « Heribertus cornes palatii nostri. » (Bouquet, IX, p. 641-642.) — toai. Précepte 
de Robert : « S. Odonis palatini comitis. » (Bouquet, X, p. 603-604). — io3a. « Odo 
cornes palatinus Francorum régis » (D'Achery, Spicilegium, t. XIII, p. 28a). — 1034. « S. 
Odonis comitis palatii. » (H. d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de 
Champagne, t. I, pp. 472-473, n° 38). — 1042. <c Theobaldus et Stephanus... gratia Dei 
comités Franciae. » (Ibid, pp. 481-483, n° 44), etc.. . — 1 16a. Troyes. « Ego cornes Hen- 
ricus Trecensis palatinus. » (Gall. christ. , t. X, instr. coi. 173-174). — 1 1 77. « Ego Henri - 
eus Trecensium cornes palatinus. » (Ibid. , col. 174-175). — 1179* « Ego Henricus Trecen- 
sium cornes palatinus. » (Gall. christ., t. X, inst. col. 1 7 5). — Voir aussi les exemples donnés 
par Du Cange (Glossarium, t. II, pp. 454-457, 1842). 

2. i cr juillet 946. u Hludovicus. . . rex... illustrissimi principes regni nostri Hugo vide- 
licet dux Francorum et alter dux Burgundionum nomine Hugo et Leutaldus cornes... » 
(Chartes de Cluny, n° 689). 

3. 11 mars 933. Raimond-Pons vit selon la loi salique (Hist. du Languedoc, 2 e . éd. 
t. V, col. 160-161, n° 57). Par contre, te 14 mai 903, Ebles comte de Poitiers qui fut duc 
de Guyenne préside un plaid selon la loi romaine; mais il n'y indique pas sa loi personnelle 
(Chartes de Cluny, n° 81). 

4. Juin 1095. Bertrand comte agit « sicut lex mea Roman a est » (Hist. du Lang., 2 e édit. 
t. V, col. 738-739). 



^*9Zg* 



i 9 8 G. DE MANTEVER 

Une étude spéciale serait nécessaire pour fixer l'époque depuis la- 
quelle la dignité de palatin a été attribuée respectivement aux comtes de 
Flandre, de Toulouse et de Troyes. Cependant, il est possible de dire 
que les comtes de Troyes semblent être palatins depuis la deuxième 
moitié du ix e siècle : les comtes de Vermandois ont été palatins 
quand ils ont acquis le comté de Troyes, et les comtes de Cham- 
pagne après eux. D'après Lambert d'Ardres, Arnulf le Grand, comte 
de Flandre, au milieu du X e siècle, aurait été déjà comte palatin. 
Quant à la maison de Toulouse, on n'a pas de témoignage avant le 
xi e siècle '. 

Ce qu'il faut retenir de toutes les considérations précédentes, c'est 
que le royaume, à la fin du X e siècle, était, en dehors de la France 
royale, composé de duchés représentant d'anciennes nationalités bar- 
bares qui formaient de nouveaux peuples; il était entouré soit de 
marches, soit de comtés ecclésiastiques ; chaque duché lui-même était 
divisé en comtés ; en France, en Guyenne, en Bourgogne, existait un 
comte palatin. De cette première organisation féodale subsistaient, au 
milieu du xi e siècle, trois ducs et trois comtes palatins, dans l'ordre 
laïque ; de plus, dans l'ordre ecclésiastique, au moins cinq évèques su- 
zerains d'un comté. Tous ces principes étaient vassaux directs du roi, en 
raison de leur duché ou de leur comté, toutefois le palatin de Bour- 
gogne ne l'était qu'à cause de ses comtés de Meaux et de Blois, son 
comté palatin de Troyes relevait du duc de Bourgogne ; ce qui prouve, 
peut-être, que, originairement, les palatins n'étaient vassaux directs du 
roi qu'en raison de circonstances spéciales étrangères à leur dignité 
de palatin. Mais cette organisation, au xi e et à plus forte raison au 
xu e siècle, ne tarde pas à se perdre à la suite du changement d'aspect 
amené par l'expansion royale ; la nouvelle dynastie, appuyée sur le 
duché de France qu'elle unit à la couronne, s'efforce de reconquérir 
le royaume en brisant tout d'abord l'unité des autres duchés. La Bour- 
gogne subit ce sort lorsque Robert le Pieux s'en empare : à ce mo- 
ment, les trois comtés occidentaux de Sens, Auxerre, Nevers devien- 
nent des fiefs directs du roi. La Guyenne devait être plus difficile à 
atteindre ; toutefois à la fin du xi e siècle, la vicomte de Bourges était 
achetée par le roi, et, dans le courant du xn e siècle, l'Auvergne et le 
Velay devinrent, entre autres, des fiefs directs. En attendant de pou- 
voir annexer, les rois cherchent ainsi à se procurer, hors de la France 

i. Màcon, 29 novembre 901. « Willelmus princeps et cornes palatio. » (Ch. de Cluny, 
n° 74). Guillaume le Pieux était comte de Màcon en Bourgogne et marquis d'Auvergne en 
Guyenne ; il es: difficile de dire que son palatinat se trouvait en Guyenne plutôt qu'en Bour- 
gogne. 



L'ORIGINE DES DOUZE PAIRS DE FRANCE 199 

proprement dite, le plus de vassaux directs au dépens des ducs. Il est 
évident que les anciens principes, s'ils perdent de leur puissance, n'ac- 
ceptent cependant pas comme pares, c'est-à-dire comme égaux, les 
nouveaux vassaux directs que le roi se crée et dont le nombre ira tou- 
jours en grandissant. Qu'il suffise de se rappeler combien il avait été 
difficile au duc récent de Normandie de devenir l'égal des autres 
principes, au x e siècle l ; les nouveaux vassaux ne peuvent en avoir 
même la prétention. 

De là, cette division en deux catégories, depuis le xi c siècle, des 
vassaux directs du roi : les principes d'un côté, les simples barons de 
l'autre. 

Les premiers sont les six grands seigneurs laïques, qui, au début 
du xm e siècle, prendront privativement la qualité de pares Francix. 

Les seconds, en qualité de vassaux directs, seront également 
membres de droit de la cour féodale, mais ils ne le seront qu'en second 
rang. 

L'exposé précédent détermine ce qu'étaient les six pairs de France 
laïques et la raison de leur nombre ; désormais, les faits l'indiquent, il 
est clair que ce sont, d'une part, les trois ducs encore subsistants, et 
de l'autre, les trois palatins de France, Guyenne et Bourgogne. Ils 
représentent, au xn e siècle ce qui demeure de la première organi- 
sation féodale du royaume en duchés et palatinats dont on pourrait re- 
trouver des traces plus évidentes dans les royaumes d'Angleterre, de 
Germanie, de Lorraine et de Bourgogne : chaque duché représentant 
un peuple d'origine barbare et soumis à sa loi nationale sous la domi- 
nation d'un roi unique donné par celui de ces peuples qui a l'hégémo- 
nie. Du Cange a déjà remarqué que le titre de palatin est donné 
quelquefois, par extension, aux ducs, dans le courant du xne siècle, et, 
plus tard, dans le courant du xm e siècle, aux douze pairs de France 2 ; 
mais il n'a pas mis suffisamment en lumière la première organisation 
féodale du royaume dans son fonctionnement avant le xm e siècle et, 
en particulier, la répartition des comtes palatins par nationalités, de 
sorte qu'il n'a pu connaître d'une manière précise l'origine des pairs 
laïques 3 . 

Cette origine étant maintenant mieux connue, ce qui était le but 

1. 942. Assemblée d'Attigny (Richeri Historiarum, lib. II, § 3o). 

1. 1 137. « Obiit Willelmus Palatinus cornes Pictaviensis ultimus dux Aquitanorum » (Chron. 
S. Steph. Lemovic). — 1249. « Obiit ta m en vir praeclarus episcopus Noviomensis, cornes Pata- 
te tinus et un us de XII. paribus Francise » (Matth. Paris, Chronica majora. 1249, t. V, p. 92. 
Rerum Britannicarum mediiœvi scrip tores, n° 57). 

3. Du Cange... Glossarium . . . t. II, p. 454-457, art. Comités Palatini, et t. VII. Dis- 
sert. XIV, Des Comtes palatins dt France, p. 59-64. éd. Firmin-Didot, 1842-1850. 



s oo G. DE MANTEYER 

proposé, il est utile, sans s'étendre sur les six pairs ecclésiastiques, de 
constater à leur sujet que cinq d'entre eux représentent les comtés- 
marches ecclésiastiques existant, dès la fin du X e siècle, sur la frontière 
de la Francia et de la Bourgogne entre la Flandre et Autun : l'évêché 
de Beauvais porte leur ligne jusqu'à la frontière de Normandie, en 
deçà de la Flandre. Depuis le début du xi e siècle, l'évêque de Beauvais 
possédait, d'ailleurs, au moins une partie du comté de Beauvais, le 
comte Eudes, à qui il l'avait inféodée la lui ayant rendue, sur sa de- 
mande, et le roi la lui ayant reconnue '. Ainsi, le nombre des pairs 
ecclésiastiques, au début du xni* siècle, s'est, en fait, trouvé égal à 
celui des pairs laïques : rien ne permet de croire, à la vérité, qu'il a 
été calqué sur le leur ; mais si, par exemple, les ducs de France et de 
Gascogne avaient subsisté, et que, par suite, le nombre des pairs 
laïques eût été supérieur à six, il est bien vraisemblable que le nombre 
des évêques eût été élevé pour l'égaler. 



i. S 1 Denis ioi5. Précepte de Robert reconnaissant à Roger, évèque de Beauvais, la part 
du comté, en dehors de 4a cité, jadis inféodée par l'évêque au comte Eudes qui la rend a 
l'église de Beavvais, sur sa demande. (Gall. christ,, t. X, inst. col. 24Î.) 



r r 



L'ELEMENT HISTORIQUE 



DE 



GARIN LE LORRAIN 



Par Ferdinand LOT 



« On n'a pas réussi jusqu'à présent à trouver à cette immense 
« composition, la plus historique d'allure de toutes les chansons de 
« geste, le moindre fondement dans l'histoire », a dit M. Gaston 
Paris \ Je n'ai pas réussi moi non plus et j'indiquerai même plus loin 
pour quelles raisons je suis porté à croire que ce fondement n'existe 
pas. Mais si l'ensemble des faits échappe à tout contrôle historique, il 
n'en est pas de même d'un certain nombre de personnages qui ont eu 
une existence réelle, quoique les exploits qui leur sont attribués soient 
de pure invention. Je dois ajouter de suite que ces personnages ne 
sont le plus souvent que des comparses. Néanmoins, le fait seul de 
déterminer à quelle époque ils ont vécu sera d'une importance réelle 
pour établir la date de composition de ce poème et aussi, comme nous 
essaierons de le montrer, pour en préciser la portée. Des cinq 
grandes chansons dont se compose le cycle des Lorrains, Hervi, Garin, 
Girbert, Ansiis, Yon, je ne m'attacherai qu'au seul Garin, non seule- 
ment parce que les quatre autres sont en grande partie inédites, mais 
encore parce qu'il n'est point douteux qu'elles ne lui soient posté- 
rieures et ne constituent de simples fabrications. Cette rapide esquisse 
n'a du reste aucune prétention à être complète. 

Un certain nombre de personnages sont imaginaires ou du moins je 

i. Manuel d'ancien français, I, p. 46, g 2 5. 



¥ TVf 






902 FERDINAND LOT 

n'ai pas réussi à les identifier. Tels sont, comme on peut s'y attendre, 
les protagonistes comme Hervi, Garin, Bègues, Fromont, Guillaume 
de Montclin,Bernart de Naisil, Fauconnès,etc. Je ne sais pas non plus 
ce que sont : Renier d'Auviller (i, 196) ', Henri et Alleaume d'Avignon 
(1, 120, 25ç, 293), Renaus de Baugi (r, i85), Hasté, Hue, Jocelin et 
Nevelon de Besançon (1, 86, 298; 11, 187), Gui de Biais (r, 188, 293), 
Guillaume de Blanquefort (11, 93, 109), Hains de Bordelle (1, 91 ; 
11, 44, 76, 85), Aubri, Amauri et Thiebaut de Bourges (11, 69, 93, 
162), Goderans et Landris d'Épinal (m, 148), Thierrf de Genevois 
(11, i63), Piniaxde Genvres et son frère Landri (11, 93), Folquere et 
Hunaus de Nantes (i, 29, io3, 107,; if, 164), Fouquere de Pierre- 
late 2 (1, 120, 293; 11, 164), Thiebaut du « Plaisseis » (11, 75, 79), 
Hellissent, dame de Ponthieu (1, i5o) et Alleaume, seigneur de la 
même région (1, 38), Jocelins de « Sallebruges 3 » (1, 292), Foucart 
d' « Estrabort 4 » (I, 292), « li Tolosains Henris » (1. 293), Landri, 
châtelain de la a Valdoine » (1, 295 ; 11,44), Garnier de « Valentin 5 » 
(1, j85), etc. Mais cette ignorance peut provenir soit de ce que mes 
recherches ont été mal conduites, soit de ce que les documents nous 
font défaut 6 . N'oublions pas non plus que, faute d'une édition critique 
du poème, certaines formes de noms d'hommes n'ont qu'une exacti- 
tude provisoire pour ainsi dire. Ainsi le seigneur de Ribemont est 
appelé à plusieurs reprises « Aleaumes li floris » (1, 148, 294). Il n'a 
pas existé, à notre connaissance, au xi e ou au xn e siècle de seigneurs 
de Ribemont de ce nom. Mais nous trouvons quatre Anselme, « An- 

1. Dans l'édition P. Paris (Le Roman de Garin le Loherain, Paris, i833, 2 vol. in-8°), les 
vers ne sont pas numérotés. Je renvoie donc au tome et à la page. Les mêmes personnages 
se retrouvant dans la fin du poème , publiée par Edélestand du Méril (La mort de Garin le 
Loherain, Paris, 1846, in-8°) j'ai jugé inutile le plus souvent de faire des renvois à ce dernier 
ouvrage. 

2. Pierrelatte, Drôme, arr. de Montelimar. 

3. Sarrebrûck. 

4. Strasbourg. 

5. Valenciennes. 

6. Il est possible qu'il ait existé des seigneurs, avoués ou châtelains tels que Girart de 
Gironville (m, nî), Geoffroi et S a va ri de MarsaJ (m, 181), Jousseaume de la Neuville 
(111, 148), Bérenger de Montil (m, 147), etc , mais je n'ai rien pu trouvera leur sujet. 
De même pour le « preux Savari ». Il est dit (m, 190) de « Mallion ». Comme le plus 
souvent il est nommé à côté des seigneurs de Lusignan (1, 29S) de la Rochelle, du comte 
de Poitiers (11, 162) tout donne à penser que « Mallion » n'est point le chef -lieu d'ar- 
rondissement des Basses-Pyrénées, mais Mauléon en Poitou (aujourd'hui Chàtillon-sur-Sèvre, 
Deux-Sèvres), Il ne peut s'agir du fameux troubadour, sénéchal de Poitou, mort en 1233, 
mais de quelque ancêtre de celui-ci. Dans une thèse de l'École des Chartes consacrée à ce 
personnage M. Chilhaud-Dumaine avait dressé une généalogie de la famille de Mauléon de 
1 1 35 à 1262 (Voy. Positions des thèses de l'École des Chartes, 1877), mais ce travail est 
resté inédit. En consultant les divers cariulaires édités dans la Collection des Archives histo- 
riques du Poitou on peut s'assurer que le nom de Savari est assez fréquent en cette région aux 
xi° et xu e siècles. 



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L'ÉLÉMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN ao3 

seaume » en vieux français, du x e au xn e siècle l . Nous pouvons donc 
attribuer le nom d ? « Aleaumes » à une confusion au reste facile. De 
même il est permis de supposer que « Robers qui Herison tint » (i, 
148) a pris la place d'un Roger, seigneur d'Hirson, de 1 1 26 à 1 1 35 2 . 
Certaines identifications, pour être hasardeuses, ne sont peut-être pas 
dénuées de tout fondement. J'incline à reconnaître dans « Forque qui 
tint Aunis » (11, 161) et dans « Gosse qui tint Aunis» (1, 295), Foul- 
ques le Réchin, comte d'Anjou (1067-1109), et son oncle Geoffroi 
Martel (1040- 1060) qui possédèrent la Saintonge, y compris sans 
doute l'Aunis. « Gosse » serait peut-être la forme hypocoristique de 
Gaufrcdus = Geoffroi. De même serait-il trop téméraire de voir dans 
« Joscelin de Mâcon » (1, i85) le comte Geoffroi qui régna de 1049 
environ jusque vers io65? — Néanmoins toute explication doit être 
écartée pour un certain nombre de personnages visiblement fictifs. Il 
n'y a jamais eu (avant le xin e siècle) de comte d'Auvergne du nom de 
Baudouin (1, 25o), de comte ou sire d'Avallon (1, 86) appelé Gau- 
tier 3 ; point de sires de Braine du nom de Garnier (1, 5i), de sires de 
Chauni du nom d'Alleaume, Antiaume ou Berenger 4 (1, 148, 238, 
294; ni, 160, 178); point d'Henri de Clermont (1, 162, 294) 5 ; de 
Garnier de Dreux (m, 77), de Jociaumes et de Gondrin de Limoges 
(u, 162) 6 , de Geoffroi de Lusignan 7 , de Henri de Montaigu en 
Laonnois (1, 137, 141) 8 , de Garnier ou Gérart ou Josselin de Mont- 
didier (1, 162, 294; 11, i5i) 9 , de Tierri de « Neele » (1, i63) IO , 



1 . L'un de ces seigneurs nous est particulièrement connu par sa participation à la première 
Croisade, dont sa lettre à l'archevêque de Reims, M a nasses, écrite au lendemain du siège 
d'Antioche, forme une des sources les plus intéressantes. (Voy. Historiens occidentaux des 
Croisades, m, 893). C'est bien à tort que M. G. Paris corrige Anselm en Ansel le nom de ce 
personnage dans la Chanson d'Antioche provençale (Romania, xix, 579, note 7). Non seu- 
lement sa lettre porte Anselmus, mais encore plusieurs témoignages montrent que ce nom était 
héréditaire chez les sires de Ribemont. Voy. Mellevitle, Dictionnaire historique du département 
de F Aisne, 11, 277. 

2. Melleville, ibid. y 1, 459. 

3. Depuis le milieu du x° siècle le comté d'Avallon a appartenu en propre aux ducs de 
Bourgogne. Aucun des vicomtes et châtelains de ceux-ci ne paraît avoir possédé ce nom. Voy. 
Ernest Petit, Avallon et VAvallonais, 2 e éd., 1890, in-4 . 

4. Melleville, op. cit., 1, 145, 22 5. 

5. Art de vérifier les dates, v° « Comtes de Clermont ». 

6. Lasteyrie, Vicomtes de Limoges, Paris, 1874. Marvaud, Hist. des vicomtes de Limoges, 
Paris, 1873. 

7. Un fils aîné de Hugues VIII (1 148-1 177) porte ce nom, mais il fut sire de Vouvant. Voy. 
Poute de Puybaudet, Études sur les sires de Lusignan de Hugues J° r à Hugues VIII (x° siècle 
1 177) dans les Positions des thèses de VÊcole des Chartes, 1896, 29-40. 

8. Melleville, op. cit., 11, 1 1 5 . 

9. Le comté de Montdidier passe à Raoul de Crépy dès 1054, puis à la maison de Ver- 
mandois. Les trois ou quatre comtes connus antérieurement au milieu du xi° siècle portent 
tous le nom de Hildouin. Voy. V. de Beauvillé, Histoire de la ville de Montdidier 2* éd., 
Paris, 1875, 3 vol. gr. in-4 ), *> 4 6 80 »« 

10. Nesle, Somme, arr. Péronne. Voy. Leroy- Morel, Dénombrement d'un seigneur dcNesle 



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104 FERDINAND LOT 

d'Amauri de Nevers (11, i3, i63), de Gui de « Surgière » et « Simon 
ses fils» (1, iç5 ; 11, 161) ', de Lancelin de Verdun (1, i63, 294; 11, 
161) % pas de « Huedes » (Eudes), évêque d'Orléans « frères Ii bons 
dus Hernaïs » (1, 5o), d'Henri, évêque de « Chaalons qui en Cham- 
paigne sist » (1, 61) 3 . 

Inutile d'autre part d'insister sur des personnages réels tels que 
Geoffroi d'Anjou (11, i5), Richard de Normandie (1, 67), Salomon de 
Bretagne, etc., qui sont de simples figurants que les chansons de 
geste s'empruntent l'une à l'autre. Impossible encore de tenir compte 
de Baudouin le Flamand (1, 1 53), de Guillaume « li quens as Poite- 
vins » (1, 162, 173), de « Haimeri » le vieux comte de « Toartois » 
(1, 295) ; en effet, depuis le X e siècle, presque tous les comtes de 
Flandre, de Poitou, les vicomtes de Thouars, se sont appelés Bau- 
douin, Guillaume, Aimeri et nous n'avons aucun critère qui nous 
permette de reconnaître tel ou tel d'entre eux. — Ayant ainsi déblayé 
le terrain, arrivons aux quelques personnages dont l'identification a 
un caractère dp certitude ou au moins de vraisemblance : 

i° Tout d'abord il est élémentaire d'identifier Robert de Boves, 
Anjorrant de Couci et Thomas de Marie (1, 162. 294) 4 et les éditeurs 
de Garin ont reconnu du moins le dernier. Le fameux Thomas de 
Marie, sire de Couci et de Boves, de 11 16 à n3o, était fils d'En- 
guerrand I er , sire de Couci et comte d'Amiens de io85 à 11 16. 
D'après l'ordre d'énumération, c'est celui-ci qui est V « Anjorrant » 
de notre poëme, bien plutôt qu'Enguerrand II (11 30-1147), fils aîné 
de Thomas de Marie, comme le prétend Ed. du Méril (p. xlv, 
note 1). Dans Robert de Boves, nommé le premier, je verrais plutôt, 

dans le xm e siècle avec des notes historiques, suivi de la généalogie de ce seigneur. (Amiens, 
1857, in-8°), p. 17. 

1 . « Guis de Surgière » étant nommé à côté de « Gosses qui tint Auni » il n'est point 
douteux qu'il s'agisse de Surgères dans la Charente-Inférieure, arr. de Rochefort, et non de 
Surgières dans l'Aveyron, commune de Buzeins. Aucun sire de Surgères n'a porté le nom 
de Gui avant la fin du xui° siècle et je ne vois pas de Simon. Le nom le plus fréquent de 
cette maison est Guillaume ou Guiart et tous ses membres semblent avoir eu le surnom de 
Mangot. Voy. Louis Vialart, Histoire généalogique de la maison de Surgères, Paris, 1717, in-fol. 

2. Aucun comte, vicomte, avoué, évêque n'a porté un nom tel que Lambert, Lantfried, 
Landri, etc., dont Lancelin est l'hypocoristique. Voy. abbé Clouët, Histoire de Verdun et du 
pays Verdunois (Verdun, 1865-70, 3 vol, in. 8°). Selon Dom Cal met (Histoire de Lorraine, 
1, 54}) et la Gallia Christian a (xm, col. 1171-1172) il aurait existé au vu* siècle un comte 
Anselin ennemi de l'évêque de Verdun, Magdalueus. Mais ces deux ouvrages renvoient à 
Wassebourg, Antiquité de la Gaule Belgique, 1, fol. xvn vo dont l'autorité est si suspecte. Cet 
érudit du xvi e siècle connaissait, au moins sous la forme d'un remaniement en prose, la lé- 
gende de « Guérin m. Son « Anselin » est tout simplement emprunté aux Lorrains. Donc rien à 
tirer de la. 

3. Il y eut bien à Cbalons-sur-Marne un évêque de ce nom, mais au xm e siècle et encore 
aussitôt élu il se démit de ses fonctions épiscopales. 

4. 11 est dit aussi (m, 1S6) Thomas de Fère. La Fère lui appartenait en effet. 



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L'ÉLÉMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN 2 ©5 

non pas le second fils de Thomas, mort au siège d'Acre en 1191, 
mais le frère aîné d'Enguerrand I er , qui possédait Boves et Péronne, 
et dont on constate l'existence de 1069 à 1 108 ». 

2 II est étonnant que les éditeurs n'aient pas reconnu Droes 
d'Amiens (1, 147, et suiv. 394), qui joue un rôle assez important au com- 
mencement du poëme. Du Cange y avait déjà vu le Drogo cornes, 
d'Orderic Vital (1. ni, c. 8; 1. vu, c. 14) 3 . Ce comte de Vexin et 
d'Amiens, ami intime du duc Robert de Normandie, l'accompagna 
dans son pèlerinage en Terre-Sainte et mourut avec lui à Nicée en 
io35 3 . L'identification est certaine et était des plus aisées. 

3° Par contre, l'existence tf Amauri, fils de Dreux d'Amiens (1, 294), 
ne me semble pas aussi assurée qu'à Du Cange 4 . Dans un diplôme 
de Philippe 1 er de l'an 1069 auquel il renvoie, il est question de deux 
seigneurs ou châtelains de Pontoise dont l'un s'appelle en effet 
Amauri : proceres castri Pontis Isarae, Warnerii scilicet et Amaurici 5 , 
mais rien dans l'acte ne permet de faire supposer que cet Amauri soit 
fils de Dreux 6 . Comme celui-ci était comte de Vexin et qu'il s'agit 
de Pontoise, il y a bien une présomption, mais très faible. Elle se 
trouve au surplus annulée par le fait qu'Orderic Vital nous donne la 
liste des fils de Dreux (Raoul, Gautier, Fouques) et qu'Amauri n'y 
figure pas. 

4 Hues de Troies rabatti Jocelin. 

Champenois poingnent, de bien entaUnti, 
Por lor signor aidier et garentir (i, 2 58). 
Et de Champagne Hues qui Troies tint (1, 292 ; cf. 1, 104; 11, i3, 
i63, etc.). 

Il n'est pas malaisé de reconnaître Hugues, comte de Troies et de 
Bar-sur-Aube depuis 1089, au plus tard, jusqu'à 1 1 2 5, et il n'y a pas 
d'hésitation possible, un seul comte de Troies ayant porté ce nom 7 . 

1. Voy. Du Cange, Histoire des comtes d'Amiens (Amiens, 1840, in-8°), p. 3396(246-347. 

2. Ed. Le Prévost, 11, 102; ni, 224-22S. 

3. Dn Cange, op. cit., 1 5 1 - 1 7 5 . 

4. Op. cit. t 170-171. 

5. Le diplôme est publié dans André Duchesne, Histoire généalogique de la maison de Mont' 
moreneyet Laval (Paris, 1627, in-fol.), Preuves, p. 2 3. 

6. Du Cange renvoie encore à une charte publiée par Louvet, Histoire de Bcauvaisis, 
1, 691, mais à tort. Dans Pacte en question, la fondation de Saint-Nicolas de Beauvais en 
1078, il n'est pas question d'Amauri et je ne vois pas davantage son nom dans la longue 

ste des souscriptions. Un autre renvoi à dom Marrier, Monasteri.. S. Martini de Campis 
Parisiensis historia (Paris, 1 636, tn-40, p. 5oS-5o6), est également dépourvu de toute signi- 
fication : on y voit figurer un Amauri, fils de Raoul le Délié, seigneur de Pontoise, qui con- 
sent à la donation faite par son père à Saint-Martin des Champs de l'autel de Meru. Cet acte 
se place entre 110S et 1108. Voy. Luchaire, Louis VI, n° 70, p. 37. 

7. D'A r bois de Jubainville, Histoire des ducs et comtes de Champagne, n, 63-142. 






ao6 FERDINAND LOT 

5° Hues qui Ketel tint (n, 44). 

Plusieurs comtes de Rethel sont ainsi appelés. Il ne peut être ques- 
tion naturellement de Hugues II (1 200-1 228) ni à plus forte raison 
de Hugues III (1228-1243). Le seul admissible est Hugues I er mort 
en 1097 '. 

6° De Saint-Mihiel quens Hues li floris (1, 292 ; 11, i63). 

La propriété de Saint-Mihiel appartenait nominalement à l'abbaye 
de ce nom. Mais, depuis le x c siècle, le pouvoir réel était aux mains 
des comtes de Bar, qui avaient usurpé Tavouerie de l'abbaye 2 . Ce 
comte « Hues » doit donc être cherché parmi les comtes de Bar. Nous 
n'en trouvons aucun de ce nom à la vérité. Mais un certain Hugues 
fils du comte Renaud le Borgne, né dans le château de Mouson en 
r 1 1 3, au moment du siège de cette forteresse par l'empereur 
Henri V, parait avoir été un personnage turbulent. Il fit plusieurs 
guerres contre les Verdunois et mourut en défendant le château de 
Bouillon, en 1 141, neuf ans avant son père > s» l'on en croit VArt de 
vérifier 3 . Il paraît bien probable qu'il ait eu avec son père l'a vouerie 
de Saint-Mihiel. 

7 C'est également à la maison de Bar que semble appartenir 
Thierri d'Ardenne (1, io3 ; n, 164). Thierri II (1093 à 1104 environ) 
fut non seulement duc de Bar et de Montbéliard, mais comte de 
Mouson. Ce dernier comté touche à l'Ardenne 4 . 

8° Des monts d'Aussai i vint U atens Thierris (1, 292). 
Aus monts d'Aussai m'en irez à Thierri 
Il est mes oncles, si ne me doit faillir (11, 102, i63, 3o). 

Ce personnage est différent du précédent. Au t. 11, p. i63 et 164, 
ils sont distingués Tun de l'autre. Selon P. Paris YAussai c'est 
l'Alsace et les monts d'Aussai les montagnes de l'Alsace, les Vosges. 
Et l'examen de la géographie du poôme lui donne raison. Thierri 
d'Aussai est nommé (1, 294) au milieu des comtes de Bar-le-Duc, 
Toul et Saint-Mihiel, après des personnages de Sarrebruck, Luxem- 

1. Art de vérifier les dates , Comtes de Rethel. 

a. Voy. Dumont, Histoire de la ville de Saint-Mihiel (Paris, 1860*62» 4 vol. gr. in- 8°) et 
abbé Clouët, op. cit., 11, 91. 

3. Selon dom Calmet (i, cxcv; 11, 117, 119), dont VArt de vérifier combat l'opinion, H 
aurait quelque temps succédé à son père et serait mort seulement en 11 55. Par suite, il mé- 
riterait d'être cité au nombre des comtes de Bar. 

4. Ce personnage semble du reste emprunté à la Chanson de Roland qui l'appelle plus jus- 
tement Thierri duc d'Argon ne y v. 3o83, 3 5 34. Mais, si ce rapprochement est exact, que devient 
l'opinion traditionnelle qui place la Chanson de Roland au xi c siècle? II faudrait admettre 
alors une interpolation. Thierri d'Ardenne apparait encore dans le poëme de Basin perdu en 
français mais connu par une double imitation néerlandaise et Scandinave» Voy. G. Paris. Hii- 
toire poétique de Charlemagne, p. 3 20. 



L'ELEMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN 207 

bourg, Limbourg, Strasbourg. Trois vers mis dans la bouche de 
Bègues confirment cette attribution : 

On soloit dire qu'estoie fis Hcrvi 

Le Loherenc qui les mons d'Aussai tint 

Et val Saint-Dyi, la ou U argens git (n, 98). 

Ainsi les monts d'Aussai sont près de Saint-Dié. Ce sont visible- 
ment les Vosges 1 . 11 est dès lors permis de voir dans « Thierri des 
monts d'Aussai » Thierri V le Vaillant, sire de Vaudémont et duc de 
Lorraine (de 1070 a iu5), fils de Simon comte en Alsace. Ce per- 
sonnage possédait certainement la petite forteresse de Bitche, perchée 
dans la montagne, puisqu'il la transmit à son second fils Thierri, qui 
fut sire ou comte de Bitche avant de succéder à Charles de Danemark 
dans le comté de Flandre, en 1 1 28. C'est sans doute à l'origine alsa- 
cienne de cette famille 2 et à cette possession dans les Vosges que 
Thierri doit son surnom dans notre poëme. 

9 De Bar li dux Henris (1, 107; 11, i63). 

De Bar-le-Duc s'en va avant Henris (1, 246). 

Le premier comte ou duc de Bar, appelé Henri, gouverna de 
1 170 à 1 191, date de sa mort au siège d'Acre où il avait accompagné 
Philippe-Auguste. Cette date si basse pourrait faire douter de l'exac- 
titude de l'identification si l'on n'en avait un second exemple dans 

io° Henri archevêque de Kains (11, 1 et suiv.). 

Le premier archevêque de Reims de ce nom est le frère bien connu 
de Louis VII (1 169-1 175). Dès lors, il semble difficile d'admettre que 
cette double coïncidence soit due à un pur hasard. 11 est bien plus 
probable que l'auteur du Garin a pris ces noms dans la réalité contem- 
poraine. 

n Gallerans et Gaudins de Lanbourc (1, i63, 292 ; 11, 32). 

11 est difficile de ne pas reconnaître dans le premier Waleran II, 
comte de Limbourg, qui partagea un instant le duché de Basse- 
Lorraine avec Godefroid VII et mourut en 1 1 3ç 3 . 

Dans chacun des paragraphes suivants, qui offrent plusieurs person- 
nages du même nom, il est bien difficile d'arriver à une certitude d'i- 
dentification. Il me semble pourtant vraisemblable que les souvenirs 
de l'auteur de Garin portaient sur les plus récents. 

1. Remarquez enfin la forme Auxatia dans Hermann de Tournai (Mon, t Germ., Script ,, 
XVI, 289) à propos des comtes de Flandre d'origine alsacienne. 

a. Un troisième fils de Thierri II fut encore comte d'Engisheim et landgrave d'Alsace* 
3. Art de vérifier les dates, m, io3, 109, 112. 



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108 FERDINAND LOT 

1 2° Fromons manda Huon qui Gournai tint (1, 162, 294). 

La célèbre famille des comtes de Gournai, rempart de la Nor- 
mandie contre les incursions des Français, a possédé six comtes du 
nom de Hugues 1 . Ecartant le premier presque inconnu, qui aurait 
vécu au x-xi e siècle, et les deux derniers Hugues V (1 180-12 14) et 
Hugues VI (12 14-1239), qui sont morts en Angleterre dans leur duché 
de Norwich, et sans doute aussi Hugues III, mort à l'abbaye du Bec 
en 1 1 10, il resterait à choisir entre Hugues IV, qui épousa Melissende, 
(fille de Raoul II de Vermandois, ou de Thomas de Marie, dont il a 
été question plus haut) et mourut à la croisade de 1 180, et Hugues II 
qui assista à la bataille d'Hastings et périt en 1074. Wace parle de ce 
dernier dans son Roman de Kou (éd. Andresen y. 8479 ; cf. v. 4838). 

£ li vicl Hue de Gornai 
Ensemble od lui sa gent de Brai. 

Et il faut avouer qu'il n'y a pas de raison pour reconnaître plutôt 
l'un que l'autre. 11 suffit du reste que le vers du Garin fasse allusion à 
un personnage réel. 

i3° Hues del Mans (1, 5i, 107 ; 11, 164) ou Hues del Maine (1, 292). 

Trois comtes du Mans sont ainsi appelés : Hugues I de 955 à 10 1 5, 
Hugues II (io36-io5i), enfin un fils de l'Italien Azzon qui vendit son 
comté en 1090. 

14 Guichart de Beaujeu (1, 193, 293 ; 1 1, 164). 

Il y a eu trois souverains de Beaujolais de ce nom rien que dans la 
période antérieure au xm e siècle : Guichart I er qui vécut au X e siècle 
sous le règne de Lothaire; Guichart II dont on constate l'existence 
de io3o à 1060. 11 mourut avant 1079, époque où apparaît son 
successeur Humbert I er . Guichart III, fils de ce dernier, sire de 
Beaujeu de 1 1 15 à 1 i3j 2 . 

i5° Clarembauddt Vendeuil (1, i63 3 ). 

On connaît avant le xin e siècle, au moins quatre Clarembaud de 
Vendeuil. Le premier paraît vers le milieu du xi e siècle ; le second en 
1089 ; le troisième à partir de 1089 ; le quatrième de 1 161 à 1 170 4 . 

1. Potin de la Mairie, Recherches historiques sur la ville de Gournay-en-Bray, Gournay, 
1842, 2 vol. in-8°. James Hannay, Three hundred years of a Norman house : the barons of 
Goumay from the tenth to the thirleenth century. London, 1867, 1 vol. in-8°. Du Cange, op. 
cit., 270. 

2. Art de vérifier les dates v° « comtes du Maine » et « sires de Beaujolais ». 

3 . Le texte de Garin porte dant Raimbaud de Vendeuil. Mais c'est une leçon fautive, au 
reste bien compréhensible, que P. Paris a corrigé dans sa traduction (p. S 3a). Voy. en outre 
la partie publiée par Ed. du Meril, p. i5o, 1 56. 

4. Melleville, op. cit., 11, 412. — Vendeuil, Aisne, arr. de Saint-Quentin, canton Moy. 



L'ÉLÉMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN 209. 

16 Li quens Huede de Saint-Quentin (i, 144 sq.) 

Saint-Quentin était la capitale des comtes de Vermandois et ils 
avaient adopté pour cri de guerre le nom de cette ville 1 . Je connais 
quatre princes vermandisiens de ce nom : i° Eudes, fils d'Herbert II, 
qui posséda Roye, Château-Thierry, et un instant Amiens 2 ; 2 un 
fils d'Albert I, seigneur turbulent qui inquiéta le Hainaut et le 
Cambrésis 3 . Il semble être mort avant son père, donc avant 987. 
3° un fils puîné d'Herbert III, qui succéda à son frère Albert II dans 
le comté de Vermandois vers 1010 et mourut en 1045 ; 4 Eudes, dit 
l'insensé, fils d'Herbert IV (1045-1080) deshérité par son père 4 . 

17 Hébert de Koies le chevalier gentil (1, 162, 294 ; h, 161). 

Le château de Roye 5 était, en 1070, au témoignage de Gilbert de 
Mons 6 > un des domaines du comte de Vermandois. Sa possession 
remontait au X e siècle. Dès 933, Roye appartenait au comte Her- 
bert II (Annales de Flodoart, sub. an. 933). C'est donc un des trois 
derniers souverains de ce nom qui est désigné comme « chevalier 
gentil ». 

18 Renaud de Toul (1, 184, 292, 11, i63). 

Il y eut au xi e siècle quatre comtes de Toul, vassaux de I'évêque, 
qui portèrent ce nom. Le plus connu est le dernier, Renaud IV, qui 
apparaît en 1076. Il s'entremit pour la délivrance de Gérard de 
Vaudémont, frère de Thierry II duc de Lorraine (cf. § 8), prit part à 
la première croisade et mourut après 1 1 1 7 7 . 

19 Et de Lambale Godefrois li petis (ni, 1 38). 

Et de Lambale Jocelin li flori (m, 181). 

Lamballe était une des quatre châtellenies composant le comté de 
Penthièvre et la capitale de ce comté. Elle compte trois Geoffroi : le 
premier mourut en 1093, le second en n35, le troisième en 1206 8 . 

1 . Voy. par exemple dans le poème de Raoul de Cambrai, v. a 5 1 1 . 
a. Voy. Raoul de Cambrai, éd. Meyer et Longnon, p. $78. 
3. F. Lot, Les derniers Carolingiens, 83, 11 3. 

4* Voy. Emmanuel Lemaire, Histoire de la ville de Saint-Quentin dans les Mémoires de la 
Société académique... de Saint-Quentin, 4 série, t. VIII, p. 264-361. 

5. Somme, air. Montdidier. 

6. Ed. Arndi; dans les Mon. Germaniae hist., Script., xxi, S 14. Cité par Longnon, Raoul 
de Cambrai f ijS, 378. 

7. Dom Benoît, Histoire... de la ville de Toul (Toul, 1 707, in-4 ), p 134; dom Cal* 
met, Histoire de Lorraine, I, ccxxxiv sq , 1 11 3. Dans la Mort de Garin (111, p. 90), il est 
question de « Huedes de Toi et ses frères Thierris ». Je vois un Eudes de Toul, fils de 
Ferry V qui a pour frères Erry et Ferry, mais il vivait au xiu e siècle. Ce passage, ainsi que 
ceux où il est question de Torques et Bernarl de Toul (111, 147, 181) sont sans doute, ou des 
mauvaises leçons, ou des interpolations. Le manque d'une édition critique ne permet pas de 
te prononcer. 

8. La Borderie, Essai sur la géographie féodale de la Bretagne (Rennes, 1889, in-4 ), 
p. 5a, 56-57. 

»4 



110 FERDINAND LOT 

20° Henri de Grantpri (i, 162, 283, 294 etc.). 

Presque tous les comtes de Grantpré depuis le x e siècle ont porté 
ce nom. Je crois intéressant de signaler pourtant Henri I ' (mort en 
1097) et Henri II (1 102-1 i5o) ï cause de leurs luttes contre les 
Lorrains. Le premier fut ennemi de Godefroi de Bouillon, duc de 
Basse-Lorraine, des comtes de Toul et des évêques de Verdun. Le 
second réussit à s'emparer de Verdun et battit à plusieurs reprises le 
comte de Bar-le-Duc 2 . On ne sera donc pas surpris de voir figurer 
Henri de Grantpri parmi les « Bordelais » . 

21 De Saint-Dyi li bons vaxax Henris (m.) 

Il s'agit, je crois, d'un comte de Salm, avoué de l'abbaye de 
Senones et aussi très probablement de Saint-Dié. Le premier comte 
de Salm du nom de Henri apparaît en 1 1 25 comme « voué » de Se- 
nones du vivant même de son père Herman i cr . Nous voyons son fils 
Henri II fonder l'abbaye de la Haute-Seille en 1 174. Celui-ci mourut 
à un âge avancé après 1 224 3 . 

22 Huede de Grancey (1, 206 et suiv.) 

Je ne crois pas qu'il existe un travail consacré aux sires de Grancey 
et cette lacune est d'autant plus fâcheuse que cette famille a joué un 
rôle important en Bourgogne. Au xn e siècle Hugues et Ponce de 
Grancey furent successivement connétables du duc. C'est en ce même 
siècle que vécut Eudes I de Grancey, peut-être neveu de Hugues. 
Eudes II, son successeur, apparaît au commencement du xm e siècle 4 . 

Si nous classons quelques-unes des observations précédentes, nous 
voyons que la chanson de Garin, du moins sous la forme où elle 
nous est parvenue a été rédigée : i° postérieurement à 1 125, date de 
la mort ou plutôt de la disparition du comte Hugues de Troies (§ 4) ; 
postérieurement à u3o, mort de Thomas de Marie (§ 1), à 1189, 
mort de Galeran de Limbourg (§ 11), à 1141, mort de Hugues de 
Saint-Mihiel 5 , peut-être à 1 162 et 1 170 dates d'avènement de Henri, 
archevêque de Reims, et de son homonyme le duc de Bar, ou même 

1. Henri II en réalité. Le premier comte qui soit connu apparaît dans le règne de Robert II 
avec le nom de Hescelin. Or Hescelin est la forme hypocoristique de Henri. Voy. sur cette 
formation Fr. Stark, Dit Kosenamen der Germanen (dans les Sitzungsberichte de l'Académie de 
Vienne, t. 52, 1866). 

2. Art de vérifier les dates, « comtes de Grand-pré ». 

3. Dom Calmef, Histoire de Lorraine, I, ccx. 

4. Voy. la Préface de Em. Jolibois à sa trad. de La Roue de Fortune ou Chronique de 
Grancey, roman généalogique du xiv° siècle (Ghaumont, 1857, in-8°, p. 11-111). Vers u63,on 
voit un Eudes de Grancey dans l'entourage du duc Hugues III de Bourgogne. Petit de Vausse 
Hist. des Ducs de Bourgogne, H, 146. 

5. Ou même 11 5 5. Voy. plus haut, p. 106, note 3. 



L'ÉLÉMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN 211 

1 191, date de la mort de ce dernier 1 . Ce résultat concorde, du reste, 
avec certaines particularités historiques ou archéologiques de notre 
poëme : i° La bannière royale sous laquelle se rangent « Franceis 9 
et Lorrains est « l'enseigne Saint-Denis Rouge, vermeille, nus plus 
bêle ne vit » (1, 106). On sait que 1' t enseigne • de Saint-Denis ne 
devint bannière royale que lors de la réunion à la couronne du comté 
de Vexin, fief vassal de cette abbaye. Un diplôme de Louis VI, en 
Tannée 1124, est des plus explicites à cet égard 3 . Or, le prince ne 
reçut l'investiture du Vexin qu'en 1092 . 2 Les légendes arthu- 
riennes sont connues de l'auteur. Un personnage y fait une allusion 
peu respectueuse : 

Nous sommes viex et chenu et flori. 

La soie grâce nous vaura moult petit, 

Com as Bretons qui désirent toudis 

Le roi Artu qu'est dou siècle partis, (r, 238, note 2.) 

mais il est possible que ce soit une interpolation. 3° A plusieurs re- 
prises (1, 253; 11, 161), il est question d'armoiries. On sait qu'elles n'ap- 
paraissent guère avant le milieu du xu° siècle, 4 Certains détails de 
mœurs, sans être décisifs, sont peu favorables à l'antiquité du poëme. 
C'est ainsi qu'on voit (t. 11, p. 141) les Flamands arrêter l'élan de la 
chevalerie lorraine en leur opposant l'infanterie. Il est question de 
troupes soldées. Garin veut même engager au roi, Metz et Gironville, 
pour payer « les soudoiers de pris » (m; 198). Or, l'emploi des mer- 
cenaires n'est pas fréquent avant le règne de Louis VII. 5° Enfin Garin 
est mis à l'école où il apprend très bien ï « lire et roman et latin » 

('> 179)- 
Jusqu'ici rien de très grave. Ces traits de mœurs, l'introduction 

d'un nombre assez élevé de personnages du xi e et même du xn° siècle, 
avancé (bien que certains, tel que Dreux d'Amiens, ne soient pas de 
simples comparses) peuvent être mis sur le compte du remanieur du 
poëme primitif auquel on est porté à assigner une origine très reculée. 
Il y a lieu de se demander maintenant si ce poëme primitif a réelle- 
ment existé. 

Et tout d'abord, il faut remarquer que la croyance à l'antiquité du 
cycle des Lorrains repose sur une idée préconçue. On s'est imaginé 
avoir devant les yeux le récit des luttes des Austrasiens et des Neus- 

1 . Cette dernière date serait sûre si Ton voyait, comme Ed. du Méril dans Robert de Boves 
le fils de Thomas de Marie, mort au siège d'Acre, comme Henri de Bar. Voy. plus haut 
p. 204-2 oS les raisons qui me portent à douter de la justesse de cette identification. 

a. Luchaire, Louis VI, n<> 348, cf. n* 4; d'après l'original des Archives Nationales, 
K. aa, n« 4. 



ni FERDINAND LOT 

triens, des Francs et des Aquitains. La théorie des races qui a infesté 
Thistoire et la littérature du xix c siècle, s'est donnée carrière ici. Pour 
Mone 1 , Garin représente les maires du palais d'Austrasie; Bernart de 
Naisil, les maires du palais de Bourgogne; Fromont et Baudouin, les 
Frisons; les Bordelais sont les Aquitains d'Eudes et de Waïfer. Le 
fonds du poëme est même encore bien plus ancien. Il est germanique 
et remonte à la même source que les Niebelungen : «Die epische grund- 
lage Werins ist dieselbe Sage wie jene der Nibelungen. » Cette 
dernière affirmation fut accueillie et développée par Reiffenberg, qui 
prétendait voir dans les Lorrains le remaniement des Niebelungen 
par un poète austrasien 3 . Sans tomber dans de pareilles folies — car 
il n'est plus douteux pour personne que ce ne soit pure extravagance, 
— Paulin Paris y voyait toujours un reflet de la lutte des Francs et des 
Aquitains 3 . L'étude de notre épopée semble délaissée en France. Il 
est donc difficile de savoir ce qu'en pensent nos contemporains. Au 
delà du Rhin, certains indices permettent de croire que la théorie de 
Mone a la vie dure. Dans une brochure, parue il y a quelques années, 
M. Georg Bûchner 4 persiste à voir dans les Lorrains la peinture de 
la lutte des deux éléments germanique et gallo-romain du royaume 
frank; Garin le Lorrain représenterait le premier, Fromont le « Pi- 
card » le second 5 . Dès le début de son étude, l'auteur affirme net- 
tement l'origine populaire de notre poëme : « Dass das Lothringer- 
Epos ein œchtes Volksepos ist, darùber kann kein Zweifel sein. » — 
Jamais cependant hypothèse n'a reposé sur une base plus vacillante. 
Garin représenter le conflit des deux races romaines et germaniques, 
la lutte de l'Austrasie contre la Neustrie 6 ? Mais les adversaires prin- 
cipaux de Garin et de Bègues sont originaires du Nord de fa France 
et l'habitent le plus souvent. Ils ont pour alliés constants les Flamands. 
S'il y a un parti germanique c'est celui de Fromont de Lens (i, 182) 

1. Untersuchungen zur Geschichte der Teutsehen Heldensage (Quedlinburg, i836, in-8°), 
p. 195-196. 

2. Dans son Introduction a l'édition de Philippe Mouskès, t. II, p. cclxu-cclxxx. 

3. Cette opinion paraît avoir été adoptée par M. Bonnardot, Romania, m, 81. 

4. Das aitfranzôsische Lothringer Epos. Betrachtungen ùber lnhalt, Form und Entstehung des 
Gedichtet, in Anschluss an dit Steinthallsche Théorie, Leipzig, 1887, 1 br. in-8°, 87 p. — 
Le titre promet plus que Pouvrage ne donne. Voy. le compte rendu justement sévère de 
M. G. Paris dans la Romania, xvi, S81. 

5. Un compatriote de M. Bûchner, M. W. Reimann, réédite la même théorie à propos de 
la chanson de Gaidon, ce qui est vraiment fantastique. Voy. Die Chanson de Gaydon, ihre 
Quelien und die angevinische Thierry-Gay don-Sage dans les Ausgaben und Abhandlungen de 
Stengel, 111, 9a et 1 19. 

6. Je ne juge pas à propos de discuter ici la valeur de la théorie qui voit dans la rivalité 
des maires du palais de Neustrie et d'Austrasie une question de race, ce serait trop nous 
écarter de notre sujet. Remarquons seulement que c'est une hypothèse fabriquée au xix« siècle, 
rien de plus. 



L'ÉLÉMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN ai? 

et non celui de Garin. Ce dernier, avec Metz, tient un territoire de 
la Lorraine romane et non germanique. Au reste, les possessions des 
adversaires sont enchevêtrées. Si Garin a pour lui Metz et compte 
parmi ses alliés les seigneurs de Bar, Saint-Mihiel , Toul , Thierri 
d'Aussai, etc., des quatre ou cinq principaux adversaires de Garin et 
de Bègues trois sont aussi des Lorrains et leurs domaines touchent 
ceux du duc de Metz : Bernart de Naisil ', Guillaume de Montclin 2 , 
Lancelin de Verdui). Quant à Thiébaut d'Apremont, seigneur de 
Dun-sur-Meuse, il semble neutre, ou plutôt. Bègues l'épargne pdrce 
qu'il est son parent. Même confusion au Nord : Si les habitants du 
Hainaut et des bords du Rhin (Avalois) sont du parti Messin, Fla- 
mands et Vermandisiens soutiennent Fromont. Au Midi, lutte des 
Gascons et Toulousains contre les Aquitains. 

Est-ce au moins la lutte des Francs du Nord contre les Méridio- 
naux? Mais le Méridional ici c'est Bègues, frère de Garin, qui est 
duc de Gascogne et a pour allié « Henri le Toulousain » et non 
Fromont et Guillaume son oncle, qui ne possèdent que Bordeaux et 
Blanquefort 3 . Encore y sont-ils tenus étroitement resserrés par les 
châteaux de leur rival, Belin 4 et le « Plaisseïs 5 » à deux petites 
lieues de la ville « enmi la marche ses morteus anemis » (i, 288). 
Fromont, chef du parti opposé à Garin, n'est pas plus un Aquitain 
de race que Bègues lui-même. Le lieu d'origine de sa maison est 
en Flandre, à Lens. Son surnom c'est « Fromons de Lens » (1, 182), 
nullement « Fromons de Bordeaux». Lens est le cri de guerre des 
« Bordelois » (in, 61). 

1 . Naisil est près de Gondrecourt (Meuse, arr. Commerce) selon le récit de l'expédition de 
Bègues en Bourgogne et Lorraine (i, 2o5-aii). Dans un autre passage (u, 48) l'empereur 
Pépin part de France pour aller assiéger le même château ; il passe par Châl on s-sur- Marne, 
Bar-le-Duc, enfin Ligni-en-Barrois (sur l'Ornain, à trois lieues de Bar). Naisil est à « quatre 
lieus » ou plutôt « deus leuettes » selon d'autres mss., de cette dernière localité. P. Paris a 
donc eu parfaitement raison, quoi qu'en dise Mone, d'identifier Naisil avec Naix, sur l'Ornain, 
à 7 kil. S.-E. de Ligni. La description du château et de ses immenses « croûtes » bâtis par 
« Julis César » (u, 53), concorde absolument avec ce que Ton sait de cette antique forteresse 
remontant à l'époque romaine. Des fouilles opérées postérieurement à l'éd. de P. Paris, ont 
permis de reconnaître à Naix des traces de plusieurs camps, de débris de thermes , d'a- 
queducs, etc. Voy. Liénard, Dictionnaire topographique de la Meuse, Paris, 1871. in-4 , 
v° « Naix ». Ajoutons encore d'après Liénard (p. 164) que dans un document de 1402 on 
trouve la forme Narceyum (pour Naiceyum ?) qui se rapproche sensiblement de Naisil. 

a. Montclin a disparu. Ce n'est plus que le nom d'une côte surmontant le village de 
Montsec (Meuse, arr. Commercy, cant. Saint-Mihiel). Au sommet on trouve des traces de 
fortifications antiques (Liénard, ibid., p. 1 5 3 ). L'identification est certaine : Bègues après 
s'être emparé de Naisil s'empare de Monclin puis de Chatel-Oedon c. a d. Hatton-Chatel, 
(Meuse, arr. Commercy, commune de Vigneulles) et de Verdun (1, 2 3 5). Montclin est à 10 kil. 
Sud de Hatton-Chatel. Chose singulière, P. Paris dans sa traduction (p. 3 36) est tombé juste 
au moyen d'un raisonnement sans valeur. 

3. Blanquefort, Gironde, arr. Bordeaux. 

4. Chef-lieu de canton de Parr. de Bordeaux. 

5. Pilessis près Bordeaux selon P. Paris, Trad. f p. 382. 



s i 4 FERDINAND LOT 

Ainsi, nous n'avons point affaire à une querelle de races, mais à la 
rivalité de deux puissantes maisons féodales. Rien dans le poëme ne 
fait soupçonner l'antagonisme de deux nationalités. C'est une suc- 
cession de vengeances privées. La faida n'est pas une lutte de races. 
C'est même exactement le contraire. Deux clans acharnés l'un contre 
l'autre empruntent des armes de toutes mains sans aucun souci de 
la nationalité de leurs alliés. 

Nous pouvons donc, je crois, écarter la théorie ethnographique. 
Ceci fait, la principale raison en faveur de l'antiquité du cycle tombe 
d'elle-même. Puisque nous n'avons pas affaire à une lutte des Austra- 
siens et des Neustriens ou à la conquête de l'Aquitaine, inutile 
d'essayer de remonter au vu e et au vin* siècles. Nous y chercherions 
du reste vainement le plus léger fondement réel aux aventures de nos 
héros. Les événements sont, il est vrai, censés se passer sous les 
règnes de Charles Martel et de Pépin, mais je ne pense pas que per- 
sonne, aujourd'hui, puisse attacher aucun poids à ces allégations. On 
pourrait objecter que s'il y avait anachronisme, il serait plus vraisem- 
blable que les faits fussent mis sous le règne de Charlemagne ou de 
Louis. Mais l'anachronisme inverse n'est pas sans exemple. C'est 
ainsi que l'auteur de Gerart de Roussillon fait vivre son héros sous 
Charles Martel (au lieu de Charles le Chauve). 

Il y a plus : contre l'hypothèse d'une origine ancienne, on peut 
faire valoir, si je ne m'abuse, le premier épisode des luttes de Garin 
contre Froment. Dans cette première guerre, je suis frappé de voir 
que la ligue contre le Lorrain, soutenu par son souverain, est formée 
par les Flamands, Vermandisiens et Amiénois. Or, ce groupement de 
forces ennemies contre le roi de France n'est pas un événement de 
pure fantaisie. Il s'est réalisé une fois et à la fin du xu° siècle. Le 
comte de Flandre, Philippe d'Alsace (1168-1191), par son mariage 
avec Isabelle de Vermandois, trouva réuni sous sa domination non 
seulement le Vermandois mais encore TAmiénois et le Valois. Il eut 
même pour vassaux le comte de Clermont en Beauvaisis et le sire de 
Couci ' . 

Parmi la nomenclature des alliés de Fromont (1,162, 294) les sei- 
gneuries de Saint-Quentin, Ribemont, Montdidier, Chauni, Roie, 
Nesle et Marie figurent toutes dans le dénombrement du comté de 

1. Dès le xi° siècle le sire de Couci était vassal de la Flandre, Kervyn de Leltenhove, Hist. 
de Flandre, I, 279. La vassalité du sire de Couci fut une des causes de la guerre de 1180. 
Warnkœnig, Hist. de Flandre, I, 200. Cf., traité de Senlis de 1 182 : « cornes Clarementis et 
Radulfus de Cusci rémanent ex loto in manu régis Francorum liberi ommino a comité Flan- 
driae. » Voy. Radulfus de Diceto, Ymagines historiarum, an. 11 81, éd. Stubbs, 11, 10-11 
(Coll. du Master of the Rolls). 



L'ELEMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN ai5 

Vermandois, en 1 170, tel qu'il nous est donné par un contemporain, 
Gilbert de Mons \ Comme dans la réalité le comte de Clermont, le 
sire de Couci, le sire de Boves 3 sont vassaux ou alliés de la Flandre. 
Est-ce par une simple coïncidence que le comte de Boulogne est 
frère de Fromont de Lens, comme dans l'histoire Mathieu d'Alsace, 
comte de Boulogne, fut frère de Philippe, comte de Flandre? Est-ce 
par une simple coïncidence que les comtes de Hainaut et de Cam- 
brésis sont les alliés de Garin et du roi de France, absolument comme 
dans la réalité, Beaudoin V fut, à partir de 1184, le défenseur fidèle 
de son gendre, Philippe-Auguste, contre les Flamands et les Ver- 
mandisiens? Pour ma part, j'ai peine à le croire et j'imagine que 
l'auteur de Garin a trouvé commode de s'inspirer du spectacle qu'il 
avait sous les yeux 3 , de même que pour l'onomastique il a pris les 
noms les plus répandus dans les maisons féodales du xn e siècle. 

Mais si l'on adoptait cette théorie, les conséquences en seraient 
graves. Car si un épisode important, que dis-je, le groupement des 
adversaires, est une chose factice, il est à craindre qu'il n'en soit de 
même du reste du poëme, et il en résulterait que les Lorrains n'ont 
point de fondement historique. 

Deux ou trois observations viennent à l'appui de cette hypothèse : 
10 Tous les lecteurs du Garin ont été frappés de la précision de sa 
géographie 4 . Dans la succession de chevauchées d'un bout à l'autre 

1. Mon. Germ. hist. Script., xxi, S 14. — On voit également Péronne et Ham (m, 59, 
2o3) aux mains des « Bordelois ». 

2. En 1184, Robert de Boves fut du parti de Philippe d'Alsace. Voy. Du Cange, Histoire 
des comtes d'Amiens, p. 3 36. 

3. Je n'ignore pas que cette hypothèse n'est pas sans soulever de vives objections. Qu'il 
me soit permis d'en prévenir deux : la Champagne et la Bourgogne qui figurent au nombre 
des partisans des Lorrains et du roi furent dans la réalité ennemis de Philippe-Auguste, du 
moins jusqu'en 1 1 83 . Mais dans la pratique leur hostilité fut platonique et ne se traduisit pas 
par des actes. Voy. d'Arbois de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne, iv, 3-6. 

4. Voy. notamment P. Paris, 1, xix-xx. Faisons remarquer à ce propos que la plupart des 
identifications de ce savant sont exactes. Quelques erreurs de l'édition sont corrigées dans sa 
traduction. Ainsi : i° Ordre (r, 164, 294) n'est plus identifié avec « Ordres », mais avec la 
Tour d'Ordre à Boulogne ; 2 il a également renoncé à proposer Meulan pour la forêt de 
Montméliant « qui a Cenlis | éd. celuij appent » (1, 12 3). Montméliant existe toujours, c'est 
un hameau de la commune de Plailly, arr. et cant. de Senlis (Oise); 3° Pour Biais (1, 188, 
293) en revanche la traduction corrige bien mal à propos une note de l'édition. Biais n'est 
point le Béarn (trad., p. 373), mais un « village situé dans le Bourdelais (pays de Born), a 
une lieue de l'Océan et assez près de Belin » (éd., 1, 188, note 2). 11 s'agit évidemment de 
Bios (Landes, arr. Mont-de-Marsan, cant Mimizan), à 6 kil. de l'Océan, mais fort loin de 
Belin. — Remarquons en passant que dans Girart de Roussillon le cri de guerre des Gascons 
est Biez, mot que M. Paul Meyer (p. 83, note 4) déclare ne pas comprendre; 4 Germaise 
(il, 47) ou Garmaisse (u f 11 5) n'est pas « Gemersheim, petit village 1 une lieue de Philips- 
bourg », mais Worms [Wormatia); 5° Rivier (11, 164 ; ni, 191) n'est pas expliqué. On ne 
peut songer à « La Val de Rivier » qui figure dans d'autres chansons de geste et où M. Lon- 
gnon {Raoul de Cambrai, 3 7 S) croit reconnaître le pagus Ripuarius, c'est-à-dire le territoire 
du diocèse de Cologne. En effet le seigneur de Rivier, Achart,est un Méridional. Il est nommé 
(1, i2o, 293) entre celui de Pierrelatte (Dr 6 me, arr. Montélimar) et celui d'Avignon. 11 pos- 



2l6 FERDINAND LOT 

de la France qui constitue ce poëme, les itinéraires sont d'une exacti- 
tude remarquable. Oserai-je dire que cette circonstance, loin de 
témoigner en faveur de l'antiquité de la chanson, lui est défavorable ? 
Si le fonds remontait à une époque reculée, la géographie aurait forcé- 
ment subi de graves altérations par la suite des temps. Elle n'est si 
bonne que parce que le poëme est en majeure partie une fabrication. 

20 L'épithète de Bordelais donnée aux adversaires des Lorrains 
ne semble pas un indice d'archaïsme. Depuis les invasions nor- 
mandes du ix e siècle, Bordeaux, presque détruit, tombe dans une 
grande obscurité. La ville ne recouvre un peu de prospérité et de célé- 
brité qu'au xii c siècle, surtout après le mariage de Henri II avec 
Aliénor d'Aquitaine '. 

3° Pour la plupart de nos chansons de geste, même les plus fantai- 
sistes, les plus remaniées, on trouve un fond historique : ainsi non 
seulement de Roland, mais de Girart de Roussillon, de Raoul de 
Cambrai, d'Og/er, de Renaud de Montauban, du cycle de Guillaume 
d'Orange, etc. Telle vie de saint, tel fragment de chronique, nous 
atteste l'existence du poëme, souvent sous une forme très différente 
de celle qui nous est parvenue. Pour les Lorrains rien, absolument 
rien. Il n'est pas rare qu'une chanson renvoie à une autre par une brève 
allusion. Aucune mention de ce genre dans les poëmes anciens ne 
concerne les Lorrains a . Ce n'est que dans des textes du xm e siècle que 
nous trouvons pour la première fois des allusions à Gapn ou à Fro- 
mont 3 . Non seulement le Garin n'a rien fourni aux chansons de geste 
anciennes, mais encore il leur a emprunté. 

sède évidemment l'une des cinq ou six localités du département de l'Isère qui portent le 
nom de Rivier qu'on ne retrouve point ailleurs. Etant rare, ce mot a été remplacé : au t. II, 
164 par Viviers, correction qui s'explique fort bien, la capitale du Vivarais étant plus connue 
qu'une obscure localité du Dauphiné ; au t. I, 120 par Nevers. 

1. Voy. Do m Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux (éd. Lacaze, Bordeaux, 1862, 
2 vol. in-4 ). 

2. Ce fait avait déjà frappé Edelestand du Méril. Voyez sa Préface, p. lvii. 

3. Ces textes ont été réunis par Reiffenberg dans son éd. de Philippe Mouskès, II, cclxiii- 
cclxxx (Chroniques belges), P. Paris au t. XXII de l'Histoire littéraire de la France et Ed. du 
Méril, bvn-Lix. — 11 faut faire exception en faveur de YHistoria Caroli Magni de Pséudo- 
Turpin, dont la seconde partie fut composée à Vienne par un moine de Saint-André , soit entre 
1109 et 11 19 selon M. G. Paris, De Pseudo-Turpino (Parisiis, i865, p. 24-35), soit vers la 
fin du premier tiers du xu c siècle selon le même savant (Ma/tue/ d'ancien français, I, g 34). 
A deux reprises, dans la liste des guerriers qui accompagnent Charlemagne en Espagne contre 
Agolant, et dans Pénuméraiion des chefs illustres enterrés à Blaye, Belin et Bordeaux, il est 
question de Garin duc de Lorraine et de Bègues (voy. l'éd. Casieis, Montpellier, 1880, p. 18 
et 54-55). Ces passages se trouvent même dans le plus ancien manuscrit de la chronique de 
Turpin, le ms. latin 17,656 (ancien Notre-Dame, i33) de la Bibl. Nat., aux fol. 34 recto 
i re col., et 43 recto ire col. Mais il est presque inutile de faire remarquer que des listes de 
ce genre sont toujouis suspectes d'interpolation. Au reste, ce ms.,ne saurait être antérieur aux 
vingt dernières années du xu° siècle. 11 en faut conclure néanmoins que le Garin est antérieur 
à 1190 environ. Mais ce serait s'abuser de croire que l'auteur, ou plutôt le remanieur du 
Turpin a connu un état très différent de notre poëme, parce qu'il introduit les Lorrains dans 



L'ELEMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN ai 7 

Que l'auteur ait connu Aubri le Bourguignon et Raoul de Cambrai, 
c'est ce qui n'est pas douteux. Il a fait du premier un parent et 
allié des Lorrains et a tiré peut-être du second les personnages 
des comtes Huede, Hébert (cf. § 16 et 17) et Gautier de Hainaut 
(1, 216, etc.) '. 

Il est bien probable aussi qu'une composition ancienne lui a fourni 
Anséis, roi de Cologne, et avec ce personnage 2 un moyen commode 
de s'expliquer le fait que de son temps la Lorraine ne dépendait plus 
du roi de France. Ignorant bien entendu des circonstances historiques 
qui rendent compte de la séparation de la Lorraine et de la France, 
notre auteur y suppléa par un artifice. Il imagine que Pépin refuse 
de porter secours à Hervi. Le duc de Metz, délié de son ser- 
ment par l'abandon de son suzerain, porte son hommage au roi de 
Cologne 3 . 

C'est de Girart de Roussillon que semble inspiré l'épisode qui 
ouvre le poëme, l'invasion des Wandres. Non pas du Girart très 
remanié qui nous est parvenu, mais de son modèle du xi e siècle qui 
nous est connu en gros par la vie latine de Girart, composée par un 
moine de Pothières. Elle rapporte un siège de Roussillon par les 
Vandales (Wandres), qui dura sept ans. Il est vrai que, contre l'opi- 
nion de M. Longnon,M. Paul Meyer ne croit pas que la mention 
des Vandales dans la vie latine ait pour source le poëme primitif 4 . 
L'écrivain ecclésiastique aura inventé cet épisode en s'inspirant des 
nombreuses vies de saints où figurent les Vandales. Si l'on se rend à 
cette observation, on en doit conclure que l'auteur du Garin s'est 
inspiré ici de sources ecclésiastiques; d'autant plus qu'il mentionne 
le massacre de saint Nicaise par ces barbares qu'il ne pouvait pas 
connaître par tradition épique à coup sûr. Cette hypothèse de l'in- 
fluence d'une source ecclésiastique, improbable pour bien d'autres 
chansons de geste, n'est pas en l'espèce dénuée de vraisemblance. 

la guerre d'Espagne et enterre Garin à Belin et Bègues à Saint-Seurin de Bordeaux. Les deux 
passages en question ne reposent point sur les traditions épiques et sont des remaniements tout 
à fait arbitraires. 

1. Sur ce dernier, châtelain du x ê siècle, persécuteur des évêques de Cambrai, voy. Raoul 
de Cambrai, 363-364. Selon les éditeurs, MM. Longnon et Meyer (p. lxi-lxh), la chanson 
de Raoul aurait emprunté quelques expressions à Garin. Je n'en suis pas persuadé, mais rien 
n'empêche que l'auteur de ce dernier poëme n'ait connu le premier sous sa forme primitive 
(attestée au xi e siècle) et que, à son tour, le remanieur de Raoul n'ait consulté les Lorrains. 

a. C'est en réalité Ansegisus, un des ancêtres des Carolingiens. Voy. G. Paris dans la Ras- 
segna bibliografica délia letteratura Italiana, I, no 5, et La légende de Pépin le Bref (dans les 
Mélanges Havet, 604-607). 

3. Garin agit de même que son père. Voy. éd. Du Méril, p. 100 sq. 

4. Girart de Roussillon, chanson de geste traduite pour la première fois (Paris, 1884, ia-8°), 
p. zxi. 



si8 FERDINAND LOT 

Notre auteur n'est pas un vulgaire jongleur. Il a reçu une certaine 
instruction, comme en témoigne par exemple cette comparaison : 

N'ot tel bataille ne un tel fereïs 
Fors devant Troies où Achilles finit. 

11 attribue la construction de monuments antiques non seulement 
aux Sarrazins, selon l'habitude du moyen âge, mais encore à « Jules 
César » (u, 53). Il sait que Charles Martel s'est emparé des biens 
ecclésiastiques. S'il n'était pas clerc, il était du moins frotté de 
a clergie ». 

Néanmoins, il est à remarquer que justement dans cette première 
partie il est fait plusieurs allusions aux luttes de Girart de Roussillon 
contre Charles Martel, et à des incidents qui ne se retrouvent pas 
dans le poëme renouvelé 1 . Il est donc assuré que l'auteur du Garin a 
connu dans le Girart primitif des épisodes qui ont disparu dans le 
remaniement qui nous est parvenu, et, le témoignage de la vie 
latine aidant, il semble vraisemblable qu'il y a puisé au moin? la 
connaissance des Wandres. Le mariage de Blanchefleur (n, i-i5) est 
également inspiré de Girart de Roussillon. L'empereur Pépin, comme 
Charles Martel, trouve moyen d'épouser la fiancée du héros 2 . 

Un mot sur la personne et la nationalité de l'auteur. Selon P. Paris 
le poëme de Garin ou du moins de ce qu'il appelle « la troisième 
chanson » serait dû à un certain Jean de Flagy. « Il était sans doute né 
» sur les marches de Champagne. Il existe dans le Vermandois 

i. P. Meyer, Girart de Roussillon, p. xix. Le personnage du traître H ardre, si fréquent 
dans nos chansons de geste, semble ici (I, 140) inspiré particulièrement du Girart primitif. 

2. 11 ne convient pas à cette très rapide esquisse de poursuivre plus longtemps la recherche 
des emprunts du Garin. Signalons à titre de curiosité deux personnages embarrassants, Thie- 
baut d'Aspremont et Hernaïs d'Orléans. Le premier est cousin de Bègues et de Garin, le second 
est le « bon duc », il assomme l'ennemi de leur race, Hardré (I, i3 5). Ce sont donc des figu- 
rants sympathiques. .Or nous retrouvons ces personnages ailleurs, en particulier dans le Cou- 
ronnement de Louis rédigé vers le milieu du xn° siècle (éd. E. Langlois dans la Société des 
anciens textes (v. 1 3 2) et le Gaydon qui date du premier quart du xuie siècle (éd. Luce et 
Guessart dans les Anciens poètes de France, v. 1-1849). Mais ici, chose singulière, ce sont deux 
traîtres abominables. Arnéis persuade Charlemagne de lui remettre le royaume aux dépens de 
Louis. Guillaume-au-court-nez empoigne le « losengier » et lui brise « l'os de la gole » . Thie- 
baut d'Aspremont est frère de Ganelon. Il entreprend de venger la honte de sa famille sur 
Gaydon, autrement dit Thierri qui, dans la Chanson de Roland, a prouvé par le duel judi- 
ciaire la félonie de Ganelon et tué Pinabel. Bien entendu que le traître e>t vaincu et tué par le 
héros du poème. Chose encore plus singulière dans la suite du Garin dans Girbert de Metz, 
Thiebaut figure parmi les Bordelais. (Sur les avatars de ce personnage, voy. W. Reimann dans 
les Ausgaben de Stengel, III, 108-109.) Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé, 
c'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Je me borne à attirer l'attention sur cette trans- 
formation curieuse. Une dernière remarque : Aspremont, dans la Meuse, non loin de Montclin, 
a été le siège d'une importante famille féodale. Les sires d'Aspremont, connus depuis la fin du 
x° siècle, s'appellent presque tous Gobert. Aucun ne porte le nom de Thiebaut. On trouve 
bien quatre personnages de ce nom échelonnés du vin* au x e siècle, dans une généalogie 
dressée par Imhoff, mais, selon la remarque de Dom Calmet (Histoire de Lorraine, I, ccxvm), 
cette liste est plus que suspecte de fausseté. 



L'ELEMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN 119 

» plusieurs endroits du nom de Flagy, et l'un d'eux était probable- 
» ment la patrie de M e Jean, l'un des plus grands poètes du moyen 
» âge 1 ». Cette attribution paratt douteuse et tant qu'on n'aura pas 
d'édition critique, ne devra être acceptée que sous bénéfice d'inven- 
taire. Selon M. Bonnardot, les manuscrits qui attribuent le Garin à 
Jean de Flagy représentent des rédactions remaniées 3 . Je ferai 
observer en outre qu'il n'existe, à ma connaissance, aucun Flagy en 
Vermandois. A l'exception d'une localité de Seine-et-Marne, (arr. 
Fontainebleau, cant. Lorrez-le-Bocage) et du Calvados (corn. Sainte- 
Honorine-du-Fay), tous les Flagy ou Flagey sont dans l'Est, en 
Bourgogne ou Franche-Comté 3 . 

Que l'auteur fût Lorrain ou pour mieux dire, Messin, c'est ce qui 
paraît bien probable. A maintes reprises les troupes de Garin et de 
Bègues sont qualifiées « les nos » (les nôtres). Mais il faut observer 
que cette expression s'applique également aux Français. Ainsi: 
« Huimais devons a nos Franceis venir» (i, 271; 11, 193). Les 
« Franceis » dans le poëme ce sont les sujets directs de Pépin, « nostre 
emperere » (1, 83) qui habitent entre Laon et Orléans, Beauvais et 
Châlons. Ils sont « mervillous chevaliers » (1, 242). 11 est donc très 
probable qu'il était fixé dans le royaume de France dont il connaissait 
bien la géographie. 

De ce que nous ne trouvons dans l'histoire du vm c au xn e siècle 
aucune trace des exploits des Hervi, des Garin, des Begon, des 
Rigaud, des Fromont, des Bernard, des Guillaume de Monclin et de 
Blanquefort, etc., pas même leur nom 4 , devons-nous conclure que 

1 . I, XIX, cf. Traduction, p. 364 : « Flagy, village des frontières d'Artois et de Picardie ». 

2. Romania, III, 216. 

3. Deux Flagy : un en Bourgogne (Saône-et-Loire, arr. Mâcon, cant. Cluny) et un en 
Franche-Comté (Haute-Saône, arr. Vesoul, cant. Pont-sur-Saône). Cinq Flagey : i° Haute- 
Marne, arr. Langres, cant. Longeau ; 2 Côte d'Or, arr. Beaune, cant. Nuits; 3° Côte-d'Or, 
arr. Dijon, cant. Auxonne ; 4 Doubs, arr. Besançon, cant. Amancey ; 5° Doubs, arr. 
Besancon, cant. Marchaux. 

4. A une seule exception près. En 870, lors du partage de la Lorraine entre Charles-le- 
Chauve et Louis-le-Germanique, le pagus Odornensis fut coupé en deux ; une moitié attribuée 
au souverain français, celle qui avait appartenu au comte Tetmarus, l'autre au souverain alle- 
mand était la partie quod Bcrnardus habuit [Annales de Saint-Bertin, anno 870). Or ce pagus 
Odornensis avait pour chef-lieu le château de Naix, que nous avons vu (p. 21 3, note 1) 
être le Naisil des Lorrains. Peut-être n'est-ce qu'une simple coïncidence, mais elle nous a paru 
intéressante à signaler. M. Longnon (Allas historique de la France, p. 117) suppose que la 
partie septentrionale de VOdornense (où est situé Naix) répondait aux doyennés de Ligny et 
Dammarie et l'attribue au comte Tetmarus. Mais cette attribution, tout comme la division de 
VOdornensc, est hypothétique. Nous ignorons en réalité quelle fut la portion de ce pagus qui 
resta quelques années sous la domination de Charles-le-Chauve. — Je n'examine pas ici la 
question du rapport entre Hervi de Metz et l'Ortwin de Metz du Niebelungen et de Biterolf. 
Je laisse cette tâche à MM. Bonnardot et Stengel qui nous promettent depuis vingt ans une 
édition du poëme d' Hervi de Metz, Qu'il suffise de rappeler que les Niebelungen, sous la forme 
qui nous est parvenue, ne sont pas antérieurs à Tannée 1200 et qu'Ortwin y est un person- 
nage adventice. 



33 FERDINAND LOT 

ces personnages n'ont aucune réalité historique ? En bonne logique 
on le devrait sans doute. Et cependant, nous sentons une intime répu- 
gnance à admettre que ce beau poëme, si vivant d'allure et de couleur 
si archaïque soit fabriqué de toutes pièces. Le fond historique, si tant 
est qu'il existe, n'est sans doute qu'une querelle locale entre per- 
sonnages trop insignifiants pour que l'histoire nous ait conservé leurs 
noms. Le théâtre de la lutte était le nord-est de la France 1 . L'auteur 
du xu e siècle a démesurément amplifié et leurs personnes et le théâtre 
de leurs exploits. Fromont de Lens est devenu ainsi le chef des Bor- 
delais et l'extension géographique de la lutte a donné au poème une 
bonne part de son caractère de grandeur. 

Au reste, quand bien même le fonds du récit serait de pure invention, 
l'auteur inconnu du Garin n'en serait pas moins un des esprits les 
plus intéressants du moyen âge. Nul autre ne nous donne un tableau 
aussi frappant des passions et des mœurs féodales. Sans doute le récit 
est diffus, mais le style n'est pas banal. Ses qualités de précision, de 
franche et âpre rudesse ont frappé les juges les moins prévenus 
en faveur de nos vieilles épopées 2 . L'auteur du Garin était-il un poète 
au sens absolu du mot ? Je n'en sais rien. A coup sûr, c'était un poète 
épique, un véritable scalde. Fabriquée de toutes pièces son œuvre re- 
gagnerait en mérite littéraire tout ce qu'elle perdrait au point de vue 
strictement historique. 



i . Il s'agit probablement de rivalités entre les Lorrains et leurs voisins immédiats de l'Ouest. 
On en recueillerait des exemples nombreux du x* au xi° siècle. J'en cite deux au hasard : 
i° En io55, Baudouin V, comte de Flandre, assiège dans Anvers le comte de Luxembourg, 
Frédéric, qui est délivré par les Lorrains (Art de vérifier, comtes de Flandre), a Au milieu 
du xje siècle, lutte violente entre les évèques lorrains et les comtes de Grandpré et de Rethel. 
Thierry, évéque de Verdun, enlève à Manases de Rethel les châteaux de Sainte-Menehould 
et St6 ne. Celui-ci appelle à son aide Raoul, comte de Valois, et va brûler Verdun en 1066 (Ou 
Cange, Hist. d'Amiens, p. 197; cf. plus haut, p. 210, g 20, pour les comtes de Grandpré). 
11 est à remarquer que les comtes de Flandre, de Grandpré et de Rethel sont toujours rangés 
du côté des « Bordelais » et sont les ennemis mortels des Lorrains. Il y a évidemment dans 
le groupement des partis une influence historique que l'on a déjà signalée plus haut. Avouons 
cependant que Henri, duc de Bar, dont le père, Renaud II, battit les Messins en 11 55, 
est compté au nombre des partisans de Garin et de Bègues (I, 107, 246 ; II, i63, etc.). 

1. Voy. l'étude de M. Lanson dans son Histoire de la Littérature française (Paris, 189s, 
in-12), p. a8-3o. 



L'ABBAYE DE MOLESME 



ET 



LES ORIGINES DE NANCY 



* • 



Par Ch. PFISTER 



En Tannée 1075, fut créé par un pieux moine, originaire de 
Champagne, le monastère de Molesme ', sur un petit affluent de la 
Seine , dans notre département de la Côte-d'Or. L'abbaye, grâce à 
l'énergique direction de son fondateur, saint Robert, devint un 
véritable foyer de vie religieuse, et bientôt sa renommée se répandit 
au loin. Dans les contrées les plus reculées, on lui céda des biens. 
Les seigneurs qui voulaient faire le salut de leur âme fondèrent sur 
leurs propriétés des prieurés où ils appelèrent des moines de Molesme 
et qu'ils soumirent à l'autorité de Robert et à celle de ses succes- 
seurs. Entre toutes les régions, la Lorraine se distingua par son zèle 
à adopter la nouvelle réforme monastique. Hadwige, femme de 
Gérard d'Alsace , l'ancêtre des ducs lorrains et des empereurs 
d'Autriche, avait créé le prieuré de Châtenois où elle fut enterrée ; 
son fils, le duc Thierry I er , livra la maison à Robert de Molesme 2 . 
Dans un faubourg de Commercy, au Breuil, se dressaient les ruines 
d'un couvent de femmes, incendié en 1087 par le terrible comte de 
Troyes et de Meaux, Eudes II ; à la fin du siècle, le couvent fut rebâti 
pour les religieux de Molesme, auxquels l'évèque de Toul, Pibon, 
confirma en 1096 « l'autel qui est situé dans Commercy 3 *, c'est-à-dire 
le droit de patronage et les revenus de l'église paroissiale. Le 
seigneur de Join ville, Geoffroy 1 er , fit construire de même dans sa 

1. Gallia christ iana, t. IV, col. 729; Histoire littéraire de France, t. X, p. 1. 

2. Dom Cal met, Histoire de Lorraine, i r0 édition, col. 11 85. Mabillon, Annales ordinis 
sancti Benedicti, t. V, p. 193 a. 

3. Mabillon, ib„ t. V, 3j3 a. La charte a été publiée par Dumont, Histoire de Com- 
mercy, 1. I, p. 10 tt 11. 



1 



îaa CH. PFISTER 

ville de Vaucouleurs un prieuré en l'honneur de saint Thiébault et 
il y appela des disciples de Robert '. Vers la même époque, un autre 
prieuré fut établi sur le territoire de Nancy et rattaché à la grande 
abbaye de Molesme. 

C'est même dans les chartes qui touchent ce prieuré qu'apparaît, 
pour la première fois, d'une façon incontestable, le nom de Nancy. 
Le territoire où s'élèvera la ville était sans doute habité dès l'époque 
mérovingienne, puisqu'on vient d'y découvrir un cimetière de cette 
période 3 ; on connaît aussi un triens d'or qui porte la légende: 
nanciaco 3 ; mais jusqu'à la fin du xi e siècle, on perd toute trace de 
Nancy : nous ne retrouvons la ville qu'avec la création du prieuré 
de Notre-Dame 4 . 

Six chartes des cartulaires de Molesme, conservés aux archives 
départementales de la Côte-d'Or, à Dijon (xn* et xm c siècles H 142 
et H 143 5 ) nous parlent de ce prieuré de Nancy. Or, de ces six 
chartes, deux seulement ont déjà été publiées intégralement ; de la 
troisième on ne connaissait qu'un fragment assez peu étendu. Les 
trois autres sont entièrement inédites. Nous nous proposons de 
publier ici celles de ces chartes qui ne sont pas encore connues et 
d'analyser les autres ; nous tirerons de celles-ci et de celles-là une 
série de renseignements sur l'histoire de la Lorraine et de Nancy. 

/. Le duc de Lorraine, Thierry I tT , donne à l'abbaye Notre-Dame de 
Molesme une nouvelle église sise à Nancy et élevée sur un alleu 
de Gocelin de Parey ; il accorde pour la construction de l'église 
tous les cens provenant de quelques-uns de ses alleux (1080- 1090). 

Quoniam prxleritorum rerum gesta firmius retinentur scripto atquc UlUra quam 
cordis mcmoria, idcirco quandam largitionem sanctx 6 Mariz et cccUsiz Molismcnsi 

1. Bonnabelle, Notice sur la pille de Vaucouleurs dans les Mémoires de la Société des 
lettres, sciences et arts de Bar-lc-Duc, t. VIII, p. 18. Les pièces concernant ces trois prieurés 
se trouvent dans les cartulaires de Molesme et mériteraient d'être publiés par quelque ama- 
teur de l'histoire de Lorraine. 

2. Quintard, Le cimetière mérovingien de Saint-Jean dans les Mémoires de la Société d'ar- 
chéologie lorraine, 189 S. 

3. M. Prou, Les monnaies mérovingiennes, p. ai 3, n° 986. 

4. On trouve auparavant simple mention i trois reprises d'un personnage nommé Odelricus 
de Nanccio ou Odelricus ad vocal us de Nanceio. Sa souscription se lit au bas de trois chartes 
de 1069, 1071 et 1073. Dom Cal met, i ro édition, t. Il, col. cccxn; t. I,col. 471 et 474. 

5. Les pièces, nos 4, 5 et 6 se retrouvent dans une copie faite en 1639 du second carlu- 
laire, aux mêmes archives H 144. Deux cent vingt sept chartes extraites de ces cartulaires ont 
été publiées par M. Emile Socard, sous le titre : Chartes inédites extraites des cartulaires de 
Moléme intéressant un grand nombre de localités du département de l'Aube, Troyes, 1864, 
in-4 (Extrait du tome XXIV des Mémoires de la Société académique de l'Aube). 

6. Au lieu d'« nous trouvons dans le manuscrit des e cédilles. 



L'ABBAYE DE MOLESME ET LES ORIGINES DE NANCY sa) 

factam volumus UtUris inscribere, ut a posterorum notitia valeat diutius inviolata 
perdurarc. Volumus ergo notum esse omnibus fidelibus tam postcris quam presen- 
tibus quod Teodericus, aux Lotharingix, concedente filio suo Simone, dédit Deo et 
Sanctx Marix Molismensi novellam ecclesiam qux sita est apud Nantiacum tali 
tenore ut monachi haberent dimidium presbiteratum et dimidiam sepulturam et di- 
midiam terram ait a ris. Principale autem altare ejusdem ecclesix dédit ita liber um ut 
nullus in eo aliquid haberet prxter monachos. Notandum vero quod ipsa ecclesia 
fundata est in alodio quod Sanctx Marix Molismensi dédit Gocelinus miles de Pare 
cum uno servo Alberto nomine. Ad cujus ecclesix constructionem concessit prxdictus 
dux omnes rectos census alodiorum suorum, id est Nanciaco l , de Ulmis ', de Gun- 
dulvilla 3 , de Asca 4 , de Galesburas & , de Sirca 6 , de Florengias \ de Nurbec *, et per 
singula loca unum servum cum omni tenemento suo qui ipsos census recolligat et 
ad utilitatem monachorum et ecclesix constructionem fideliter congregare studeat. 
Hujus concessionis testes fuerunt Walterius advocatus, Odelardus et Drogo. 

(i er cartulaire de Molesme. Archives de la Côte-d'Or, H 142, p. 41.) 

Observations. — Il nous faut d'abord déterminer la date de ce document. 
Le duc Thierry I" de Lorraine, de qui il émane incontestablement, a régné de 
1070 à 1 1 1 5. Mais il ne s'est marié qu'en 1075, avec la veuve du comte de Sup- 
plimbourg Gebhard. Comme le consentement de son fils Simon est mentionné 
dans l'acte, la charte ne saurait être antérieure à l'année 1080 environ. Nous la 
plaçons entre 1080 et 1090; 

Thierry accorde à Molesme novellam ecclesiam et ces deux termes nous doivent 
arrêter. Ils nous semblent indiquer clairement qu'il y avait déjà à Nancy une 
première église, celle qui servait de paroisse. La comparaison de ce passage 
avec la charte n° IV rendra cette conclusion évidente. Dans la nouvelle église, 
qui sera dédiée à Notre-Dame, comme celle de Molesme, toutes les cérémo- 
nies du culte pourront être accomplies ; on y célébrera même l'office funèbre 
des morts. La moitié des redevances payées pour ces services (presbiteratus, 
sepultura) appartiendra aux moines ; même on leur abandonnera intégralement 
les revenus du maître-autel, sans que le curé de Nancy puisse élever aucune 
réclamation. Si des fidèles fondent dans l'église des autels et affectent des biens- 
fonds à l'entretien de 1,'autel (terram al taris), la moitié du produit de ces biens 
sera laissée aux moines. 

Le terrain sur lequel s'élève l'église Notre-Dame n'appartenait pas au duc 
de Lorraine, comme on l'a cru jusqu'ici; il fut cédé à Molesme par un chevalier 
lorrain, Gocelin de Pare» Nous avons identifié Pare avec Parey-Saint-Césaire, au 

1. Nancy. 

2. Ormes-ei-Ville, canton d'Haroué, arrondissement de Nancy. 

3. Gondreville, canton de Toul-Nord, arrondissement de Nancy. C'était une ancienne rési- 
dence des rois carolingiens. 

4. Aix ou Asche, commune de Gondrecourt, canton de Confiant, arrondissement de Briey, 
Moselle. 

5. Walschbronn, autrefois canton de Wolmunster, arrondissement de Sarreguemines, Moselle. 

6. Sierck, autrefois arrondissement de Thionville, Moselle. 

7. Florange, autrefois canton et arrondissement de Thionville. 

8. Nous n'avons pas pu faire l'identification. 



i'%4 CK. PFISTBR 

canton de Vézelise, arrondissement de Nancy; mais l'identification est loin d'être 
certaine. Le duc Thierry aida seulement de ses deniers à construire l'église. Il 
abandonna les cens qu'il levait sur quelques-uns de ses alleux, et notre charte 
nous énumère quels étaient ces alleux; ils se partagent en deux groupes : 
l'un autour de Nancy, l'autre autour de Sierk ; ce sont les noyaux des deux 
bailliages futurs de Nancy et à* Allemagne. Un serf habitant sur chaque alleu 
doit rassembler ces redevances et les apporter aux moines. 

La charte est souscrite par trois personnages. D'abord Walterius ddvocatus. Il 
est assez malaisé de dire ce qu'il faut entendre ici par advocatus. S'agit-il d'un 
voué laïque, chargé de protéger les biens d'un monastère ou d'une église? 
S'agit-il, au contraire, d'un véritable chef de la ville de Nancy, comme cet advo- 
catus civitatis Leucorum qui, dans un diplôme contemporain, est opposé aux 
voués des deux monastères de Saint-Evre et de Saint-Mansuy, situés en cette 
ville 1 ? Cette dernière hypothèse nous séduit beaucoup; bien entendu, dans 
notfe pensée, ce voué de Nancy était nommé par le duc. Sur le second person- 
nage, Odclardus, nous n'avons aucun renseignement. Quant au troisième, Drogo 
ou Dreu, nous le retrouvons dans l'acte suivant où il porte le titre de sénéchal. 
Le sénéchal sera plus tard l'un des grands officiers du duc de Lorraine; il ne 
semble pas qu'au xi e siècle cette dignité ait déjà eu dans notre région une telle 
importance, puisque la souscription de Drogon ne se trouve ni ici ni dans l'acte 
suivant au premier rang. Au xn e siècle, un certain nombre de chartes mention- 
nent un sénéchal qui porte le nom de « Drogo dt Nanceio * ». Il fut l'un des 
bienfaiteurs de l'abbaye cistercienne de Beaupré où il se retira en 1 177. Peut- 
être ce Drogon est-il le fils de celui qui souscrit les chartes de Molesme. La 
famille de Lenoncourt revendique Drogon de Nancy comme son ancêtre 3 ; mais 
ses prétentions généalogiques ne nous paraissent pas fondées. 

//. Le duc de Lorraine, Thierry I eT , décide que la nouvelle église cons- 
truite à Nancy et donnée à Notre-Dame de Molesme paiera 
chaque année à ce monasthe un cens d'un marc d'argent, tant 
qu'elle restera prieuré. Le prieuré ne pourra devenir abbaye 
que du consentement de l'abbé de Molesme, et en ce cas il appar- 
tiendra à l'abbé de Molesme de nommer l'abbé de Nancy et de 
le déposer, s 9 il n J obéit pas à ses justes remontrances. Que si 

1. En 107s. A côté des voués des deux abbayes on cite Henricus advocatus, Dom Calmet, 
1" édition, t. 1, preuves, col. 474. Or, dans un diplôme précédent de 1071, le même Henri 
porte ce titre S. Henrici advocati civitatis Leucorum et, à côté de lui, on cite des scabins. 
Odelricus de Nanceio, cité plus haut, porte aussi dans une charte le titre de advocatus de Nan- 
ceio. Peut-être Walter lui a-t-ii succédé. 

2. Ces mentions ont été relevées par M. Léon Germain, dans son article : Restitution au 
duc Mathieu /er d'une charte attribuée au duc Mathieu II [Journal de la Société d'arckéolpgie 
lorraine, 1894, p. 2 56). Drogon de Nancy se retirant i Beaupré en n 77 ne saurait être le 
même que le Drogon qui, i la fin du xi e siècle, approuve la donation du prieuré Notre-Dame 
i Molesme, 

3. Histoire manuscrite de la maison de Lenoncourt, citée par Dom Calmet, x re édition, 
col. 110S. 



L'ABBAYE DE MOLESME ET LES ORIGINES DE NANCY 2i5 

Vabbé de Molesme vient à Nancy, le supérieur de Nancy lui 
devra céder sa place (vers 1090). 

i*r cartulaire de Molesme, p. 90. Cette charte a été publiée déjà par [Jérôme 
Vignier] : La véritable origine des très illustres maisons d'Alsace, de Lorraine, 
d'Autriche, de Bade. Paris, M.DC.XLIX, p. 112. Corrigez à la ligne 2, ad 
construendam ecclcsiam, au lieu de ad continendam ecclesiam; à la ligne 7, au 
lieu de quia ipse de suis cum consilio timentium Do min u m débet eligere, lisez : 
quia ipse de suis [cum] consilio tantum dominum débet eligere. Dans les souscrip- 
tions, au lieu de Ano de More, lisez Aimo de More. Vignier qui a habité 
l'Oratoire de Nancy, installé à partir de 161 8 dans l'ancien prieuré Notre-Dame, 
n'a pas trouvé ce document dans les archives de cette maison ; il lui a été 
communiqué, comme il nous l'apprend en marge, par le R. P. Pierre de Sainte- 
Catherine, feuillant. Un peu plus loin, p. 118, Vignier publie une seconde 
charte, datée de 1 1 58, par laquelle le duc Mathieu I er céda au prieuré Notre- 
Dame l'Hôtel-Dieu situé devant Nancy. La publication, dit-il, a été faite ex 
cartulario Molismensi. Cette pièce ne se trouve pas dans le cartulaire ; mais elle 
existe en original aux archives de la Côte-d'Or, H 2 38. 

Observations. — Cette charte a dû être conférée quelque temps après la pré- 
cédente, dans les dernières années du xi e ou les premières années du xn e siècle. 
Elle précise la situation du prieuré de Nancy vis-à-vis de la maison-mère. Les 
souscripteurs sont Simon, fils du duc, son précepteur Annuntius, le voué Walter 
et Drogon dont il a été question plus haut (ici celui-ci porte le titre de séné- 
chal), Widric de Sierck, Aimon de More, Oylard de Blainville (Blainville, au 
canton de Bayon), et Albéric, sans doute le curé de Nancy dont il sera question 
au n° IV. 

III. Le duc de Lorraine, Thierry 1* T , confirme à Vabbé Widon de 
Molesme la possession de l'église Notre-Dame située devant la 
ville de Nancy (1 1 1 1-1 1 1 5). 

Quoniam labilis est humanx mentis intencio, et oblivioni multocies obnoxia, 
quamdam largitionem Deo et Sancix Marix Molismensi factam volumus litterali 
memorix commendare, ut ad posterorum nostrorum noticiam valeat perdurare, 
quatinus, si quis diabolico instinctu quod sollempniter actum est aliqua dolositate 
voluerit pervertere, his apicibus et subscriptis convictus testibus, vires nocendi non 
habeat, et utilitas ecclesix inviolata permaneat. Ego igitur Theodoricus, Dei gratia 
dux Lotharingix, credens misericordix operibus cuncta peccatorum incendia facile 
restingui Dominique gratiam talibus hostiis benignius promereri posse, cupiens 
etiam ex iniquo Mammona amicos mihi in futuro prxparare, trado et concedo 
sanctx Dei genitrici Marix et fratribus sibi in canobio Molismensi servientibus ec- 
clesiam qux est coram Nanciaco Castro meo cum omnibus appendiciis suis, quam de 

meis redditibus ad utilitatem et proficuum prxdictx ecclesix Molismensis xdificare 

iS 



126 CH. PF1STER 

disposui, tam pro salait corporis mei et animas mtx tl uxoris tt filiorum mtorum 
quant etiam pro remedio patris et mat ris et omnium parentum mtorum, laudanie 
uxore mea et omnibus liberis mets, concedente etiam domno Pibone episcopo Tul- 
tensi 9 eu jus concessionis evidentissima constant indicia, quod sua gratia mets implo- 
râtes precibus altaria ejusdem ecclesix cum cimeterio consecravit, présente domno 
Stephano Tullensi archidiacono. Hanc traditionem sivt concessionem tempore 
domni Koberti primi Molismensis abbatis primo feci et iterum tempore domni 
Widonis abbatis secundi renovans confirmavi et subscriptis testibus atque fidelibus 
tradidi roborandum. S. ducis Theodorici. S. Theodorici advocati. S. Wildrici 

fratris (jus. 

(i or carlulaire de Molesme, p. 108.) 

Observations. — Robert de Molesme était mort en 1 1 10, le 21 mars, c'est- 
à-dire en nouveau style 11 1 1. {Gallia christiana, IV, col. 732.) Il eut pour suc- 
cesseur l'abbé Widon, sous le gouvernement duquel cette charte a été faite. 
Comme Thierry I er mourut en 1 1 1 5, elle date des années 1 1 1 1-1 1 1 5. Quelques 
mots de la charte nous montrent que le duc de Lorraine avait été pendant un 
certain temps brouillé avec les moines de Molesme. En effet, il avait voulu éta- 
blir dans le prieuré de Châtenois, possédé par les disciples de Robert, les reli- 
gieux de Saint -Evre de Toul et il avait imploré l'appui du pape '. Cependant, 
les deux abbayes s'arrangèrent à l'amiable : Saint-Evre garda le prieuré, mais 
donna en indemnité à Molesme les deux villages de Ville 3 et d'Issey 3. Pascal II 
confirma cet accord par une bulle datée de Bénévent, le 24 mai 11 15 *. A la 
suite de ces démêlés, Thierry I er se réconcilia avec les moines de Molesme et 
leur confirma la possession du prieuré de Nancy, pour qu'il ne fût pas un 
jour enlevé de leurs mains, comme Châtenois. 

La charte nous apprend sur notre prieuré de Nancy quelques nouveaux détails. 
Nous savons par elle que l'évéque de Toul Pibon, en présence de l'archidiacre 
Etienne (voir charte n° IV), avait consacré les autels de l'église Notre-Dame. 
Les prélats voyaient, en général, avec déplaisir que des maisons religieuses de 
leur diocèse fussent soumises à d'autres maisons situées en un autre diocèse, et 
voilà pourquoi on insiste ici sur le consentement donné par l'ordinaire de Toul \ 
Peut-être Riquin, qui avait succédé en 1108 à Pibon sur le siège de Toul, se 
montrait-il au début moins favorable que son prédécesseur aux moines de 
Molesme. Pibon n'a pas seulement consacré les autels de l'église Notre-Dame, 
mais un cimetière, et c'est un renseignement intéressant. Nous savions déjà que 
dans l'église pouvaient se célébrer des services funéraires; nous apprenons 
qu'autour de l'église on établit un cimetière. Ce cimetière du prieuré Notre- 
Dame a servi depuis la fin du xi° siècle jusqu'en Tannée 1774. La rue qui le 

1. Dom Calmet, i r0 édition, t. I, preuves, col. 5 36. 
a. Ville-Issey, canton et arrondissement de Commercy. 

3. Hameau de la commune précédente. 

4. Jaffé, nouvelle édition, n° 6457. 

5. Pibon, après avoir soutenu une lutte assez véhémente contre Grégoire VU, s'était retiré 
à Saint-Bénigne de Dijon. Abbé Guillaume, Histoire du diocèse de Toul et de celui de Nancy , 
t. I, 402, Là, sans doute, il avait appris à connaître les moines de Molesme. 



L'ABBAYE DE MOLESME ET LES ORIGINES DE NANCY 117 

longeait s'est appelée longtemps rue des Morts ; elle n'a reçu le nom de rue des 
États qu'en l'année 1867 '. 

Un dernier détail — topographique — doit être relevé. Jusqu'à présent nous 
savions que le prieuré s'élevait à Nancy, sur le territoire de Nancy, apud Nan- 
ciacum. On nous dit en plus ici qu'il était situé coram Nanciaco castro. Nancy 
castrum était, selon toute vraisemblance, entouré de murailles et le prieuré se 
dressait en dehors de ces remparts, mais tout contre. Des documents postérieurs 
confirment cette interprétation. 

L'avoué Thierry qui souscrit avait probablement succédé à Walter. Nous ne 
savons rien sur lui, non plus que sur son frère Wildric. 



IV. L'ivique de Toul Kiquin accorde à Widon abbé et aux moines 
de Molesme l'autel paroissial de Nancy avec les deux tiers des 
droits y afférents contre un cens annuel de douze deniers toulois 
(1 1 18-1 126). 

In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. Riquinus Dei misericordia Leuchorum 
episcopus Guidoni venerabili Molismensium abbati et fratribus ejus eorumque in 
perpetuum successoribus. Miseratio Domini qux nulla meta nutlis concluditur Ur- 
minis, nos ad obsequia mutux invitât caritatis, prxsertim cum in rébus transitoriis 
divino nutu id possideamus in occiduum quicquid dilectionis studio nécessitât ibus 
impartimur proximorum. Unde, f rater in Christo dilectissime, tuam fratrumque 
tuorum quant propter Dominum portai is paupertatem intuentes, et religiosis serenis- 
simx ducissx Aleidis intercessionibus annuentes, ex consensu nostrx sedis et assensu 
primicerii nostri indique archidiaconi Stephani 9 Cunonis archipresbiteri, Albrici 
ibidem presbiteri, tibi tuxque Molismensi dico ecclesix, attare parrochiale de Nancei 
in perpétua m donavimus possessionem, ita sane ut dux portiones tam terrx, dotis 
altaris quam et decimarum omnium, grossarum videlicet seu minutarum, quam et 
sepulturarum et obtationum ad jus parrochiale pertinentium ad usus fratrum tuo- 
rum monachorum in cetta qux ante prefatum castrum Nancei sita est sub tuo régi- 
mine Deo famulantium in perpetuum proficiant. Pars vero tertia finale et decisum 
trit presbitero qui prxfato nunc superstiti Atbrico successerit stipendium ; qui tamen si 
postulatus familiariter atiquando celebrasset missam, quipiam quis forte obtuterit 
totum ejus erit. Substituendus vero in temporibus presbiter per conductum prioris qui 
per tempora in prxnominata celta fuerit; episcopo hujus sedis prxsentabitur a quo 
curam animarum parrochialemque suscipiens titulum de se sibique commissis et de 
consuetudinariis parrochialis juris redditibus nostrx sedi respondebit. Hic autem qui 
nunc superest Atbricus ipse personatiter quod nunc tenet teneat, donec de medio fiât 
aut usque dum spontaneus ad prxscripta successorum suorum definilione consentiat. 
Ne autem hujus nostri memoria in posterum deleatur beneficii, nobiset tibi complaci- 
tum et ulrisque visum est justissimum ut annuatim ad altart nostri prothomartyris, in 

1. Courbe, Us rues de Nancy, t. I, p. 20 3. 



2>8 CH. PF1STER 

invtntionis ipsius festo l , XII hujus nostrx montix dtnarii nomine census a prxdicto 
priort prxstnttntur, quo tt vobis jurt gtntium firmttur posstssio tt auctori bonorum 
jurt Dti digna rtformttur gratiarum actio. Si qua trgo teeltsiastica stcularisvt 
ptrsona hanc nostram donationtm stu prxscriptam super ta ordinationtm scitnttr 
dissohtrt aut in aliquo prxsumpserit violart, nos aucioritatt Spiritus Sancli tt nostra 
tum condtmpnamus tt anathtmatis maltdictiont innodamus, donte ad tmtndatio- 
ntm vtniat, tt teeltsix quam Itstrit satisfaciat ; constrvantibus aultm hxc pax tt 
vita dttur xttrna. Amtn, Postulo in caritatt Domini ut annuatim dits nostri apud 
vos ctltbrttur annivtrsarii. Ego Kiquinus tpiscopus signo tt confirmo. S. Pttri ab- 
batis S. Apri. S. Sttphani pnmictrii, ttc. 

(a e cartulaire de Molesme, fol. 140 v°. Copie moderne, H 144, fol. 2 Si.) 

« 

Observations. — Un fragment de cette charte a été publié par M. Léon Ger- 
main dans le Journal dt ta Société d'Archéologit lorraint, 1888, p. 167. Il avait 
été copié par M. Duvernoy à la Bibliothèque nationale, Collection Baluze, t. 40, 
fol. 181. Il comprend seulement l'adresse, l'exposé depuis frattr in Christo 
jusqu'à in ptrpttuam donavimus posstssiontm, et les souscriptions. 

Riquin a été évêque de Toul de 1 108 à 1 1 26. Widon a été abbé de Molesme 
de 1 1 1 1 à 11 32 (Gallia christiana, IV, col. 733). Notre charte date par suite 
de la période comprise enlre 1 1 1 1 et 1 1 26. Mais il est possible de préciser 
encore davantage. Elle est souscrite par Pierre, abbé de Saint-Evre de Toul. 
Or, Widric, abbé de Saint-Evre, prédécesseur de Pierre, souscrit encore en 
1118 une charte de Riquin en faveur de Saint-Mansuy de Toul (Gallia 
christiana, XIII, instrumtnta, col. 484). Notre charte a donc été écrite entre 
1 1 18 et 1 126. 

Par cette charte, Pévêque Riquin cède à l'abbaye de Molesme et par suite au 
prieuré Notre-Dame de Nancy, l'autel paroissial de Nancy. Cet autel ne se trou- 
vait, pas dans l'église du prieuré, comme il résulte d'une lecture attentive de la 
charte ; il y avait par suite sur le territoire de Nancy, dès le début du xu* siècle, 
une autre église qui servait de paroisse et qui ne saurait être que Saint-Evre. 
De même que Pibon avait cédé aux religieux du Breuil, installés dans un fau- 
bourg de Commercy, l'autel paroissial de cette ville, ainsi Riquin abandonna aux 
religieux de Notre-Dame, habitant en dehors de Nancy, l'autel paroissial dans 
l'intérieur de la cité. 

Quels droits étaient liés à la possession de l'autel paroissial ? Notre charte 
nous les énumère d'une façon très nette. D'abord, le possesseur de l'autel a le 
conductus, c'est-à-dire le droit de nommer le curé de la paroisse, ce qu'on 
nommera plus tard le droit de patronage. Et nous savons, par des documents 
postérieurs, que le prieur de Notre-Dame est resté longtemps en possession de 
ce droit. Le i3 mai 1 343 seulement, par une bulle du pape Clément VI, 
la cure de Nancy fut unie à la collégiale Saint-Georges qui venait d'être 

1 . La cathédrale de Toul est placée sous le vocable de saint Etienne. La fête de l'invention 
db corps de saint Etienne se célèbre le 3 août. 



L'ABBAYE DE MOLESME ET LES ORIGINES DE NANCY 329 

créée dans cette ville par le duc Raoul et qui la fit desservir par un vi- 



caire \ 



En second lieu, le possesseur de l'autel jouissait des dîmes sur le territoire de 
Nancy. En vertu de notre acte, deux parts étaient faites de la dîme : un tiers 
était laissé au curé, les deux autres tiers devaient revenir aux moines du prieuré, 
qui en disposeraient à leur bon plaisir. Quand la collégiale Saint-Georges reçut 
la cure de la ville, elle n'obtint que le tiers de la dîme, affectée auparavant au 
curé; les deux autres tiers restèrent au prieuré Notre-Dame*. Il les garda jus- 
qu'en 1 593 où plusieurs paroisses furent établies à Nancy et où fut faite une 
nouvelle répartition de la dîme. Notons que dans notre document il n'est ques- 
tion que des dîmes du territoire de Nancy ; le village de Saint-Dizier aux 
portes de la ville avait alors une existence civile et spirituelle tout à fait indé- 
pendante ; ce n'est qu'en 1 2 1 2 que les religieuses de Bouxières cédèrent leurs 
droits sur l'église Saint-Dizier au prieuré Notre-Dame 3 , et que les moines 
levèrent sur le village, comme à Nancy, les deux tiers de la dîme. C'est plus 
tard aussi, dans des circonstances qui nous sont inconnues, que la dîme de Laxou 
a été confondue avec celle des bans de Nancy et de Saint-Dizier. Nous ne 
croyons pas du tout, avec les historiens de Nancy, qu'à l'origine ces trois loca- 
lités aient formé une seule et unique grande paroisse. 

A l'autel étaient attachés un certain nombre de terres et de biens dont le 
curé percevait les revenus. Il touchait des sommes déterminées pour les messes 
de mariage et pour les cérémonies d'enterrement (sepulturx): il recevait les rentes 
que divers particuliers avaient léguées à l'église pour fondations d'anniversaires 
(oblationts). Or, il fut stipulé que les deux tiers de ces revenus seraient aban- 
donnés aux moines de Notre-Dame ; le curé qui avait toute la peine ne devait 
toucher qu'un tiers. Par exception, si le curé célébrait une messe sur la demande 
toute spéciale d'un tiers, il pourrait garder tout le prix payé. On laissa aussi 
le curé de ce temps, Albéric, en possession des droits qu'il possédait avant cette 
convention ; celle-ci ne devait être valable que le jour de sa mort, ou si lui- 
même, de bon gré, voulait se soumettre aux conditions de l'acte et renoncer à 
ses droits antérieurs. Le prieuré de Notre-Dame garda les deux tiers des obla- 
tions, même après que le curé fut nommé par les chanoines de Saint-Georges 4 : 
il ne perdit ses revenus qu'en 1593, au moment de la nouvelle division ecclésias- 
tique de Nancy. 

Les droits que Riquin céda aux moines de Molesme ne lui appartenaient pas 
auparavant. Ils étaient le partage des ducs de Lorraine. Déjà Thierry I er , mort 
en iii5, avait abandonné au prieuré Notre-Dame « les deux tiers des dîmes 



1 . La bulle a été publiée par MM. l'abbé Grand-Eury et Louis Lallement, V église Saint- 
Epvrt à Nancy dant les Mémoires de la Société d'archéologie lorraine, 1 85 5, p. 342. 

a. Accord du 6 novembre 1)47 entre l'abbé de Molesme et le prieuré Notre-Dame d'une 
part, le chapitre Saint-Georges d'autre part, analysé par MM. Grand-Eury et Louis Lallement, 
/. /., p. 264. 

3. Archives de Meurthe-et-Moselle, H 402. Nous publierons prochainement cet acte dans 
les Mémoires de la Société d'archéologie lorraine. 

4. Accord du 6 novembre 1347. 



3 3o CH. PFISTER 

tant grosses que menues qu'il tenait en sa main », et le conductus parrochianorum 
prcsbitcrotum, c'est-à-dire le droit de nommer les prêtres de la paroisse. Une 
charte de son petit-fils, Mathieu I er , datée de 1145, l'affirme en termes for- 
mels 1 . Riquin, par suite, ne fait que confirmer, en tant que puissance spiri- 
tuelle, une donation consentie par la puissance temporelle. Il intervient non 
comme propriétaire', mais comme évêque. Pourtant, sa concession n'est pas 
entièrement gratuite. Pour que ses droits éminents d'évêque ne soient jamais 
contestés, il veut que, chaque année, le jour de l'invention du corps de saint 
Etienne, le 3 août, le prieur de Notre-Dame lui acquitte un cens de 1 2 deniers. 
a Par cette redevance, dit-il, la possession de ces dons vous est assurée par le 
droit des gens et, par le droit de Dieu, vous rendez grâce à l'auteur de ce 
bienfait. » 

L'évêque Riquin ne pouvait faire une pareille charte sans prendre l'avis des 
personnes sous les ordres de qui se trouvait directement ou indirectement la 
paroisse de Nancy, Voilà pourquoi il mentionne d'une façon générale l'assenti- 
ment de son chapitre, et, d'une façon spéciale, celui du primicier et archidiacre 
Etienne, de l'archiprétre Cunon et du curé Albéric. Le primicier était le digni- 
taire placé à la tête du chapitre. Etienne semble avoir joué en cette qualité un 
grand rôle et il est mentionné dans la plupart des actes de Riquin de 1 1 1 1 à 
11 26. A sa mort, cette dignité fut supprimée et unie au chapitre. (G allia 
christiana, XIII, col. 1061.) Le diocèse de Toul se divisait, ce semble, au xn* 
siècle en huit archidiaconés. Nancy se trouvait dans l'archidiaconé de Port 
(Saint-Nicolas-de-Port) et dans le doyenné de Port. Au moment où fut ré- 
digée notre charte, le primicier Etienne et Cunon étaient à la tête de ces cir- 
conscriptions ecclésiastiques. Quant à Albéric, il est certainement le curé de 
la paroisse de Nancy, le plus ancien qui nous soit connu. 

Un dernier nom se trouve dans notre charte : celui de la duchesse Adélaïde. 
C'était la femme du duc Simon I er . Elle avait mené d'abord une vie fort mon- 
daine, mais elle fut convertie par saint Bernard ; et à la mort de son mari, en 
1 139, elle se retira au monastère du Tard, près de Dijon \ Son intervention en 
faveur de Molesme ne marqua-t-elle pas sa conversion? N'oublions pas que Ro- 
bert de Molesme avait créé Citeauz, d'où était sorti saint Bernard. 



K Vivêquc de Toul Henri confirme à Willencus abbé et aux moines 
de Molesme la possession de l'autel paroissial de Nancy et leur 

1 . Cette charte a été publiée par M. Lepage [Recherches sur i 'origine et les premiers temps 
de Nancy dans les Mémoires de la Société d'archéologie lorraine, i856, p. 181), note a. 
« Dux Tbeodericus avus meus . . . qui fratribus ibidem Deo servientibus. .. decimarum tam 
« grossarum quam minutarum omnium duas partes quas in manu sua tenebat donavit. . . qui 
« conductum etiam parrochianorum presbiterorum quantum ad ipsum pertinebat in perpetuum 
« possidendum dédit. » D'après le même .document, le duc Simon, fils de Thierry, a ajouté 
à ce don « décimas suas proprias toias tam in fructibus quam in pecoribus et aliis rébus quae 
« légitime decimantur ». Cela signifie que Simon l or a autorisé les moines de Molesme à 
lever les 2/3 de la dîme sur ses propres revenus. 

a. Digot, Histoire de Lorraine, t. I, p. 3a 1. 



L'ABBAYE DE MOLESME ET LES ORIGINES DE NANCY 2 3i 

accorde les deux tiers des revenus, même des messes privées qui y 
seront célébrées (22 avril 1 161). 

In nomint Patris et Filii et Spiritus Sancti. Henricus Dei misericordia Leucorum 
humilis episcopus Witlenco venerabili Molismensium abbali et fratribus ejus 
eorumque in perpetuum successoribus. Karilas Dei diffusa in cordibus fidelium nos 
ammonet ecclesiarum nobis commissarum sollicitudinem gerere et pauperum Christi 
quieti prospicere, si quidem quoniam pet se salis tuta non est apud improbos 
mores humilium spiritu simplicilas nec adversarii desinit mundi contemptoribus quo- 
rumdam malignorum dira cupiditas. Eapropter justum et rationabite nobis visum 
est ea qux a predecessore nostro felicis memorix venerabili Kiquino episcopo Guidoni 
abbati fratribusque ejus in ecclesia Molismensis cenobii Deo militantibus eorumque 
successoribus apud Nancei castrum data sunt collaudare et qux ab illo confirmata 
sunt ad tutelam futurorum prxsenti scripto corroborare. Confirmamus itaque tibi 
tuisque fratribus parrochiale altare de Nancei quod idem reverendissimus Kiquinus 
episcopus, predecessor noster, interventu religiosissimx ducissx Aleidis, ex consensu 
Stephani primicerii, archidiaconorum, cleri et tocius sux sedis, in perpetuam posses- 
sionem vobis eo tenore donavit et sigillo confirmavit ut J ... Prxterea, quoniam res 
ejusdem cellx videnlur esse modicx, ut sunt, ad prxdicta addimus ex parte nostra 
et confirmamus cellx et fratribus de Nanceio duas partes privatarum missarum et 
confessionum quas per totum annum devotio fidelium quibuslibet modis dederit 
presbitero sub cujus regimine et cura prxdicta parrochia deputata fuerit vel ei qui 
ibidem pro ipso serviet. Ex consensu prioris custos ibidem pro ipso serviet. Ex con- 
sensu prioris custos ibidem deputabitur. Statuimus etiam ut quicquid tam in fundo 
quam in mobili vel in pecudibus aut quibuslibet aliis rébus nominatim et specialiter 
dabitur pro sepulturis priori de Nanceio et fratribus suis monachis totum habeant 
et presbiter nihil retineat ab eis. Ne autem hujus nostrx confirmations memoria 
deleatur in posterum*. . . Anno ab incarnatione Domini M° C° LXH°, indictione 
VIHl*, epacta XXll a , concurrente VI. Datum Tulli per manum Walteri cancel- 
larii, X. kal. maii. Ego Henricus episcopus signo et confirmo. S. Haymonis decani 
et archidiaconi. S. Henrici cantoris et archidiaconi. S. Pétri archidiaconi. 
S. Oh ici archidiaconi. S. Gualteri archidiaconi. S. Gualteri cancellarii. S. Al- 
brici cape lia ni. S. Gualteri archipresbiteri. 

(a e cartulaire de Molesme, fol. 141. Copie moderne, H 144, fol. 2 5 1 . 
Nous possédons, outre ces copies, l'original même de la charte, conservé 
aux archives de la Côte- d'Or, H a 38.) 

Observations. — La charte présente est datée; mais le scribe semble avoir 
mal copié la date de l'incarnation dominicale. Si, au lieu de MCLXII, nous 
lisons MCLXI, tout concorde. L'année 1161 répond à l'indiction 9; le chiffre 

1, On répète ici les termes de la charte précédente, depuis ut du* portiones tam terne jus- 
qu'à nottrœ udi respondebit, moins toutefois la phrase Pars vero tertia jusqu'à totum ejus erit. 

2. On répète ici les termes de la charte précédente, jusqu'à et vita detur tttrna, Amtn, avec 
cette unique différence : au lieu de hanc nostram donationem seu prxscriptam super ea ordina- 
tiontm, on lit : hanc nostram super hœ confirmationem. 



i3» CH. PF1STER 

de l'épacte est 22, celui des concurrents 6. Nous n'hésitons dès lors pas à pro- 
poser cette correction 1161. A cette date, vivait Henri de Lorraine qui fut 
évéque de Toul de 1 126 à 1 1 65. Il était fils du duc Thierry I er et il était bien 
naturel qu'il donnât des avantages à une maison religieuse, fondée par son père 
et protégée par sa belle-sœur Adélaïde, dont le nom est rappelé dans cet acte. 
Willencus ou Guillencus gouvernait aussi à cette époque le monastère de Molesme. 
Il régit cette abbaye de 11 56 à 11 63 (Gallia christiana, IV, col. 734). La 
charte est souscrite par le doyen du chapitre de Toul, Haymon, dont le nom ap- 
paraît sur d'autres documents en 1160 et 1 1 63 (ib., XIII, col. 1062). Notre 
charte est donc de 1161, le dixième jour des kalendes de mai, c'est-à-dire le 
22 avril. 

La charte précédente avait réservé au curé de Nancy les revenus des messes 
privées que lui demandaient spécialement les fidèles. Il percevait aussi les 
sommes qu'on payait pour les confessions (voir Ducange, 4 confessio). Désor- 
mais, les deux tiers de ces redevances devaient revenir au prieuré Notre-Dame; 
ainsi, sur tous les revenus de la cure sans aucune exception le prieur touchait les 
deux tiers. Mais la réciproque n'était pas vraie. Le curé ne pouvait rien 
prétendre sur le produit des cérémonies religieuses célébrées à Notre-Dame, 
d'une façon spéciale sur celui des enterrements. Le curé a sous ses ordres un 
prêtre (custos) qui a la garde des ornements sacrés, qui sonne la cloche pour les 
offices, qui, au besoin, le remplace. Notre charte spécifie qu'aucun custos ne 
pourra être nommé sans le consentement du prieur de Notre-Dame et il ne 
pourra point remplacer le curé, sans sa permission expresse. 

VI. Etienne abbé et les moines de Vabbaye de Molesme cldent aux 
moines de Clairlieu la part de dîmes qui leur revient sur une 
vigne laissée par le duc Mathieu J er à ces derniers religieux. Uune 
façon générale, ils renoncent à lever la dîme sur toutes les vignes 
que l'abbaye de Clairlieu posside sur la paroisse de Nancy, à 
condition quelle leur paie chaque année à la fête de Saint- 
Kemi ou à V octave dix sous toulois. Ce privilège ne s'étend qu'aux 
vignes exploitées directement par les religieux, non à celles qu'ils 
ont données à cens (1 180). 

(i° cartulaire de Molesme, fol* 142. Copie moderne, H 144, foi. i5i.) 

Observations. — La charte avait été faite en deux exemplaires, en forme 
de cyrographe. L'exemplaire laissé à Clairlieu a été conservé et se trouve aux 
archives de Meurthe-et-Moselle, H 527. L'exemplaire laissé à Molesme, nous 
a été aussi conservé, aux archives de la Côte-d'Or, à Dijon, H 2 38. Le mot 
du cyrographe est : Ave Maria, gratta pUna. Amen. L'acte a été publié d'après 
l'original de Nancy par M. Henri Lepage, L'abbaye de Clairlieu dans les 
Mémoires de la Société d* Archéologie lorraine, t. V, p. 160. 

La charte porte la date de 1 180, indiction 14. (En réalité, cette année répond 



L'ABBAYE DE MOLESME ET LES ORIGINES DE NANCY aî$ 

à Pindiction i3.) En cette année, Etienne III était placé à la tète de l'abbaye 
de Molesme. (Galiia christiana, IV, col. 735.) L'abbaye deClairlieu a continué 
de jouir de l'exemption de la dîme sur le territoire de Nancy jusqu'en 1 789. 

Nous pouvons résumer de la manière suivante les principaux faits 
que les chartes publiées ou analysées plus haut nous apprennent : 

i° La ville de Nancy existe dès la fin du xi° siècle. Elle est dès 
cette époque fortifiée. Devant la ville, sur un alleu appartenant au 
chevalier Gocelin de Parey,fut créé un prieuré que le duc Thierry I er , 
soumit à Pabbaye de Molesme. 

2° A cette époque sur le territoire de Nancy s'élevaient deux 
églises, l'église paroissiale dans l'intérieur de la ville, l'église du 
prieuré Notre-Dame hors des remparts. Autour du prieuré s'étend 
dès la fin du xi* siècle un cimetière. 

S Le prieur de Notre-Dame nomme le curé de Nancy : les deux 
tiers de tous les revenus de la cure, dîmes, offrandes, messes, etc., 
sans aucune exception, sont laissés au prieuré ; le curé ne jouit que 
d'un seul tiers comme portion congrue. 



LE TITfcE 



DES 



SAINTS QUATRE COURONNÉS 



AU MOYEN AGE 



Par Jean GUIRAUD 



A la fin d'avril 1084, les Romains étaient dans la plus grande agita- 
tion : on venait d'apprendre que le duc des Normands, Robert Guis- 
card, s'avançait à grandes journées vers Rome pour en chasser les 
troupes impériales et délivrer le pape Grégoire VII. L'empereur 
Henri IV l était maître du palais du Latran où il résidait avec son 
anti-pape Clément III, et son autorité était reconnue sur la rive gau- 
che du Tibre. Toutefois, le Palatin était encore au pouvoir du pape : 
retranché dans le Septizonium, le digne neveu d'Hildebrand s'y dé- 
fendait vaillamment contre les assauts répétés des Allemands. Le Borgo, 
la cité Léonine restaient fidèles à Grégoire VII qui s'était enfermé 
dans le château Saint-Ange, et y soutenait d'autant plus vaillamment 
le siège des ennemis, qu'il attendait chaque jour de Robert Guiscard la 
délivrance. 

Dans les premiers jours de mai, Robert arriva de l'Est par la voie 
Latine, et son armée de 3o.ooo hommes campa sous les murs de 
Rome; du Latran, l'empereur et Panti-pape pouvaient voir le camp des 
Normands aux pieds des aqueducs en ruines, dans la plaine qui s'é- 
tend depuis la basilique jusqu'aux premières pentes des monts AU 
bains *. Les Impériaux concentrèrent, aux environs du Latran, leurs 

1. « Morabatur autem Henricus in Lateranensi palaiio, cura Ravennate suo. » Ex Chr. 
Bertoldi Constanciensis. Acta Sanctorum, a 5 maii. 

a. « Castra metatus, foris mûris Urbis prope Leteranense palatium, in loco qui dicitur ad 
Arctu. » Monum. Gtrman Script., XII, i65. 



3 36 JEAN GUIRAUD 

moyens de défense : c'était par là que l'assaut des Normands semblait 
devoir se produire. Mais Robert Guiscard changea son plan d'attaque. 
A la dérobée, sans doute la nuit, il engagea son armée dans ces che- 
mins creux qui, encore de nos jours, rattachent les unes aux autres les 
voies rayonnant autour de Rome; et ainsi, le lendemain, il se retrou- 
vait avec ses troupes devant la porte du Peuple qui lui était ouverte 
par quelques Romains, et il entrait par surprise dans Rome. « Scqucnte 
vcro die, latentcr Urbcm ingressus, quibusdam Romanorum portant 
rcserantibus 1 . * 

Sur ce point, les textes se contredisent : d'après les uns, ce fut par 
la porte Pinciana, et par conséquent la voie Salaria, que Guiscard pé- 
nétra à Rome 3 ; d'après d'autres, et en particulier d'après le Liber Pon- 
tificalis, ce fut par la porte du Peuple et la voie Flaminia 3 . Il est diffi- 
cile de se prononcer entre ces deux affirmations opposées; la dernière 
semble toutefois plus probable. Elle nous est donnée par un auteur 
romain, peut-être témoin oculaire, qui a pu être mieux informé et a 
dû surtout prêter une attention particulière à des détails topographi- 
ques qui lui étaient familiers. Au contraire, les chroniqueurs alle- 
mands, tout en rapportant fidèlement les faits, ont pu facilement con- 
fondre les portes Pinciana et Flaminia. Ce détail avait d'ailleurs pour 
eux moins d'importance que pour un Romain. Par la porte du Peuple, 
l'attaque était encore plus imprévue que par la Pinciana; pour y 
arriver, on pouvait facilement se dissimuler derrière les collines qui 
longent, de ce côté, l'enceinte de la ville; enfin, la marche que sui- 
virent les Normands par la Via Lata, aujourd'hui le Corso, semble 
partir plutôt de la porte du Peuple. 

Entré dans Rome, Robert Guiscard avait hâte de courir au château 
Saint-Ange pour en tirer Grégoire VII et lui rendre la liberté; mais 
lorsqu'on apprit qu'il avait forcé la porte, les troupes impériales se 
portèrent à la hâte du Latran dans les quartiers envahis, pour les lui 
disputer 4 . En même temps, les Romains du parti allemand se soule- 
vaient, et une lutte de maison à maison, un terrible corps à corps s'en- 
gagea sur la Via Lata, autour du Mausolée d'Auguste, et dans toute 
la région du Champ-de-Mars. La victoire resta aux Normands, et 
c'est sans doute alors qu'Henri IV prit la fuite, laissant le champ libre 
à son rival. Bertold de Constance nous dit, en effet, que Robert, après 
être entré à Rome de force, en chassa Henri IV et, d'après cette pa- 

i. Mo nu m. Germ. Script., Xlf> 1 65. 

2. Ibid.y « Quibusdam Romanorum portara reserantibus, quant Pincianam dicunt ». 

3. Liber Pontifical is (éd. Duchesne), II, 290. « Adiium per portant Flaminiam babuit. » 

4. « Romani, audito eura intrasse, bellum erexerunt. » Ibidem, 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNÉS AU MOYEN AGE 2)7 

rôle, il semble que l'empereur ne se soit enfui qu'après la victoire de 
son adversaire 1 . Les Normands se frayèrent ainsi un passage vers le 
château Saint- Ange; mais ils ne laissaient que des ruines derrière eux. 
« Les Romains ne purent rien, dit le liber Pontificalis, et Robert dé- 
truisit de fond en comble et réduisit à néant tout le quartier où se 
trouvent les églises Saint-Silvestre et Saint-Laurent in Lucina 2 . D'a- 
près Léon d'Ostie, les Normands mirent systématiquement le feu à 
tous les quartiers qu'ils traversèrent, depuis la porte du Peuple jus- 
qu'au château Saint-Ange; ils voulaient profiter, pour passer, du 
trouble que causerait l'incendie, et détourner vers leurs maisons en 
flammes, l'attention des Romains; occupés à éteindre le feu, ils ne 
penseraient plus à leur disputer le passage 3 . 

Arrivé au château, Robert Guiscard délivra Grégoire VII et le 
rétablit en possession des basiliques de Saint-Pierre et de Saint- Jean. 
Au milieu des troupes normandes, le pape traversa toute la ville et 
rentra dans le palais apostolique du Latran que venaient de quitter 
précipitamment ses deux ennemis en fuite, ses deux vainqueurs de la 
veille, Henri de Germanie et Guibert de Ravenne. Dans la joie du 
triomphe, Hildebrand ne dut pas voir sans une certaine émotion les 
ruines qu'avaient nécessitées sa délivrance ; il dut déplorer le misé- 
rable état dans lequel se trouvait la ville qui lui était rendue. Il n'a 
exprimé nulle part les sentiments de compassion et de tristesse que dut 
éprouver son âme aussi généreuse que sévère, mais nous pouvons les 
deviner d'après ceux de son entourage. C'est avec mélancolie que 
l'historiographe officiel du Liber Pontificalis mentionne les ravages de 
Robert Guiscard, et il interrompt la sécheresse de son récit pour 
montrer son indignation et sa tristesse : ce Totam regionem. . . penitus 
destruxit et fere ad nichilum redegit... omnesque Romanos depraedari 
ccepit et exspoliari, atque, quod injuriosum est nuntiare, mulitres 
dehonestare, regionesque Mas circa Lateranum et Coliseum positas, igné 
comburere*. » 

A peine arrêtée quelques jours, la dévastation de la ville recom- 
mença. L'armée normande était campée autour du Latran, dans les 
solitudes qui s'étendaient sur le Cœlius et devant le monastère de 

l. Acta SS. s 5 maii « Robertus... Romam armata manu invasit, fugatoque Henrico, to- 
tam Urbem.,.. exspoliavit. » 

a. Liber Pontificalis, II, 290. « Nihil facere ei potueruot imoque cum suis totam regionem 
illam in qua ecclesia S. Silvestri et S. Laurentii in Lucina lit* sunt, poenitus destruxit et fere 
ad nichilum redegit. » 

3. Acta SS. 2 S maii. Léo Ostiensis III, 53. « Ex consilio Cencii, Romanorum consulis, 
ignem in Urbem immisit ; Romani igitur re inopinata perçu I si, ac in igné exstinguendo dum 
essent intenti, dux confestim cum exercitu ad arcera S. Angeli properans. . . » 

4. Liber Pontificalis, II, 390. 



a)8 JEAN GU1RAUD 

Sainte-Croix de Jérusalem. Un incident de peu d'importance suffit 
pour rallumer la guerre et l'incendie : des Romains, nous dit Bertold 
de Constance, blessèrent un soldat de Robert Guiscard ' . De nou- 
velles batailles s'engagèrent, mais cette fois dans les quartiers du 
Latran et du Colisée qui avaient été jusqu'alors épargnés; le chroni- 
queur mentionne un combat qu'il ne faut pas confondre avec celui du 
Champ-de-Mars; car il eut lieu après la délivrance de Grégoire VII 
et sa rentrée dans le palais pontifical, « Castellum adiil (Wiscardus) 
indeque ssspeno minatum Hildebrandum educcns, ad castra perduxit; 
post hàec, bello cum Romanis commisso, maximam Urbis partent 
incendit 2 . » Les Romains furent de nouveau refoulés et une seconde 
fois, leur ville fut mise à feu et à sang par les vainqueurs. La région du 
Latran fut particulièrement maltraitée; c'est par les traits les plus 
sombres que les historiens nous en décrivent la dévastation. « Robert 
Guiscard, nous dit Cencius Camerarius, saccagea et brûla toute la 
région du Latran depuis l'entrée de la ville jusqu'au Colisée. » — « II 
mit le feu, dit le Liber pontificalis, à tous les quartiers avoisinant le 
Latran et le Colisée 3 . » « Il incendia la plus grande partie de la ville, 
mit à mort un grand nombre de citoyens, détruisit de fond en comble 
plusieurs églises, fit enchaîner des femmes mariées, et après les avoir 
violentées, les fit amener au camp, les mains derrière le dos. » 

C'est dans ce grand incendie que fut détruit l'un des sanctuaires les 
plus vénérés de Rome, la vieille église des SS. Quatre Couronnés qui, 
cinq siècles auparavant, avait été construite par Honorius, et restaurée, 
au ix e siècle, par un de ses anciens prêtres-cardinaux, devenu le pape 
Léon IV 4 . Le liber pontificalis nous dit expressément, dans la vie de 
Pascal II, qu'elle avait été ruinée au temps de Robert Guiscard, prince 
de Salerne 5 . C'est là une allusion évidente au fameux incendie dont 
on devait garder encore un bien vif souvenir, trente ans plus tard, 
sous Pascal II. Lorsqu'il en ordonna la reconstruction, ce même pape 
reconnut que le feu l'avait complètement détruite et que de nom- 



i. Acta SS. 2 S maii. « Majorem urbis partem igné consumpsit eo quod Romani quemdam 
ejus militem vulneraverunt. » 

a. Mon» Gtrm» Script,* XII, 1 65. 

3. Acta SS» a 5 maii; ex libro censuali Cencii Camerarii. « In ingressu ipsius civltatis, re- 
gionem Laleranensem ad Coloieum ferro et flamma combussit. » — Liber pontificalis, II, 190. 
« Région» illas circa Lateranum et Colosseum positas, igné combussit. » ■— Mon. Gcrm. Scrtp- 
torts, XII, 1 65. <( Maximam Urbis partem incendit, civiurd plurlmos interfecit, ecclesias 
subruit, mulieres conjugatas» vinctis post tergum manibus, violenter prius oppressas, ad taber- 
nacula adduci pnecepit. » 

4. De Rossi. Bulletino di archtologia cris t tan a. 1879, P* 8l « 

5. Liber pontificalis, II, 3o5. « Ecclesiam Sanctorum IIII Coron atorum, quae tempore 
Roberti Guiscardi, Salernitani principis, destructa erat, a fundamentis refecit. » 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNÉS AU MOYEN AGE a 3c, 

breuses guerres avaient dévasté ses possessions et dépendances 1 . L'au- 
tel majeur avait été brûlé et il était encore en ruines lorsque, en 1 1 1 2, 
Pascal II y fit faire des fouilles pour découvrir les reliques qui 
y étaient conservées. Une inscription du xn c siècle dit que ce pontife 
« jussit cavare sub altari, quodpriuscombustum et fractum fuerat 2 .» 

Et cependant c'était un des sanctuaires les plus vénérés de Rome; un 
grand nombre de corps saints y avaient été ensevelis, nous dit la bulle 
pontificale que nous publions ci-dessous, et il était inconvenant de les 
priver du culte qui leur était dû : « indignum valde videretur ut tôt 
sanctorum corpora, quae in eadem fuerant ecclesia tumulata, per tanta 
temporis interstitia, congruis carerent officiis 3 . » C'étaient les reliques 
extraites des Catacombes, que le pape Léon IV y avait déposées vers 
85o. Le Liber pontificalis nous en donne la liste dans la vie de ce pape ; 
dans cette longue énumération, nous relevons des noms de saints pour 
lesquels les Romains avaient une dévotion toute particulière : Aquiia 
et Prisca, Marius, Audifax et Abbacuc, Hippolyte, Felicissimus et 
Agapit, enfin la mention des tètes de S. Prote, S e Cécile, S. Sébas- 
tien, S. Alexandre et S. Sixte 4 . Il n'est donc pas étonnant que Pas- 
cal II ait voulu relever de ses ruines et rendre à son ancienne splen- 
deur un sanctuaire aussi vénérable. Qu'après l'incendie de Robert 
Guiscard, cette église ait été reconstruite et consacrée par ce pape, 
c'est ce qui ne fait aucun doute. C'est écrit en toutes lettres dans le 
Liber pontificalis 5 . Pierre de Pise, dans sa vie de Pascal II, nous le dit 
aussi 6 . 

Cependant, sur la date de la consécration, ces deux documents se 
contredisent. Pierre de Pise la place le 20 janvier 1 1 1 2 ; le Liber pon- 
tificalis, le 20 janvier 1 116 : « anno pontificaius sui XVII, mense ja- 
nuarii, die XX. » Donnée avec tant de précision par un document 
presque officiel, cette dernière date nous semble plus probable. Ce qui 
la rend encore plus sûre, c'est que le 24 mai suivant, le pape dans une 
bulle en faveur de la même église pourvoyait aux besoins d'une com- 
munauté de religieux qu'il y avait' placée pour le service divin. 
Si l'église avait été consacrée en 1 1 1 2, et si elle était alors si dénuée de 
biens, comment admettre que le pape ait attendu quatre ans pour y 

1. Cf. buile publiée ci-après. « Nostris sane temporibus Sanctorum I III Coronatorum ec- 
clesiam tituli nom i ne insignem, igné consumptam nofimus et res ad eam pertinentes, multa 
bellorum diuturnitate pessundatas. » 

2. Cité par M. de Rossi : Bull, di arch. crisi , 1879, p. 88. 

3. Cf. bulle ci-après. 

4. Liber Pontificalis (éd. Duchesne), II, 11 5. 

5. Ibidem, II, 3o5. « Ecclesiam Sanctorum Quatuor Coronatorum... a fundamentis 
refecit atque consec ravit. » 

6. Watterich. Vit* pontificum Romanorum. II, 17. 



14* JEAN GUIRAUD 

assurer l'exercice du culte ; il est beaucoup plus plausible de sup- 
poser qu'après avoir célébré la dédicace de l'église des SS. Quatre 
Couronnés le 20 janvier 11 16, il a, le 24 mars suivant, veillé à l'en- 
tretien des moines qui devaient la desservir. 

Mais alofs que signifie la date du 20 janvier 1 1 12 que nous donne 
Pierre de Pise ? Il faut tout d'abord rappeler que le 9 juin de l'année 
précédente, le pape avait fait déblayer l'autel encore en ruines de l'an- 
cienne église, et que les fouilles qu'il avait ordonnées avaient mis à jour 
de précieuses reliques. Une inscription du xn e siècle, conservée encore 
aujourd'hui dans cette église, nous raconte ainsi cette invention de 
corps saints : « Anno ab incarnationc Domini nostri Jesu Christi un, 
indictione 4*, 5 idus junii, dominus pp. Paschalis II, 12 pontificatus 
sui anno, jussit cavart sub altari quod prïus combustion et confractum 
fuerat, et invenit duas concas, unam phorphireticam, el aliam ex pro- 
conneso, in quibus erant recondita sacra corpora...., in tertia vero 
die, jussit undique munire concas et desuper altare renovare, ad memo- 
riam et honorent sanctorum et laudem Domini nostri Jesu Christi l . *> 
Ainsi, en juin un, Pascal II fit déblayer les décombres du sanctuaire, 
il y trouva les reliques qu'y avait placées son prédécesseur Léon IV 2 
et aussitôt, pour les faire vénérer, il fit restaurer la confession et l'au- 
tel. Les travaux durent se faire dans les derniers mois de nu et 
lorsqu'il furent terminés, le pape attendit jusqu'au 20 janvier suivant 
pour en faire la consécration, afin qu'elle coincidât avec la fête de 
Saint Sébastien, dont la tète était l'une de ces insignes reliques. Cette 
consécration dont parle Pierre de Pise, peut être la dédicace non de 
Téglise, mais plutôt de l'autel et de la confession où avaient été dépo- 
sés les corps saints récemment découverts, à moins qu'il n'y faille voir 
la pose de la première pierre de l'église. Il est dit, en effet, que 
Pascal II la reconstruisit a fundamentis; et cela se comprend, puisque 
le sanctuaire était refait dans de plus petites proportions (ecclesiam 
ipsam, licet minoribus spaths... reparare curavimus y dit Pascal II 
lui-même dans sa bulle de 1 1 16 3 ), que le nouveau plan ne coïncidait 
plus avec l'ancien, et que l'on dut procéder à la bénédiction d'une pre- 
mière pierre. Or, en juin 1 1 1 1, on en était encore au déblaiement des 
ruines de 1084. 11 est possible que l'on n'ait commencé la reconstruc- 
tion qu'après l'enlèvement des débris : dans ce cas, la date du 
20 janvier 11 12 marquerait la pose de la première pierre et le com- 
mencement des travaux de reconstruction. Dans tous les cas, il semble 

t. De Rossi, Bull, di arck, crist., 1879, p. 88. 

2. Liber pontif., II, 11 5. 

3. Cf. bulle publiée ci-après. 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNÉS AU MOYEN AGE 241 

bien que la consécration de 1 1 1 2 a été partielle et provisoire, la défi- 
nitive a eu lieu le 20 janvier 1 1 1 6, comme le dit le Liber pontificalis. 

L'église une fois reconstruite, il fallait y assurer le service divin. 
Pascal II le fit par une bulle datée du 24 mai 1 1 16 dont la copie est 
conservée de nos jours, aux archives de l'abbaye de Sassovivo, à l'ar- 
chevêché deSpolète 1 . 

In nomine Doraini. Amen. Hoc est exemplum quarumdam litterarum felicis 
recordationis domini Passchalis pape II, vera ipsius domini pape bulla plumbea 
cura 61o de serico jaldo bullatis (sic), cujus ténor de verbo ad verbum per omnià 
talis est : 

Passchalis, episcopus, servus servorum Dei, tam presentibus quam futuris 
ecclesie filiis, in perpetuum. 

Multa in Romana urbe célèbres quondam ecclesias seu monasteria claruisse 
scriptorum veterum monimenta déclarant, ex quibus quedam omnino perierunt, 
quedam opido diminuta sunt. Nostris sane temporibus, sanctorum Quatuor Coro- 
natorum ecclesiam, tituli nomine insingnem, ingne consumptam novimus, et res 
ad eam pertinentes multa bellorum diuturnitate pessundatas. Set, cum indignum 
valde videretur ut tôt sanctorum corpora, que eadem fuerant ecclesia tumulata, 
per tanla temporis interstitia, congruis carerent officiis, divina inspiratione ex- 
citi, ecclesiam ipsam, licet minoribus spatiis, reparare, et sanctorum multorum 
îllic inventa corpora congruenter coperire curavimus, et quia locus idem, habita- 
toribus circunquaque perehuntibus, versus in solitudinem fuerat, oportunum 
duximus, ad cotidiana sanctorum exequia peragenda, monachorum illic congre- 
gationem , Domino prestante, statuere. Quorum subsidiis providentes, béate 
Marie, que in Michaele dicitur, ecclesiam, que monachorum quondam habita- 
culum fuerat, supradicte sanctorum Coronatorum ecclesie copulare et cum om- 
nibus ejus pertinentiis unire decrevimus. Hanc itaque ipsarum unionem fratrum 
nostrorum consensu et decreti presentis pagina confirmamus et firmam perpetuo 
permanere sancimus. Omnes enim fundos, possessiones seu ceteras res ad pre- 
fatam b. Marie ecclesiam pertinentes, sub illius provisione ac dispositione per- 
sistere deliberamus, quem apud sanctorum Coronatorum cenobium, in abbatem 
preesse contigerit , ut unum deinceps ex utrisque cenobium fiât , et mona- 
chorum apud prefatum titulum permanentium. usibus omnium possessionum 
illarum fructus redditusque proficiant; nec ulli deinceps liceat predictarum eccle- 
siarum sive rerum diremptionem facere, sed orania, ut prediximus, indisposita 
conjunctione et unitate serventur. Si quis autem decreti hujus, tenore congnilo, 
temere, quod absit, contraire temptaverit, honoris et officii sui periculum pa- 
tiatur, aut excommunicationis ultione plectatur, nisi presumptionem suam digna 
satisfactione correxerit. Que omnia ut perpetuam firmitatem semper optineant, 

1 . C'est pour moi un agréable devoir de reconnaissance de rappeler ici l'accueil plein de 
bienveillance que m'a fait, sur la présentation de M. le comte Pila, Son Excellence Mgr Pa- 
liari, archevêque de Spolète, et l'entière liberté qu'Elle m'a donnée de fouiller dans ses riches 
archives. 

16 



» 4 t JEAN GUIRAUD 

presentis constitutionis paginam, nostram et fratrum nostrorum episcbporum seu 
cardiaalium pre[s]biterorum ac dy[a]conorura suscriptionibus roboramus. 
Rota. Verbo Domini celi firmati sunt. 

f Ego Passchalis, çatholice ecclesie episcopus, ss.-Benevalete. 

j- Ego Crescentius, Sabinensis episcopus, ss. 

j Ego Petrus, Portuensis episcopus, ss. '• 

f Ego Cono, Penestrinus episcopus, interfui et ss. 

*J* Ego Bonifatius, cardinalis tituli S. Marchi, interfui et ss. 

•j* Ego Vitalis, cardinalis tituli S. Balbine, laudavi et ss. 

J ; Ego Petrus, dyaconus S. Adriani, laudavi et ss. 

f Ego Gg., cardinalis dyaconus S. Angeli, laudavi et ss. 

f Ego Johannes, dyaconus cardinalis S. Lucie, laudavi et ss. 

f Ego Benedictus, cardinalis tituli Eudoxie, ss. 

7 Ego Theobaldus, cardinalis tituli Pabachii, ss. 

f Ego Braynerius (sic) cardinalis tituli SS. Marcellini et Pétri, ss. 

t Ego Boso, cardinalis S. Anastasie, interfui et scripsi ss. 

f Ego Petrus, cardinalis dyaconus SS. Cosme et Damyani, laudavi et ss. 

*]• Ego Johannes, cardinalis S. Cecilie, interfui et ss. 

f Ego Corradus, humilis de titulo Pastoris presbiter, ss. 

•J* Ego Desiderius, cardinalis S. Prasedis, ss. 

*j* Ego Deusdedit, cardinalis S. Laurentii in Damasso, laudavi et ss. 

■j* Ego Johannes, cardinalis tituli S. Eusepii, laudavi et ss. 

Dat. apud Transtiberim, per manu m Johannis, sancte Romane ecclesie dya- 
coni cardinalis ac bibliothecarii, IX katendas junii, indictione IX», incar- 
nations dominice anno M^O VI , pontificatus autem domini Passchalis secundi 
pape anno XVII . » 

Nous croyons cette bulle inédite; elle ne figure pas dans le recueil 
de Jaffé-Lœwenfeld ; mais surtout elle nous parait authentique. La 
copie en a été faite dans la seconde moitié du xm e siècle, si on en 
juge par la paléographie. Le copiste nous dit formellement qu'il a eu 
entre les mains l'acte original, portant encore la bulle de plomb et les 
fils de soie jaune : « Vera ipsius domini pape huila plumbea cum filo 
de serico jardo bullatis. » D'ailleurs rien ne peut faire soupçonner une 
altération de détail ou une fabrication de toutes pièces. C'est bien la 
devise de Paschal II ; le cardinal-diacre Jean qui a rédigé cette bulle a 
rédigé le plus souvent celles de 1116. Les signatures des cardinaux 
concordent avec celles qui ont été recueillies par Jaffé 1 . Enfin, le 
24 mai 1 1 16, le pape résidait, en effet, au Transtevère, où il séjourna 
du 20 mai environ jusqu'au commencement de juillet \ 

1. Jaffé-Lœwenfeld, I, p. 70a* 

2. lbid. t cf. n°* 6SO-6S27. 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNÉS AU MOYEN AGE 243 

Une seule difficulté se présente, c'est celle de la date. Nous avons 
dit plusieurs fois que cette bulle est du 24 mai 1 1 16; elle porte cepen- 
dant cette souscription : « dat. apud Transtiberim. . ., IX kalendas 
junii, indictiont IX* , incarnationis dominice anno M°C°VI° 9 pontifi- 
catus autcm domini Passchalis pape anno XVII. » Mais il est facile de 
voir que le copiste s'est trompé sur le millésime; il a oublié un X et il 
faut lire M°C°XVI°. En effet, l'année 1 1 16 est la 17 e du pontificat; 
la 9 e indiction tombait alors ; tandis qu'en 1 106, c'était la 14 e indic- 
tion et la 7 e année du pontificat. Enfin, dans cette bulle, le pape fait 
allusion à des faits postérieurs à 1 106, comme par exemple à l'inven- 
tion des reliques (sanctorum multorum illic inventa corpora) qui eut 
lieu en juin un. L'inadvertance du copiste est donc facile à réparer, 
et il est de toute évidence que cette bulle est du 24 mai 1 1 16. 

Pascal II avait fort à faire pour rendre son ancienne splendeur à 
l'église des Saints Quatre Couronnés. Elle semblait même perdre de 
plus en plus sa dignité de titre cardinalice. A partir de l'an 1 100, 
aucun cardinal de ce titre ne figure dans les actes pontificaux du 
xu e et du xiu siècles ' ; et il paraît bien difficile d'attribuer cette 
lacune persistante au hasard qui a égaré certains actes pontificaux et 
conservé les autres. Elle avait de plus perdu sa paroisse. Jamais, il est 
vrai, ses paroissiens n'avaient été bien nombreux; car déjà depuis 
longtemps, le Cœlius n'avait plus qu'une population très clairsemée, 
et l'église des Saints Quatre Couronnés était bien rapprochée des 
paroisses voisines de Saint Clément et du Latran. Mais, en l'année 
11 16, les guerres et les dévastations de toutes sortes qu'elle avait 
subies, l'avaient complètement anéantie. L'ancien territoire de la pa- 
roisse n'était plus qu'une immense solitude, d'après le témoignage de 
Pascal II lui-même : « locus idem, habitatoribus circumquaque per- 
ehuntibus, versus in solitudinem fuerat. » Enfin les biens même de l'église 
avaient été dissipés ou détruits : « res ad eam pertinentes multa bel- 
lorum diuturnitate pessundatas. » Ainsi, une fois reconstruite, l'église 
n'avait ni cardinal titulaire, ni prêtres, ni revenus. Pour y assurer le 
culte, le pape Pascal II allait lui donner tout d'abord un clergé, puis 
lui constituer une dotation. 

Pour lui trouver un clergé, il eut recours aux moines ; ainsi faisait- 
on le plus souvent à Rome quand il s'agissait de desservir un sanc- 

1. Ce ne Tut pas particulier au titre des Saints Quatre Couronnés. Piazza (Gtrarchla Cardl- 
nalizia, p. 358) fait remarquer, après Onofrio Panvinio (De septem Urbit ecc Utils, VU, 1), que 
pendant le xn° et le xrn* siècles, les papes négligèrent de pourvoir aux vacances du Sacré- 
Collège, que plusieurs églises cardinalices restèrent longtemps sans titulaire, à tel point qu'à la 
mort d'Alexandre IV (1161), et à celle d'Urbain IV (1264) il n'y avait plus que deux titres 
prasbytéraux occupés* 



344 J^N GUIRAUD 

tuaire sans ministère paroissial. Le pape y établit donc une commu- 
nauté de bénédictins qui avaient pour mission non de veiller au soin 
des âmes, mais de célébrer l'office quotidien devant les saintes re- 
liques : « Oportunum duximus^ ad cotidiana sanctorum exequia pcra- 
genda, monachorum illic congregationem, Domino prestante, stat itère. » 
Dans la suite, cette communauté fut soumise à l'abbaye de Sassovivo, 
mais, en 1116, quand elle fut fondée, elle était et devait rester auto- 
nome. Les religieux devaient se choisir l'abbé qui serait à la tète de 
leur monastère \ Or, si dès l'origine ils avaient été sous la dépendance 
d'une autre abbaye, ils auraient été dirigés par un prieur et non par 
un abbé. L'union avec Sassovivo n'avait pas encore été prononcée. 

En même temps, Pascal II assurait à la nouvelle communauté des 
moyens d'existence pour suppléer aux droits paroissiaux qui faisaient 
défaut et aux anciens revenus qui n'existaient plus. Il unissait au mo- 
nastère des Saints Quatre l'église de Sainte-Marie in Michaele. Cette 
église était sans doute à Rome ; autrement, le pape aurait précisé le 
diocèse auquel elle appartenait. Mais il est impossible de dire dans 
quel quartier de la ville elle se trouvait. M. l'abbé Duchesne déclare 
ne la point connaître 2 ; M. Armellini n'est pas plus heureux et dans 
sa première édition des Chiese di Roma 3 , il ajoute à la mention que 
fait le Liber pontificalis de S. Marie « in monasterio Michaelis », cette 
simple supposition « il quale monastero credo che existesse nel Vati- 
cano. » Enfin, avant ces deux érudits, Lonigo avait en vain cherché, lui 
aussi, l'emplacement de cette église mystérieuse 4 . Nous ne saurions 
prétendre résoudre un problème où de plus grands savants ont jus- 
qu'ici échoué ; mais il est permis de formuler quelque hypothèse. Ce 
vocable, S. Maria in Michaele, semble indiquer qu'elle était consacrée 
à la fois à la Vierge et à saint Michel, de même que Saint-Laurent in 
Damaso l'est en même temps à saint Laurent et à saint Damase. Or, 
non loin des Saints Quatre, sur le Cœlius, se trouvait l'église de Saint 
Michel Archange 3 plus connue dans la suite sous le nom de Saint 
Thomas in formis ; peut-être faut-il voir dans cette église celle de 
Sainte Marie in Michaele. A Sainte Marie, vivaient aussi des moines 
mais ils devaient obéissance à l'abbé des Saints Quatre, auquel ils 
étaient soumis 6 . 



1. «...quem apud SS. Coronatorum coenobium in abbatem preeste conligerit, ..» 

2. Liber pontificalis (éd. Duchesne), 11, 45. 

3. Armellini. Chiese di Roma, 1887, p. 444. 

4. Biblioth. Barberini, XXXVII, 53. Vallicelliana, G. 36. Je remercie mon ami M. l'abbé 
Guérard de cet renseignements qu'il a bien voulu me communiquer. 

5. Adinolfi. Roma ntW elà di mczzo, I, p. 348. 

6. Bulle ci-dessus : « Omnes fundos, possession», seu ceteras res ad prefatam b. Marie 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNÉS AU MOYEN AGE a 4 5 

Pascal II ne vécut pas assez longtemps pour rendre à ce titre son 
importance passée : il mourait à Rome, le 21 janvier 1 1 18 ! , dix-huit 
mois après avoir signé la bulle que nous publions, et encore en avait- 
il passé plus de douze, soit à Bénévent, soit dans plusieurs villes de 
la Campanie. Après lui, l'église retomba en décadence. Ce fut sans 
doute l'insuffisance de ses revenus qui la mit sous la dépendance de la 
célèbre abbaye de Sainte-Croix de Sassovivo, dans le diocèse de 
Foligno. 

Ce couvent était un des plus anciens et des plus riches de l'Italie 
centrale, comme on le voit d'après ses belles archives 2 , conservées au- 
jourd'hui dans le palais de l'archevêque de Spolète, abbé commenda- 
taire de Sassovivo. L'on y trouve des actes de donation remontant à 
la seconde moitié du x e siècle. Ces documents nous prouvent que, dès 
le xn c siècle, le monastère avait des possessions dans toute l'Ombrie 
et dans plusieurs autres provinces de l'Italie centrale. Dans le privilège 
que lui donna Innocent II, le 21 mai u38 3 , sont énumérées des 
dépendances de l'abbaye dans les diocèses de Spolète, d'Orte, d'Ame- 
lia, de Bagnorea, de Rieti, deTodi, de Pérouseet d'Assise. Or, dès 
cette date, l'église des SS. Quatre était sous la juridiction de Sainte- 
Croix de Sassovivo. Elle est mentionnée à côté d'un autre titre cardi- 
nalice, celui des SS. Serge et Bacchus : « Komae, ecclesiam SS. quatuor 
Coronatorum et ecclesiam SS. Sergii et Bacchi. » Ainsi, vingt ans à 
peine après sa reconstruction, le sanctuaire romain ne pouvait plus 
subsister par lui-même et il était donné à un monastère de l'Ombrie. 
Il lui resta dès lors uni pendant les xn c , xni e , xiv e et xv e siècles. 

Nous le retrouvons en effet mentionné, le 4 juin 1 188, dans un privi- 
lège de Clément III, et le 19 juin 1 191, dans un autre de Célestin III 4 . 
Enfin, plusieurs actes du xiu e et du xiv e siècles, conservés aux archives 
de Sassovivo 5 , nous montrent des moines de ce couvent envoyés par 
leur abbé à Rome pour gouverner, en qualité de prieurs, la commu- 
nauté des SS. Quatre. Aussitôt installé, le nouveau prieur convo- 
quait les religieux qui formaient son chapitre et, en leur présence, il 
jurait fidélité à l'abbé. Ainsi, le 2 5 octobre 12 18, le nouveau prieur 

ecclesiam pertinentes sub illius provisione ac dispositione persistere delibeiamus, quem apud 
SS. Coronatorum cenobium in abbatem preesse contigerit. » 

1. Jaffé-Lœwenfeld, m, p. 772. 

a. La Société ombrienne di Storia patria projette de les publier et de les analyser ; en le 
faisant, elle rendrait un grand service à la science historique. Cf. communication de don 
Michèle Faloct-Pulignani, le savant historien de Foligno, dans le Bollettino delta Societa Umbna 
di storia patrie. II, p. 20. 

3. Arch. de Sassovivo. Cf. Jaffé-Lœwenfeld, no 7898. 

4. Ibidem. Ces bulles, dont j'ai vu l'original à l'archevêché de Spolète, on tété pubKées par 
Pflugk-Harttung. Cf. Jaffé-L., n oa 16270 et 16723. 

5. Ibidem, n 09 son, 2864, 104S. 



346 JEAN GUIRAUD 

Tangedus, faisait dresser acte du serment de fidélité qu'il avait prêté 
à Nicolas, abbé de Sassovivo, « in capitulo monasterii et in presentia 
capituli 1 . » En même temps, on le mettait en possession des objets 
qui se trouvaient dans l'église pour le service du culte. C'est ainsi 
qu'était installé, le 20 avril i3i5, en présence de deux religieux 
des Saints Quatre, le prieur Benvenutus. « Hec sunt res quas f rater 
Bevenutus invenit apud ecclesiam Sanctorum IIII or Coronatorum de 
Urbe, tempore quo ivit ad dictum locum pro priore. » L'acte se ter- 
mine par ces mots : « Hec omnia assignata sunt predicto fratri Beve- 
nuto per fratrem Johannem, dictum Grassum, et Jacobutium de Spo- 
leto, in presentia fratris Jacobi, dicti de Opéra, et fratris Jacobi, alias 
dicti Calendi, monacis dicte domus. » C'était l'acte par lequel l'abbé 
de Sainte Croix de Sassovivo, propriétaire de l'église et du monas- 
tère des SS. Quatre, en conférait la gestion temporelle au prieur 
qu'il y avait envoyé. 

Il n'est pas sans intérêt de publier l'inventaire 2 qui fut dressé à 
cette occasion, en 1 3 1 5 ; car il peut nous donner une idée de ce 
qu'était devenu le sanctuaire, deux siècles après sa reconstruction, 
sous la juridiction de Sassovivo. 

In nomine Domini. Amen. Hec sunt res quas frater Bevenutus invenit apud 
ecclesiam sanctorum IIII or Coronatorum de Urbe, tempore quo ivit ad dictum 
locum pro priore. 

1 In primis una crux argentea, 

2 duo turribula de argento, 

3 duo calices de argento deauratos, 

4 unum cocleare argenti, 

5 duo baciliade octone 3 , 

1 . Voir l'inventaire publié ci-dessous. 

2. Archives de Sassovivo, n° 201 i . 

3. Bacile. Durand de Mende (Rationale, I, 8) traduit ce mot par manile; et dans une énu- 
mtration manile est à côté de manutergium ; il s'agit donc d'un bassin pour se laver les mains. 
« Les bassins à laver les mains du prêtre se faisaient ordinairement par paires ; l'un des deux 
bassins garni d'un goulet, d'un biberon, comme disent les anciens inventaires, servait à contenir et 
à verser l'eau sur les mains, l'autre, à recevoir le liquide. On les nommait pelves et, en général, 
gemelliones parce qu'ils étaient pareils de forme. Les documents écrits font voir au surplus que 
ces bassins allaient toujours par paires. En voici quelques exemples. Dans l'inventaire du trésor 
du S. Siège, en 129s, on lit : « deux grands bassins, bacciha, d'or avec deux émaux, au fond 
deux écus du roi d'Angleterre, pesant 20 mars et 2 onces.. . » Dans l'inventaire de la Sainte- 
Chapelle du Palais de i3^o, on trouve « deux bassins pelves d'argent doré et émaillé ». On 
les retrouve plus amplement décrits dans l'inventaire de 1480 : « Deux bassins d'argent doré 
dont l'un a un biberon, biberulus. . . » A la fin du même inventaire, on lit la description de 
deux de ces bassins qui devaient appartenir au xv° siècle, et dont la destination est parfaitement 
expliquée : « deux bassins pelves d'argent doré... l'un a un petit biberon, biberulus, pour 
verser l'eau et l'autre, est pour donner au prêtre à laver. (Labarte, Histoire des Arts industriels, 
IV, 643.) — Octone. Ducange traduit : laiton. 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNES AU MOYEN AGE 247 

6 una cassa eburnea cum reliquiis, 

7 unum planeta de samito rubeo ', 

8 una tunicella dicti coloris % 

9 unum pluviale de samito rubeo, 

10 unum planeta nigrum, 

1 1 unum aliud planeta nigrum de serico, 

1 2 unum aliud pluviale de serico rubeo, 

i3 duo planeta alba, unum de serico et aliud de guarnello, 
14 decem camisi % de quibus sunttres fimbriati, 
i5 due tunicelle et una dalmatica de dyaspido albo, 

16 unum planeta de purpura venetiana, 

17 quatuor dossalia de serico, de quibus unum est ultramarinum et alia 
venetia, 

18 unum copertorium de purpura de venetia pro mortuis, 

19 sex stole et V manihV, V amicti et IV cinguli, 

20 unum par sandalium episcopalium de serico violaceo, 

21 unum frisium cum sua thobalea mobile et unum aliud frisium... cum sua 
thobalea, 

22 X thobalee sericate, 

23 V thobalee alamannice laborate 5 , 

24 très alie thobalee sine labore, 

2 5 una camisia simplex, 

26 très mitre de buccaramine, 

27 una mitra de samito laborata, 

28 una de serico, 

29 duo paria ferrorum pro hostiis 6 , 

30 très cocte, 

3 1 tria corporalia, 

3 a tria copertoria cnicis, 

33 V thobalee super altaria, 

1. Samito. Le samit était, d'après Labarte (ibidem, IV, 35 1), une étoffe de soie forte* 

2. Tunicella. C'était la dalmatique du sous-diacre, c'est-à-dire le vêtement de dessus qu'il 
portait quand il assistait le prêtre à l'autel : « Non ergo diaconus dalmaticam, nec subdiaconus 
tunicellam, in diebus jejuniorum, in officio miss* portant; subdiaconus tamen epistolam lectu- 
rus, illam deponit ; qua lecta, eam resumit. » (Durand de Mende, Ralionale, II, 8.) 

3. C'est l'aube que revêt le prêtre pour célébrer la messe : « Ca mi si ara sive atbam, lacer- 
dos induit, » dit Durand (ibid.. Il, 8). Les camisia; étaient souvent fimbratœ, c'est-à-dire ornées 
au bas et sur les bords des manches, de broderies parfois dorées, comme on peut le voir 
d'après l'aube de S. Thomas Becket, conservée, de nos jours, au trésor de la cathédrale de 
Sens. 

4. En général, mande signifie bassin (manile, id est bacille, dit Durand, Rat., I, 8). Mais 
ce mot placé ici dans une énumération des vêtements sacerdotaux ne peut désigner que le 
manipule. 

5. Laborata == brodée, « Nous pensons qu'on doit regarder comme brodés les tissus dont 
l'ornementation est spécifiée par le mot laboratus ». Labarte, op. cit., IV, 35 1. 

6. C'étaient deux plaques de métal fixées chacune au bout d'une tige et s'appliquant l'une 
sur l'autre; on plaçait entre ces deux plaques l'hostie sur laquelle elles imprimaient un dessin 
liturgique, soit une crucifixion, soit un agneau. On conserve une paire de fers à hosties dans 
l'église, autrefois abbatiale et aujourd'hui paroissiale, de Saint- Paul-Serge à Narbonne. 



M 8 JEAN GU1RAUD 

34 duo dossalia ibidem, 

35 duo missalia, 

36 unum evangeliarium, 

37 unum epystolarium, 

38 duo antiphonaria de die, 

39 duo antiphonaria de nocte, in I II I voluminibus ■, 

40 unum orationale, 

41 duo psalteria, 

42 una Bibiiain duobus voluminibus, 

43 duo passionaria 2 , 

44 duo omiliaria, 

45 XVI volumina diversorum librorum antiquorum, tam cantuum quam ser- 
monum, evangeliorum et epystolarum. 

46 unum pontificale, 

47 très pignacte de métallo, 

48 una caldaria 

49 una alia caldaria, que dicitur esse sub pignore, 

50 unum caldatorium, 
5i unum bucale, 

5a dueydrie. quarum una est sub pignore, 

53 una cungutellade hère, 

54 due concule de hère, 

55 una alia concula parva, 

Hec omnia assignata sunt predicto fratri Bevenuto per fratrem Johannem die- 
tum Grassum, et Jacobutium de Spoleto, in presentia fratris Jacobi, dicti de 
Opéra, et fratris Jacobi, alias dicti Calendi, monacis dicte domus, sub annis 
Domini MCCCXV, XX a die mensis aprilis. » 

Une première remarque à faire sur cet inventaire, c'est qu'il ne 
semble pas tout à fait complet; il doit omettre certains objets qui 
étaient indispensables au culte et qui, alors comme aujourd'hui, 
devaient se trouver dans toute église où l'office divin est célébré. Par- 
tout où Ton conservait les saintes espèces — et les églises conven- 
tuelles ou paroissiales étaient dans ce cas, — on devait avoir un 
ciboire, comme la sainte Coupe qui servait, au xiv e siècle, à cet usage, 
dans la cathédrale de Sens. C'est ainsi que dans l'église de Saint- 

1. « Très libri de cantu sunt, antiphonarius, graduarius et trophonarius. Antiphon arias a 
digniori videlicet, ab antiphonis nomen sumpsit... in plerisque tamen locis, liber iste respon- 
sonarium a responsoriis, que ibidem continentur, appellatur. » Ibidem, VI, 1. 

s. « Libri lectionum sunt isti : bibliotheca, omiliarius, pasiionarius, legeodarius, lectiona- 
rius, sermologus. Homiliarius est liber continens sanctorum homilias ; legitur in dominicis et in 
Natal i et in festis sanctorum, propria evangelia habentibus, et in Pascha et Pentecoste, cum 
ferialibus eorumdem. Patsionarius est liber continens passiones sanctorum et legitur in (festis 
martyrum. Plures autem sunt passionarii, quorum quidam canonizati, quidam vero, teste papa 
Gelasio, sunt apocryphi, ut de b. Georgio et Cyrica et Julita, et alii quidam, quos haeretici com- 
pilasse dicuntur ; quare in ecclesia legi interdicuntur. » Durand de Meode, op. cit. VI, 1, 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNÉS AU MOYEN AGE 349 

Jean de Bolsène se trouvait à la même époque « una campanclla me- 
talli, apta ad portandum, quando porta tus corpus Christi infirmis l ». 
Rien de pareil à l'église des Saints Quatre. Cet inventaire présente de 
plus quelques anomalies ; il y est question d'une paire de sandales 
épiscopales, de deux mitres, d'un pontifical, mais nulle part d'une 
crosse ou bâton pastoral. Est-ce un simple oubli ou cela prouverait-il 
que plusieurs objets avaient été dispersés et qu'on en avait perdu les 
traces ? 

Mais, en nous en tenant à l'inventaire, nous pouvons y distinguer plu- 
sieurs groupes d'objets. Tout d'abord, ceux qui servaient à l'ornemen- 
tation de l'autel : la croix d'argent [n° i], trois voiles [n° 32] dont on 
la recouvrait pendant le temps de la Passion 2 , trois corporaux [n° 3]. 
L'église était riche en thobalex ; l'inventaire en mentionne deux avec 
des franges, « unium frisium cum sua thobalea mobila et unum 

aliud frisium cum sua thobalea. » [n° 21], dix de soie 

[n° 22], cinq ornées de broderies [n° 23], et encore cinq autres 
super altaria[n° 33]. Ducange donne à ce mot plusieurs sens. Qn 
appelait ainsi les nappes qui recouvraient l'autel : « non celebretur 
sine duabus tobaleis in altari, quarum una superior sit benedicta », 
disent les statuts de l'église de Rieti. En 1376, il y avait à la Sainte- 
Chapelle de Paris « XX tobalex sive mappx pro altaribus 3 ». 11 faut 
donc voir des nappes d'autel dans ces thobalex qui, d'après notre 
inventaire, étaient « super altaria. [n° 33] » et peut-être aussi dans 
celles qui avaient des franges [n° 21]. Mais le même mot désignait 
encore tous les linges sacrés, les essuie-mains des prêtres, les voiles de 
calices; c'est ce qui explique le nombre de 2 5 thobalex, qui serait 
étrange pour une église pauvre, s'il ne s'agissait que de nappes d'autels. 
L'inventaire mentionne aussi des dossalia [n° 17 et 34] et Durand de 
Mende définit ainsi ce mot : « dorsalia sunt panni in choro pendentia 
a dorso clericorum* », mais dans le cas présent, il ne saurait être 
question de ces étoffes ou tapis, souvent richement historiés, dont on 
recouvrait le chœur ; car deux au moins de ces dossalia étaient sur 
l'autel [n° 34]. Les quatre autres de soie étaient dépareillés puisque 
trois étaient des ouvrages de Venise et le dernier d'Orient, et il est 
difficile que Ton ait jamais décoré d'ornements aussi disparates les 

1. Fumi. Vinventario dei béni di Giovanni di Magnavia, vescovo di Orvitto e vicario di 
Roma, Rome, tip. poliglotta, '1 89$, p. 73, art. 993. 

2. Au xiv 9 siècle, les croix étaient voilées en signe de deuil, dans quelques églises, pendant 
tout le carême, dans la plupart à partir du dimanche de la Passion, comme cela s'observe de 
nos jours. Cf. Durand de Mende, op. cit., I, 3. 

3. Ducange* art. TobaUa. 

4. Durand de Mende, op. cit., II, 3. 



*5o JEAN GU1RAUD 

deux côtés du chœur. Ces tentures recouvraient donc le dessus de 
l'autel, comme le dorsale que cite Ducange : « doxallwn altaris cum 
margaritis, pannus rubeus super altare 1 . » 

Un second groupe d'objets se compose des ornements sacerdotaux 
et de tout ce qui servait au culte. Ce sont deux pluvialia ou chapes, 
l'une en samit rouge [n° 9], l'autre en soie rouge [n° 12] ; six planète 
ou chasubles en samit [n° 7], en soie [n° n], ou simples [n° 10], dont 
deux blanches, deux noires, une reuge et une pourpre ; une dalma- 
tique blanche pour le diacre [n° i5], deux tunicelles de même couleur 
pour le sous-diacre [n° i5], six étoles, cinq manipules, cinq amicts et 
quatre cordons [n° 19], une aube simple [n° 2 5], dix aubes dont trois 
ornées de broderies et de franges [n° 14], trois surplis ou cotte [n° 3o]; 
une paire de sandales violettes et deux mitres, dont une de samit 
brodé et l'autre de bougran fn os 20, 26, 27], enfin deux calices d'ar- 
gent doré, un cocleare d'argent pour la communion, deux bassins pour 
les ablutions [n° s 3, 4 5], un bocal, deux burettes [n ot 5i, 52], une 
paire de fers à hosties [n° 26], et deux encensoirs d'argent [n° 2]. 

Enfin un troisième groupe était formé par les livres sacrés et les 
livres de chœur; deux missels, un évangéliaire et un épistolier pour la 
célébration solennelle de la messe, deux antiphonaires pour l'office du 
jour et deux pour celui de la nuit, deux psautiers, deux homiliaires, 
deux passionnaires et une Bible pour la célébration de l'office conven- 
tuel [n cs 35, 44], enfin un rational ou explication liturgique des céré- 
monies du culte. Outre ces livres, dit l'inventaire [n° 45], il y en a 
seize autres pour le chant ou les leçons, ils étaient antiques et il est à 
croire qu'on les avait relégués pour cela dans quelque armoire, et qu'on 
ne s'en servait pas. Il serait intéressant de savoir à quelle époque 
remontaient ces vieux manuscrits hors d'usage. Etienne V (885-891)* 
avait donné, à la fin du ix e siècle, à l'église des Saints Quatre, plusieurs 
livres précieux, les livres sapientiaux de Salomon, un évangéliaire avec 
les épîtres, les homélies de Saint-Jean Chrysostôme. Qu'étaient-ils 
devenus? Peut-être avaient-ils échappé à l'incendie de 1084, et se trou- 
vaient-ils parmi ces livres antiques dont parle l'inventaire, qui conte- 
naient précisément les évangiles, les épîtres et les homélies. 

Tel est dans son ensemble cet inventaire de i3i5. Il est Une preuve 
évidente de l'état de pauvreté et même d'abandon où se trouvait, au 
xiv e siècle, l'église des Saints Quatre Couronnés, Les ornements sacer- 
dotaux étaient incomplets. Il n'y avait que des chapes rouges, mais 
alors de quelle chape se servait-on le jour de Pâques, pendant les 

1 . Ducange, art. dorsale, 

2. Libtr pontificalis (éd. Duchesne), t. H, p. 19S. 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNES AU MOYEN AGE a5i 

processions de la Fête-Dieu, à l'Assomption, à Noël, et à toutes les 
fêtes où l'ornement devait être blanc l ? Par contre, le diacre n'avait 
qu'une dalmatique blanche : il n'y avait donc pas office solennel pour 
les fêtes de Pentecôte, des Saints Apôtres ou des martyrs patrons de 
l'église ; car, ces jours-là, la liturgie exigeait des vêtements rouges. 
Les ornements des prêtres sont un peu plus complets et cependant il 
n'y a pas de chasuble violette pour l'Avent et le Carême. Sans doute, 
dans certaines églises, on se servait, dans ce cas, de l'ornement noir, 
mais Durand de Mende nous dit que cela ne se passait ainsi qu'en 
France ; à Rome, le violet seul était la couleur des temps de péni- 
tence. Comment faisait-on aux Saints Quatre ? ou bien les cérémonies 
étaient célébrées en violation des règles liturgiques les plus absolues, 
ou bien, ce qui est plus probable, elles ne se faisaient pas. L'église 
était à peine desservie et les intentions de Pascal II n'étaient plus 
exécutées. 

L'église devait avoir l'aspect tout à fait dénudé. Depuis l'incendie 
de 1084, elle n'avait plus le beau ciborium d'argent doré, décoré de 
gemmes et de pierres précieuses, orné de voiles rouges que Léon IV 
avait élevé sur l'autel majeur 2 , ni les peintures du Sauveur, de Clau- 
dius et de Nicostratus, dont ce même pape l'avait embellie, ni les 
étoffes précieuses ou étaient représentées la Résurrection, la multipli- 
cation des pains et l'image de Léon IV lui-même ; ni la croix d'or 
incrustée d'émaux et de pierres précieuses qu'avait donnée Etienne V. 
Tout cela avait disparu et seule une croix d'argent sans le moindre 
ornement était placée sur les nappes de l'autel majeur. Il n'y avait pas 
même de chandeliers ; et cependant Durand de Mende dit dans son 
Rational 3 qu'il était d'usage, de son temps, c'est-à-dire au commen- 
cement du XIV e siècle, à la date de cet inventaire, de placer un chan- 
delier de chaque côté de la croix, sur l'autel. Depuis plusieurs siècles, 
on allumait des lampes et des lustres dans le sanctuaire devant l'autel 
et les confessions des martyrs; précisément l'église des Saints Quatre 
avait reçu de plusieurs papes, en particulier de Léon IV et d'Etienne V, 
plusieurs de ces lustres circulaires que l'on appelait régna 4 . Mais ce 
riche trésor que leur libéralité avait constitué à cette église, au ix c siè- 
cle, avait dû complètement disparaître en 1084 et Ton n'avait pas 
même essayé de le reconstituer. Les objets qu'énumère l'inventaire, 

1 . Dès le xiv° siècle, les couleurs liturgiques étaient nettement précisées puisque dans son 
Rational, Durand de Mende consacre un chapitre à l'explication de chacune d'entre elles. 
s. Liber pont ificalis, II, 1 1 6. 

3. Durand de Mende, op. cit., I, 3. «Crux super altare ponenda. , . inter duo can délabra 
crux in altari raedio collocatur. » 

4. Liber pont ifica lis, II, x 1 5 et 19 S, 



s5i JEAN GUIRAUD 

sont tout à fait ordinaires ; sauf les calices et les encensoirs, les autres 
objets du culte étaient faits de métal grossier de cuivre ou de laiton. 
Les ornements étaient d'étoffes vulgaires ; il n'est fait aucune men- 
tion de tissus brochés ou richement historiés; le comble du luxe, 
c'est quelques broderies sans importance sur une mitre et des linges 
d'autel. 

Enfin la pauvreté de l'inventaire semble indiquer le petit nombre 
des religieux qui desservaient l'église. 11 est à remarquer que le nou- 
veau prieur, lorsqu'il fit cet inventaire, ne fut assisté que de trois 
moines, Jean Grassus, Jacques de Opéra et Jacques Calendus 1 . C'é- 
tait sans doute là tout le personnel du couvent. En effet, comment 
une communauté plus nombreuse se serait-elle contentée de deux ca- 
lices et surtout de trois surplis? 

Cet état de dénuement et d'abandon s'aggrava sans doute dans le 
courant du xiv e siècle; car, pendant le séjour de la papauté à Avi- 
gnon et le grand schisme, les sanctuaires de Rome, même les basi- 
liques majeures, traversèrent une période de profonde décadence 3 . 
Nous en avons d'ailleurs une preuve pour les premières années du 
xv c siècle. Lorsque, sous le pontificat de Martin V, le cardinal Alfonso 
Carillo, ancien partisan de Benoît XIII, eut été nommé au titre des 
Saints Quatre, il jugea nécessaire une restauration générale de l'église 
et dans une inscription il constata l'état misérable d'où il l'avait tirée. 
Elle tombait en ruines, elle était envahie par le lierre, les ronces et 
les plantes grimpantes, qui s'y étaient développées sous l'œil indul- 
gent des moines. 

Hxc quxcumque vides, vtitri prostrata ruina, 
Obruta vcrbcnis, hedcris dumisquc jaccbant 3 . 

C'était le résultat le plus clair de l'administration de ce titre cardina- 
lice par l'abbaye de Sassovivo ! 

i. Cf. inventaire in fine. 

2. Pastor. Histoire des papes depuis la fin du Moyen Age (trad. Raynaud) I, p. 109. 

3. Piazza, op. cit., p. 5 58. 



HUGUES DE CLERS 



ET 



LE DE SENESCALCIA FRANCUE 



Par Ch. BÉMONT 



Le traité de Hugues de Gers 1 est fort décrié. « La critique », dit 
M. Luchaire, « a fait justice d'un document où tant de fables et d'as- 
sertions invraisemblables n'ont été recueillies, entre u5o et 1168, 
que pour favoriser les intérêts des princes angevins, rivaux de 
Louis VII 3 », et il renvoie à l'Introduction mise par Mabille en tête 
des Chroniques des comtes d'Anjou 3 , pour y trouver les preuves 
« qu'on ne peut accorder aucune confiance au traité du faux Hugue 
de Clères ». Cependant des critiques aussi autorisés que M. C. Port 4 , 
que M. L. Delisle 5 , se sont tenus à cet égard dans une réserve signi- 
ficative, qui encourage au moins à reviser le procès. 

t. Bien que la localité dont Hugues porte le nom s'écrive aujourd'hui Clefs (Maine-et- 
Loire, arr. et c. Beaugé), il a paru préférable de garder la forme Clers, qui répond exacte- 
ment au latin de Cleriis ou de Cleeriis, et qui d'ailleurs a é:é constamment en usage jusqu'au 
xvi° siècle. Le plus ancien exemple du mot sous sa forme moderne donné par M. Port dans 
son Dictionnaire de Maine-et-Loire, est de i58o. 

2. Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, a° édit., 
t. I, p. 180. 

3. Société de l'histoire de France, 1871, p. xlix et suiv. 

4. Dictionnaire, au mot Clers : « Curieux mémoire, malheureusement bien suspect et ré- 
cemment argué d'absolue fausseté. » La seconde partie, qui contient le récit de la négociation, 
• renferme des particularités qui auraient leur prix si l'authenticiié n'en restait douteuse dans le 
silence des auteurs contemporains sur la mission et sur l'auteur s. Plus loin, au mot Foulque 
le Jeune, M. Port cite une charte où Hugues de Clers est mentionné avant 1 ia5 et il ajoute : 
« Ce fait contredit directement une assertion, que j'avais acceptée, de M. Mabille, et la prin- 
cipale, contre la possibilité de son ambassade, * 

5. Dans son édition de Robert de Torigny (Société de l'histoire de Normandie), t. II, p. io, 
note 5 : « L'examen des prétentions des comtes d'Anjou à être sénéchaux héréditaires du roi de 
France m'entraînerait trop loin. » 



s 54 CH. BEMONT 

Comme on sait, le traité se compose de deux parties : la première 
est un écrit dont le comte Foulques le Jérosolimitain (987-1040) 
est donné expressément comme l'auteur, et qui avait pour but de 
rappeler les dons que ses ancêtres avaient reçus du roi de France 
Robert, en particulier la charge héréditaire de maire et sénéchal de 
France. M. Mabille, après plusieurs autres, n'a pas eu de peine à 
montrer que ce récit, entaché des plus grossières erreurs, ne mérite 
aucune créance ; aussi n'est-ce pas sur ce point que peut porter la 
discussion. 

Cet écrit, Hugues de Gers déclare qu'il l'a vu dans l'église du 
Saint-Sépulcre de Loches; il l'a copié, le tenant évidemment pour 
sincère, et à la suite il raconte les faits auxquels il a assisté, soit comme 
acteur, soit comme témoin oculaire et auriculaire, et qui à ses yeux 
justifient les prétentions des comtes d'Anjou à la sénéchaussée de 
France \ Pour Nfabille, cette seconde partie n'a pas plus de valeur que 
la première 2 ; mais voyons ses arguments 3 : 

i° « En affirmant dès le début qu'il a vu et copié dans l'église du 
Saint-Sépulcre de Loches le prétendu récit de Foulque Nerra, l'au- 
teur donnait une assez pauvre idée de sa perspicacité, sinon de sa 
véracité ». Distinguons : que Hugues de Gers ait fait preuve d'un 
médiocre esprit critique en acceptant pour vrai le récit du comte 
Foulques, je l'accorde ; sa crédulité est d'ailleurs un défaut commun 
à tous les chroniqueurs du moyen âge ; mais en quoi peut-elle nuire ï 
sa véracité ? Le raisonnement ne tient pas. 

2 Hugues de Gers affirme qu'il fut chargé par le comte d'Anjou 
d'une mission de confiance auprès de Louis VI ; les détails très précis 
qu'il nous donne permettent de dater cette mission : elle est exacte- 
ment de 1 1 19 ; or, nous dit-on, Hugues était alors « trop jeune pour 
exercer des fonctions auprès de Foulque » ; et la preuve, « c'est qu'il 
n'est pas fait mention de lui dans les chartes avant 1 143 ». Cette preuve 
est faible en soi et tombe devant une charte où Hugues est cité et qui 
est antérieure à l'année 1 1 25. Nous trouvons Hugues mentionné pour 

t. Hugues de Clers a écrit après la mort de Geoflïoi Plantagenet (7 sept. 1 1 5 1 ) ; Robert de 
Torigny parait faire allusion à son traité quand, à l'année 1 164 (édit. L. Delisie, t. I, p. 35a], 
il parle de Raoul de Péronne comme vassal du comte d'Anjou à raison de la sénéchaussée de 
France. A l'année 1 169, le même chroniqueur résume l'écrit attribué à Foulques Nerra ; mais 
on ne saurait affirmer qu'il a connu celui-ci uniquement par le « faux * Hugues de Clers. 

2. Mabille n'est pas le premier qui ait mis en doute l'authenticité du De senesealcia, il 
renvoie lui-même au mémoire où Brial a discuté (Histoire littéraire de la France f t. XIII, 
p. 3 36 sq.), les objections qu'on avait déjà faites avant lui. Le plaidoyer de Brial me parait 
fort raisonnable. 

3. Nous suivons le texte donné par Salmon (Chroniquts det comtes d'Anjou, Soc. bist. de 
France), qui reproduit le ms. lat. 3839 a > ^°'* M* ï Migne, d. Bouquet, Duchesne ont réédité 
le texte publié par Sirmond, qui paraît avoir eu un moins bon manuscrit. 



HUGUES DE CLERS 2 55 

la dernière fois en 1 1 70 ' ; si, comme il est probable, il mourut peu 
de temps après cette date, ne peut-on admettre qu'il naquit dans les 
dernières années du siècle précédent ? En lui accordant quatre-vingts 
ans de vie, fait-on une hypothèse invraisemblable, et rien empêche- 
t-il d'admettre la réalité d'une mission de confiance donnée à un 
homme de vingt à vingt-cinq ans ? 

Le troisième argument de M. M a bille est au moins fort spécieux ; 
« il n'existe aucun titre dans lequel les comtes d'Anjou aient pris l& 
qualité de sénéchal des rois de France 2 et il est certain qu'il n'est pa$ 
fait mention de cette prétention de la maison d'Anjou dans les écrits 
des chroniqueurs avant le règne de Henri II ; c'est à partir de cette 
époque qu'on en trouve quelque trace dans les historiens anglais qui, 
en inventant et en propageant cette fable, pensaient servir les intérêts 
de leurs princes». On pourrait aussi bien expliquer le silence des 
chroniqueurs français par l'intérêt qu'avait le roi de France à taire les 
prétentions des comtes d'Anjou. Mais ce qu'il importe de savoir, 
c'est si les affirmations de Hugues de Clers sont en contradiction avec 
les faits constatés par ailleurs et cette enquête, que Mabille n'a pas 
faite, doit être entreprise ici. 

En écrivant son traité, Hugues de Clers s'est proposé de montrer 
deux choses: i° Comment le comte Foulques le Jeune a fait recon- 
naître par le roi de France Louis VI les droits accordés à ses ancêtres ; 
et 2 dans quelles circonstances les comtes angevins ont exercé réelle- 
ment les devoirs de sénéchal et en ont recueilli les bénéfices. Voyons 
successivement chacun de ces points. 

, Suivons le récit de Hugues d'aussi près que possible: le roi de 
France Louis VI étant en guerre avec le roi d'Angleterre Henri I er ", 
requit le comte d'Anjou de venir à son service; le comte refusa parce 
que le roi de France, en donnant la mairie et la sénéchaussée de 
France à Anseau de Garlande 4 , Pavait privé d'un fief qui lui apparte- 
nait et de l'hommage auquel il avait droit. Louis VI s'étant déclaré 
prêt à faire rendre justice au comte et ayant désigné, pour régler le 
différend, Amaury de Montfort, oncle de Foulques, Geoffroi, abbé de 
Vendôme, et Raoul de Beaugency 5 , le comte assembla son conseil où 

1. Pour ces dates, voir la préface de Mabille et le Dictionnaire de M. Port aux articles déjà 
cités. 

a. Celte affirmation paraît exacte en effet. 

3. Luchaire, Annales de la pie de Louis VI, à l'année 11 19; voir particulièrement les 
n OB î5i et 257. 

4. Anseau de Garlande est le premier en date des sénéchaux de Louis VI ; il mourut entre le 
6 janvier et le i ar mai 1 1 18 (Luchaire, Louis VI, p. 3o3). C'est après la mort d'An seau que 
Hugues de Clers place t'aide réclamée par le roi de France au comte d'Anjou. 

5. Amauri IV, seigneur de Montfort de 1 1 o3 à 1 ! 3 7, était le frère de Bertrade, femme du 



a 56 CH. BÉMONT 

notre auteur dit qu'il était présent en personne 1 , et il répondit qu'il 
ferait volontiers l'aide qu'on lui demandait si le roi de son côté tenait 
sa promesse. Hugues de Gers, chargé, à la demande de la comtesse 
Arembourg \ d'aller porter ces paroles au roi, partit aussitôt ; il 
trouva Louis VI avec le comte de Beaumont à « Guenort », entre 
Pontoise, Beaumont et Chaumont-en-Vexin 3 , et fut accueilli avec joie. 
Jour fut pris pour une entrevue 4 , où les droits du comte furent enfin 
reconnus. — Voilà des faits précis, des dates qu'on doit vérifier, des 
noms qu'on peut identifier, or il se trouve que ces données ne sont en 
contradiction avec aucun autre témoignage et qu'elles concordent 
parfaitement avec ce qu'on sait d'autre part. Cette constatation n'est- 
elle pas favorable à la bonne foi, à la véracité de Hugues de Gers ? 
Mais ce n'est pas tout : après avoir affirmé que le roi de France re- 
connut les droits du comte d'Anjou, notre auteur veut nous prouver 
qu'en fait Foulques le Jeune et son fils Geoffroi remplirent les devoirs 
de leur charge à la cour et à l'armée ; qu'ils en retirèrent les profits 
attachés au fief de sénéchal. En effet, dit-il, les deux Garlande, Guil- 
laume et Etienne, puis Raoul, comte de Péronne, exercèrent la charge 

roi Philippe I er puis du comte d'Anjou Foulques Réchin, père de Foulques le Jeune (Orderie 
Vital, éd. Le Prévost, t. IV, p. 3o3). — Geoffroi fut abbé de la Trinité de Vendôme de 
1 093 à 1 1 32. M. Compain. dans son Élude sur Geoffroi de Vendôme (1891) rejette l'authen- 
ticité de notre traité ; mais rien de ce qu'il dit p. 1 35 n'empêche Geoffroi d'avoir été, comme 
le prétend Hugues de CI ers, mêlé à l'affaire de la sénéchaussée en juillet-août 1 1 19. — Raoul 
de Beaugency est cité plusieurs fois dans les Annales de Louis VI, la dernière en 1 1 a 3 
(n° 52 9 ). 

1. Hugues donne les noms de cinq vassaux consultés par le comte d'Anjou : Robert de 
Blou, « Arquolosius » sénéchal d'Anjou, Saumaise, échanson, Hugues de Clers et « Gau- 
dinus de Vegia ». Le troisième et le cinquième de ces personnages n'ont pas été identifiés. 
Inutile de parler ici de Hugues de Clers. Quant aux deux autres, on les connaît : Robert de 
Blou est témoin de plusieurs chartes de Foulques le Jeune pour Fontevrault qui sont publiées 
dans M igné, Patrologie latine, vol. 163, col. 1101, n° i3 bis; col. 11 16, n° 56 (cf. Port, 
Diction., au mot Blou). — « Arquolosius » (ce nom ne se trouve pas dans le texte des Histor. 
de Fr., t. XII, p. 49S, mais seulement dans l'édition de la Société de l'histoire de France) est 
cité comme sénéchal dans les chartes du comte d'Anjou depuis 1 109 ; M. Beautemps-Beaupré 
(Coutumes et Institutions de l'Anjou, 2 e partie, t. I (1890), p. 2 5 3-2 5 4) pense qu'il cessa ses 
fonctions en 1 1 1 5 ; mais il montre qu'il figure dans son grand nombre d'actes importants jus- 
qu'en 1124. M. Beautemps- Beaupré tient pour suspect le traité de Hugues de Clers. Dans ses 
«« Additions et rectifications », il mentionne plusieurs actes inédits où figure Hugues de Clers 
(seconde partie, t. III, fasc. 2, 1896, pages 4 37-439). 

2. Arembourg, femme de Foulques le Jeune, mourut en 1 1 26 (Port, Dictionn.); elle est 
souvent citée dans les actes de son mari pour Fontevrault (Migne, Patrologie la t., vol. 162, 
col. 1098, 1 1 10, 1012). 

3. Il est difficile de préciser les déplacements de Louis VI en juillet et en août 11 19 (Lu- 
chaire, louis VI, n 0B 256-260). On le trouve à Dangu, à Châteauaeuf-sur-Epte, aux Andelis, 

*à Étampes ; il a donc parfaitement pu se trouver aussi dans les environs de Pontoise. On n'a 
pas identifié le nom de Guenort; en tout cas, ce ne saurait être Vignori, comme le proposent 
les Bénédictins. 

4. Le lieu de l'entrevue fut fixé en Beauce, « inter Marchesneium et Bireium ». Ces loca- 
lités non plus ne sont pas faciles à identifier ; pour la première on a proposé Marçhenoir, et 
M. Port accepte cette identification (Dict., v° Foulques le Jeune). En tout cas, d' Étampes le 
roi pouvait se rendre promptement en un endroit quelconque de la Beauce. 



HUGUES D£ CLERS a 5 7 

de sénéchal comme vassaux du comte d'Anjou l ; Péchanson, Gautier 
de Sentis 2 , déclara en présence de Hugues-qu'il tenait au même titre 
tout ce qu'il possédait hors des murs de Senlis ; de même les maré- 
chaux de l'hôtel : un jour que Hugues entretenait le roi Louis, ce 
dernier interpella Raoul du Martroi 3 : «Voici Hugues de Clers, 
chevalier du comte d'Anjou, ton suzerain ; fais donc ton office de 
maréchal ; prépare son logis, car tu tiens ton office du comte». — Tout 
cela est-il exact? Aucun document ne le prouve, mais aucun non 
plus ne le contredit ; et, en théorie, on ne peut se refuser à croire que 
les charges de sénéchal, d'échanson, de maréchal de la maison du roi 
aient pu relever d'un office supérieur; nous n'avons aucune raison de 
prétendre que Hugues ait voulu nous en imposer. 

Poursuivons. En qualité de grand sénéchal, le comte d'Anjou a sa 
place et son rôle marqués dans deux circonstances : quand le roi porte 
sa couronne et quand il est à la guerre. Hugues décrit longuement ce 
qui devait se passer dans le premier cas, et il déclare qu'il a vu le comte 
Foulques, traité comme il convenait, à un couronnement du roi à 
Bourges 4 , et le comte Geoffroy à deux autres couronnements à 
Bourges et à Orléans 5 . Quelques renseignements fournis parles chro- 
niques permettent de considérer ces faits au moins comme probables. 
Nous en dirons autant pour ce qui concerne le service du sénéchal à 
l'armée ; son rôle essentiel est, nous dit Hugues, de fournir Pavant- 
garde quand le roi marche à l'ennemi et l'arrière-garde quand il re- 
vient, et le comte Foulques remplit cet office dans les deux expédi- 
tions d'Auvergne. — Or, la présence au moins de Foulques aux deux 
expéditions de Louis VI dans cette région est un fait avéré 6 . 

i. Guillaume de Gar lande succéda & son frère Anseau en 1 1 18 et mourut en 1 no ; or, 
c'est, nous dit Hugues de Gers, dans l'entrevue de Louis VI avec Foulques que Guillaume, 
sénéchal de France, fit hommage de la sénéchaussée au comte d'Anjou ; c'est donc bien entre 
1 118 et 1 no qu'il faut placer l'ambassade de Hugues. Etienne de Garlande fut sénéchal de 
1 120 à 1 127 ; puis, après une vacance de plusieurs années, la charge fut donnée à Raoul de 
Péronne, comte de Vermandois (Luchaire, Louis Vl % p. $04). 

2. Peut-être Guillaume 1 er de Senlis, qui fut bouteiller de 1 1 32 (Luchaire, louis VI, p. 304) 
à 1147 (Luchaire, Études sur Us actes de Louis Vit, p. 48}. Le texte ms. porte le mot Gai- 
terius en toutes lettres. 

3. Raoul du Martroi figure parmi les familiers de Louis VI jusqu'en 1124 (Luchaire, 
Louis VI t n° 35a); dans les actes du roi, on cite une fois son frère Roger (n° 35a); Hugues 
de Clers lui donne un autre frère : Thomas. 

4. Ce couronnement de Louis VI paraît inconnu. 11 devrait prendre place entre 11 19, 
époque où furent reconnus les droits de Foulques et 1 129, époque où il partit pour la Palestine. 

5. Louis VII porta sa couronne à Bourges aux fêtes de Noël 1145 (Histor. de Fr., t. XII, 
p. 92 ; t. XV, p. 439, 602). Geoffroi Plantagenet peut d'autant mieux avoir figuré à cette céré- 
monie que le roi venait de lui conférer le gouvernement de la Normandie (Odon de Deuil, Histor. 
de Fr. t t. XII, p. 91). On manque de renseignements sur le couronnement d'Orléans; mais ce 
n'est certainement pas celui auquel il est fait allusion dans les Histor. de Fr. t t. XII, p. 494, n. b. 

6. M. Luchaire note la présence de Foulques V dans les deux expéditions de Louis VI en 
Auvergne, la première en 1122 (n° 3 18), la seconde en 1 126 (no 369). 

*7 



a 58 CH. BEMONT 

Le dernier point est celui qui a toujours soulevé le plus d'incrédu- 
lités : « Quand le comte est en France, ce qu'il décide, lui et sa cour, 
est définitif. S'il naît une discussion sur un jugement fait en France, le 
roi demandera au comte de venir régler l'affaire et, s'il ne vient pas, 
les écrits des plaideurs sont transmis au comte et ce que sa cour dé- 
cide est définitif». Hugues déclare qu'il a souvent vu, et plusieurs 
autres avec lui, amender en Anjou des jugements faits en France; il 
cite même un cas précis, celui d'un combat (judiciaire ?) qui eut lieu 
àSaint-Omer f . — De ces faits indiqués d'une façon si vague, nous 
ne savons rien par d'autres textes ; ils paraissent à première vue peu 
croyables ; mais connaissons-nous donc si bien la manière dont se 
rendait la justice « en France » dans la première moitié du xn e siècle 
pour oser affirmer qu'ici encore Hugues se trompe et nous trompe ? 
Et comment aurait-il osé entasser tant d'inventions mensongères sur 
des faits qu'pn pouvait contrôler, car il n'en était certainement pas 
demeuré l'unique témoin au moment où il écrivait. S'il était vrai qu'il 
eût fabriqué son traité pour appuyer les prétentions angevines à la 
sénéchaussée de France, n'aurait-il pas trouvé de contradicteurs à la 
cour de France ? 

Enfin des documents autres que notre traité permettent d'établir 
que Louis VII a reconnu les droits à la sénéchaussée de Henri II, 
dans des circonstances assez semblables à celles où notre traité dit que 
Louis VI reconnut les droits de Foulques. On sait en effet que la 
guerre entre les deux rois de France et d'Angleterre éclata peu après 
l'avènement de Henri II. Une première réconciliation eut lieu en 
août 1 1 58 ; aussitôt après, on nous dit que le chancelier du roi 
d'Angleterre, Thomas Becket, obtint de Louis VII pour son maître 
l'autorisation d'entrer en Bretagne comme sénéchal du roi de France 2 ; 
or à ce même moment le roi d'Angleterre se réconcilie avec le comte 
de Champagne, Thibaud V, à qui Louis VII avait donné le dapiférat 
dès ii 54, au moment où le comte d'Anjou, Henri Plantagenet, 
montait sur le trône d'Angleterre 3 ; l'accord entre Henri II et Thibaud 
est si parfait que ce dernier consent à commander une partie de 
l'armée anglo-angevine dans l'expédition de Toulouse, et les 
diplômes de Louis VII prouvent que le dapiférat fut vacant pen- 

1. « Sic fuil de bello apud Sanclum Audomarum facto et pluribus aliis placitis et judiciis » 
(in fine) . 

2. Gervais de Cantorbéry, Rolls series y t. I, p. 208. Voir en outre sur ce point dom Lbuil- 
lier, Saint Thomas de Cantorbéry , t. I ( 1 89 1 ), p. 126, et Radford, Thomas of London (1894), 

P. 87. 

3. M. Luchaire a établi (Louis VII, p. 47) que Thibaud fut nommé sénéchal en 11 54, 
entre le I er août et le 24 nov. Henri II devint roi par la mort d'Etienne, le 2 5 no*. 



HUGUES DE CLERS 259 

dant toute Tannée 1 1 5ç *. A la même époque enfin se rapporte 
une charte de Henri II où celui-ci déclare qu'à Orléans, en présence 
de Josse, archevêque de Tours, de Hugues de Gers, de Robert 
de Neubdurg et autres, le roi de France reconnut que « la garde de 
l'abbaye de Saint-Julien de Tours lui appartenait à raison de sa qualité 
de sénéchal 2 . » Cette charte a été arguée de faux par Mabille; « ce 
serait », dit-il, « le seul acte authentique qui pourrait être allégué en 
faveur des prétentions angevines, mais il est facile de voir que cette 
charte n'est pas authentique ». Ce qu'il est facile de voir doit être 
facile à montrer, mais Mabille a gardé sa science pour lui. Faut-il 
croire que sa seule raison de nier est que l'acte le gênait ? 

Dix ans plus tard, après le traité de Montmirail (1169), le 
jeune Henri, fils de Henri II et gendre de Louis VII, vient faire 
hommage au roi de France pour le comté d'Anjou et le duché de 
Bretagne; « et le roi de France consentit à ce qu'il fût sénéchal de 
France en qualité de comte d'Anjou » ; en effet, le jeune Henri vint à 
Paris « et servit le roi à table en qualité de sénéchal de Frahce \ » 

La dernière mention de Henri II comme sénéchal de France se 
rapporte à l'année 1180. C'est maintenant Philippe-Auguste qui 
règne; il rte tarde pas à se brouiller avec sa mère Adèle et la famille de 
Blois, et il enlève à Thibaud V le dapiférat. Le comte de Flandre 
s'empare de cette charge qu'il prétend lui venir de sa femme, qui 
était de la maison de Vermandois; puis il meurt. Le jeune roi de 
France s'adresse alors à Henri II, qu'il traite comme son père et, 
d'après son conseil, il restitue le dapiférat au comte de Champagne 4 . 
Si Philippe-Auguste tient à demander l'avis du Plantagenet n'est-ce 
pas justement parce que le Plantagenet avait un intérêt direct dans 

1. Luchaire, Louis VU, p. 47. 

a. Histor. de Fr., t. XVI, p. 17. La charte n'est pas datée. Voir Miss K. Norgate, England 
undtr the angevin kings, t. I (1887), p. 450 note. 

S. Robert de Torigny (édit. L. Delisle), t. 11, p. 10, n. C'est probablement par emprunt 
à Robert de Torigny que VHislorïa comitum Andegav., donne le même fait dans des termes 
identiques (Citron. d'Anjou, p. 346). — C'est à cette occasion que Robert de Torigny analyse 
Pécrit attribué au comte Foulques; un peu plus haut (à Tannée 1 164), il note le mariage du 
comte de Champagne avec une des filles de Louis VU et d'Aliénor d'Aquitaine, et il dit que 
pour cette raison le roi « ei concessit dapiferatum Francie quem cornes Andegavensis antiquitus 
habebat ; unde eciam nostris temporibus Radulfus de Parrona pro eo serviebat ». Il y a ici 
d'ailleurs une erreur matérielle, puisque Thibaud avait été nommé sénéchal dix ans plus tôt. On 
a vu que Raoul, comte de Vermandois, exerça d'une façon presque ininterrompue les fonctions 
de sénéchal de 11 3a à 11 5a. Serait-il permis de voir une allusion à la suzeraineté du comte 
d'Anjou dans ce passage où Benoit de Peterborough (Gesta Henrici II, Rolls séries, t. I, p. 44) 
dit qu'en 1173 le jeune roi d'Angleterre, fils de Henri II, « recèpit fidelitatem et homagium 
comitis Tbeobaldi ■ ? 

4. Giraud de Barri, De principutn instruction* (éd. Warner, Rolls séries, t. VIII, p. aaç). 
Voir encore comment Giraud raconte que Louis VII donna le dapiférat à Geoffroi Plantagenet 
(ibid., p. 3oo). Comparez Cartellieri dans la Repue historique, t. LUI, p. 370, 



160 CH. BÉM0NT 

l'affaire ? Et si celui-ci se prononce en faveur du comte de Champagne, 
c'est sans doute parce qu'il voyait en Thibaud un ami ; ne serait-ce 
pas aussi parce qu'il renonçait désormais à des prétentions dont il 
n '-avait pu tirer aucun profit réel ? Comme enfin Philippe-Auguste 
imagina peu après de laisser vacante la charge de sénéchal, on 
s'explique aisément qu'on ne rencontre plus désormais de cir- 
constances où Ton voie les Angevins revendiquer le dapiférat. 

Tous ces faits s'expliquent, au moins dans leurs grandes lignes, si 
l'on se rappelle qu'il y avait au xn e siècle lutte entre deux tendances, 
Tune qui poussait les grands à convertir leurs fonctions en charges 
héréditaires, l'autre qui commandait à la royauté de garder la libre 
disposition des offices les plus importants de l'État. Les rois ont bien 
pu reconnaître les prétentions des Angevins ; sans recourir aux fables 
grossières qu'on attribue à Foulques Nerra, n'était-ce pas une tradi- 
tion, dont on retrouve déjà l'écho dans la Chanson de Roland, que 
ces comtes étaient les gonfaloniers du roi de France 1 , et les comtes 
d'Anjou n'étaient-ils pas, en partie du moins, les héritiers de la 
maison de Vendôme, dont un membre paraît avoir exercé les fonctions 
de sénéchal au temps de Hugues Capet 2 ? Dans les moments 
difficiles, les rois ont dû consentir à reconnaître leurs droits, à les 
laisser jouir des privilèges utiles et honorifiques de leur charge ; mais 
ils ne pouvaient pas, ils ne voulaient pas aller plus loin ; en fait l'office 
était régulièrement géré par des hommes de confiance, comme les 
Garlande sous Louis VI, ou par des chefs puissants comme Thibaud, 
comte de Blois et de Chartres, que Louis VII employa pour servir de 
contrepoids aux comtes d'Anjou. 

En somme les conclusions qui peuvent se dégager de cette étude 
sont les suivantes : il n'y a aucune raison pour attribuer à un faussaire 
le traité qui porte le nom de Hugues de Clers. — Ce dernier a réelle- 
ment fait et vu les choses qu'il rapporte; il est crédule pour les choses 
du pusse, mais véridiquepour celles de son temps. — Son témoignage 
mérite de retenir l'attention des historiens; s'il contient des obscurités, 
il faudra tâcher de les dissiper; en y regardant de" plus près, les invrai- 
semblances s'expliqueront sans doute. En tout cas, il faut le com- 
menter et le comprendre ; la condamnation, si légèrement prononcée 
par Mabille, ne saurait être maintenue. 



i. Vers 106. M. Léon Gautier, dans son édition scolaire de la Chanton, renvoie aux 
autres poèmes qui ont conservé des traits semblables. 

2. Bourel de la Roncière, Vie de Bouchard le Vénérable, p. a 5, 39, 38, et introduction, 
j». xm-xiv. 



UN NOUVEAU RÉCIT 



DE 



^INVENTION DES PATRIARCHES 

* 

ABRAHAM, ISAAC ET JACOB 

• A HÉBRON 



Par Ch. KOHLER 



En Tannée 1 1 19 ou 1 120, à Hébron ou Cariath-Arbea, en Palestine, 
les religieux d'un prieuré latin de chanoines réguliers, établi sur le 
lieu même où la tradition plaçait la sépulture d'Abraham, d'Isaàc et 
de Jacob, fouillèrent le sol de leur église ; ils y trouvèrent beaucoup 
d'ossements et trois corps qu'ils n'hésitèrent pas à reconnaître comme 
étant ceux des trois patriarches. 

Ce fait, rapporté à l'année 5 1 3 de l'hégire (14 avril 1 1 19-2 avril 1 120 
de J. C.) par deux écrivains arabes l dont l'un, Hamza ben Assad el- 
Tamini, put en être contemporain, et dont l'autre, Aly-el-Herewy, 
s'appuie sur les récits de témoins oculaires, ce fait, dis-je, avait été 
complètement passé sous silence par les historiens occidentaux des 
croisades. Mais on en possédait une relation latine très circonstan- 
ciée, formant un document à part dans les manuscrits qui nous l'ont 
conservée. Des fragments en avaient été publiés, en 1780, par les 
PP. Bollandistes d'après un manuscrit de Saint-Martin de Tournai, 
qui ne s'est pas retrouvé 2 . En 1882, le comte Riant en découvrit un 
second exemplaire dans un manuscrit de la bibliothèque de Leyde, du 

1. Pour les récits de ces deux auteurs, voy. Arch. de VOr. latin, I. I, p. 606 ; t. H, 1, 
pp. 4M-4M. 

1. Acta Sanctorum, oct. IV, pp. 688-691. 



»6a CH. KOHLER 

xv 6 siècle. Il lui consacra successivement deux notices 1 ; puis il le 
publia in-extenso, dans le tome V des Historiens occidentaux des croi- 
sades 3 , d'après le manuscrit de Leyde , collationné avec la copie 
du manuscrit de Tournai qu'avaient utilisée les Boliandistes pour 
leur édition partielle. 

L'apparition intégrale de ce texte ne fut pas sans exciter une cer- 
taine curiosité. Si l'on n'osait suivre le savant éditeur dans l'opinion 
un peu hasardée que les squelettes découverts à Hébron étaient bien 
ceux des vénérables, mais hypothétiques, patriarches 3 , il était im- 
possible du moins de ne pas reconnaître, sous d'autres rapports, le 
très grand intérêt historique et archéologique de cette pièce. On se 
trouvait là en présence d'un écrit rédigé certainement en Palestine, 
peut-être dans le prieuré même d'Hébron, d'après les récits de deux 
personnages qui avaient participé à la découverte, s'accordant en tous 
points avec ce que l'on savait de l'état de la Terre-Sainte à cette 
époque, portant assurément les marques d'une très grande candeur de 
là part du narrateur, mais ne fournissant aucun indice de nature à faire 
suspecter sa bonne foi, et reproduisant, semblait-il, tous les rensei- 
gnements qu'il avait été possible de réunir sur les divers incidents 
de l'invention. Quoique rédigé dix-sept ans au moins après l'événe- 
ment, il donnait l'impression et on pouvait lui attribuer toute la va- 
leur d'un procès-verbal. 

A considérer le caractère quasi-officiel de ce document, on ne 
se serait guère attendu à rencontrer dans la littérature occidentale 
une autre relation du même événement, offrant des présomptions 
à peu près égales de vérité, tout en s'écartant notablement de la 
première par les données du récit. Tel est pourtant le cas : une se- 
conde relation, latine également, qu'une brève mention de cata- 
logue avait seule signalée jusqu'ici, nous est fournie par le manuscrit 
n° i3o de la Bibliothèque d'Avranches, lequel paraît dater du 
xni c siècle 4 . Elle mérite de retenir un instant notre attention, non 

i. Acad. des Inscr. et B.~L. f Comptes rendus, 1 883 (36 janv.), pp. s6-35. — Archives de 
l'Or, latin, t. II, 1, pp. 41 1-421 ; II, 11, pp. 5 x 2-5 1 3. 

2. Pp. Joa-3 14. 

3. M. H. Guthe (Die Vntersuchung des Patriarchengrabes in Hcbron, im Jahre 1119 
[Zeilschr. d. deutschen Palxstina Vereins, 1894, t. XVII, pp. a38-î5o]) a montré que les 
substructions du sanctuaire d'Hébron remontaient tout au plus à l'époque byzantine et que 
les indications fournies par la relation des mss. de Leyde et de Tournai, sur les tombeaux et 
leur contenu, ne pouvaient guère s'appliquer qu'à des sépultures chrétiennes. 

4. L'auteur du catalogue in-4 de cette bibliothèque, M. Taranne, a négligé d'indiquer 
cette pièce (Catal. général des mss. des biblioth. des départements, t. IV, paru en 1872, 
p. 491). Elle a été signalée pour la première fois par M. H. Omont, dans le catalogue in-8°, 
t. X, p. 59 (Paris, Pion, 1889), avec la mention suivante : « . . .c'est un texte plus anciens plus 
complet que celui que M. le comte P. Riant a analysé, d'après le im. Voss. lat. 4°, n° 11S 
de Leyde, dans les Archives de l'Orient latin, t. II, 1, p, 41 1. » 



•NOUVEAU RECIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES j63 

point, comme on le verra, pour sa valeur documentaire, mais parce 
qu'en élucidant les questions qu'elle soulève, on apportera un élément 
à l'étude d'autres problèmes d'un intérêt plus général et dont la solu- 
tion serait vainement cherchée par d'autres voies. 

L'origine et la nature de ce nouveau récit ne pouvant être déter- 
minées que par une comparaison du texte avec la relation contenue 
dans les manuscrits de Leyde et de Tournai, il convient de rappeler 
ce qu'est cette relation déjà connue. 

L'auteur ne se nomme pas; c'était sans doute un religieux de Pales- 
tine, faisant probablement partie d'une congrégation de chanoines 
réguliers autre que celle d'Hébron \ Il écrit à la requête de la com- 
munauté d'Hébron, désireuse de perpétuer le souvenir de l'invention. 
Mais il n'y a pas assisté en personne. Ce qu'il en dit, il l'a entendu de 
la bouche de deux religieux d'Hébron, Eudes et Arnoul, témoins de 
la découverte et y ayant même pris une part importante. Ces deux 
personnages lui ont raconté la chose de la façon suivante : 

Un jour, au mois de juin de la vingt et unième année du règne des 
Francs en Palestine, un religieux, qui fuyait la chaleur estivale, était 
entré dans l'église du prieuré pour y faire sa sieste. S'étant couché au 
pied de la colonne dite d'Isaac, il remarqua qu'un courant d'air frais 
sortait de l'interstice de deux dalles voisines. Il sonda cet interstice et 
constata qu'une cavité profonde de i5 coudées existait au-dessous. 
Ses confrères, auxquels il fit part de sa découverte en furent grande- 
ment impressionnés. Depuis longtemps, ils cherchaient l'entrée des 
sépultures ; ils pensèrent que la cavité révélée y conduirait. Avec l'au- 
torisation de Baudouin [de Saint-Abraham], qui était alors seigneur du 
lieu, des fouilles furent entreprises. Les dalles soulevées donnèrent 
accès dans une spacieuse caverne, où le plus âgé des religieux, le 
susdit Eudes, fut descendu à l'aide d'une corde. Celui-ci n'ayant rien 
vu, sinon que la salle était hermétiquement close de tous côtés, un 
autre religieux, Arnoul, s'y fit descendre le lendemain. Il scruta avec 
un marteau les murs de cette chambre souterraine et trouva du côté de 
l'occident un endroit sonnant le creux. Des ouvriers furent alors intro- 
duits, et, au bout de quatre jours de travail, on déblaya l'entrée d'un 
couloir large d'une coudée, haut de onze et long de dix-sept, ayant 
l'apparence d'un aqueduc, mais paraissant former cul-de^sac. Cependant 

!. M. Riant le tenait pour un chanoine d'Hébron, mais sans dire sur quoi il fondait cette 
opinion. La nôtre s'appuie sur les deux arguments suivants : i° le narrateur, en parlant du 
prieuré d'Hébron, s'exprime toujours d'une façon impersonnelle et détachée ne permettant pas 
de supposer qu'il y demeurât et le considérât comme sien ; 3° en l'adressant à la communauté 
d'Hébron, il dit : » Fratres karissimi qui Cariat-Arbe estis. » 



s6 4 CH. KOHLER 

Arnoul, en promenant de nouveau son marteau sur les parois de cette 
construction, finit par y découvrir une ouverture soigneusement 
murée. Les travaux furent immédiatement repris, et, après quatre 
nouvelles journées, on aboutit à une seconde salle, ronde, en forme 
de basilique, d'un appareil remarquable et pouvant contenir environ 
trente personnes. Un troisième caveau dont l'entrée se trouvait tout 
près de la porte de cet édicule fut encore exploré par le religieux Ar- 
noul. Il creusa la terre avec son bâton et mit à découvert un premier 
squelette, que Ton pensa être celui de Jacob; puis, ayant continué 
ses investigations, il constata, au fond de ce caveau, l'existence d'une 
quatrième excavation fermée par une dalle et où il trouva deux autres 
corps, ceux d'Abraham et d'Isaac. Cela se passait le 26 juin. Quelques 
semaines plus tard, le 27 juillet, des religieux, descendus dans la 
* crypte pour y prier, aperçurent, à droite de l'entrée, une inscription 
dont ils ne purent déchiffrer les caractères, puis, à gauche et juste en 
face de cette inscription et dissimulée derrière le mur, une cavité peu 
considérable contenant 1 5 vases pleins d'ossements, qui furent égale- 
ment respectés comme étant ceux des premiers fils d'Israël. Entre 
temps, le prieur du lieu s'était rendu à Jérusalem pour demander au 
patriarche Guermond de venir procéder à l'élévation des corps; mais 
celui-ci, quoiqu' ayant promis plusieurs fois de se rendre à cette invi- 
tation, différa tant de remplir sa promesse que la communauté décida 
de se passer de son concours. Le 6 octobre, au milieu d'une grande 
multitude accourue de Jérusalem et des régions voisines, les reliques 
furent extraites de la crypte et promenées en grande pompe dans le 
cloître, tous les clercs chantant le Te Deum laudamus. 

Ce récit des fouilles et de l'invention des reliques est précédé d'un 
prologue où l'auteur expose les circonstances qui lui ont fait prendre 
la plume, puis d'une longue introduction dans laquelle, après avoir 
décrit le sanctuaire d'Hébron, tel qu'il existait de son temps, et résumé 
l'histoire de cette ville, en remontant à l'époque d'Abraham, il raconte 
avec grand détail une tentative infructueuse faite par des envoyés de 
l'empereur Théodose II pour pénétrer dans la sépulture des patriar- 
ches et en rapporter des reliques; ensuite, il mentionne l'invasion arabe 
du vu e siècle, les efforts des Infidèles pour découvrir l'entrée des 
cryptes, que 1? population chrétienne avait fait murer avant de fuir et 
que les Juifs de la localité finirent par leur révéler moyennant la con- 
cession d'une synagogue; enfin, la vénération dont les nouveaux con- 
quérants entourèrent le sanctuaire, quoique n'ayant point pu s'assurer 
que les restes des patriarches y étaient encore enfouis. 

Il n'est aucune des parties du récit où la personnalité de l'auteur ne 



NOUVEAU RECIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES 96S 

prenne corps, qu'il s'agisse pour lui de rapporter ce qu'il a vu ou de 
s'abriter derrière les autorités qu'il cite. 

La seconde relation, au contraire, celle d'Avranches, est tout à fait 
impersonnelle ; on s'aperçoit immédiatement qu'elle dépend d'une 
narration plus ancienne ; mais rien ne permet de se prononcer d em- 
blée sur la valeur des renseignements qu'elle contient. 

Si on l'examine au seul point de vue de la forme, on aura quelque 
peine à en définir le caractère. Par certains côtés, elle tient de ces 
homélies composées à l'occasion d'anniversaires ecclésiastiques. L'em- 
phase du style semble bien déceler une œuvre oratoire, et la dernière 
phrase est une formule presque constante dans cette catégorie de 
documents 1 . Mais elle se distingue nettement du genre homilétique 
par l'abondance et la précision des détails narratifs, par le soin qu'ap- 
porte l'auteur dans l'indication des dates, par l'absence presque com- 
plète de réflexions morales. Sous l'aspect que lui donnent ces der- 
nières particularités, elle se rapprocherait plutôt d'une leçon liturgique 
commémorative, et l'on serait tenté de croire que l'auteur a simple- 
ment amplifié un texte de cette nature, quand on le voit mettre son 
récit sous le couvert de l'église d'Hébron : «... ut Ebronica testatur 
ecclesia ». Comme, dans sa narration, apparaît de ci de là une sorte de 
rythme avec assonances, on pourrait conjecturer encore qu'il a suivi 
non point une simple prose, mais un office complet avec parties notées 
pour le chant. 

Si Ton éprouve une certaine difficulté à classer l'œuvre au point de 
vue littéraire, l'embarras n'est pas moins grand, lorsqu'il s'agit de con- 
clure de la Confrontation des deux récits au degré de créance qu'il est 
possible d'accorder à celui qui nous occupe. Entre les deux relations, 
on trouvera sans doute de nombreux points de contact; mais les con- 
tradictions formelles sont tout aussi fréquentes et la donnée même 
diffère; car, tandis que la relation de Leyde-Tournai, très explicite 
quant à la description des fouilles, ne sait à peu près rien du religieux 
auquel une circonstance fortuite révéla l'accès des caveaux, dans la 
relation d'Avranches, tout l'intérêt se concentre sur ce personnage et 
sur les divers incidents qui le conduisirent à la découverte des sépul- 
tures. 

C'était, nous est- il dit dans cette seconde relation, un clerc de la 
région de Tours, qui, mû par la dévotion et l'espoir de racheter ses 
fautes, entreprit, vers Tan 1118, le pèlerinage de Terre-Sainte. Il se 

1 . • Quorum [patriarcharum] nos translations sacra célébrantes sollempnia , ad ea quo 
« precessere gaudia eorum nos perducant suffragia, préstante domino Jbesu Christo cui bonor 
< et gloria in eternum et ultra. » 



t66 CH. KOHLER * 

rendit tout d'abord à Jérusalem afin d'adorer le sépulcre de Jésus- 
Christ, puis à Hébron, pour implorer l'intercession des patriarches, 
que leur foi et leurs mérites rendaient puissants auprès de Dieu. 
Après un séjour de deux ans en Palestine, la pensée d'avoir accompli 
son vœu de pèlerinage et le désir de revoir les siens l'engagèrent à 
reprendre le chemin de son pays; il rentra donc à Tours. Il y était 
arrivé depuis peu, quand un événement, qu'il considéra comme un 
prodige, vint troubler sa quiétude. Une nuit, dans l'église Saint- 
Martin où il s'était endormi en priant, il vit apparaître, au milieu 
d'une multitude de saints, un vieillard imposant qui lui saisit la main et 
lui dit : « Je suis Abraham , le père d'un grand nombre de nations, 
celui que tu es allé chercher à Hébron et que tu as honoré par tes 
oraisons et tes louanges. Lève- toi et retourne en ce lieu, où je 
suis enseveli. Ma protection t'y suivra et j'y converserai avec toi. » 
Impressionné par cette vision, notre clerc reprit dès le lendemain le 
bâton du pèlerin ; il gagna Jérusalem, puis Hébron, et s'y fit recevoir 
membre de la communauté. Un dimanche, après matines, il était resté 
seul dans l'église et s'était assoupi en psalmodiant, quand Abraham se 
présenta de nouveau devant lui et l'apostropha en ces termes : « Lève* 
toi, frère; va trouver le roi Baudouin et le patriarche Guermond; 
invite-les à venir ici et à faire découvrir le dallage de l'église. Au-des- 
sous, on verra les tombeaux des patriarches et de leurs femmes, dissi- 
mulés par un ingénieux appareil de pierres. Le temps est venu où leurs 
corps doivent être révélés, pour que le peuple chrétien trouve en eux 
un appui nouveau contre les Infidèles. Depuis le jour où nos corps ont 
été déposés en cet endroit, bien des hommes de diverses nations, 
Grecs, Turcs, Syriens et Sarrasins ont tenté de parvenir jusqu'à nous. 
Jamais nous n'avons consenti qu'ils nous vissent. » 

Le clerc, comme on peut croire, fut extrêmement troublé par cette 
seconde apparition. Cependant, il craignit d'être le jouet de sa propre 
imagination, et, au lieu d'obtempérer à l'ordre reçu, il se contenta 
d'en référer au patron du lieu, le seigneur Baudouin. L'affaire en 
resta là. Mais, à l'épqque de Pâques, troisième apparition du patriarche 
au même religieux endormi de nouveau dans l'église. Abraham, cette 
fois, est plus pressant ; il morigène l'incrédule et le menace de sa colère, 
s'il persiste à garder le silence. Le pauvre homme, de plus en plus ému, 
se décide alors à mettre quelques-uns de ses confrères dans la confi- 
dence ; mais, comme il ne peut fourpir aucune indication précise sur 
l'entrée des sépultures, on dédaigne ses paroles, et lui-même n'ose rien 
entreprendre. Quelques semaines s'écoulent, pendant lesquelles il 
redouble de ferveur dans le culte qu'il rend aux patriarches : il passe son 



NOUVEAU RÉCIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES «67 

temps en jeûnes, en oraisons, en psalmodies. Arrive la fête desQuatre- 
Temps dans la semaine de Pentecôte, en l'année 1120. Notre clerc, 
un incorrigible dornfeur, décidément, s'est encore laissé envahir par le 
sommeil en priant dans l'église. Abraham se montre à lui pour la qua- 
trième fois, accompagné des autres patriarches et d'un cortège de 
saints. Il l'interpelle sévèrement, lui reproche son inaction et s'étonne 
de le voir témoigner si peu de zèle au service de ceux qu'il invoque 
constamment dans ses prières. Le religieux s'excuse; il dit qu'il n'a 
point osé faire de démarche auprès des chefs du royaume, pour une 
affaire de si grande conséquence, sans leyr apporter la preuve de sa 
véracité, et cela par crainte des châtiments qui l'attendent si la re- 
cherche des reliques doit être infructueuse pour eux comme elle l'a 
été pour leurs devanciers. Alors, Abraham l'emmène dans l'angle 
oriental de l'église ; il soulève une dalle et, suivi de son cortège, il 
descend dans le sous-sol. Après avoir franchi sept portes de marbre, 
il atteint une sorte de basilique. Là, près de l'entrée de Pédicule, une 
ouverture masquée par un bloc de pierre donne accès dans une seconde 
salle, où se trouvent enfin les corps des patriarches et d'une multitude 
de saints. Abraham disparaît à ce moment et le religieux s'éveille. Son 
premier soin est d'aller vérifier sur place l'exactitude de sa nouvelle 
vision. Avec une barre de fer, il soulève sans peine la dalle que le 
patriarche lui a désignée ; il explore à l'aide d'une lumière le caveau 
qu'il aperçoit en dessous et le trouve en tous points semblable à celui 
qu'il a vu dans son sommeil. Alors, ses doufes disparaissent; il va 
chercher les autres religieux, qui accourent aussitôt. Quelques-uns 
d'entre eux se font descendre dans le caveau, profond de cinq coudées. 
Donnant sur ce caveau, ils découvrent un corridor masqué par une 
dalle de marbre dont les joints, à peine perceptibles, sont encore remplis 
de mortier. Le corridor lui-même, sur toute sa surface, est garni de 
mortier; il est de si petites dimensions que les explorateurs ne peuvent 
y marcher qu'en courbant la tête. De là, après avoir descellé successi- 
vement cinq autres blocs de marbre, également intacts et fermant les 
ouvertures d'autant de couloirs, ils parviennent dans la basilique ; ils 
constatent qu'elle est bâtie au moyen de vingt-neuf pierres, avec un 
seul bloc comme plafond, et qu'elle peut contenir cent personnes. 
Vers l'entrée, sur le sol, on soulève une dalle quelque peu proémi- 
nente et deux tombeaux apparaissent, qu'une inscription hébraïque 
désigne comme étant ceux d'Isaac et de Jacob. Une dernière salle, 
dont l'accès était également obstrué par un bloc de marbre, contenait 
le tombeau d'Abraham. L'invention eut lieu le 14 août, veille de 
l'Assomption. On décida de transférer les reliques hors de la crypte. 



»68 CH. KOHLER 

Le roi et le patriarche de Jérusalem furent invités à la cérémonie. De 
tous côtés, de régions lointaines même, les peuples, avertis par la 
renommée, arrivèrent à Hébron. Chrétiens et gentils montraient une 
égale curiosité. Quand toutes les dispositions furent prises, le 6 oc- 
tobre, on sortit les trois corps de leurs tombeaux et on les mit 
en des châsses qui furent remontées dans l'église supérieure, pour y 
être exposées dorénavant à la vénération des fidèles. Tandis que l'on 
procédait à cette translation, trois prélats entonnèrent le Te Dcum 
laudamusy que les assistants reprirent en chœur avec eux. 

Bien que le lecteur ait pu déjà se rendre compte, par la double ana- 
lyse mise sous ses yeux, que les deux relations, tout en reposant sur 
une tradition commune, divergent sur nombre de points, il convient 
de noter ici ces divergences, sur lesquelles j'aurai bientôt à revenir. 

La relation d'Avranches, moins détaillée, moins précise, contient en 
revanche certains renseignements que ne fournit pas la relation de 
Leyde-Tournai. Tandis que cette dernière, ignorant la date exacte de 
la découverte, par le religieux d'Hébron, de l'entrée des sépultures, 
indique approximativement le début de juin, la relation d'Avranches 
place sans hésitation l'événement au jour de la fête'des Quatre-Temps 
dans la semaine de Pentecôte, ce qui, pour l'année 1120, qu'elle 
donne comme étant celle de l'invention, correspond au 9 juin. La 
relation de Leyde-Tournai ne dit pas expressément ce que devinrent 
les corps après Pinven^on et la promenade qu'on leur fit faire dans le 
cloître; celle d'Avranches nous apprend qu'ils furent placés définiti- 
vement dans l'édifice extérieur, et son attestation sur ce point se 
trouve confirmée, au moins en partie, par un témoignage dont on ne 
peut songer à contester la valeur 1 . Je passe rapidement sur quelques 
particularités de la relation d'Avranches, dont l'on n'oserait vraiment 
faire état pour rattacher cette relation à un document distinct du 

i. Il s'agit d'une notice sur le pèlerinage du comte Rodolphe de Pfûllendorf, avoué de 
l'abbaye de Saint-Gall, qui, en 1180, se rendit à Hébron et obtint des reliques des trois pa- 
triarches. La notice a été écrite en marge d'un ms. des Casus S. Galli, à l'année 1180 (Mon. 
Gcrm. Script. , t. H, p. 71). Il y est dit : « llle autem [comesj... ad quoddam cenobium 
« perrexit, quod Ad S. Abraham nominatur, illicque decem marcas auri obtulit, deinc pro cart- 
« tate reliquias petiit. Illi, honorifice euro tractare volentes, duxerunt eum ad altare publicum 
« quod in honore patriarcharum erat consecratum, et altare aperientes, dévote sibi reliquias 
« Abrahe, et Ysaac/et Jacob ostenderunt, et, quia borum reliquias supra modum petiit, licet 
« renitendo, tamen ei particulas ex ipsis dederunt. » — Par cet altare publicum, il faut sans 
doute entendre un autel construit dans l'église extérieure et non dans la crypte. Il est probable 
toutefois qu'on n'avait placé dans cet autel que des fragments des trois corps, la plus grande 
partie ayant été réintégrée dans la crypte. Cf. les relations des visites faites à Hébron, par 
Benjamin de Tudèle (entre 1 160 et 1 1 7 3) et rabbi Petachja (entre 1175 et 1 180), qui l'un et 
l'autre attestent l'existence des sépultures dans la partie souterraine de l'édifice (H. Guthe, an. 
cité, pp. 246-247, où se trouve une version allemande des récits de ces deux voyageurs sur 
eur visite à Hébron). 



NOUVEAU RÉCIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES 269 

texte de Leyde-Tournai : telles sont par exemple l'indication du 
nombre de pierres formant la basilique intérieure, la mention du 
roi Baudouin II, parmi les personnages invités à la cérémonie de la 
translation, la remarque que l'inscription placée sur les tombeaux était 
en lettres hébraïques. Mais il en faut noter deux autres qui, mettant en 
contradiction formelle les deux récits sur des points capitaux, paraîtront 
infiniment plus significatives à cet égard. La relation d'Avranches place 
au 14 août la date de l'invention, fixée au 26 juin par la relation de 
Leyde-Tournai. D'après cette même relation, les corps d'Isaac et de 
Jacob auraient été trouvés les premiers dans le même caveau, tandis 
que celui d'Abraham était seul dans un autre ; la relation de Leyde- 
Tournai, au contraire, veut que l'on ait trouvé tout d'abord un seul 
corps, celui de Jacob, puis, en une dernière salle, Abraham avec Isaac '. 
Nous voici donc en présence d'un ensemble de faits d'où Ton 
serait tenté de conclure que les deux relations n'ont aucun rapport 
direct ; qu'elles ne dérivent même pas d'une source commune, qu'ex- 
clut au surplus c» que nous savons de la composition du texte de 
Leyde-Tournai. Mais il faut y regarder de plus près, et Ton décou- 
vrira certains indices permettant d'affirmer au contraire que les deux 
récits ne sont pas absolument indépendants l'un de l'autre. On remar- 
quera par exemple que les deux narrateurs émettent à propos de cer- 
tains faits des observations presque identiques et dont la coïncidence 
ne peut guère passer pour fortuite ; on constatera que, s'ils sont en 
désaccord sur des circonstances importantes, ils s'accordent en re- 
vanche sur d'infimes détails. Tous deux indiquent en coudées la me- 
sure du premier caveau et mesurent Pétendue du second par le nombre 
d'hommes qu'il peut contenir. Ils se rencontrent également pour 
appliquer à ce dernier édicule, qui n'était en somme qu'une salle 
ronde, la dénomination tout à fait spéciale de basilique ; ils nous 
informent que le plafond de la dite basilique était formé d'un seul 
bloc de pierre ; ils notent avec une égale insistance l'état parfait 
de l'assemblage des matériaux dans la construction souterraine et 
désignent l'heure de none comme étant celle où la communauté 

1 . Dans le même ordre d'arguments, il y aurait lieu peut-être d'invoquer une discordance 
— hypothétique d'ailleurs — entre les deux récits quant à la date d'année de l'invention. La 
relation d'Avranches indique l'année ino. Celle de Leyde-Tournai dit que la chose eut lieu 
la 21 e année du règne des Francs en Palestine, ce qui correspondrait à l'année 1119, s * ' au ~ 
teur a fait partir sa période de 21 ans du commencement (i cr janvier ou Pâques) de l'année 
1099 e mon de la date même de l'élection de Godefroy de Bouillon '23 juillet 1099). Elle 
se trouverait d'accord dans ce cas avec les historiens arabes fixant la découverte à l'année 5 1 3 
de l'hégire. Cependant, comme la discordance en question peut provenir à la rigueur d'une 
interprétation fautive, par Pane des relations, de la donnée chronologique fournie par l'autre, 
îe m'abstiens de la faire entrer en ligne de compte. 



270 CH. KOHLER 

d'Hébron apprit la découverte de l'entrée des sépultures par. le clerc 
auteur de cette découverte. La relation de Leyde-Tournai contient 
une description des fouilles exécutées à Hébron antérieurement à l'é- 
tablissement des Francs en Palestine, description très détaillée, mais 
qui n'est là qu'un hors-d'œuvre ; la relation d'Avrafiches rappelle les 
mêmes faits en quelques mots, et, dans les deux textes, le même des- 
sein se manifeste : mettre en relief l'insuccès des recherches tentées 
avant l'époque de la domination latine. 

Ces rapprochements, si ténus soient-ils, suffisent à rendre évidente 
la dépendance de l'un des récits à l'égard de l'autre. Comme la relation 
d'Avranches, au contraire de celle de Leyde-Tournai, se présente à 
nous avec le caractère très précis et d'ailleurs avoué d'un témoignage 
de seconde main ; comme, en même temps, elle contient divers rensei- 
gnements que l'on chercherait en vain dans l'autre récit et répète plus 
ou moins explicitement tous ceux qui se trouvent dans celui-ci, la 
conclusion naturelle serait de supposer que l'auteur, tout en suivant 
d'une manière générale un document distinct de la relation de Leyde- 
Tournai, avait néanmoins cette dernière sous les yeux et qu'il s'en est 
inspiré par endroits. 

Mais, à peine s'est-on arrêté à cette conclusion, que de graves 
objections surgissent. En effet, si l'on s'en tient au texte de la 
relation de Leyde-Tournai — et à cela rien ne s'oppose — il 
n'aurait existé, au moment où elle fut rédigée, aucun témoignage 
écrit de l'invention et de la translation des patriarches. On devrait 
admettre alors que la source principale de la relation d'Avranches 
est apparue à une date moins ancienne; car, l'auteur de cette relation, 
en se référant à un témoignage émané de l'église d'Hébron, nous 
interdit de supposer qu'il ait pu suivre un récit composé en dehors de 
cette communauté, un récit dû par exemple à quelque religieux 
revenu de Palestine en Europe peu de temps après l'invention. Mais 
alors comment expliquer qu'il ait été plus complètement renseigné à 
certains égards que le rédacteur de la relation de Leyde-Tournai, et 
cela sur des faits dont celui-ci n'eût pas manqué de faire mention s'il 
les avait connus ? Comment expliquer surtout les contradictions signa- 
lées ci-dessus entre deux récits reposant l'un et l'autre sur la tradition 
de l'église d'Hébron, sur une tradition qui n'eut guère le temps de 
se pervertir, puisque, dès 1 187, la communauté disparut à la suite de la 
conquête de la ville par Saladin ? Est-il admissible que l'église 
d'Hébron eût accrédité deux systèmes quant à l'attribution des 
reliques à chacun des trois patriarches ; qu'au risque de jeter le doute 
sur l'authenticité des ossements recueillis, elle ait avoué n'avoir pas pu 



NOUVEAU RÉCIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES 271 

• 

faire la distinction entre les trois corps? Une semblable hypothèse 
qu'on oserait à peine formuler quand aucun témoignage n'y contredi- 
rait, serait au reste infirmée dans le cas présent par les descriptions 
ultérieures des sépultures, descriptions faites sur les lieux mêmes et qui 
nous montrent les corps non pas réunis pêle-mêle dans un même 
tombeau, mais nettement distingués, et par la tradition orale et par 
des inscriptions votives '. 

Une seconde objection, plus grave si possible, vient de la diver- 
gence des deux récits en ce qui concerne la date de jour de l'invention. 
Les découvertes de reliques étaient en général l'objet d'une commémo- 
ration annuelle, au moins dans l'église qu'elles intéressaient le plus 
directement, et cette commémoration était fixée par une règle stricte 
au jour anniversaire de l'événement. La date diaire en était donc tou- 
jours notée avec soin quand elle était connue, et, dans le cas contraire, 
déterminée par des raisons quelconques, sur lesquelles se fondait 
ensuite une tradition immuable 3 . L'église d'Hébron, en faisant rédi- 
ger soit un nouveau récit, son un office commémoratif de l'invention 
et de la translation des reliques, pouvait bien ne point éprouver de 
scrupule à modifier quelque peu la physionomie de ces événements, 
y donner une place un peu plus grande à l'élément miraculeux, ajou- 
ter de ci de là quelques détails plus ou moins fantaisistes, forger même 
de toutes pièces l'histoire du clerc auteur de la découverte. Mais, 
quant à la date de jour de l'invention, à moins de raisons spéciales qui 
n'apparaissent point ici, elle l'eût conservée telle que la lui avait 
transmise l'attestation des contemporains. Supposer qu'elle ait dé- 
rogé sur ce point aux règles canoniques et n'appuyer sur rien cette 
supposition serait passer du domaine de la critique dans celui de la 
pure fantaisie. 

1. Benjamin de Tudèle, (oc. cit. ; — Rabbi Petachja, loc. cit. ; — Aly et Herewy, Indications 
ayant pour objet la connaissance des lieux de pèlerinage (extraits traduits par M. Ch. Schefer, 
dans les Arch. de l'Or, lat., t. I, p. 606). — Le passage, cité ci-dessus, touchant la visite du 
comte de Pfûllendorf à Hébron, peut également être invoqué à cet égard. — On a supposé 
que les chanoines d'Hébron ne devaient pas être certains de l'identité respective des trois 
corps, parce que, dans les donations, faites postérieurement, de fragments de ces reliques, les 
trois patriarches figurent toujours ensemble (Arc/i. de l'Or, latin, t. II, h, p. 5 12). Mais cette 
déduction n'est nullement rigoureuse ; car, tout d'abord, il se peut parfaitement qu'on ait eu 
l'habitude de désigner ensemble les reliques comme formant un bloc, dont un seul fragment 
représentait le tout ; puis, à supposer même qu'on ait toujours donné une parcelle des trois 
corps, cela proviendrait plutôt, à mon avis, de quelque conception théologique ou religieuse 
interdisant de les séparer. Quoi qu'il en soit, au reste, de cette question, la divergence des 
deux récits en ce qui concerne la sépulture des corps ne perd rien de sa signification pour le 
point spécial qui nous occupe. 

a. II est facile, en lisant quelques récits d'inventions et de translations, de constater le soin 
avec lequel les dates diaires y sont marquées. Un exemple de fixation arbitraire, la date réelle 
étant inconnue, nous est fourni par le récit de la translation à Gênas des reliques de S. Jean- 
Baptiste (6 mai 1098). Cf. Hist. occid, des crois., t. V, p. 229. 



272 CH. KOHLER 

En présence de cette double difficulté, assez grave pour nous 
interdire la seule solution qui parût s'offrir à nous avec un ensemble 
suffisant de probabilités, devons-nous renoncer à résoudre les pro- 
blèmes divers suscités par la coexistence des deux récits ? Je ne le crois 
pas, et c'est ici que se présente une dernière conjecture, capable 
celle-là de résister à toutes les objections, mais dont il ne nous était 
point permis d'user sans avoir tenté au préalable d'aboutir par des 
voies plus rationnelles. Elle consiste à ne voir dans la relation 
d'Avranches qu'un simple exercice de style, une sorte de développe- 
ment de rhétorique, fait sur le thème de la relation de Leyde- Tournai, 
et sur ce thime seul, par un écolier, — vraisemblablement un élève de 
quelque séminaire ecclésiastique — dont le moindre souci était de 
conserver à son œuvre un caractère historique et qui n'avait d'autre tâche 
ou d'autre prétention que de faire montre de virtuosité littéraire. 
Son modèle, très détaillé sur les divers incidents de l'invention, laissait 
presque complètement dans l'ombre la personnalité du clerc, premier 
auteur de la découverte. Il s'est emparé de cette circonstance, et, par 
un récit de pure imagination, il a comblé la lacune. 

Pour commode qu'elle soit, une semblable hypothèse serait assuré- 
ment sans portée, elle équivaudrait de la part du critique à un aveu 
d'impuissance, et tout au plus eût-elle mérité qu'on l'indiquât en pas- 
sant, si, pour la justifier, on ne pouvait mettre en ligne aucun argu- 
ment positif. Mais tel n'est point le cas ici, comme je vais essayer de le 
montrer. 

Que le lecteur veuille bien se reporter tout d'abord à ce que nous 
avons dit ci-dessus de la forme même du récit. Le défaut d'un caractère 
tranché que nous y avons remarqué, et qui nous faisait hésiter à en 
déterminer l'objet, s'explique d9Soi,du moment qu'il s'agit d'une 
œuvre telle que nous la concevons maintenant. 11 s'adapte même si 
bien à l'œuvre présente, que, sans grand effort, le rapprochement 
s'opère, la relation de cause à effet s'établit. 

Notre novice présumé reçoit ou se propose comme devoir une 
narration dont la trame lui est fournie par le texte de Leyde-Tournai. 
Où va-t-il chercher ses inspirations, sinon dans ces homélies commé- 
moratives qu'il a souvent entendues, dans ces offices liturgiques qui 
sont le pain quotidien de son esprit ? Aux premières, il emprunte, outre 
une formule caractéristique, leur phraséologie oratoire; aux seconds, 
cette cadence rythmée, dont il semble connaître assez imparfaitement 
le mécanisme, mais dont la monotonie a, plus d'une fois peut-être, 
bercé ses somnolences. Au moyen de ces réminiscences littéraires, il 
habille le style de la narration historique qu'il a soift les yeux ; mais 



NOUVEAU RÉCIT DE I/INVENTION DES PATRIARCHES 275 

son inexpérience ne réussit qu'à produire une œuvre hybride, dont, à 
première vue, l'impropriété déconcerte. 

Voilà donc une première raison qui n'est pas sans apporter un fon- 
dement sérieux à notre conjecture. Peut-être en trouverions-nous une 
seconde dans certaine incorrection de la relation d'Avranches, sur 
laquelle nous n'avons point encore attiré l'attention du lecteur et qu'il 
convient de signaler maintenant. 

Nous avons dit que l'auteur fixait la découverte de l'entrée des 
sépultures au jour de la fête des Quatre-Temps dans la semaine de 
Pentecôte, c'est-à-dire, pour l'année 1 120, au 9 juin. Sitôt la décou- 
verte connue, les religieux accourent dans l'église ; quelques-uns d'entre 
eux descendent dans les caveaux, qu'ils explorent. Les fouilles, gui- 
dées par les révélations du patriarche, se font sans tâtonnement, sans 
arrêt, et, le jour même, si Ton s'en tient strictement au texte de la 
relation, elles vont aboutir à l'endroit où gisent les trois corps. Le 
narrateur fait suivre cette partie de son récit d'une seconde indication 
de date qui contredit formellement la première : « Revelatio vero 
« tante exultationis contigit in vigilia beatissime virginis Marie 
« assumptionis. » 

Que penser d'une pareille discordance chronologique? Assurément 
on pourrait l'expliquer par ce fait que l'auteur aurait abrégé d'une 
façon trop sommaire un récit dans lequel les divers incidents des fouilles 
se répartissaient sur un laps de temps d'environ deux mois. Mais 
n'est-il pas beaucoup plus naturel de l'attribuer à l'inadvertance d'un 
écrivain rédigeant sans autre guide que sa fantaisie? Notre auteur 
s'inspirant de la relation de Leyde-Tournai, laquelle fait durer les 
fouilles du commencement de juin au 26 du même mois, notre auteur, 
dis-je, avait bien l'idée d'enclore entre deux dates les incidents consé- 
cutifs de l'exploration des caveaux; mais, tout d'abord, avec une étour- 
derie qui sent terriblement son écolier, il n'a pas songé à ordonner son 
récit en conséquence; puis, il a remplacé la date du 26 juin par celle 
du 14 août parce que cette dernière lui fournissait la matière d'une 
belle période. Il ajoute, en effet : « In qua [vigilia Assumptionis], 
a adveniens de celo Jerosolimis rutilans ignis effulsit in Templo ac 
« super sanctissimum redemptionis nostre sepulcrum. O admiranda 
« Dei dispensatio ! O inenarranda Dei exultatio, in qua in celum 
« nostre salutis mater assumitur, gloriosus in terris patriarcharum 
« thésaurus aperitur, in qua celitus adveniens rutilans ignis decla- 
« ratur. » Et, si l'on nous demande encore de prouver qu'une préoc- 
cupation d'ordre littéraire a seule présidé au choix de cette date, 
nous renverrons le lecteur à un autre passage qui s'applique à une 

18 



274 CH. KOHLER 

circonstance analogue et dans lequel la même préoccupation se montre 
dans toute sa naïveté : l'auteur, après avoir indiqué le 6 octobre comme 
date de la translation des corps dans l'église supérieure, fait suivre ce 
renseignement de la réflexion suivante : « Ut qui luctuosus [dies] exti- 
« terat exequiis patris Abrahe dépositions gloriosus appareret corn- 
et pendio ejusdem translations. » Or, la date que l'Église assignait 
à la commémoration de la mort d'Abraham était non Je 6, mais le 
9 octobre. Le narrateur, soucieux avant tout de placer sa figure de 
rhétorique, n'y a pas regardé de si près. 

Je ne veux pas terminer sans aller au devant des quelques objections 
que peut soulever mon hypothèse. Elles dérivent toutes de ce fait que 
l'auteur de la relation d'Avranches semble posséder sur certains points 
des renseignements inconnus à son devancier. A vrai dire, la plupart 
de ces objections sont de bien peu de gravité. On admettra sans peine, 
par exemple, que notre écolier ait été assez instruit pour savoir que 
la 21 e année du règne des Francs en Palestine correspondait à l'année 
1 120 et qu'à cette époque le trône de Jérusalem était occupé par un 
Baudouin. On ne se refusera pas davantage à croire que son imagi- 
nation seule ait pu lui fournir l'indication du nombre de pierres for- 
mant la petite basilique intérieure, ni qu'il ait puisé à la même source 
ce qu'il ajoute au sujet des caractères de l'inscription figurant sur les 
tombeaux, ni même qu'en apportant, sur la translation des corps dans 
l'édifice supérieur, un renseignement confirmé par d'autres textes, il 
ait simplement interprété avec bonheur les données assez vagues de 
la relation de Leyde-Tournai. La seule difficulté un peu plus sérieuse 
vient de la mention, par la relation d'Avranches, de la date du jour 
(9 juin) où fut dévoilée l'entrée des sépultures. Cette mention s'ac- 
corde en la complétant avec la donnée moins précise de la relation 
de Leyde-Tournai, laquelle assigne au début de juin la date de l'événe- 
ment, et il semblerait bien a priori qu'elle reposât sur un témoignage 
indépendant. On pourra toutefois, non sans apparence de raison, lui 
attribuer une autre origine. Il est impossible, en effet, de ne pas 
remarquer chez notre auteur la préoccupation de faire coïncider les 
incidents principaux -de l'invention avec l'époque de grandes fêtes 
religieuses. L'une des apparitions d'Abraham a lieu aux environs de 
Pâques ; l'invention même des reliques est placée à la veille de l'As- 
somption. Pour fixer la date de la découverte de l'entrée des caveaux, 
il a probablement obéi à cette même fantaisie, d'autant plus natu- 
relle dans ce cas qu'il n'était pas sans savoir que les premiers jours 
de juin sont compris dans la période où peut tomber la fête de 
Pentecôte. 



NOUVEAU RÉCIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES 175 

En résumé donc, j'estime que, de toutes les solutions auxquelles 
il est permis de songer quand on recherche l'origine et la valeur his- 
torique de la relation d'Avranches, celle qui consiste à voir dans ce 
document une simple amplification de rhétorique, non seulement est 
la moins attaquable, mais se présente à nous avec des sécurités assez 
grandes pour qu'il n'y ait vraiment pas imprudence à s'en accom- 
moder. On trouvera peut-être que cette petite question d'histoire lit- 
téraire, en raison de son intérêt très restreint, ne méritait pas d'être 
traitée avec un pareil développement. Je souscrirais volontiers à ce 
sentiment, si le résultat, considéré comme acquis, ne devait être envi- 
sagé qu'en lui-même. Mais on peut, ce me semble, le mettre en valeur, 
en le rattachant à un ensemble de faits analogues, soupçonnés plutôt 
que connus, dont l'étude nous révélera peut-être quelque jour une 
branche importante de la littérature médiévale. 

Sans trop s'avancer, on peut admettre que l'exercice de rhétorique, 
la stylistique, tint une place notable dans les programmes des écoles 
du moyen-âge. Faut-il croire que les innombrables élucubrations 
sorties des instituts laïques et des séminaires ecclésiastiques aient dis- 
paru sans presque laisser de traces ? N'est-il pas licite de supposer 
que bon nombre d'entre elles ont été conservées par des auteurs, qui, 
fiers de leur œuvre, les ont copiées par exemple sur les blancs de leurs 
livres d'études ; que ces copies ont pu être transcrites à leur tour dans 
d'autres volumes ou même utilisées comme des documents authen- 
tiques par des compilateurs ignorants de leur provenance ? 

L'hagiographie proprement dite et la lipsanographie, offrant des sujets 
bien délimités, se prêtaient admirablement à ce genre de compositions. 
Je puis citer dans la littérature lipsanographique deux autres textes 
qui très probablement en sont, eux aussi, des spécimens ; car, il ne 
semble pas qu'on doive les assimiler à ces sortes de narrations, fictives 
également, mais destinées à authentiquer des reliques existantes. Tous 
deux relatent des translations de reliques à Cluny, en 1 1 12 et en 1 1 19, 
et nous ont été conservés par les manuscrits latins i2Ôo3 et 177 16 de 
la Bibliothèque nationale, à Paris. Dans le plus ancien de ces manuscrits, 
les deux textes forment un morceau à part copié à la fin du volume. Dans 
le plus récent, ils font partie d'une compilation historique relative à 
Pabbaye de Cluny. Ils ont toujours été considérés comme se rappor- 
tant à un événement réel, et c'est à ce titre qu'ils ont été publiés en 
premier lieu par dom Marier et André Duchesne dans la Bibliothcca 
Cluniacensis \ puis par M, Riant dans le tome V des Historiens occi- 

t» Pp. 56t à S64 et 56* à 568. 



KTT 



276 CH. KOHLER 

dentaux des croisades '. Pourtant il y a de bonnes raisons de croire 
qu'ils ne reposent sur rien 2 . 

La relation d'Avranches, comme les deux textes de Cluny, semble 
avoir été mise à profit dans la suite par un anonyme pour l'élaboration 
d'une œuvre plus générale. De cette relation, en effet, et non point 
du récit authentique des manuscrits de Leyde et de Tournai dérive, je 
crois, la seule mention occidentale de l'invention des patriarches exis- 
tant à ma connaissance en dehors de ces deux récits. Elle figure, 
parmi des interpolations faites au martyrologe d'Usuard, dans un 
manuscrit florentin du xv c siècle, que le P. Du Sollier a utilisé pour 
son édition de ce martyrologe 3 . L'allusion qu elle contient à la révé- 
lation divine des reliques s'applique mieux au texte d'Avranches, où 
l'intervention céleste joue le rôle principal, qu'à celui de Leyde- 
Tournai, dans lequel la découverte des reliques est attribuée à une 
circonstance toute fortuite. 

La rencontre, dans un domaine littéraire très spécial de ces quelques 
échantillons de narrations fictives, probablement scolaires, autorise à 
croire qu'il y aurait là une mine assez riche pour mériter d'être scien- 
tifiquement explorée, et rien n'empêche d'admettre qu'il en serait de 
même dans les domaines avoisinants. 



1. Pp. 295-298 et 317-320. 

2. Voy. ce qui en est dit dans la préface do t. V des Hitt. occid. des croisades, pp. 

LIV-LIX. 

3. Voici le texte de celte addition : « VI oct,, in Judsea, civitate Ebron metropoli, depo- 
« sitio SS. patriarcbarum Abrahae, Isaac et Jacob; quorum corpora in eadem ecclesia, in spe~ 
« tunca duplici, divina revelatione inventa sunt a latinis canonicis ejusdem ecclesia;, anno 
« Domini MCXX » (Martyrologium Usuardi monachi. tmf opéra et studio J. B. Sol le ri i ; 
Antverpiae, 1714, in-fol., p. 58a ; cf. AA. SS. Boll. } juin, t. VI, a éd., p. 5a6 ; oct. t. IV, 
i rc éd., p. 691). 



COMMENT S'EST CONSTITUÉE 

LA 

SEIGNEURIE DE SAINT-SEURIN-LÈS-BORDEAUX 



Par J.-A. BRUTAILS 



En 1684, le chapitre de la collégiale de Saint-Seurin de Bordeaux 
fournissait devant la Chambre des Comptes les déclaration et dénom- 
brement de ses droits et revenus temporels '. Cette déclaration 
énumérait, entre autres: d'abord, dans le faubourg de Saint-Seurin, la 
haute, moyenne et basse justice ; ensuite, dans le reste de la paroisse, 
« la justice moïenne et basse, civille et criminelle, et le droit de 
directe, » plus une redevance collective dénommée «taillade,» des 
corvées, une poule par feu vif, et, sur un certain nombre d'immeu- 
bles, des champarts ou des cens particuliers. La paroisse était divisée 
de la sorte en deux parties, dont chacune était soumise à un régime 
spécial : territoire urbain, qui constituait le faubourg ou la sauveti ; 
territoire rural, qui comprenait le Bouscat, Caudéràn et Villeneuve 
(aujourd'hui la Vache) et que l'on appelait au xvm e siècle le Tincment 
général. 

m 

Les limites de l'un et l'autre territoire ont donné lieu dans le cours 
des siècles à des contestations nombreuses : ce sont là questions de 
fait et d'histoire locale. Il est plus intéressant peut-être et plus 
instructif de rechercher l'origine des divers droits seigneuriaux énon- 
cés ci-dessus. 

Le chapitre eut maintes fois l'occasion, dans les procès engagés au 
sujet de ces prérogatives 2 , d'en produire les titres, d'en exposer la 

1. Archives de la Gironde, G 1 107. 

2. Ibid., G uo5 et suiv. 



«78 J.-A. BRUTAILS 

genèse. Or, une conclusion assez singulière se dégage de cette masse 
de documents, c'est que jamais, ni dans les inventaires, ni dans les 
qualités des jugements ou des arrêts, ses procureurs n'ont fourni de 
ces droits de justice et dé directe une explication plausible. 

La justice donna, dès 1277, matière à un conflit entre les jurats de 
Bordeaux et le sénéchal du roi d'Angleterre, d'une part, le chapitre 
de Saint-Seurin et l'archevêque, de l'autre. Nous ignorons quel était 
au juste l'objet du débat ; mais le groupement des pièces du dossier 
dans le Cartulaire l et certains passages de la requête adressée au roi 
de France 3 permettent de reconstituer sûrement la thèse du chapitre : 
il prétendait tenir en fief de l'archevêque la haute et basse justice dans 
la sauveté ; l'archevêque lui-même aurait joui de cette juridiction en 
vertu d'un diplôme d'immunité confirmé à diverses reprises. 

Ces moyens suggèrent plusieurs objections. L'immunité conférée 
ou confirmée par Louis-le-Débonnaire à l'archevêque Sicaire s'étend- 
elle aux possessions de l'église Saint-Seurin ? En fait, le bourg de 
Saint-Seurin rentrait-il dans ces possessions ? Quant aux confirma- 
tions ultérieures que le copiste du Cartulaire a jointes au diplôme de 
Louis-le-Débonnaire, les unes sont trop vagues pour rien prouver, les 
autres excluent l'interprétation que le chapitre en donnait. 

Le dossier fourni par celui-ci ne comportait donc aucunement les 
conclusions qu'il en tirait ; mais les bourgeois de Bordeaux avaient 
gâté leur cause par des atrocités et par l'injustice éclatante de certains 
de leurs postulats; l'appui notoire du représentant de l'Angleterre fit 
sans doute le reste, et le roi de France admit les prétentions des cha- 
noines 3 . Dès lors, il resta définitivement acquis jusqu'en plein 
xvni c siècle que le chapitre avait droit de haute, moyenne et basse 
justice dans la sauveté et que la sauveté s'étendait à tout le faubourg. 
Les chanoines oublièrent d'ailleurs le système occasionnel de défense 
qui leur avait si bien réussi ; jamais plus ils ne songèrent à faire 
découler leur juridiction du diplôme d'immunité octroyé à Sicaire, et 
je ne crois pas que l'on trouve trace après le xin e siècle de la préten- 
due suzeraineté des archevêques. 

En 1 347, une nouvelle affaire surgit avec les jurats, qui avaient 
droit de justice sur la banlieue de Bordeaux 4 . Il s'agissait cette fois 

1. Arch. de la Gironde G ioSi, fol. 140 et suiv. 

1. Ibid., fol. 144 et suiv.; publié dans le Livre des Bouillons des Archives municipales de 
Bordeaux, p. 424 et suiv. 

S. Mai 1 3 18 (Ibid., G 1117). 

4. Ibid., G 11 1 1 et Livre des Bouillons, p. 348 et suiv. 



LA SEIGNEURIE DE SAINT-SEURIN-LÈS-BORDEAUX «79 

de la juridiction dans le Tinement général. L'une et l'autre partie se 
réclamaient de la possession immémoriale, ce qui paraît indiquer 
qu'elles manquaient de titres positifs. Le sénéchal, pris pour arbitre, 
attribua au corps de ville la haute justice au-dessus de 65 sous et le 
droit de mutilation et de pilori, au chapitre la basse justice. 

La paix ne fut d'ailleurs pas de longue durée, quelque soin et 
quelque précision que le sénéchal eût apportés à délimiter les pouvoirs 
respectifs des deux justiciers. Mais les démêlés portèrent uniquement 
sur l'interprétation de la sentence de 1347, dont les dispositions 
essentielles restèrent en vigueur jusqu'à la veille de la Révolution \ 

La mainmise sur la seigneurie foncière lésait des intérêts nom- 
breux et considérables ; elle devait nécessairement provoquer de re- 
doutables oppositions. Si le chapitre revendiquait la directe sur des 
fonds, ce n'était point par vanité pure ; cette prétention se traduisait 
en cas de mutation par la perception de lods et ventes d'un taux fort 
élevé. On pense bien que les riches bourgeois de Bordeaux ne se lais- 
sèrent pas imposer sans protester des servitudes aussi onéreuses : ils 
saisirent les tribunaux, et les chanoines eurent, de ce chef, d'incalcu- 
lables procès. 

Il leur arriva de faire remonter leurs droits à une date fabuleuse : 
leur église, disaient-ils, avait été bâtie par saint Martial, venu à 
Bordeaux en l'an 56 et à qui « la duchesse d'Aquitaine » avait fait 
don d'un territoire « avec tous droits, devoirs et immunités 2 . » Plus 
habituellement ils rattachaient l'origine de leur seigneurie à une dona- 
tion faite par «Xanctius, comte dud. Bourdeaux,... avant l'année 800, » 
et confirmée par Charlemagne, quand celui-ci visita Saint-Seurin ? . 
Ils invoquaient enfin la cession du Bouscat par Arnaud d'Illac, en 
1181 4 . Ces acquisitions successives auraient emporté la pleine pro- 
priété, et si divers particuliers détenaient des biens à Saint-Seurin c'est 
qu'ils les avaient reçus du chapitre à titre d'emphytéose. 

1. Voir, par exemple, les arrêts du 3o juin 1598 (Arch. de la Gironde, G 1 117), 18 juil- 
let 1648 (G 1119), et les lettres-patentes de janvier 177S (G 1121). 

2. lbid., G 1 121. — Ce mémoire, imprimé, date de 1765. En voici un bref extrait: il n'est 
pas inutile de montrer ce que valent ces traditions locales auxquelles une certaine école historique 
attache tant d'importance : « La duchesse d'Aquitaine fut une des premières qui embrassa (sic) 
la religion chrétienne. Pour en favoriser les progrès, elle accorda à saint Martial tout le terri- 
toire qui est à l'entour du Palais Galien, ces lieux où étoient bâtis les Temples des faux dieux, 
pour y bâtir une église à l'honneur du Sauveur, pour servir d'asile à tous les chrétiens que la 
persécution chassait des autres provinces. . . Cette église fut augmentée et embellie en 394 par 
saint Seurin. » 

3. Ibid., G 1 142 et 1 145. 

4. Arrêt du 11 août 1598, p. 5 7 (Ibid., G 1 112). — Ce texte, qui est imprimé, date la 
donation de 1 180. La date réelle est 14 février 1 181, nouv. style. 



a8o J.-A. BRUTA1LS 

L'argumentation est assez nette ; par malheur les documents le sont 
infiniment moins. Peut-être le dernier, la charte de 1 181, était-il plus 
explicite; par une coïncidence étrange, un coup de ciseau a enlevé du 
Cartulaire, avec le bas d'un feuillet, presque tout le dispositif 1 . La 
première donation, celle de « la duchesse d'Aquitaine » est totalement 
inconnue par ailleurs, il est à peine besoin de le dire; quant à la 
seconde, attribuée à Sanche et fixée par la Chronique bourdeloise à 
l'année 1061, il n'en reste qu'une notice, non datée 2 . Aux termes de 
cette notice, Sanche aurait abandonné à Saint-Seurin des terres 
au-dessus et à côté du faubourg, avec une lande jusqu'à Eysines, 
jusqu'au Grand Bois et jusqu'à Bernedaria, enfin des fontaines, des 
marais et un droit d'usage dans un bois dit la Forêt. 

La teneur de l'acte donne lieu à une première réserve : cette analyse 
informe, insérée dans un Cartulaire, sans autre caractère d'authen- 
ticité, inspire de véhéments soupçons de fraude. Qu'était devenu 
l'instrument original ? 

Les chanoines tiraient, à ce propos, un excellent parti de divers 
incendies survenus dans le faubourg. En 1277, ^ ' a su * te du conflit 
avec la commune de Bordeaux, la sauveté avait été envahie et en 
partie livrée aux flammes : les chartes avaient été détruites 3 . Plus 
tard, en 1 542, des lansquenets, devant lesquels les portes de, Bordeaux 
avaient été fermées, se rejetèrent sur le faubourg et s'y livrèrent à 
toutes sortes d'excès : le brûlement des titres de la collégiale fut l'un 
des amusements de cette soldatesque. Dès que les lansquenets furent 
partis, le chapitre requit du Parlement la nomination de commissaires 
chargés de constater cet heureux désastre, et dès lors à qui le mettait 
en demeure de produire ses titres il opposait le procès-verbal de 
constat 4 . 

Les chanoines atténuaient de la sorte, dans une certaine mesure, ce 
qu'il y avait d'irrégulier dans la forme de l'acte. Mais il était plus 
malaisé de résoudre les difficultés que soulevait, quant au fond, leur 
interprétation. C'est qu'en effet il existe des textes sans nombre rela- 
tifs à des immeubles qui échappaient à la seigneurie foncière du cha- 
pitre : censives ou fiefs mouvant d'autres seigneurs, alleux. Un 
conseiller au Parlement, qui était en procès avec Saint-Seurin au sujet 

1. Arch. de la Gironde, G i o3 1 , fo 43, 

2. lbid., fol. 10. -—Il existait deux cartulaires de Saint-Seurin, h grand Sancius et U 
petit Sancius. Le second seul subsiste ; il a été acquis récemment des héritiers de sir Thomas 
Phillipps par le département de la Gironde, et l'Académie de Bordeaux doit en publier le texte, 
qui est dès à présent établi pour l'impression. U est à remarquer que le nom de ces cartulaires 
leur vient précisément de ce qu'ils renfermaient la donation de Sanche. 

3. Mémoire déjà cité (lbid., G 1122, p. 14). 

4. lbid., G 1 1 1 r j. 



LA SEIGNEURIE DE SAINT-SEURIN-LÈS-BORDEAUX 281 

de deux hameaux sis dans le Tinement général, allait jusqu'à écrire que 
le chapitre n'avait pas la directe sur la dixième partie des fonds qui 
composaient ce tènemçnt '. 

Pour les terres qui relevaient d'autres seigneurs, le chapitre soute- 
nait que les redevances dont ces immeubles étaient grevés n'étaient pas 
des cens, mais de simples rentes secondes sans rapport avec la directe 2 . 
Le parlement deToulouse, engagé par des arrêts antérieurs, acceptait 
cette manière de voir 3 . 

En ce qui concerne les alleux, les chanoines ne les reconnaissaient 
pas comme tels. Il n y avait pas, disaient-ils, de véritables alleux dans 
le Tinement général y tous les fonds y étant frappés d'un cens collectif 
dû par les propriétaires et connu sous le nom de taillade 4 . 

Le chapitre levait, en effet, on l'a déjà vu, une poule par feu vif, 
trois cents corvées et 2 5o réaux d'or de taillade. Les habitants de la pa- 
roisse payaient la poule dès le xm e siècle 5 , sans que nous sachions 
d'où leur venait cette obligation ; les trois cents corvées et les 
2 5o réaux furent imposés par une sentence arbitrale de 1 349 6 . Mais 
cette sentence n'implique nullement au profit du chapitre la directe 
générale. 

Il y avait eu, en 1849, désaccord entre les chanoines, d'une part, et 
les habitants du Tènement généraly de l'autre. Les premiers prétendaient 
que les seconds étaient questaux, c'est-à-dire taillables à merci 7 . Les 
chefs de famille consentirent à un compromis : les uns agissant en leur 
propre nom, les autres, qui étaient chefs de famille parce qu'ils 
avaient épousé une héritière, agissant du consentement de leur femme. 
Les arbitres décidèrent que les habitants étaient et resteraient ques- 
taux, quant à leur personne et quant à leurs biens, « tam de corpo- 
ribus quam de bonis suis >, mais ils limitèrent leurs charges à trois 
cents corvées et à 2 5o réaux. 

Or, cette taille n'atteignait pas les bientenants domiciliés hors du 
Tinement ; elle ne grevait pas les possessions des bourgeois de Bor- 
deaux, par exemple, et même les gens de la sauveté n'y contribuaient 

i. Arch. de la Gironde, G 1 140. 

2. Ibid., G 1 i3o. 

3. 19 septembre 1654 (Ibid., G 1142), 3o juillet 1678 (G ii3i), etc. 

4. 28 mai 1678 (Ibid., G n3i). 

5. 10 novembre 1271 (Ibid., G. 1 o 3 : , f J nov"). 

6. « Allegando quod ipsi et corum praedecessores fuerant et erant et esse debebant homines 
« quaestales et qusestabiles ad ipsius capituli et ecclesiae voluntatem et plura alia deveria petendo 
« ab eisdem, dicti vero habitatores totum contrarium asseruissent » (ibid., G 1147. Exempl. 
imprimés, p. 14) 

7. « Ab hominibus questalibus vel illi[s] qui dudum questales fueriix et post modum ad 
certum censura taxati » (1 287, Ibid., G io3i, f» 137 v°). —Cf. G 1 1 16, passim. 



, ,- - ■ -î 



382 J.-A. BRUT A ILS 

point. C'est, comme sans doute la questa due par tous les que st aux de 
la province, une redevance mi-personnelle, mi-réelle, qui atteignait le 
tenancier en raison de sa tenure et surtout de sa maison. Car on n'était 
pas questal si on n'occupait pas un estatge servile, un manse servile. 

Ce caractère mixte de la taillade est si bien déterminé dans l'arbi- 
trage de 1 349 que la succession des habitants ne pouvait pas, aux 
termes de l'un des articles ', être dévolue aux héritiers naturels quand 
ceux-ci résidaient hors du territoire en question. En i53o encore, un 
fournier de Bordeaux ayant acquis des immeubles à Caudéran, on lui 
objecta son inhabileté à les posséder; par trois dimanches consécutifs, 
on offrit au prône aux questaux du chapitre d'en opérer le retrait et, 
aucun d'eux ne se présentant, on admit le bourgeois de Bordeaux à 
tenir ces biens après qu'il se fût déclaré questal 2 . 

La taillade n'était donc pas un cens collectif ; l'argumentation que 
le chapitre basait sur la sentence de 1 349 était, en conséquence, de tous 
points insoutenable, et on a le droit de s'étonner qu'elle ait prévalu 
devant les tribunaux. Elle triompha cependant et divers arrêts attri- 
buèrent au chapitre, en vertu de cette sentence, la seigneurie foncière 
de tout le Tinement général. 

Ainsi se forma la seigneurie de Saint-Seurin. Ce résultat fut pour 
une large part la conséquence de causes étrangères à l'objet du procès. 
D'abord, les adversaires du chapitre avaient des systèmes de défense 
contradictoires, tandis que les chanoines marchèrent vers leur but avec 
un esprit de suite et une persévérance peu ordinaires. 

En second lieu, le chapitre, en vertu d'un privilège spécial, était, 
depuis le commencement du xvn e siècle, justiciable de la Chambre des 
requêtes de Toulouse 3 . Un propriétaire attaqué en paiement d'un 
cens infime 4 devait constituer un procureur dans cette ville éloignée, 
si même il n'était pas tenu de s'y rendre. Le chapitre, lui, avait à Tou- 
louse son procureur, ses relations et une jurisprudence favorable à ses 
vues. Bien souvent, des propriétaires, effrayés par la perspective d'une 
lutte inégale, préféraient payer plutôt que de soutenir un procès rui- 
neux. Quelqu'un d'entre eux résistait-il, le chapitre faisait montre 
d'une incroyable âpreté. Une fois notamment, un nommé Duchalard, 
armé de preuves, entendit les faire valoir : on plaida quarante ans et 

1. Exemplaires imprimés, p. 28-29. 

2. Arch. de la Gironde, G 11 17. 

3. lbid.,G 1034-1037. 

4. C'est ce qu'expose, le 14 février 1 586, le parlement de Bordeaux : a En la plus part 
desd. procès n'est question que de 2 ou 3 solz de rente,... comme au procès d'entre lad. 
scindic etledsdu Taudin il ne s'agist que de 6 deniers de censive. » (Ibîd., G 1037). 



LA SEIGNEURIE DE SAINT-SEUR1N-LÈS-B0RDEAUX i83 

jusque devant le Grand Conseil ; en 1629 enfin, un arrêt préparatoire 
intervint, laissant incertain le principe delà directité générale. Les cha- 
noines se pourvurent par requête civile, et l'affaire allait recommencer; 
mais Duchalard était mort, et ses héritiers, las d'une procédure qui 
avait coûté plus de 5o,ooo livres, se résignèrent à une transaction 1 . 

Toutefois, le moyen dont les chanoines s'aidèrent le plus puis* 
samment pour réaliser leur programme, ce fut le respect de la chose 
jugée. Du jour où ils gagnèrent un premier procès, ils eurent en 
mains une arme qui devint de plus en plus redoutable, à mesure que 
les précédents se multipliaient. 

Peut-être m'abusé-je ; mais il me paraît que le spectacle est intéres- 
sant de ce corps ecclésiastique entreprenant de devenir seigneur fon- 
cier et justicier de la paroisse dont l'administration religieuse lui est 
confiée, et parvenant légalement à ses fins, sans l'ombre d'un titre, par 
la seule force de sa ténacité, à l'aide d'arrêts mal fondés et à la faveur 
d'une fiction de procédure. 

1. Arch. de la Gironde. G 1 13; et suiv. 



"f ■. 



LE TRAITÉ DES RELIQUES 



DE GUIBERT DE NOGENT 



ET LES COMMENCEMENTS DE LA CRITIQUE HISTORIQUE 



AU MOYEN AGE 



Par Abel LEFRANC 



Il existe dans la littérature du xn e siècle une œuvre absolument 
unique tant par le sujet qu'elle traite que par l'esprit qui l'anime, 
œuvre éminemment personnelle et originale, dont les tendances 
critiques contrastent d'une manière étrange avec celles dont s'inspi- 
rent toutes les autres productions de l'époque, et qui marque par 
là une date vraiment importante dans l'histoire de l'évolution intel- 
lectuelle du moyen âge. Je veux parler du traité de Guibert de 
Nogent, intitulé : De pignoribus sanctorum\ — Sur les gages ou les 
reliques des saints, — dont le seul titre suffit à indiquer les visées 
audacieuses, puisque toute étude loyale sur une matière si délicate 
risque d'aboutir à des conclusions grosses de conséquences. Un tel 
sujet, en effet, est de ceux qu'on n'aborde point sans danger ; les 

1. Ce traité a été édité, en 16S1, par D. Luc d'Achery, dam son édition complète des 
œuvres de Guibert (Paris, Jean Billaine). Migne a reproduit cette édition au tome CL VI de sa 
Patrologie latine. Le texte donné par d'Achery avait été établi d'après un ms. de la Biblio- 
thèque du Roi, qui est actuellement conservé au département des mss. de notre Bibliothèque 
nationale sous le n° 2900 du. fds latin. Les renvois faits dans le présent mémoire aux chapi- 
tres et aux paragraphes (§) s'appliquent indifféremment à l'édition originale et à la réimpression 
de Migne ; les chiffres de pages renvoient tous aux colonnes de la Patrologie. Je n'aurai guère 
à mettre à profit les notes mises par d'Achery à la suite du De pignoribus. Visiblement, le sa- 
vant bénédictin, pourtant d'un esprit si libéral, se sentait gêné par cette œuvre indiscrète. Son 
commentaire, conçu avec une certaine timidité, traduit en plus d'un cas son embarras (V. notes 
u, i3, 16, note prélim. du liv. III, 2s). La note 12 contient, en revanche, sur la question des 
reliques de S. Firmin des observations nettement favorables à Guibert, 



■Ï « 



286 ABEL LEFRANC 

esprits timides ne l'ignorent pas et, de nos jours encore, s'interdisent 
soigneusement d'y songer. Par le fait même qu'il s'y appliquait, l'abbé 
picard du xn e siècle donnait déjà la mesure de la largeur de ses 
idées et de l'indépendance de son caractère. Mais, ce qui achève de 
lui assigner parmi ses contemporains, comme parmi les écrivains et 
les penseurs des siècles qui suivent, jusqu'aux approches de la Réforme, 
une place tout à fait à part, c'est que ce sujet par essence si redou- 
table, eu égard aux préjugés de l'époque, il l'a traité avec une mé- 
thode, une clairvoyance et une sûreté de critique qui le rapprochent 
singulièrement de nous et en font presque un homme moderne. 
Assurément, il s'est rencontré, pendant le cours du moyen-âge, des 
hommes éclairés, voire même de saints personnages, à qui des abus 
incroyables dans le trafic et le culte des reliques arrachent des 
paroles de blâme parfois sévères, mais ce ne sont là que des réserves 
sans grande portée, des indignations passagères, qui ne se rattachent 
à aucune conception générale et ne sont pas provoquées par une étude 
raisonnée ; elles n'aboutissent à aucune considération d'ensemble. 
Les allusions relatives à ces questions qu'on peut relever à travers les 
œuvres d'Agobard de Lyon, de Claude de Turin, de Sigebert de 
Gembloux, — qui ressemble du reste à Guibert par tant de côtés, — et 
de Robert d'Auxerre (invention de la vraie croix), rentrent toutes dans 
cette catégorie. 

Or, par un oubli peu explicable, ce curieux traité, dont l'importance 
est si grande pour l'histoire du développement de l'esprit scientifique 
au moyen-âge, bien que cité par plus d'un auteur, n'a fait jusqu'à pré- 
sent l'objet d'aucune étude particulière. En dehors d'une simple ana- 
lyse parue dans le tome X de V Histoire littéraire de la France des 
Bénédictins (p. 478 et suiv.), il n'a provoqué que quelques appré- 
ciations, d'ailleurs justes, mais très sommaires f . 

1. Deux des plus récents travaux parus sur le sujet spécial qui nous occupe l'ont complè- 
tement négligé : celui de Berthold Lasch, Das Erwachen und dit Entwickelung dtr hittorischen 
Kritik im Mittelalttr (Vl-XH Jahrh.) Breslau, 1887, in-8°, de même que l'étude d'Ellinger, 
Das Vtrhxltniss dtr affentlichtr Meinung zu Wahrheit und Luge. Berlin, 1884, 8°. — Beissel, 
l'auteur d'une histoire détaillée — conçue au point de vue catholique — de la Sainte Tunique 
de Trêves, cite Guibert dans sa brochure intitulée : Die Vtrthrung dtr Heiligtn und ihrer Rc- 
liquitn in Dtutschland. 1890, p. i5o, mais c'est pour le prendre à partie et le discuter avec 
une extrême malveillance. Aux yeux de ce croyant intransigeant, Guibert est un esprit dange- 
reux, passionné et surtout gênant. Beissel ne s'attache guère, dans les quelques passages où il 
nomme Guibert, qu'à enlever à ses témoignages, trop souvent accablants, leur valeur do- 
cumentaire. Est-il besoin d'ajouter qu'il va à rencontre de son but et qu'il réussit plutôt par 
ce procédé à faire ressortir combien sont instructifs les éléments fournis par notre auteur? Il 
est curieux de constater qu'en somme tous les écrivains modernes, qui ont abordé ces dé- 
licates questions avec les mêmes préoccupations confessionnelles, ont montré, sans excep- 
tion, un esprit moins ouvert, moins libre et infiniment moins critique que l'abbé du xu e siècle, 
qui n'était cependant rien moins aVhéréticJue. En revanche, les travaux d'ensemble proprement 



LE TRAITE DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT 287 

Je voudrais combler cette lacune et montrer par une étude plus 
détaillée, tant du De pignoribus sanctorum lui-même que de l'homme 
qui a osé l'écrire et des circonstances qui lui ont suggéré et facilité cette 
œuvre, quelle attention il convient de lui accorder et quel profit on en 
pourra tirer le jour où Ton se préoccupera d'étudier de plus près, dans 
notre pays, l'histoire des transformations des idées au cours des siècles 
qui ont préparé, au prix de bien des tâtonnements et des tristesses, les 
progrès de la civilisation moderne. 



I 



Le premier problème qui se pose est de savoir quelle place occupe 
ce traité, en ce qui concerne la date de sa rédaction, dans l'ensemble 
des œuvres de l'abbé de Nogent-sous-Coucy. La question peut être 
résolue avec certitude par l'examen du texte même de l'ouvrage. Le 
De pignoribus a été composé par Guibert, dans les quatre ou cinq 
dernières années de sa vie, vers 1 1 19, selon toute vraisemblance. C'est, 
chose importante à remarquer, le dernier de ses travaux historiques. Il 
n'y a aucun doute à ce sujet : le traité en question a été écrit après 
les trois livres de l'autobiographie intitulée De vita sua l et par con- 
séquent après les Gesta Dei per Francos dont la composition est 
antérieure à celle du De vita. Et comme, d'autre part, les œuvres 
historiques de notre abbé sont évidemment toutes les trois postérieures 
à ses œuvres théologiques, composées en grande partie à Saint- 
Germer de Flaix, on est tout à fait fondé à regarder le De pignoribus 
comme sa dernière œuvre. Mais, dans l'hypothèse même où le témoi- 
gnage positif des textes ne serait pas là pour établir ce fait, l'impres- 
sion proprement littéraire qui se dégage de certaines pages suffirait 
encore à l'établir. Un tel livre est par excellence une œuvre de parfaite 
maturité, le produit d'une longue et rare expérience. II fallait à 
Guibert toute l'autorité que lui donnait une vie bien remplie, mêlée à 
de grands événements, le prestige d'une science renommée et d'ouvra- 
ges déjà célèbres pour faire accepter une pareille tentative. Il est mani- 

sclentiflques ont été plus justes envers Guibert, dont ils citent quelques jugements. V. Gieselef, 
Lthrbuch dtr Klrchtngeschichtc, 4e éd. Bonn., 1848; ch. V, g 78; Reuter (H), Geschichtt 
det religictstn Aufklxrung im Mittclalttr, Berlin, 187 S; t. I, pp. 147 et suiv., et passim \ 
Wattenbach, Deutschlands Gtschichtsqutlltn im Mitttlalttr, t. II, p. 247. Ces ouvrages con- 
tiennent l'indication des textes les plus caractéristiques des écrivains du moyen-Âge sur la ques- 
tion du culte des saints et de leurs reliques. V. aussi l'Encyclopédie des sciences religieuses de 
Licbtenberger aux mots Reliques et Saints, 

1. L'auteur le dit lui-même au chapitre m du liv. I er du De pignoribus. 



288 ABEL LEFRANC 

feste que depuis son premier essai Sur la manifre de composer un ser- 
mon, qui fait pressentir déjà un esprit singulièrement ouvert, jusqu'au 
De pignoribuSy sa pensée a subi un développement ininterrompu. 

Si les Gesta, pour ne parler que de ses œuvres historiques, quoique 
écrits avec un souci de la vérité et une conscience dans le groupement 
des éléments d'information qui leur assignent, entre toutes les sources 
de l'histoire de la première croisade, une valeur de premier ordre 1 , 
portent encore l'empreinte d'un certain goût pour le merveilleux et de 
quelque complaisance à rapporter les prodiges, il n'en est pas moins 
aisé d'apercevoir à travers cette vaste composition les traces de préoc- 
cupations critiques vraiment nouvelles pour le temps. Je signalerai 
d'abord les importantes déclarations qu'il formule, à diverses reprises, 
sur sa manière d'écrire l'histoire (préface, débuts du livre IV et du 
livre V, fin du livre VIII). La' conception qu'il se fait de son métier 
d'historien est à la fois grave et élevée. S'il est, nous dit-il, comme 
tout homme, sujet à l'erreur, il s'est efforcé du moins, avec une cons- 
tante application, de dégager de son mieux la vérité, en contrôlant les 
assertions de l'ouvrage antérieur qui lui a servi de guide — les Gesta 
Francorum et aliorum Hierosolomytanorum — et en multipliant les 
enquêtes personnelles auprès des personnages dignes de foi qui avaient 
joué un rôle dans l'expédition. Lorsqu'il est déjà presque impossible 
de se rappeler avec exactitude ses propres pensées et actions, il n'est 
pas étonnant que l'on puisse se tromper en racontant celles des autres. 
Sans doute, continue Guibert, il n'est pas allé à Jérusalem; il ne con- 
naît ni les lieux où se sont déroulés les événements ni la plupart de 
ceux qui en ont été les acteurs, mais on ne saurait lui en faire un 
crime, en raison du scrupule qu'il a mis à se renseigner auprès de 
témoins oculaires. Qui songe donc à contester les assertions des histo- 
riographes ou des rédacteurs de vies de saints, alors que ces auteurs 
non seulement n'ont rien yu de ce qu'ils rapportent, mais même se 
contentent de puiser simplement dans des travaux antérieurs, auxquels 
ils se fient sans hésiter? On voit, par ces digressions sur la manière dont 
son œuvre avait été élaborée, combien notre historien avait pris dès le 
début sa mission au sérieux, et aussi combien il était sensible aux objec- 
tions qui pouvaient lui être adressées touchant les matériaux dont il 

i . V. sur les Gesta les études de Sybel, Geschichte des trsttn Kreuzzugs, 2^ éd. 1 88 1 , pp. 3 a- 
35, de Thurot dans la Revue historique, 1876, t. II, p. 104-111 ; d'Hagenmeyer, Anonymi 
Gesta Francorum, Heidelberg, 1890, p. 78, etc. Le célèbre ouvrage de Guibert offre assuré- 
ment des lacunes dans la composition ; il renferme beaucoup de digressions qui, si intéres- 
santes soient-elles, compromettent l'unité du récit, mais il ne justifie nullement le jugement 
sommaire formulé par Pottbast : « oft mzrchenhaft und wundervoll ». (Wegweiser durch die 
Geschichtswerke des europ. Mittelalters, p. S 49 de la a éd.) 



LE TRAITE DES RELIQUES DE GU1BERT DE NOGENT 289 

s'était servi. La science moderne a, du reste, pleinement justifié ses 
affirmations en ce qui concerne ce point délicat. Ajoutez à cela qu'il 
s'applique avec une certaine habileté à démêler les causes des faits 
et les origines des questions, et Ton comprendra qu'il était, par son 
esprit curieux et réfléchi, mieux préparé que quiconque en son temps 
à entrevoir quelques-unes des règles essentielles de la critique histo- 
rique. Reste que l'insuffisance des connaissances générales de l'époque 
ne lui a pas permis de tirer de ces principes tout le parti que d'autres 
en ont tiré par la suite. 

On lui a reproché de s'être montré quelquefois un peu trop crédule 
dans les Gcsta, tout en s'y révélant, en d'autres endroits, comme assez 
bon critique '. Mais il ne convient pas d'exiger d'un moine du com- 
mencement du xu e siècle la logique et la hardiesse qui sont encore, 
de nos jours, presque une exception. Ce qu'il y a intérêt à constater 
présentement, c'est qu'il fait preuve, dès le premier livre de son his- 
toire de la croisade, d'un scepticisme non dissimulé à l'égard des 
reliques des saints. S'attaquant pour la première fois (p. 69 5 A) à la 
question des deux chefs de Saint-Jean-Baptiste, sur laquelle il reviendra 
dans son Traité des reliques, il fait remarquer que si l'on veut croire à 
la fois les habitants de Constantinople et ceux d'Angers, il faudrait 
admettre que le Précurseur ait été bicéphale. Il profite de l'occasion 
pour signaler les abus que le culte des corps saints a engendrés, surtout 
en France où de nombreuses reliques existent en double ou en triple, 
contre toute raison. Tout le mal vient, conclut-il, de ce qu'on ne 
laisse pas les saints reposer en paix dans la sépulture qui leur est due 
aussi bien qu'aux autres hommes et qui ne devrait jamais être changée 3 . 
« Je ne conteste pas que ce soit par piété que leurs corps sont enfer- 
més dans l'or et l'argent, mais il est bien évident qu'ils servent d'instru- 
ment aux plus honteuses cupidités, grâce aux exhibitions d'ossements 
et aux pérégrinations des reliquaires : l'unique but de ces cérémonies 
étant de recueillir de l'argent. Ces abus disparaîtraient vite si leurs 
tombeaux étaient défendus, comme celui de Jésus-Christ lui-même, 
par une solide pierre, impossible à déplacer. » Voilà des paroles d'une 

t. Histoire littéraire de la France, X, p. Soo. 

2. Voici la partie la plus caractéristique du texte de Guibert : « Et considerandus etiam,sub 
« bac occasion*, plurimus quidem, sed non perniciosus error, qui Gallicanas prsecipue de sanc- 
« torum corporibus obsedit ecclesias ; istis illura, istis eumdem, seu martyrem, seu confessorem se 
« habere jactantibus, cum duo loca non valeat occupare integer unus. Quod totum contentionis 
« malumindesumitoriginem quod sancti non permittuntur babere debiiae et immutabilis sépulture 
m quietem. » A rapprocher de cette remarque si sensée celle que Guibert formule sous une forme 
légèrement différente au ch. iv du livre 1 er du De pignoribus : « Sed haec omnia a perversitaie 
« radicis emergunt, quae non est alia quam quod eisdem adimitur quod communi sorte débite- 
« rai omnit commerce bumana naiura. » 

•9 



2 9 o ABEL LEFRANC 

haute portée et qui en présagent de plus significatives encore, car 
dans cette voie les pentes sont rapides, entraînant celui qui s'y 
risque plus loin qu'il ne le souhaiterait. 

Ailleurs, le chroniqueur signale la fraude d'un abbé qui s'était 
gravé une croix sur le front et que ce subterfuge n'empêcha pas de 
devenir par la suite évèque de Césarée (747 B.); il blâme les marques 
puériles de vénération dont les populations entouraient Pierre l'Er- 
mite, au cours de ses tournées de prédication (705 A). Il reproche à 
Foucher de Chartres d'avoir admis la réalité des stigmates d'un cer- 
tain nombre d'imposteurs et il explique les moyens employés pour 
préparer ces prétendus miracles (821 D). En somme, Guibert est sans 
contredit celui des historiens de la Croisade chez lequel les préjugés 
et les calculs sont le moins choquants. On est surtout frappé de 
voir qu'il ne retranche et ne dissimule rien de ce qui peut paraître 
défavorable aux croisés ou à leurs chefs. Une telle impartialité est 
remarquable : elle prouve que notre auteur n'était pas seulement ins- 
piré, comme on Ta prétendu — M. de Sybel par exemple, — par le 
souci des intérêts de sa caste et de son état. 

Après cela, il peut admettre, contre le même Foucher de Chartres, 
l'authenticité de la sainte lance, en faveur de laquelle il se contente 
d'invoquer, du reste, le grand nombre de personnes « prudentes » qui 
assistaient à la découverte et la haute antiquité des témoignages qui 
attestaient son existence dans l'enceinte d'Antioche; il peut admettre 
que la croix trouvée à Jérusalem, en 1099, est bien la vraie croix, 
croire au miracle d'Urbain II et à l'apparition des trois saints à Cor- 
baran. Ces marques d'une crédulité qui était celle de tous ses con- 
temporains et qui est encore, à notre époque, partagée par une infinité 
de personnes, ne sauraient lui être reprochées avec équité ; ce qu'il 
importe de relever dans son œuvre, ce sont précisément les points par 
lesquels il s'écarte des préjugés qui dominaient alors tous les esprits. 
On va voir qu'en avançant en âge le savant abbé s'en éloigna toujours 
davantage, s'efforçant de donner à ses études une direction de plus en 
plus désintéressée et ne visant dans ses écrits d'autre but que la 
vérité. 

La composition à la fois étrange et puissante, dans laquelle Gui- 
bert a raconté, en même temps que son existence, l'histoire des 
pays où elle s'écoula, nous fournira des arguments nombreux à l'appui 
de cette assertion. On sait que si le Traité des reliques n'a pas eu 
d'analogue avant le xvi e siècle, YHistoire de sa vie est restée, de même, 
une œuvre unique au moyen âge. Elle prélude à cette littérature de 
Mémoires et de Confessions qui devait trouver sur notre sol une si 



LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT 291 

riche floraison, et il faut avouer qu'elle présente déjà l'ensemble de 
qualités et de défauts qui font également l'attrait et le danger de 
ces productions. On n'a pas assez reconnu tout le mérite proprement 
historique de ce livre. Je ne parle pas du style, qui, si entortillé qu'il 
puisse paraître en beaucoup d'endroits, est, par contre, d'une couleur 
et d'un réalisme extraordinaires. Il n'y en eut pas alors de plus vivant ni 
peut-être de plus personnel. On rencontre dans le De vit a, à côté de 
tableaux d'une facture supérieure, à côté de récits dramatiques d'un 
éclat surprenant, des portraits dignes de Saint-Simon, de bonnes 
histoires de moines gourmands et avares, où le diable joue son rôle, 
et, dominant le tout, une philosophie qui ne s'étonne pas outre 
mesure des inconséquences ni des cruautés humaines, celle d'un esprit 
modéré, sagement équilibré, peu propre aux spéculations métaphy- 
siques. Les pages célèbres qui ont le plus contribué à fonder la répu- 
tation d'écrivain d'Augustin Thierry sont traduites, ou à peu près, 
du texte de Guibert, et j'ajoute que le magnifique récit, d'un relief si 
intense, de la révolte laonnoise (les pages consacrées au meurtre de 
l'évêque Gaudry, en particulier) a plutôt perdu à passer dans notre 
langue 1 . En présence de ces morceaux achevés, on oublie les lacunes 
de la composition et le peu d'ordre qui a présidé, de même que dans 
les Gesta, à la coordination des faits. Je ne vois guère, à ce moment, 
que l'admirable correspondance d'Abélard et d'Héloïse qui puisse, 
sous le rapport de l'expression, soutenir la comparaison avec le De 
vit a. Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister avec détail sur le côté 
littéraire de cette œuvre. 

Un des plus profonds érudits de notre temps, Jules Quicherat, 
expliquant, dans l'introduction de son cours de l'Ecole des Chartes % 
comment le moyen âge n'avait pu s'élever à la notion de l'archéologie 
pas plus qu'à celle d'aucune science critique, fait remarquer qu'il est 
cependant possible de citer quelques exemples de jugements raison- 
nables portés par des savants de cette époque en matière d'antiquités, 
et, reprenant une observation faite jadis par les auteurs de V Histoire 
littéraire 3 , il signale en première ligne une intéressante réflexion de 
l'abbé de Nogent. Ce dernier raconte, en effet, au commencement du 
second livre du De vita, que des fouilles ayant été exécutées dans l'é- 

i . Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, lettres XVI à XIX. 
1. Quicherat, Mélanges d'archéologie et d'histoire : Archéologie du moyen âge, p. 35 1* 
3. Quicherat ne semble pas avoir connu le passage de ^Histoire littéraire (t. X, p. Soo) 
qui s'applique justement au même texte qui avait attiré son attention d'archéologue. Voici ce 
passage : « Si Ton fait attention au jugement que porte Guibert sur cette quantité de tombeau» 
et d'urnes sépulcrales qu'on découvrait tous les jours, de son temps, dans son monastère, on 
conviendra encore qu'il était assez habile antiquaire pour le siècle où il vivoit. » 



292 ABEL LEFRANC 

glise de son abbaye, il se rencontra dans le sol un nombre considéra* 
ble de cercueils de pierre renfermant des vases inconnus aux temps 
chrétiens. Le docte religieux observa aussitôt que ces sarcophages 
étaient disposés en groupes, formant chacun le cercle autour d'une 
sépulture centrale. N'ayant jamais constaté cette particularité et 
sachant, d'autre part, que l'Eglise avait consacré depuis de longs siè- 
cles l'usage d'inhumer les morts les pieds tournés vers l'Orient, il en 
conclut qu'il avait sous les yeux soit un ancien cimetière de païens, soit 
un cimetière de chrétiens remontant à l'époque où ces derniers se 
conformaient encore au mode d'inhumation des païens. Assurément 
la remarque est curieuse et le savant archéologue y voit avec raison 
l'indice d'une réflexion critique. Mais ce qu'il ne pouvait savoir, 
c'est que de nouvelles fouilles entreprises à ce même endroit, il y a 
seulement quelques années, devaient apporter à la constatation faite 
par Guibert une confirmation inattendue. 

Les recherches que j'ai entreprises sur cet auteur m'ayant conduit, 
au mois de juillet 1890, à aller visiter le site et les restes de l'ancienne 
abbaye de Nogent, je fus reçu dans l'antique demeure, qui eut au xvn e 
siècle l'honneur d'avoir Mabillon comme portier, et qui est actuelle- 
ment transformée en château par M. le marquis de la Châtaigneraie, 
alors son propriétaire. Je constatai d'abord que l'aspect des lieux décrits 
si aimablement par Guibert (De vita, II, ch. 1) n'avait guère changé. 
La modeste rivière d'Ailette, dont le bon abbé célébrait déjà les eaux 
poissonneuses et que son cours tranquille transformait, disait-il, en 
une façon de vivier, fort apprécié des moines, coulait toujours gra- 
cieuse et lente. L'horizon de petites collines, « dont le sol fertile con- 
venait aussi bien à Bacchus qu'à Cérès », la vaste plaine, abondante 
en toute sorte de produits agréables, grâce au ruisseau qui la fécon- 
dait : rien, dans l'aspect général n'avait été sensiblement modifié. 
Seul peut-être, l'énorme château de Coucy qui se dresse en face de 
Nogent et qui a remplacé au xm e siècle la forteresse de Thomas de 
Marie pourrait ajouter quelques traits nouveaux à la description. Les 
plans qui nous sont parvenus, ainsi que les restes des fondations, per- 
mettent de déterminer avec exactitude le tracé de l'ancienne église du 
couvent, toujours reconstruite à la même place depuis l'origine. 
Comme je parcourais son emplacement, mon hôte, qui voulait bien 
se faire mon guide, me raconta qu'il venait de pratiquer, peu de temps 
auparavant, des terrassements dans la pelouse qui recouvre aujour- 
d'hui le sol de l'église et qu'il y avait découvert, à sa grande surprise, 
une quantité considérable de sépultures disposées en cercle. Cette 
circonstance l'avait beaucoup intrigué, en l'induisant à penser que 



LE TRAITÉ DES RELIQUES PE GU1BERT DE NOGENT 39S 

• 

c'étaient là des restes d'une antiquité très haute. II fut encore bien 
plus étonné lorsque je lui eus appris que Guibert — dont il n'avait 
pas encore lu les œuvres — avait déjà découvert ces mêmes corps, 
il y a près de sept cents ans. Une telle vérification de l'exactitude 
de notre historien complète utilement la remarque faite par les Béné- 
dictins et par Quicherat, et il m'a paru qu'elle méritait d'être rapportée 
dans l'enquête qui nous occupe. 

Il serait facile, à l'aide d'une étude détaillée du De vita y de grouper 
d'autres indices des aptitudes critiques de Guibert, aussi bien que des 
preuves nombreuses de la droiture de son jugement et du soin avec 
lequel il se gardait de suivre servilement les doctrines reçues. De 
même qu'il n'avait pas ménagé les Croisés dans les Gesta, il ne craignit 
pas davantage dans son autobiographie de signaler avec franchise les 
abus, les scandales, voire même les crimes qui se commettaient dans 
le monde ecclésiastique au milieu duquel il vivait. La vénalité de la 
cour romaine est dénoncée par lui à différentes reprises (I. III, ch. iv 
et vi) sans grands éclats d'indignation, mais aussi sans réticence, 
avec une fine ironie, comme un mal inévitable. Les vices du haut 
clergé, autant que ceux des moines, sont signalés avec la sincérité 
d'un homme qui a cessé de s'en étonner et qui, après avoir confessé 
ses propres faiblesses, assez peu graves il est vrai, se reconnaît le droit 
de révéler celles des autres. Les écrivains religieux ont été ordinaire- 
ment choqués de la liberté avec laquelle il s'est exprimé sur le compte 
de S. Geoffroy, évêque d'Amiens (1. III, ch. xiv), son prédécesseur 
commç abbé de Nogent. Mais, outre qu'il a suffisamment rendu 
hommage à ses vertus, rien n'était plus juste que de juger ce person- 
nage d'un caractère mystique et irrésolu, comme l'intérêt de l'histoire" 
l'exigeait. Guibert, au moins en ce qui concerne les individus, savait 
se garder du dénigrement systématique aussi bien que de l'admiration 
exagérée. A cet égard, il s'éloignait sensiblement des habitudes des 
écrivains ecclésiastiques, en général onctueux et laudatifs : il disait le 
bien comme le mal. C'est là précisément ce qui lui donne droit, au 
premier chef, au titre d'historien. 

Le début du deuxième livre nous fournit encore un renseigne- 
ment assez précieux sur la manière dont il appréciait les sources 
écrites dont il se servait. Ayant à raconter les commencements de son 
abbaye, il nous dit qu'il avait trouvé les éléments de cette histoire 
dans une chronique en vers et que cette composition lui avait d'abord 
paru très suspecte, mais après avoir constaté par lui-même l'exacti- 
tude de certains faits qui s'y trouvaient rapportés, il résolut de la 
mettre tout de même à contribution. Toutefois,' il en use avec pru- 



394 ABEL LEFRANC 

< 

dence et il prend grand soin de nous avertir que les choses qu'il rap- 
porte sur la période primitive de l'existence de son couvent dérivent 
de cette source unique. On voit qu'il ne fait qu'un cas médiocre 
de ce document d'ordre littéraire, où la légende joue un rôle 
important. 

J'ai dit plus haut qu'il savait laisser voir ses propres faiblesses. Là 
où il a quelque mérite à le faire, ce n'est sûrement pas lorsqu'il nous 
expose, avec des accents manifestement imités de saint Augustin, les 
prétendues fautes de sa jeunesse, en exagérant leur noirceur, mais 
bien plutôt lorsqu'il avoue les petites lâchetés auxquelles il a dû se 
résigner en bon politique, celle, par exemple, qu'il confesse au cours 
de la scène exquise qui donne tant de saveur au tableau de la réunion 
de Langres et de l'audience du pape (1. III, ch. iv). Le Traité des 
reliques en fournira, à son tour, une preuve caractéristique. On sent 
que l'auteur ne se paie pas de mots et que, sans égard pour les con- 
venances extérieures, îl ne se préoccupe que d'une chose : saisir la 
réalité et en communiquer l'impression à ses lecteurs. 

Il reste à signaler les récits de songes, d'apparitions, de tours 
joués par le diable et enfin de miracles qui terminent chacun des trois 
livres du De vita. Remarquons d'abord que les miracles proprement 
dits ne figurent qu'à la fin du livre III et y tiennent une place très 
secondaire. Il s'agit le plus souvent de visions survenues pendant le 
sommeil et surtout de méchancetés faites par le diable à des religieux 
peu zélés ou malchanceux. Le démon occupe une place absolument 
prépondérante dans toutes ces histoires qui devaient défrayer les con- 
versations du cloître. Mais, en somme, dans l'échelle des diverses 
catégories de prodiges, il n'y en a pas de moins significatifs, de 
moins choquants. C'est dans le domaine du surnaturel, si même 
ce mot n'est pas excessif en pareille matière, ce qu'il y a de plus 
facile à admettre, ou, si l'on veut, le minimum de; la croyance. 
En comparaison de ce qui s'imprime et s'enseigne encore aujour- 
d'hui sur le rôle du démon et ses diverses manifestations, les 
anecdotes de l'abbé de Nogent paraîtraient bien anodines. N'ou- 
blioris pas que cette faiblesse, qui n'en était pas une il y a sept 
siècles, Guibert la partage avec Luther et avec plus d'un esprit 
éclairé de la Renaissance, et qu'une telle compagnie suffit à l'ab- 
soudre de tout reproche. 

En ce qui concerne les miracles cités à la fin du livre III (ch. xu) > 
un rapprochement assez gros de conséquences s'impose aussitôt à l'es- 
prit. L'auteur les a introduits dans son récit en raison de ce fait qu'ils 
s'étaient produits au cours d'exhibitions de reliques de la cathédrale 



LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GU1BERT DE NOGENT 29* 

de Laon. Ces pieuses promenades entreprises, vers l'an 1 1 13, à travers 
la France et l'Angleterre, au lendemain des effroyables agitations que 
les chapitres précédents venaient de raconter, avaient pour but de réunir 
l'argent nécessaire au rétablissement des édifices ecclésiastiques ruinés 
pendant la tourmente. Or, nous le savons déjà par les Gesta, et nous 
recueillerons tout à l'heure dans le De pignoribus une déclaration en- 
core plus catégorique sur ce point : Guibert était formellement hostile 
à ces voyages intéressés dont il dénonce les abus avec une extrême 
vivacité. Dans le De vit a, il se contente de les juger en une phrase 
moqueuse qui en dit long sur ses sentiments. Après avoir qualifié de 
c quelconque > ce moyen d'amasser de l'argent, il explique comment 
le conducteur de ces tournées faisait voir de nombreux miracles dans 
les divers endroits que visitait le cortège. Il faut bien, insinue notre 
auteur, pendant qu'on exploite habilement les gens d'un côté, les 
consoler de l'autre avec une généreuse compassion. Et aussitôt il 
décrit la châsse somptueuse, autre genre de luxe formellement con- 
damné par lui, et se met à énumérer les reliques qu'elle renfermait. 
Ces dernières figurent parmi les plus suspectes qui aient paru dans le 
monde : des fragments de la chemise de la Vierge, de l'éponge pré- 
sentée au Christ pendant son agonie, de la croix. « Je ne sais, ajoute 
Guibert, s'il ne s'y trouvait pas aussi quelques cheveux de Notre- 
Dame 1 ». Voilà le préambule peu bienveillant par lequel l'écrivain 
commence le récit de six ou sept miracles et prodiges sans grande 
portée, auxquels il n'ajoute évidemment qu'une foi des plus mé- 
diocres, pour ne pas dire davantage, puisque les reliques qui en 
étaient l'instrument sont de celles qu'il poursuivra ailleurs de ses plai- 
santeries les plus mordantes. 

Il est moins naturel de voir notre auteur raconter un peu plus loin 
(ch. xvin) un miracle assez grossier, sans l'apprécier comme il le 
mérite. Un paysan des environs de Beauvais, ayant pris son curé en 
haine, imagina d'introduire subrepticement dans le flacon qui contenait 
le vin destiné à la consécration, un crapaud coupé en morceaux — le 



1. Guibert avait déjà parlé de reliques analogues au livre II (ch. i°») du De vita, en racon- 
tant comment le prétendu roi fondateur de l'abbaye de Nogent avait rapporté de son voyage 
de Jérusalem des fragments des liens qui avaient attaché le Christ à la colonne, des verges 
de la flagellation, de la couronne d'épines, de la croix, de la chemise que portait la Vierge au 
moment de la naissance de Jésus, des vêtements des apôtres. Mais, on l'a vu, empruntant ces 
détails à la pièce de vers mentionnée plus haut) il se rendait parfaitement compte du caractère 
légendaire de ce document. D'ailleurs, tout le reste de son œuvre témoigne que, loin d'ajou- 
ter foi à ces reliques invraisemblables, il s'indignait, dans son bon sens, qu'on pût les 
prendre au sérieux. Il faut y joindre le « lait de la Vierge », que l'église de Laon prétendait 
conserver et dont Guibert traite dans un des passages les plus remarquables du De pignoribus 



«9* ABCL LEFRANC 

corps de cet animal était alors considéré comme un poison redou- 
table. Le prêtre célèbre la messe avec le vin empoisonné et le boit 
au moment de la communion. Un mal violent se déclare immédiate- 
ment chez lui. Il parvient cependant, au bout de quelque temps, à dé- 
couvrir la cause probable de ses souffrances, brise le flacon suspect et y 
découvre une infinité de petits crapauds. Le malheureux curé de se 
croire aussitôt voué à une mort certaine. Quelqu'un lui conseille alors 
d'absorber, dans un verre d'eau, un peu de poussière provenant du 
tombeau ou de l'autel de S. Marcel, évèque de Paris; ce qui fut fait. 
A l'instant, le malade rejeta une masse de reptiles exhalant une 
odeur infecte et se trouva délivré. Que Guibert ait accepté ce mi- 
racle ridicule où l'on voit, si j'ose dire, un simple saint réparer un 
mal produit — au moins indirectement — par Dieu lui-même, voilà 
ce qu'il est bien difficile d'admettre, quand on songe au bon sens 
habituel de l'abbé de Nogent dans d'autres questions analogues. Une 
réflexion par laquelle il termine cette histoire tendrait à faire supposer 
qu'il en avait aperçu l'ineptie, puisqu'il prévoit qu'on pourra la trou- 
ver surprenante. Mais il n'a pas cru devoir exprimer nettement son 
sentiment. J'ai tenu à citer le fait : cette crédulité, réelle ou non, 
n'est qu'une exception dans son œuvre tandis qu'elle était la règle 
pour tous ceux qui l'entouraient. 

Du reste, non loin de ce passage (ch. xv), Guibert, mieux inspiré, 
n'a pas laissé échapper l'occasion de faire une remarque sensée. Il 
observe, en effet, que dans un combat judiciaire livré à Laon, le cou- 
pable l'avait emporté sur l'innocent, et il s'autorise de cet exemple 
pour condamner un usage qu'il juge absurde et qu'aucun canon, 
dit-il, ne saurait justifier. 



II 



Le troisième livre du De vita a été composé vers 1 1 1 5, selon les plus 
grandes vraisemblances. Le De pignoribus dut suivre à peu d'années 
près. L'occasion de la composition de ce mémorable traité fut la 
prétention qu'avaient 4mise les religieux de Saint-Médard de Sois- 
sons, abbaye proche de celle de Nogent, de posséder une dent du 
Christ. 

Faut-il supposer qu'en s'attaquant à cette relique l'auteur obéissait 
à une de ces sourdes rivalités monacales telles qu'en amenèrent, en 
plus d'un cas, le voisinage et l'opposition des intérêts? Jç ne le crois 



LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GU1BERT DE NOGENT 997 

pas. Rien n'indique que les deux abbayes aient jamais vécu en mauvais 
termes, et Guibert, qui, d'ailleurs, fut personnellement lié avec un abbé 
de Saint- Médard, n'était pas homme à faire servir ses écrits à des ran- 
cunes particulières. Evidemment, il n y eut, dans son entreprise, d'autre 
mobile qu'une question de principes. Une prétention aussi absurde 
allait à l'encontre de ses convictions les plus chères, et nous avons vu 
que, depuis la publication des Gcsta, sa doctrine en pareille matière 
n'était plus un mystère pour personne. 

Mais un autre problème plus important se pose. En composant une 
œuvre qui s'écartait si profondément des tendances régnantes, l'au- 
teur a-t-il obéi à une influence littéraire ou philosophique déterminée? 
La solution peut être donnée avec certitude. Une autorité a sûrement 
contribué à lui procurer, si je puis dire, l'assurance nécessaire pour 
aller à l'encontre de tant de pratiques superstitieuses et des puissants 
intérêts matériels qui s'y rattachaient. Cette autorité n'est autre que 
saint Augustin qui, coïncidence vraiment singulière, fournira aussi 
plus tard à Calvin non seulement le point de départ de son Traité des 
reliques, mais encore toute une série de textes cités avec complaisance 
par le Réformateur genevois, heureux d'en étayer ses arguments. C'est 
dans ses ouvrages intitulés : De opère monachorum, De sermone Domini 
in monte, Contra Adimantium, De vera religione, etc., que saint Au- 
gustin a abordé ce sujet, en formulant sur le culte des reliques et leurs 
translations des critiques assez nombreuses, encore que trop timides. 
Il déclare, en 'effet, dans la Citi tfe* Dieu (xxu, 1 3) qu'il n'ose parler 
librement sur plusieurs abus de cette nature, de peur de donner occa- 
sion de scandale à des personnes pieuses ou à des brouillons *. 

Le rapprochement des noms de Guibert et de saint Augustin n'est 
pas fait pour surprendre. Nous savons par l'ensemble des œuvres de 
l'auteur du De pignoribus qu'il avait fait une étude particulière de l'é- 
vêque d'Hippone, vers lequel il s'était de bonne heure senti attirer. 
La lecture du De vita suffirait à prouver qu'il a poussé cette admi- 
ration si loin qu'il en est arrivé à Vinspirer trop directement du 
grand docteur dans le récit des événements de sa propre existence. 
Quoi qu'il en soit, l'empreinte d'Augustin est sensible dans le traité 



i. Cf. liv. I, ch. i cr (col. 614) , Guibert cite le De strmonc Domini in Monte et le Contra 
Adimantium, Au ch. 4, § 1, du même livre, l'auteur s'inspire vraisemblablement d'un passage 
de S. Augustin emprunté au De opère monachorum (ch. xxviii), passage qui a fourni à Calvin 
le commencement de son Traité des reliques : « Sainct Augustin, au livre qu'il a intitulé « Du 
labeur des Moines », se complaignant d'aucuns porteurs de rogatons qui desjà de son temps 
exerçoyent foire vilaine et deshonneste, portans çà et là des reliques des Martyrs, adjouste : 
Voire si ce sont reliques des martyrs.» D'Achery (note 16), ciie le texte d'Augustin comme ayant 
pu inspirer Guibert. 



a 9 8 ABEL LEFRANC 

qui nous occupe. Si l'on n'y trouve explicitement cités que deux textes 
empruntés à ses ouvrages, on devine aisément en d'autres endroits 
l'influence de certaines de ses idées, notamment en ce qui touche les 
translations. Guibert avait été conduit vers ce maître de la philosophie 
chrétienne par l'homme illustre dont il s'honorait d'être l'ami, An- 
selme de Cantorbéry 1 , qui était lui-même, on le sait, le disciple par excel- 
lence de saint Augustin, auquel il avait dû l'éveil de la plus grande 
de ses pensées. Disons, à ce propos, que' l'action d'un penseur aussi 
remarquable, sincèrement épris de rationalisme, a dû être profonde 
sur l'esprit de Guibert, en contribuant à lui donner le goût des idées 
élevées et de la réflexion indépendante. En réalité, l'œuvre propre de 
notre écrivain a surtout consisté à appliquer aux choses de la vie pra- 
tique, à celles du culte et aux faits de l'histoire, les principes de liberté 
que ses contemporains, un Bérenger de Tours, un Roscelin, un saint 
Anselme, un Abélard 3 , s'efforçaient de développer dans le domaine de 
la philosophie. Mais, si son action a pu être inspirée ou facilitée, dans 
une certpine mesure, par des ouvrages antérieurs ou contemporains, 
l'originalité de sa tentative n'en reste pas moins entière. Il est le pre- 
mier qui, sur les questions du culte des saints et de leurs reliques, ait 
essayé d'exposer une vue d'ensemble, systématique et rationnelle, 
autant que le permettait l'état des connaissances, et il est allé, sur ce 
point, bien au delà de saint Augustin lui-même, qui n'a été pour 
lui qu'un lointain initiateur et aussi peut-être une sauvegarde éven- 
tuelle. - 

Le De pignoribys est dédié à Eudes, abbé de Saint-Symphorien, près 
de Beauvais, qui devint plus tard évêque de cette ville et que l'auteur 
avait probablement connu pendant son séjour au monastère de Saint- 
Germer de Flaix. La dédicace raconte les origines de l'ouvrage. En 
voulant seulement étudier les divers problèmes qui se posaient à pro- 
pos de la dent du Christ de ses voisins de Saint-Médard de Soissons, 
Guibert s'est trouvé entraîné beaucoup plus loin qu'il ne le prévoyait. 
Il s'excuse de n'aborder le véritable sujet de son travail que dans le 
III e livre, mais les considérations qui occupent les deux premiers 
livres étaient, àjjses yeux, indispensables. C'est aussi l'avis du critique 

i. V. Saint Anselme de Cantorbéry par Ch. de Rémusat, éd. 8°, pp. 457, 4S9 et suiv. 
C'est également à Anselme que Guibert dut de connaître les œuvres du pape S. Grégoire, 
pour lesquelles il s'éprit d'une vive admiration e qui contiennent aussi quelques réflexions 
intéressantes sur le culte des reliques (De vita, I, 17). 

a. Remarquons, à propos du célèbre philosophe, qu'il existe dans son œuvre des déclara- 
tions intéressantes contre les superstitions de son temps, les faux miracles, etc. {Sermo XXXI, 
de S. Joanne Baptista; Opéra, éd. Duchesne, p. 967). De tels sentiments ne sont pas surpre- 
nants chez lui. 



LE TRAITE DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT 299 

moderne. Il répond ensuite à un certain nombre de critiques et d'ob- 
jections qui lui avaient été adressées par ses premiers lecteurs, ce qui 
prouve que l'apparition de l'œuvre n'alla point sans provoquer les 
commentaires. 

Le I er livre a un caractère tout à fait général ; il apparaît même comme 
étant le plus important du traité. Guibert n'a rien écrit de plus intel- 
ligent ni de plus hardi. C'est là qu'il faut chercher sa profession de 
foi en matière de critique historique. Habilement, il débute par une 
affirmation qui place tout de suite la question soulevée par la préten- 
tion des moines de Saint-Médard sur un terrain des plus favorables à 
la thèse négative qu'il va soutenir, a S'il est mal de se tromper sur les 
conditions de la résurrection générale des hommes, combien n'est-il 
pas plus criminel de supposer que quelque partie de son corps ait pu 
manquer au Maître de toutes les créatures, lors de sa résurrection! » Et 
l'argumentation se poursuit alerte, incisive, rappelant à s'y tromper la 
dialectique dont Calvin usera plus tard en pareille matière : « Puisque 
toute l'espérance des mortels repose, en ce qui concerne la résurrec- 
tion, sur l'exemple donné par Jésus-Christ, il est hors de doute que 
les conséquences de la promesse divine se trouveront nécessairement 
infirmées, si l'on constate chez l'auteur même de la promesse soit 
quelque défaillance dans sa puissance d'action, soit quelque lacune 
dans la réalisation des choses promises. Car, lorsque celui qui promet 
ne tient pas ce qu'il avait annoncé, ou bien il est accusé de tromperie, 
ou bien il prouve que sa puissance est inférieure à celle qu'il devait 
manifester et par laquelle il devait affirmer sa supériorité. Donc, qu'on 
ose retrancher quelque chose à Dieu en diminuant sa puissance, ou 
qu'on l'accuse d'infidélité dans l'accomplissement de ses promesses : il y 
a là deux alternatives également horribles à concevoir et que personne 
n'oserait affronter sans des intentions blasphématoires. La raison ne 
saurait imaginer, en effet, quelque chose de plus impie et qui insulte 
davantage à la croyance universelle. » 

Tel est le raisonnement de forme syllogistique, présenté en une 
langue nerveuse et précise et dont la traduction ne peut qu'affaiblir le 
relief, par lequel débute notre traité, en montrant que l'existence 
d'une relique du corps du Christ est en contradiction avec le dogme 
de sa résurrection. Guibert se hâte d'en déduire des conséquences assez 
transparentes. Comment admettre, selon lui, que dans l'intérêt étroit 
t d'églises particulières, des atteintes aussi graves, telles que celles qui 
résultent fatalement de semblables inventions, aient été portées à la foi 
chétienne? Cela revient à couvrir la main de lourds ornements d'or, 
au risque de paralyser par leur poids l'action de tout le reste du corps. 



Soo ABEL LEFRANC 

Quel inutile accroissement de beauté que celui qui donne plus d'éclat 
à une seule partie et compromet l'existence de l'ensemble ! Assuré- 
ment, la diversité des coutumes des églises, en au point de vue des pra- 
tiques du culte, ne compromet nullement l'intégrité de la foi catho- 
lique. Il y a des conditions essentielles, telles que le baptême et l'eu- 
charistie, sans lesquelles un homme ne saurait être considéré comme 
chrétien. Mais on peut également admettre qu'il suffit de la foi, à 
défaut de tout autre élément, pour obtenir le salut. A plus forte raison 
existe-t-il beaucoup d'actes religieux qui ne sont pas absolument indis- 
pensables pour réussir à être sauvé. On peut très bien mener une vie 
irréprochable et s'abstenir de ces pratiques. Tout ce qui se rattache 
aux corps des saints et aux objets qui ont été à leur usage rentre pré- 
cisément dans cette catégorie. Ce culte est d'un caractère d'autant plus 
facultatif qu'il n'offre le plus souvent que des garanties tout à fait 
illusoires. Les questions d'authenticité laissent place à toute sorte de 
réserves. Ce n'est pas la croyance populaire, mais l'antiquité de la 
tradition ou le témoignage d'écrivains véridiques qui devrait décider 
de la sainteté d'un personnage. Quelle garantie y a-t-il lorsque le 
culte ne repose sur aucun souvenir sérieux, ni sur des écrits authen- 
tiques, ni sur des miracles dûment constatés ? Et encore, quand on 
parle de témoignages écrits, il faut s'entendre. La plupart des relations 
composées sur les saints sont si suspectes que leur mémoire en peut 
être plutôt salie que glorifiée chez les infidèles. « Même quand elles 
racontent des choses vraies, elles sont rédigées en un style si grossier, 
si vulgaire, si terre à terre <, et avec si peu d'ordre, que là où elles ne 
le sont justement pas, elles font encore l'effet d'être fausses. » Et le 
réquisitoire continue plus vif et plus hardi. L'auteur fait observer que 
même pour ce qui concerne une partie des apôtres, leur vie apparaît 
entourée d'une si grande obscurité qu'elle prête aux inventions les 
plus fantaisistes. Combien cette incertitude ne doit-elle pas être plus 
marquée pour des saints moins importants ! Il expose alors — et c'est 
là un des passages instructifs par excellence du livre, — comment les 
légendes hagiographiques, naissent et se développent. Nous avons ici 
ce qu'on peut appeler la psychologie du groupe des saints inconnus, 
c'est-à-dire de ceux dont on est condamné à ignorer toujours les com- 
mencements, la carrière et la mort même. Le rôle de l'élément popu- 
laire dans ce domaine est indiqué avec une extrême justesse. Plusieurs 
histoires curieuses viennent à l'appui de ces réflexions, celle-ci par 

i. « Et, ut poetico verbo utar, bumi serpenti éloquio proferuntur », dit Guibert. Ce dernier 
aimait a citer Horace de même que Sénèque. Sa culture classique était certainement considé- 
rable pour le temps. D'autres citations d'Horace 6gurent dans le Traité dts reliques. 



LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT Soi 

exemple. Un certain abbé est honoré sous le nom de saint Pyron. 
Guibert, intrigué, cherche à se rendre compte des origines de son 
culte. II découvre qu'il a atteint le comble de la sainteté : le pieux 
abbé pris de boisson est tombé dans un puits et s'y est noyé. 

Ces exemples cités, l'auteur demande avec raison qu'on s'inquiète, 
avant de proposer un mort à la vénération des fidèles, de savoir s'il a 
été bon ou mauvais durant sa vie. Avant de prier un saint, il importe 
de ne pas avoir de doute sur la réalité de sa sainteté. Les prêtres ont 
tort de ne pas chercher à arrêter les abus auxquels se laisse aller le 
vulgaire sur ce point. Elever sans cause un homme au rang de bien- 
heureux, c'est le parer de titres faux et sacrilèges. Le devoir de régula- 
riser le culte des saints devrait appartenir exclusivement aux prélats 1 . 
Les prodiges extérieurs ne suffisent pas à établir la sainteté. Gui- 
bert a vu de ses yeux le roi Louis VI, qui certes ne prétendait pas à 
cette dernière, guérir les écrouelles. Il y a des gens qui servent d'instru- 
ments aux miracles, sans que ce rôle ait aucune signification au point 
de vue de leurs mérites propres. Les actes authentiques des saints 
servent à la gloire de Dieu, pendant que les faux ne font qu'y porter 
atteinte. Qu'y a-t-il de moins édifiant' que l'histoire dont l'abbé 
de Nogent certifie avoir été témoin ? Un enfant, fils d'un chevalier du 
Beauvaisis et parent d'un personnage ecclésiastique très en vue, vient 
à mourir un vendredi saint. Le bruit de sa sainteté se répand, sans 
doute en raison du caractère sacré du jour de sa mort. Aussitôt les 
paysans des environs, toujours amis des nouveautés, s'empressent d'ap- 
porter des offrandes et des cierges à son tombeau. On lui élève un 
monument, bientôt entouré lui-même de constructions, et les pèlerins 
d'y affluer en foules considérables depuis les confins de l'Angleterre. 
L'abbé du monastère de la région, homme des plus sages, assistait 
avec ses moines à toutes ces impostures, et, incapable de résister à la 
séduction des nombreux présents que ce culte valait à son couvent, il 
allait jusqu'à laisser s'accomplir de prétendus miracles sans aucune 
réalité, infecta miracula 2 . 

A la suite de ce récit, Guibert est amené à nous faire sur ce .cha- 
pitre délicat sa propre confession, et avec quelle spirituelle bonhomie! 
Après avoir insisté sur le côté charlatanesque des tournées de reliques, 



i. Remarquons que plusieurs conciles ont, par la suite, confirmé cetie thèse de Guibert, 
notamment le concile de Latran de 121 S. 

3. Les détails donnés à l'appui de cette assertion sont curieux à rapporter : « Etsi in pro- 
« fani vulgi avahs pectoribus capi potuerunt fictitiae surditates, affectât* vesanix, digiti studio 
« reciprocati ad volam, vestigia contorta sub clunibus. Quid facit modestus et sapiens, qui 
« praefert propositum sanctiiatit, dum fautorem te praebet in talibus. » 



3o2 ABEL LEFRANC 

■ 

il nous conte comment un jour it lui arriva d'assister à la harangue — 
il vaudrait mieux traduire : au boniment — fait par le chef d'un de ces 
cortèges de quêteurs. L'homme montrait la châsse remplie de reliques 
insignes : « Sachez, s'écriait-il, sachez que dans cette petite botte est 
renfermé un morceau du pain que notre Sauveur a broyé — masticavit — 
de ses propres dents. Et si vous hésitez à me croire, voilà un éminent 
personnage (c'est de moi qu'il parlait, dit Guibert), dont vous con- 
naissez tous la vaste science, qui pourra confirmer mon dire, s'il en est 
besoin. » — J'ai rougi, avoue notre auteur, en entendant ces paroles, 
intimidé surtout par la présence de tous ces gens que je savais dis- 
posés à défendre le fourbe. Je me suis tu, plus pour éviter les invec- 
tives des assistants que par crainte de l'orateur lui-même, que j'aurais 
dû sur-le-champ dénoncer comme faussaire. Que dirai-je ? Ni les 
moines, ni les clercs ne s'abstiennent de ces honteux trafics, au point 
de faire, en ma présence et sans que j'aie le courage de m'y opposer, 
des déclarations hérétiques touchant notre foi. C'est le cas de répéter 
le mot de Boèce : Jure insanus judicarer, si contra insanos altcrcarcr. 
Ici comme ailleurs, l'abbé de Nogent ne laisse échapper aucune oc- 
casion de dénoncer, comme elles le méritent, les superstitions popu- 
laires (V. aussi 1. III, ch. 1). 

Il aborde avec le chapitre III l'étude des caractères de la vraie sain- 
teté. A ses yeux, prier à l'aventure un prétendu saint, dont on ne sait 
rien, sauf le nom, constitue un véritable péché. La plus grande cir- 
conspection doit donc présider à la rédaction des compositions hagio- 
graphiques. Quoi de plus illogique que de voir entreprendre pour 
la première fois, à l'époque actuelle, des biographies de saints pour 
lesquels on revendique, d'autre part, la plus haute antiquité? On a 
souvent demandé à l'auteur d'en écrire de semblables. « Mais, dit-il, 
si je me trompe dans les choses mêmes que j'ai vues de mes yeux, 
que pourrai-je dire de véridique sur celles que personne n'a jamais 
vues ? » Parole profonde, s'il erj fut, qui seule suffirait à assigner une 
place éminente à celui qui a osé la prononcer, en un temps où la 
vérité qu'elle exprime n'avait jamais été davantage méconnue et mé- 
prisée 1 . Et Guibert continue en se moquant plaisamment de ses sol- 
liciteurs. Ces fraudes d'ordre littéraire le ramènent à la question des 

i. Guibert accroît encore la portée de cette déclaration, en ajoutant ceci : « On me priait 
cependant de répéter ce que j'entendais dire, de m'étendre sur les louanges d inconnus, de les 
prêcher même au peuple ; si j'avais consenti à le faire, j'aurais été digne, aussi bien que 
ceux qui m'y poussaient, d'être flétri publiquement. » Ce passage a déjà été signalé et traduit 
par M. Gaston Taris dans l'édition publiée, en collaboration avec M. A. Bos, de la Vie de 
saint Gilles, poème du xu* siècle. (Publication de la Société des anciens textes fronçais, Paris, 
i88t, pp. xLYii-xLvm.) 



LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT 3o3 

reliques incontestablement fausses et que cependant la foi admet avec 
certitude. Trois exemples servent de commentaire à ses observations 
générales : d'abord le prétendu crâne de Saint Jean-Baptiste que les 
villes d'Angers et de Constantinople prétendent posséder toutes les 
deux, ce qui suppose que la fraude et le mensonge sont au moins d'un 
côté ; ensuite l'histoire de la découverte supposée du corps de S. Firmin 
à Amiens, faite par S. Geoffroy, à qui notre abbé avait succédé à la 
tête, de l'abbaye de Nogent. Nulle part peut-être Guibert ne s'est 
montré critique plus perspicace, et les érudits modernes qui se sont 
occupés de la question sont loin de l'égaler sous le rapport de 
l'indépendance du jugement 1 . En dernier lieu, le récit de l'amu- 
sante confusion commise à propos de la prétendue invention de 
S. Exupère. 

Je signalerai seulement au passage les développements si justes con- 
sacrés aux deux thèses chères à l'auteur, dans lesquels il combat 
l'usage des châsses et des reliquaires d'or et d'argent, en même temps 
que les exhumations et les translations de corps saints ou réputés tels. 
Il s'élève dans ces pages à une hauteur de vues vraiment remarquable ; 
on y constate à quel point sa pensée avait mûri, combien ses idées 
s'étaient affermies et précisées, depuis le temps où) il lançait ses pre- 
mières attaques contre ces usages abusifs. 

Craignant sans doute d'avoir contristé quelques âmes pieuses, l'au- 
teur termine son premier livre sur plusieurs assurances consolantes. Il 
expose que ceux qui vénèrent de bonne foi les reliques d'un saint pour 
celles d'un autre, ne pèchent point, et que la prière adressée à une âme 

i . Cette question des reliques de S. Firmin mériterait d'être examinée à part. Nous avons, 
sur la découverte de ses restes par S. Geoffroy, un autre texte qui fournit d'intéressants élé- 
ments de comparaison avec celui de Guibert ; c'est la vie même de l'évèque d'Amiens, par le 
moine Nicolas, bénédictin* de l'abbaye de Saint-Crespin-le-Grand de Soissons, rédigée vers 
1 1 40 et publiée, avec des modifications et des arrangements, que la perte du texte original ne 
permet plus de contrôler, dans les Vita SS. de Surius, t. XI, p. 209-227. Cet bagiographe, 
crédule à l'excès, dépourvu de toute espèce de critique, a en outre, vis-à-vis de Guibert, le dé- 
savantage de n'avoir pas été le contemporain du saint dont il raconte l'histoire . Aussi son 
œuvre a-t-elle au plus haut degré un caractère légendaire et suspect. A ses yeux, le corps, dont 
Guibert prouve par de si bonnes raisons la non-authenticité, ne peut être naturellement que 
celui de S. Firmin. Les hagiographes et annalistes de notre temps (l'abbé Corblet, Hagiogra- 
phie du diocèse d'Amiens, II, p. 40 5, et l'abbé Pécheur, Annales du diocèse de Soissons, II, 
p. 2 1 3 et passim) se montrent sur ce point beaucoup moins favorables a l'égard de Guibert que 
ne l'a été leur devancier, d'Àchery, dans sa note 1 2 déjà citée. Ils préfèrent manifestement le 
témoignage de Nicolas à celui de Guibert, dont ils critiquent les tendances sceptiques, lui re- 
prochant « son hostile partialité » à l'égard de S. Geoffroy. Sans doute, ils sont obligés de recon- 
naître ailleurs que le récit du moine de Soissons fourmille, dans l'ensemble, d'invraisem- 
blances et d'inexactitudes, mais ils n'en acceptent pas moins les données qu'il leur fournit en 
matière de miracles et de prodiges. Quand on voit, du reste, l'abbé Pécheur (II, 296), tra- 
vailleur si bien informé, éviter de se prononcer sur l'authenticité de la sandale de la Vierge et 
des miracles produits par cette relique, on n'en saurait être surpris. Ce serait un travail curieux 
et utile de comparer dans le détail les récits de Guibert et du moine Nicolas en ce qui con- 
cerne S. Geoffroy, Je regrette que le défaut de place m'interdise de l'entreprendre ici. 



3<>4 ABEL LEFRANC 

donnée à tort comme sainte est susceptible d'être agréée de Dieu, 
pourvu qu'elle parte d'un cœur simple et fervent. 

Avec ce livre se termine la partie générale du traité. Je me bornerai 
à indiquer en quelques mots la substance des trois autres livres, non 
moins attrayants à leur manière, mais d'une portée plus spéciale. Le 
second traite du corps véritable du Christ et de celui qui se manifeste 
dans le sacrement de l'autel. La démonstration commencée dans ce 
livre (ch. i et n) et continuée au livre suivant (ch. i et in § 4), à l'aide 
de laquelle Guibert prouve que le Christ n'a pu laisser sur la terre 
aucun fragment de son corps, pas plus une dent que telles autres 
reliques qu'il vaut mieux nommer en latin 1 , est un chef-d'œuvre de 
dialectique. Avec quel sens de la réalité il remarque, par exemple, 
que les contemporains de Jésus, surtout pendant ses années de jeunesse, 
n'ont jamais pu se préoccuper de conserver quoi que ce soit d'un per- 
sonnage dont ils ignoraient le caractère et qui n'était à leurs yeux rien 
de plus que tout autre de leurs concitoyens. Chemin faisant, que 
de données curieuses sur les ravages de la simonie (ch. m § 6), sur 
l'indignité de trop nombreux prêtres et évéques et sur les consé- 
quences de ce relâchement (ch. m, § 4). Mais c'est surtout dans le 
III e livre, où les questions spécialement relatives à l'existence de la 
dent sont examinées et résolues, que l'éloquent moine a déployé sa 
verve la plus puissante. Il y a là des traits d'ironie dignes tout en- 
semble de Rabelais, de Calvin et de Voltaire. Les objections des reli- 
gieux de Saint-Médard, traités durement de faussaires (ch. 1, § 3), les 
miracles prétendus qu'ils allèguent, leurs calculs avides et ceux de 
leurs pareils : tout cela est réduit à néant ou dévoilé avec une logique 
supérieure. On peut y voir la digne' conclusion du traité, puisque le 
IV e livre, De intcriori mundo y a un but plutôt mystique et théolo- 
gique. L'abbé de Nogent traite dans ces pages de questions relatives 
aux visions et aux apparitions. « Il enseigne que le monde intérieur 
n'ayant rien qui frappe le sens, l'imagination ne peut se représenter 
l'état de ce monde et qu'il n'y a que la force de l'entendement qui 
puisse y atteindre. Les visions et les apparitions dont il est parlé dans 
les livres de l'Ecriture Sainte étaient seulement des signes et des fi- 
gures sous lesquels Dieu apparaissait aux prophètes 3 . » Il en est de 
même des visions décrites par S. Jean dans l'Apocalypse. Ce livre doit, 

1 . II, 1 . « Nec desunt alii qui umbilici superfluum quod nuper natis abscinditur, juot qui 
circumcisi praeputium ipsius Domini habere se asserunt. m 

a. Hist. /ff/er.,-X, p. 492. Les Bénédictins font remarquer qu'à s'en tenir à un passage de 
la dédicace (§ 2), le 4 livre du De pignoribus aurait été composé avant les trois autres. Il me 
païah probable que Guibert l'a annexé à son ouvrage* pensant qu'il le compléterait assez heu- 
reusement et qu'il en atténuerait le caractère de polémique. 



LE TRAITÉ DES RELIQUES DE ÔUlBERT DE NÔGENT îo5 

» m w - 

dans la pensée de l'auteur, opposer les choses du monde spirituel, la 
contemplation divine, l'idéale perfection, aux superstitions grossières 
nettement matérialistes, qu'il s'est chargé de mettre à nu. C'est, si l'on 
veut, la partie positive d'édification après la critique destructive des 
abus du culte. 

Tel est cet ouvrage d'une probité parfaite et d'une nouveauté si 
haute, où, par une précieuse rencontre, le talent de l'écrivain va de 
pair avec l'originalité de ses idées. Le cri d'alarme qu'il a poussé avec 
tant de loyauté ne semble pas avoir été entendu de son siècle, encore 
que l'Église ait accepté plus tard, par la force des choses, quelques- 
unes des réformes qu'il proposait. Mais, comme il arrive pour chaque 
effort réalisé dans l'intérêt de la vérité, sa tentative n'a pas été stérile. 
Elle a contribué, pour sa part, à l'œuvre de régénération qui a sauve- 
gardé et purifié le sentiment religieux, compromis par les calculs les 
moins respectables. Cette entreprise salutaire, Wiclef l'a reprise deux 
siècles plus tard, en élargissant, il est vrai, le terrain de la discussion, 
puisqu'il attaque le culte des saints comme rendant inutile la média- 
tion de Jésus-Christ, mais sans élaborer aucune étude d'ensemble. 
Pour découvrir un ouvrage susceptible d'être rapproché de celui de 
Guibert, groupant comme le sien des éléments nombreux de discus- 
sion, basé sur des principes de critique sérieuse et inspiré par des 
préoccupations d'ordre général, il faut descendre, je le répète, jus- 
qu'à l'époque de la Réforme, en plein xvi e siècle. Un autre Picard, le 
fondateur et le chef du protestantisme français, Jean Calvin, né à 
quelques lieues à peine de l'abbaye où vécut Guibert, a le premier 
donné un pendant à l'œuvre de l'auteur du De pignoribus sanctorum. Il 
put y ajouter naturellement des aperçus nouveaux que rendaient faciles 
les progrès réalisés dans l'intervalle. Mais, au fond, le point de vue est 
le même et souvent aussi l'argumentation se ressemble étrangement, 
bien qu'aucun rapport ne puisse être établi entre les deux traités, puis- 
que celui du moine était demeuré manuscrit et qu'il n'en existait très 
probablement qu'un seul exemplaire. Ces deux hommes, si éloignés 
par le temps, se sont ainsi rencontrés sur le terrain de la critique his- 
torique, se fondant sur les mêmes invraisemblances, usant des mêmes 
autorités, citant les mêmes textes et les mêmes reliques ; et ce n'est pas 
le moindre titre de gloire de Guibert que d'avoir, plus de cinq siècles 
avant la Renaissance, prononcé des jugements que la puissante logique 
d'un Calvin n'a point dédaigné d'établir à nouveau. 11 est telle plai- 
santerie, celle relative aux deux chefs de saint Jean-Baptiste, par 
exemple, qui, rapprochement singulier, se retrouve mot pour mot 



20 



rF*r 



3o6 ABEL LEFRANC 

dans le Traité des Reliques l du Réformateur noyonnais, et telle autre 
qui rappelle à s'y tromper les plus fines méchancetés de Bayle et de 
Voltaire. Qu'on puisse rapprocher de tels noms celui du modeste 
moine picard, c'est ce qui prouve assez quelle place exceptionnelle il 
convient de lui assigner dans l'histoire de la pensée au moyen âge, et 
avec quelle sympathie l'érudit moderne doit aborder l'étude de son 
œuvre, qui est celle d'un ancêtre et d'un précurseur. 

i . Le Traité des reliques, de Calvin, Tune des œuvres françaises les plus mordantes et les 
plus achevées du célèbre écrivain, a paru pour la première fois à Genève, en i 543, sous 
ce titre : Advertissement tris utile du grand proffit qui reviendrait à la chrestienté s 'il se faisoit 
inventoire de tous les corps saints et reliques, qui sont tant en Italie qu'en France, AUemaigne, 
Hespaigne et autres Royaumes et pays, par M. Jehan Calvin. — Il a été souvent réédité depuis. 
L'édition la plus accessible, avec celle du Corpus Reformatorum , a été donnée à Genève par 
Ficlt. On trouvera dans cette dernière (pp. 9, 12, i3, 18, 23, 16, 27, 36, 47, 5^, 55, sur 
les chefs de S. Jean-Baptiste, 83, etc.) les passages qui traitent plus particulièrement de re- 
liques analogues à celles qui se trouvent visées dans le De pignoribus. 



LES 



GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE 



AU XHIe SIÈCLE 



Par Auguste MOLINIER 



Les Grandes chroniques de France, imprimées dès l'an 1477, et repu- 
bliées en dernier lieu par Paulin Paris, de i836 à i838, sont plus ou 
moins étendues suivant les manuscrits et les éditions ; dans l'édition 
princcps, elles s'arrêtent à l'an 1 461, et le dernier éditeur ne les a don- 
nées que jusqu'en i38o. En effet, ce vaste ensemble se compose de 
parties d'inégale valeur* rédigées en des temps et par des auteurs diffé- 
rents. Je n'ai point la prétention d'étudier ici cette compilation tout 
entière, je m'attacherai seulement à la première partie, à celle qui, 
dans nombre de manuscrits, s'arrête à l'avènement de Louis VIII, à 
l'an 1223. 

Tout le monde reconnaît aujourd'hui que ce premier morceau date 
du xin e siècle, et qu'il a pour base un recueil de chroniques latines 
formé à Saint-Denis même, vers le milieu de ce siècle 1 , recueil dans 
lequel les ouvrages se suivent dans un ordre logique, dont certaines 
parties présentent déjà un commencement de rédaction et que le ré- 
dacteur des chroniques françaises a certainement eu constamment sous 
les yeux. Mais avant d'exposer mon opinion personnelle sur la date 
de la composition des Grandes chroniques, il est indispensable de rap- 
peler sommairement les travaux critiques déjà publiés sur le sujet. 

Le premier érudit qui s'en soit occupé est Lacurne de Sainte-Palaye. 
Dans un mémoire célèbre, lu en 1758 à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres 2 , Lacurne rapportait la rédaction des chroniques à 

1. Bibl. nat., man. lat. 5925. 

s. Mémoires de CAcad, des lnscr., t. XV, p. 58o et suiv. 



■■v 



3oS AUGUSTE MÔLINIER 

Tan 1274, et en attribuait la paternité à Guillaume de Nangis, qui y 
aurait fait entrer la substance d'une partie de sa chronique universelle. 
L'opinion de Lacurne est aujourd'hui abandonnée ; la chronique latine 
de Guillaume n'existait pas encore en 1274, et peut-être l'erreur sin- 
gulière commise par le savant académicien sur ce point important 
a-t-elle rendu ses successeurs plus sévères pour le reste de son argu- 
mentation. Un peu après, l'abbé Lebeuf fournissait un nouvel élé- 
ment pour la solution du problème, et signalait à l'Académie 1 un 
manuscrit depuis célèbre, conservé dès lors à la Bibliothèque Sainte- 
Geneviève, lequel donnait comme les exemplaires consultés par La- 
curne la date de 1274 et renfermait en outre deux curieuses pièces de 
vers restées inconnues à ce dernier. Dans la première, en français, le 
poète s'adresse à un roi Philippe et lui offre le Roman des rois, auquel 

Tant a cis travaillié qui Primaz est nommez, 
Que il est, Dieu merci, parfais et consumez. . . 

Ce Primat, suivant Lebeuf, c'est l'abbé même de Saint-Denis, le célè- 
bre Mathieu de Vendôme, qui doit ce sobriquet, ce titre si l'on veut, 
à sa haute situation. 

D. Bouquet, ayant à traiter à son tour la question 2 , n'admet qu'en 
partie le système de Lebeuf; pour lui Primat est un simple copiste et 
le manuscrit de Sainte-Geneviève, loin d'être l'original offert au roi 
Philippe, n'est qu'une transcription assez fautive de ce même original. 

De nos jours, la théorie s'est modifiée du tout au tout. Paulin Paris, 
en i838, voit dans Primat un moine de Saint-Denis, auteur de la 
chronique française jusqu'en 1224 et date l'ouvrage de 1274 3 . Cette 
manière de voir est partagée vers le même temps par Lacabane, qui 
dans une dissertation bien connue sur la partie des chroniques relative 
à Charles V 4 , fait de Primat le moine bénédictin qui paraît agenouillé 
dans la miniature du manuscrit de Sainte-Geneviève. 

En somme, jusque vers 1840, on a daté de 1274 la rédaction de la 
partie primitive des Grandes chroniques. Un mémoire, aujourd'hui 
classique, de M. de Wailly, lu à l'Académie des Inscriptions en 
i84Ô 3 ,a tout remis en question, et d'autre part, une importante décou- 
verte de M. Paul Meyer a rendu le problème plus compliqué, en 
augmentant le bagage littéraire de ce Primat jusque-là si obscur. 

1. Hist. de l'Acad., XVI, i 7 5 et suiv. 

2. Hat. de France, V (1744), 217-218. 

3. Edit. t IV, 208, et VI, 5o3. 

4. Bibl. de l'Ecole des Chartes, t. II, p. 57 et suiv. 

5. Mémoires, t. XVII, p. 371-407. 



LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE AU XHIe SIÈCLE îo$ 

Paulin Paris, le premier, avait remarqué, en préparant son édition 
des Grandes chroniques, les rapports étroits existant entre la préface 
de ce dernier ouvrage et celle d'une autre chronique française du 
même temps que Ton appelle la chronique du Ménestrel d'Alfonse 
de Poitiers , traduction faite par un anonyme, ménestrel de ce prince 
français, d'une histoire latine en trois livres souvent citée et publiée 
en partie sous le titre de Gesta regum Francorum usque ad annum 
12 14. Composée vraisemblablement à Saint-Germain-des-Prés, cette 
histoire latine fut plus tard mise en français, et à cette version, dans 
quelques manuscrits, est jointe une continuation conduisant le récit 
des événements jusqu'à 1227. Bien plus, cette compilation assez 
médiocre fut plus tard l'objet d'une nouvelle édition, datant de la 
première moitié du règne de Philippe-le-Bel ; le prologue de cette 
seconde récension n'a point été modifié, et si on y retrouve les pas- 
sages copiés par les moines de Saint-Denis, auteurs des Grandes chro- 
niques, d'autres y figurent qu'ils ont omis. 

De plus, dans cette nouvelle rédaction, les livres I et II n'ont point 
été modifiés, mais il en va tout autrement du troisième et dernier. A 
partir du règne de Philippe I er , le récit s'étend et se développe, et 
l'histoire de Louis VI et de Philippe-Auguste est à peu près sem- 
blable à la partie correspondante des Grandes chroniques. De Wailly 
aurait pu en conclure que l'auteur de la nouvelle édition du Ménes- 
trel, trouvant son original trop bref, avait emprunté à une compi- 
lation déjà existante, l'histoire des années 10601223. Il a fait au 
contraire de cette récension du Ménestrel une nouvelle étape pour 
ainsi dire dans la formation des Grandes chroniques. S'attachant à son 
opinion préconçue, il a jugé peu importante la preuve fournie jadis 
par Sainte- Palaye pour attribuer la rédaction de ces chroniques à l'an 
1274, et sur ce point, il adopte le sentiment de D. Bouquet; si la 
liste des rois de France dans quelques manuscrits est poursuivie jus- 
qu'à Philippe III qui ore règne en 1274, cette formule est suivant lui 
le fruit d'une faute de copiste; elle devait figurer dans une traduc- 
tion de la vie de Philippe-Auguste par Rigord, traduction datant du 
règne de Philippe III, entrée plus tard dans les Grandes chroniques , 
mais qui a pu exister indépendamment de ce recueil, dans lequel on 
l'aura intercalée avec d'autres traductions de même nature. M. de 
Wailly termine en s'efforçant d'appliquer à Philippe III et non à 
s 1 Louis les expressions du poème latin du manuscrit de Sainte Ge- 
neviève. Inutile de poursuivre plus loin l'analyse de cette partie du 
mémoire, dont les conclusions, on verra plus loin pourquoi, semblent 
aujourd'hui peu acceptables. 



3 io AUGUSTE MOLINIER 

Le système de M. de Wailly ne rencontra tout d'abord aucun con- 
tradicteur. Mais une découverte, faite à Londres, par M. P. Meyer, 
en 1866, vint bientôt compliquer la question. Dans un manuscrit du 
Musée Britannique, ce savant trouva la traduction française par Jean 
de Vignay, d'une chronique embrassant les années i25o à 1285, 
chronique que le traducteur attribuait formellement à Primat 1 . Ce pré- 
nom étant fort rare au moyen âge, cette chronique ayant de grands 
rapports avec les ouvrages de Guillaume de Nangis, M. Meyer jugea 
avec raison qu'il fallait identifier cet historien jusque-là inconnu avec 
le moine de Saint-Denis nommé^dans le manuscrit de Sainte-Gene- 
viève et non avec un homonyme, un autre Primat, chanoine à Cologne, 
cité par divers auteurs du xin e siècle, dont Salimbene, et par Boccace 
dans une nouvelle du Dccamcrone. Mais cette chronique de Primat 
paraît incomplète ; dès les premières lignes de la traduction de 
Jean de Vignay, il est fait allusion à des faits antérieurs. M. Meyer 
en concluait donc : i° que Jean de Vignay n'avait traduit que la der- 
nière partie du texte latin original ; 2 que ce texte latin devait se com- 
poser d'une biographie de saint Louis et du fils de ce prince, Phi- 
lippe III; 3° que ces deux ouvrages étaient une des sources utilisées 
mais non citées expressément par Guillaume de Nangis ; 4 qu'une 
étude attentive des procédés littéraires de Primat permettrait de 
retrouver, presqu'à coup sûr, dans l'œuvre de Guillaume, les passages 
empruntés par lui à ce même Primat, pour l'histoire des années 1226 
à i25o. 

M. Meyer s'efforce ensuite d'interpréter à son tour les pièces de 
vers, française et latine, du manuscrit de Sainte-Geneviève, dont l'une 
donne le nom de Primat. A la suite de ces pièces de vers se trouve 
aujourd'hui une traduction de la vie de saint Louis, par Nangis, mais 
cette partie du manuscrit est bien postérieure au reste, et la dispo- 
sition des cahiers prouve qu'elle a été ajoutée à une date plus récente 
(xiv e siècle). M. Meyer suppose donc qu'à la place de l'ouvrage de 
Nangis, le manuscrit renfermait primitivement le texte latin ou plu- 
tôt français de l'ouvrage de Primat, et ce texte s'étendant, d'après Jean 
de Vignay, jusqu'en 1285, le roi Philippe, auquel s'adresse le rimeur 
français, ne saurait être que Philippe IV. M. Meyer, par un raisonne- 
ment tout différent, se trouvait donc amené à conclure, comme M. de 
Wailly, que les chroniques de Saint-Denis ne dataient pas de 1274, 
mais des premières années du règne de Philippe le Bel. 

Quelques années après la découverte de M. Meyer, et au cours 

1. Archives des missions, II, 3, pp. 263-276. 



J 



LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE AU XUIe SIECLE 3u 

d'une polémique célèbre touchant le texte des enseignements de 
saint Louis, M. de Wailly a eu occasion de parler une fois encore 
des Grandes chroniques f . Sans s'expliquer sur la personnalité même de 
Primat, il estime cette fois, en premier lieu que la date de 1274, si 
controversée, ne provient pas, comme il le croyait en 1847, d'une 
traduction isolée du texte de Rigord, mais appartient à un premier 
essai de compilation historique en français, achevé seulement au 
début du règne de Philippe le Bel. II admet ensuite avec M. Meyer 
que le manuscrit de Sainte-Geneviève renfermait primitivement la vie 
de saint Louis et de Philippe le Hardi par Primat, traduite en français 
et que ce texte a été remplacé plus tard par la traduction de l'ouvrage 
de Guillaume de Nangis, sans donner d'ailleurs aucune raison plau- 
sible pour expliquer cette singulière mutilation. 

Après cet exposé fastidieux, mais nécessaire, des opinions émises 
jusqu'ici sur la question, exposons h notre tour un nouveau système. 

Le texte de Primat trouvé par M. P. Meyer, à Londres, a paru 
en 1876, dans le tome XXIII des Historiens de France, mais bien que 
ce texte ait été examiné plusieurs fois, la première étude complète 
dont il ait été P.objet est celle de M. Hermann Brosien parue en 1 879 2 . 
M. Brosien, écrivant après le savant mémoire de M. Delisle sur Guil- 
laume de Nangis, n'a pu modifier que sur quelques points les théories 
de son illustre prédécesseur ; pour Primat, au contraire, ses remarques 
sont beaucoup plus nouvelles et, sur la plupart des points, il paraft 
avoir raison. Il admet l'identité de Primat, moine de Saint-Denis, 
nommé par la pièce de vers français, avec Primat, auteur de la chro- 
nique traduite par Jean de Vignay. Puis, sans se prononcer sur la 
composition primitive du manuscrit de Sainte-Geneviève, il fait remar- 
quer que la biographie de saint Louis, dont M. Meyer a supposé 
l'existence dans ce manuscrit, ne saurait être identifiée avec la chronique 
traduite par Vignay. On pourrait seulement supposer que, comme 
Nangis, Primat avait composé d'une part une chronique universelle, 
d'autre part une biographie de ce roi. A quelle année commençait la 
chronique dont nous avons une version française ? On ne saurait rien 
affirmer à cet égard. Guillaume de Nangis a fait passer dans ses Gesta 
Ludovici une bonne partie de l'ouvrage ; la copie est parfois textuelle, 
et ces ressemblances ne sauraient s'expliquer comme on l'a voulu par 

1. Bibl. de l'EcoU des Chartes, XXXV, pp. 225-228. 

2. Dans le Nettes Archi» der Gesellschaft fur «Itère deutsche Geschichtskunde, IV, 427-508 
et surtout 439-462. 



3i2 AUGUSTE MOUNIER 

l'existence d'une source commune. Mêmes rapports entre cette chro- 
nique d'une part et les Gesta Philippi d'autre part, jusqu'à Pan 1277 ; 
mais à partir de cette date, les deux textes s'éloignent. M. Brosien 
remarque avec raison que, dès lors, le récit traduit par Jean de Vignay 
change absolument de caractère ; d'une part il est plus court (7 cha- 
pitres seulement pour huit ans fort remplis de faits), et d'autre part, 
entre cette portion du texte de Primat et la chronique universelle 
de Nangis, les ressemblances sont nombreuses. Il conclut donc que 
l'œuvre primitive de Primat s'arrêtait à 1277, et que la fin, traduite 
par Jean de Vignay, n'y a été ajoutée que plus tard, au début du 
xiv c siècle. Puis il ajoute : Ces assertions se transformeraient en certi- 
tude si on trouvait une autre traduction des récits de Primat, s'arrêtant 
à 1277; or, il existe justement un historien qui a utilisé Primat, et 
cela seulement jusqu'à cette date. 

Cet historien est l'auteur de la chronique française dite de Bau- 
douin d'Avesnes. On appelle ainsi une compilation assez mal or- 
donnée, renfermant une histoire universelle jusque vers l'an 1277; 
des fragments considérables en ont paru dans le tome XXI des Histo- 
riens de France et dans le tome XXV des Scriptores. L'auteur s'est 
contenté de juxtaposer ses emprunts sans les fondre. Jusqu'à l'an 1 25o, 
il suit Vincent de Beauvais, puis, après quelques chapitres empruntés 
à une autre source et conduisant le récit jusque vers 1265, il revient 
en arrière, donne de longs fragments empruntés à Primat et atteint 
ainsi l'année 1277. Pour diverses raisons, il est impossible de sup- 
poser que la chronique dite de Baudouin d'Avesnes soit l'original 
et celle de Primat la copie. D'autre part, il est également impossible 
d'expliquer les emprunts faits à Primat par les rédacteurs de la chro- 
nique de Baudouin, par la connaissance du texte de Guillaume de 
Nangis. Il faut donc que les copistes du sire d'Avesnes aient eu entre 
les mains la chronique même traduite plus tard par Jean de Vignay; 
mais ils n'ont point connu la partie relative aux années 1 278-1 285, 
traduite par ce même Vignay. Donc l'ouvrage s'arrêtait primitive- 
ment à l'an 1277 et était sans doute resté inachevé. 

Si nous avons tenu à exposer aussi longuement les résultats des 
recherches de M. Brosien touchant la forme primitive de la chronique 
de Primat, c'est qu'on peut en tirer une conséquence fort importante 
pour l'objet même de ce mémoire. Si Primat a arrêté sa rédaction à 
l'an 1277, date qu'aucun fait important ne désigne à première vue 
pour terme final d'une œuvre aussi considérable, c'est, toutes les 
vraisemblances l'indiquent, que la mort l'a enlevé peu après cette 
même année, sans lui permettre de pousser plus loin son travail. 



L_ 



LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE AU XIII e SIÈCLE Jiî 

■ 

Quelle que soit la valeur de cette hypothèse, qui est au moins vrai- 
semblable, il est d'autre part inadmissible qu'un chroniqueur, dans la 
force de l'âge vers 1277, ait pu près de vingt ans plus tard achever 
une œuvre aussi considérable que les Grandes chroniques. Cette date 
extrême de 1277 que nous admettons, avec M. Brosien, a encore 
l'avantage de nous rapprocher de celle de 1274 fournie par plusieurs 
exemplaires des chroniques de Saint-Denis. 

En lisant notre exposé, on aura pu remarquer que le point impor- 
tant dans ces discussions, est la date et la composition primitive du 
manuscrit de Sainte-Geneviève. Suivant qu'on l'attribue à la fin du 
xin e siècle ou au xiv e , suivant qu'on admet ou non l'existence à 
l'origine d'une vie de S. Louis formant la fin du volume, on datera la 
rédaction primitive des Grandes chroniques du règne de Philippe III 
ou de celui de Philippe IV. 

Sur la date même du manuscrit, on a beaucoup discuté ; l'examen 
attentif de l'écriture et de l'ornementation permet, croyons-nous, de 
le dater de la fin du xm c siècle, mais loin de nous la prétention d'en 
faire le manuscrit original de la première rédaction des Grandes chro- 
niques. C'est l'œuvre d'un copiste, scribe moins exact que bon calli- 
graphe, et quelques fautes qui déparent le texte prouvent qu'il n'a 
pas toujours exactement compris ce qu'il transcrivait. En tout 
cas le volume a une provenance illustre ; il a fait partie de la Biblio- 
thèque du Louvre au temps de Charles V et a servi de modèle à 
l'exemplaire des Chroniques de France, exécuté par ordre de ce prince 
et sous la direction de son chancelier et historiographe, le célèbre 
Pierre d'Orgemont ! . 

La première partie du volume renferme le texte des chroniques 
jusqu'à la mort de Philippe-Auguste (i223). A la suite (fol. 326 v°) 
on trouve une peinture occupant toute la largeur du feuillet et repré- 
sentant un roi de France, auquel un moine bénédictin à genoux 
offre un volume ; auprès du moine, un abbé debout. Au-dessous, 
28 vers français rimant quatre à quatre ; voici le premier couplet : 

Phelippes, roi de France, qui tant est renommés, 
Je te rens le romans qui des rois est nommés. 
Tant à cis travaillié qui Primaz est nommez, 
Que il est, Dieu raercy, parfais et consummez. 

La suite n'a aucune importance pour notre sujet. Puis sur le même 

l. Voir à ce sujet l'édition de P. Pari», VI, p. 50M04, 



3 14 AUGUSTE MOLINIER 

feuillet, des vers latins, dont nous donnons les six premiers, seuls 
à retenir : 

Ut bene régna regas, per que bene régna reguntur, 
Hec documenta legas que libri fine sequuntur, 
Ut mandata Dei serves prius hoc iibi presto, 
Catholice fidei cultor devotus adesto. 
Sancta patris vita per singula sit tibi forma, 
Menteque sollicita sub eadem vivito norma... 

Les pièces de vers sont écrites de la même main que le corps du 
volume. 

La fin du manuscrit est occupée par une copie visiblement plus ré- 
cente de la vie française de saint Louis, traduite du latin de Guil- 
laume de Nangis. Cette partie du volume date du xiv e siècle. 
M. Meyer a le premier fait remarquer qu'entre les deux parties il y 
avait trace de feuillets coupés. La vie de S. Louis a donc remplacé 
un morceau plus ou moins considérable. 

Les deux pièces de vers, française et latine, sont adressées au même 
prince, à un roi Philippe ; la première se rapporte au roman des rois, 
aux Grandes chroniques, la deuxième servait d'intitulé à des docu- 
menta dont le poète recommande au roi la lecture et la méditation. 
De Wailly, et avec lui M. Meyer, supposent que ce saint roi dont la 
vie doit servir de modèle à son fils, est Philippe III le Hardi. Sans 
vouloir aucunement diffamer ce prince, c'est à notre sens lui faire 
beaucoup trop d'honneur. Philippe fut un prince pieux et plein de 
courage, mais figure assez terne, il ne paraît pas avoir joui d'une 
réputation si extraordinaire de son temps. Comment d'ailleurs inter- 
préter le mot documentât Cette expression, M. Brosien en a fait 
la remarque, est employée également par Nangis et désigne chez 
ce dernier un texte bien connu, les Enseignements de S. Louis, 
dont un poète en 1274 pouvait bien naturellement recommander la 
lecture au fils de ce même prince, Philippe III. Nous croyons donc 
avec le savant allemand que c'est bien à Philippe III que le versifica- 
teur s'adresse et que le manuscrit renfermait primitivement, outre le texte 
français des Grandes chroniques, le texte latin des Enseignements, et 
c'était pour faire honneur à ces Documenta vénérés qu'on les avait fait 
précéder d'une peinture de cette importance. Le volume renfermait- 
il dès lors une vie de S. Louis, la question paraît superflue à discuter; 
nous penchons pour la négative 1 , toutefois le manuscrit de Sainte- 

! . En nous basant sur les mots fine libri (voir plus haut). 



LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE AU XIIU SIÈCLE Si S 

Geneviève datant peut-être des dernières années du xm e siècle, on au- 
rait pu y joindre une copie de la biographie de ce prince par Guil- 
laume de Nangis. Mais alors pourquoi aurait-on ensuite mutilé le 
volume pour y coudre, de la traduction française de cette même bio- 
graphie, une copie peu soignée et vraiment indigne de ce beau vo- 
lume ? 

Au surplus, la question ne nous paraît pas mériter de longues 
recherches. Qu'on suppose, avec M. Meyer, l'existence, à l'origine, à 
cette place, d'une vie de Louis IX par Primat, cet auteur, M. Bro- 
sien l'a prouvé, ayant terminé ses travaux historiques vers 1278, du 
vivant même de Philippe III, on ne pourra en conclure que les 
Grandes chroniques de Primat ont été offertes à Philippe IV. 

Bien plus, voici une preuve plus forte que toutes les autres, alléguée 
en passant par Paulin Paris, et qui paraît être restée inconnue à tous 
les adversaires de la théorie soutenue par cet excellent érudit. De 
Wailly, dans les mémoires analysés plus haut, faisait des Grandes 
chroniques, du manuscrit de Sainte-Geneviève, la dernière forme d'une 
série de travaux préparatoires, dont il établissait ainsi la succession : 
Traduction française des Gesta par le Ménestrel, continuation de ces 
Gesfa, premier essai de rédaction des Grandes chroniques pouvant 
dater en partie de 1274, nouvelle récension du Ménestrel, compre- 
nant jusqu'à l'an 1060 le texte primitif, puis à dater de cette date un 
texte plus étendu traduit des recueils latins formés à Saint-Denis 
même; enfin, sous le règne de Philippe le Bel, rédaction définitive 
des Grandes chroniques. Dans cette dernière, on conserve la préface 
primitive traduite des Gesta avec certaines modifications, mais le récit 
est calqué exactement sur les recueils de Saint-Denis, sur le man. 
lat. 5925 de la Bibliothèque nationale. 

Telle est, en dernière analyse, la théorie que nous combattons; que 
dans la partie antérieure à l'an 1060, on trouve dans le manuscrit de 
Sainte-Geneviève, une phrase concordant avec la date de 1274, et 
toute cette laborieuse construction s'écroule. Or cette phrase existe, 
elle est donnée dans l'édition Paris, et nul, sauf l'éditeur, ne paraît 
jusqu'ici l'avoir remarquée; la voici : 

L'auteur, arrivé à Hugues Capet, dit (III, pp. 149-150) : « Cy 
faut la lignée du grans roy Charlemaines. . . dont l'en puet dire cer- 
tainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui 
mort fu à Montpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grans 
roy Charlemaines, et fu en luy recouvré la lignée Charlemaines, et son 
fils aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy 
Phelippe qui maintenant règne, et tous les autres qui de luy descen- 



Sié AUGUSTE MOLINIER 

dront, se la lignée ne deffaut, dont Dieu et mess ire S. Denys la 
gart! » 

Ainsi donc la partie des Grandes chroniques allant jusqu'à la mort 
de Philippe- Auguste, date du règne de Philippe III, elle a été rédigée 
par le moine Primat, sous les auspices du célèbre abbé Mathieu de 
Vendôme, et rien n'empêche d'admettre la date de 1274 donnée 
comme celle de l'achèvement du recueil. Enfin, le manuscrit de Sainte- 
Geneviève représente l'exemplaire original offert au roi lui-même par 
le grand abbé. 

Mais, pourrait-on nous dire, comment expliquer la ressemblance 
des préfaces? Celle des Grandes chroniques est visiblement traduite 
du prologue des Gesta , elle annonce fort inexactement le contenu et 
les divisions intérieures de l'ouvrage. A cette question, la réponse est 
bien facile; le recueil de chroniques latines, base des chroniques fran- 
çaises, n'a pas de préface générale; il en fallait une; Primat, suivant 
l'exemple de beaucoup de compilateurs du moyen âge, l'a prise là où 
il la trouvait, sans même chercher à la mettre d'accord avec l'économie 
de son propre ouvrage. Sur un seul point, il l'a corrigée : l'auteur des 
Gesta parlait des sources à lui fournies par la bibliothèque de Saint- 
Germain-des-Prés ; le moine de Saint-Denis s'est bien gardé de faire 
ainsi une réclame à la maison rivale ; il a nommé son propre monas- 
tère, sans d'ailleurs trahir la vérité historique. Depuis déjà longtemps 
la réputation de l'école de Saint-Denis était bien établie, et il y aurait 
certainement de la mauvaise grâce à demander trop de modestie au 
premier auteur d'une histoire officielle du royaume de France, des- 
tinée à une si brillante fortune. 



I 



LES ÉCHEVINAGES RURAUX 



AUX XII« ET XIII« SIÈCLES 



DANS 



LES POSSESSIONS DES ÉGLISES DE REIMS 



Par Paul THIRION 



M. d'Arbois de Jubainville, dans son histoire des comtes de Cham- 
pagne 1 , a montré comment, aux xn e et xm e siècles, ces princes con- 
cédèrent à leurs sujets des chartes d'affranchissement plus ou moins 
étendues. Pays intermédiaire entre le Nord et la région de la Loire, 
la Champagne copia parfois les institutions en vigueur dans ces deux 
contrées. On y trouve des communes, on y rencontre aussi des repro- 
ductions de la coutume de Lorris 2 . Mais le fait le plus habituel est la 
constitution d'un corps municipal d'échevins, l'ancienne fonction du 
maire étant ou non maintenue. Bien qu'il se rencontre fréquemment 
ailleurs, l'échevinage a pris en Champagne une importance particu- 
lière. En effet, il n'y a été restreint par aucun pouvoir latéral comme, 
par exemple, celui d'une commune. Et c'est ainsi qu'au lieu d'être de 
simples juges, les échevins champenois sont arrivés à cumuler toutes 
les fonctions locales administratives et judiciaires. 

On pourrait, en lisant dans l'ouvrage de M. d'Arbois de Jubain- 
ville les résumés des chartes nombreuses octroyées par les comtes, être 
tenté de n'y voir que la manifestation d'une politique particulière à 
une maison régnante. Le seul fait, il est vrai, que, pour satisfaire aux 
réclamations de ses sujets, cette maison ait presque toujours employé 



i. T. IV, p. 701 et sq. 
2. Ibid., IV, 705. 



3i8 PAUL THIRION 

le même moyen, tendrait à prouver qu'il était bien en accord avec les 
habitudes et le caractère du pays. Mais ce qui le démontre mieux 
encore, ce qui fait voir qu'il s'agit ici d'une coutume particulière, non 
au comté, mais à toute ia province de Champagne, c'est que le mou- 
vement s'étendit à la région où dominait, non plus le pouvoir des 
comtes, mais celui de l'archevêque et des riches églises de Reims, 
Notre-Dame, Saint-Nicaise et Saint-Remy. 

Une fois la Marne passée dans la direction du Nord, on trouvait 
bien encore des territoires relevant des comtes de Troyes, mais le plus 
souvent les localités rurales dépendaient d'un seigneur ecclésiastique. 
On peut facilement en juger par rénumération faite dans une charte 
de Philippe I er des villages appartenant à la seule abbaye de Saint- 
Remy \ On n'y compte pas moins de 3ç villages et petites villes, la 
plupart, il est vrai, voisines de Reims, mais un certain nombre aussi 
hors du pays rémois \ 

L'archevêque et le chapitre possédaient de la même manière une 
grande partie des départements actuels de la Marne et des Ardennes. 
La Champagne du Nord se trouvait ainsi être terre d'église, et l'in- 
fluence du comte y était fort restreinte. Par contre, les seigneurs 
ecclésiastiques disposaient de moyens très -puissants pour résister aux 
réclamations de leurs sujets, s'ils l'eussent voulu. L'archevêque de 
Reims était l'un des plus grands personnages du royaume et, pendant 
le xn e siècle, le siège de saint Remy fut occupé par des hommes 
d'un talent peu commun et d'une influence énorme : Henri de France 
et Guillaume de Champagne 3 , l'un frère, l'autre beau-frère du roi 
Louis VII et ministre de Philippe-Auguste. Leur politique cepen- 
dant, celle du second surtout, fut vis-à-vis de leurs sujets la même que 
celle des comtes, de Henri le Libéral (i i52-i 181), de Thibaut III et 
de Thibaut IV. Comme eux, aux concessions de franchises, Guillaume 
joignit l'institution d'échevinages et les églises qui relevaient de lui 
les imitèrent. 

Les archives de Reims contiennent six de ces chartes, dont cinq ont 

i. Varin, Archives administratives de Reims, I, 34a. Ânn. t 1090. Voir également la charte 
en faveur de S. Nicaise. Marlot, éd. latine, I, 620-621; Ann. 1066. 

a. Ces villages sont : Crugny, Sapicourt, Janvry, Coulommes, Sacy, Ville-en-Selve, 
Villers-Allerand, Chézy, Condé-sur-Marne, Isse, Ville-Domange, Courtisols, Domrémy, Condé- 
en-Langrois, Alliancelles, Villers-en-Argonne, Drouilly, Louvemont, Sept-Saulx, Taissy, Vrilly, 
Murigny, Hermonville, Thil,Cbenay, Craonne, Coubery, Sault-Saint-Remy, Bazancoart, Beine, 
Herpy, Thugny, Vieux-Saint-Remy, Bairon, Gerson, Juniville, Givry-en-Argonne, Pombair, 
Chagny, plus diverses possessions non spécifiées dans le Porcien. 

On voit que les propriétés de Saint-Remy s'étendaient sur toute la largeur du département 
actuel de la Marne, et même au delà. 

3. Ou aux-blanches-mains. 



LES ÉCHBVINAGES RURAUX DES ÉGLISES DE REIMS S 19 

été reproduites dans le recueil de Varin. La plus ancienne est de 1 181, 
la dernière de 1 225. Leur date coïncide donc avec celle des chartes 
concédées à leurs sujets par les comtes de Champagne. Celles des 
archevêques sont évidemment imitées les unes des autres et ont le 
même auteur, le cardinal Guillaume. On peut les diviser en deux 
parties. Dans la première, comme dans les coutumes de Lorris et 
dans les privilèges concédés par les rois à leurs sujets de l'Orléanais 
et du Berry, sont réglées les redevances seigneuriales ; dans la seconde 
sont indiquées l'institution et la compétence des échevins. 

La première en date, celle de Fraillicourt 1 (i 1 8 1) antérieure d'un 
an à la Willelmine et à la loi de Beaumont, est octroyée par le cha- 
pitre de Reims. Elle commence par établir en principe que tous ceux 
qui auront habité le village un an et un jour seront exempts de toutes tes 
charges non expressément spécifiées dans la présente. La propriété, la 
liberté personnelle sont expressément garanties. Le tonlieu est rem- 
placé par une redevance annuelle. Par contre, le forage et le cens sont 
maintenus, avec détermination exacte du tarif et des termes de paie- 
ment. Les ventes d'immeubles donneront lieu à un droit de mutation 
d'un douzième payable par l'acheteur, plus une petite somme au maire 
pour l'investiture. C'est ce qu'ailleurs on appelle « ses gants ». Le 
tarif des fours et moulins est soumis à un règlement fixe. En fait de 
corvées, les habitants ne sont tenus qu'à prêter leurs véhicules pour 
le transport des matériaux destinés aux réparations des susdits établis- 
sements. De plus, ils devront un jour de travail par an pour le curage 
des fossés. 

La justice est réglée ainsi qu'il suit : 

« Omnes justicie totius territorii prefate ville per scabinos ejusdem ville judi- 

k cabuntur et in quocumque casu per eosdem exercebuntur. In controversiis et 

litibus que inter omnes emerserint, diffiniendis, legem et consuetudinem et aucto- 

ritatem ecclesie et civitatis Remensis récipient nisi eas per se valeant diffinire. » 

Ce texte demande à être examiné de près. On remarquera sans 
peine qu'il est muet sur certains points. Tout d'abord, il ne dit pas 
comment les échevins sont nommés. Or, à cet égard, l'usage était 
variable 3 . Suivant les localités, le choix de ces magistrats appartenait 
aux habitants ou au seigneur. De plus, on ne dit pas en quel nombre 
ils sont. Ceci me paraît prouver que l'échevinage de Fraillicourt exis- 
tait avant la concession de la charte et que celle-ci n'a fait que fixer, 

t. Varin, Arch. adm., I. 385. 

a. A Reims, par exemple, les échevins du ban de l'Archevêque étaient élus, tandis que dans 
le ban Saint-Remy» l'abbé les désignait. 



îiô PAUL THITttoN 

sans doute en les élargissant, les attributions qu'ils possédaient. A ce 
point de vue, la fin du passage cité plus haut peut fournir l'explica- 
tion cherchée. On y spécifie que les échevins ne s'adresseront à l'église 
et à la ville de Reims (c'est-à-dire aux autorités judiciaires établies à 
Reims par le chapitre) que dans les cas où ils ne pourront arrivera 
tirer une affaire au clair, « nisi eas per se valeant diifinire ». La charte 
de Fraillicourt constate donc non la création, mais le développement 
de la compétence des juges locaux et, puisqu'elle ne parle pas de leur 
élection par les habitants, il est probable que le chapitre-seigneur 
avait le droit de les désigner, car tel était généralement l'ancien 
usage ' . 

On voit très bien, par le texte du document, que ce qui a déterminé 
le chapitre à faire toutes les concessions ci-dessus énumérées, c'est la 
crainte d'un mouvement communal. « Nullam communiant, nullas 
« conjurationes sine consilio Remensis ecclesie a vobis presumi vel at- 
« temptari volumus, et hocmodis omnibus prohibemus. » Et pour plus 
de sûreté, il est spécifié que les habitants devront jurer fidélité et 
obéissance au chapitre de Reims et à ses officiers et que, cette charte 
leur ayant été lue par le prévôt du village, ils l'ont acceptée. 

C'est donc, en somme, une transaction où le seigneur a fait quel- 
ques concessions pour en éviter de pires. Les archevêques, comme 
nous allons le voir, se sont montrés plus larges que leurs cha- 
noines. 

La charte 2 de Thuisy, près Sept-Saulx, accordée en 1 191 par l'ar- 
chevêque Guillaume aux blanches mains est bien plus détaillée et 
autrement libérale. Comme toujours, les premiers paragraphes sont 
consacrés à la détermination des redevances. Les seigneurs (Thuisy 
appartenait par indivis à l'archevêque et à son sénéchal Guillaume^ 
ce dernier consentant) ne pourront plus exiger la taille. Les gens de 
Thuisy seront ramenés à leurs anciennes coutumes, telles que l'arche- 
vêque les a fixées précédemment : « et ad légitimas consuetudines 
« volumus reformari, quas lex a nobis imposita firmasse cognoscitur. » 
Suit la liste des redevances établies : 1 2 deniers et un chapon payables 
chaque année, à la Saint-Martin, par quiconque n'a pas de cheval de 
labour, « qui equum ad carrucam non habuerit » ; 2 sous, 2 setiers d'a- 
voine et 2 chapons par cheval ; 4 jours de corvée par an. De plus sont 
maintenus les anciens impôts coutumiers, l'ost et la chevauchée. 

La justice sera rendue par deux échevins qui jureront fidélité à 

i : . Voir Flach, Les origines de l'ancienne France, II, 389, et Varia, Arch. adm., I, 294. 
2. Varin, Arch.adm., I, 417. 



LES ECHEVINAGES RURAUX DES ÉGLISES DE REIMS 



321 



l'archevêque et à la ville, à l'archevêque pour la conservation de ses 
droits, à la ville, pour l'exacte administration de la justice dans les 
causes et les jugements : « de justicia in causis et judiciis exhi- 
benda ». Un échevin sortira de charge chaque année, mais il pourra 
toujours être réélu. Chacun des seigneurs sera représenté par un 
maire. 

Ici nous trouvons une liberté de plus que dans la charte de Frailli- 
court. Du moment, en effet, que les fonctions échevinales sont 
annuelles en principe, il est évident qu'elles sont électives. Le texte 
d'ailleurs l'indique à peu près puisqu'il dit que le magistrat sortant 
sera maintenu si « forte talis inventus fuerit qui pro utilitate ville 
mereatur retineri ». Ces juges, ainsi qu'il arrive souvent, ont un casuel 
sous forme de frais de justice à ta charge des perdants. Ils en reçoivent 
un setier de vin ordinaire, payable aux termes habituels des autres 
impôts. 

Leur compétence est déterminée au moyen de restrictions expresses. 
Sont en dehors les gens des maisons de l'archevêque et du roi. Cette 
clause est, on le sait, d'usage courant. Ensuite le seigneur se ré- 
serve les crimes manifestes : 

« Si quis aliquem perçussent et sanguinem non fuderit, vel si fuderit, si mem- 
brum truncaverit, si homicidium fecerit, secundum antiquas consuetudines habe- 
bimus bahnum nostrum et forisfactum. Quod si negare voluerit et res in palam 
non facta fuerit, judicio scabinorum vel purgabit se, vel emendabit. Corpus 
tamen homicide et ejus possessio in manu nostra erunt. » 

Cette clause est évidemment empruntée à la Wilhelmine. Sous sa 
forme générale, elle se rencontre fréquemment, mais c'est le cardinal 
Guillaume qui parait avoir imaginé cette distinction des crimes fla- 
grants ou non, qui, à Reims, donna lieu par la suite à de très nom- 
breux procès. 

Comme dans la Wilhelmine aussi, le tribunal des échevins est su- 
bordonné à une autorité judiciaire supérieure. Il est prévu qu'en cas 
d'appel à Reims le perdant paiera aux premiers juges leurs frais de 
voyage. Il s'agit évidemment ici de la cour de l'archevêque ou cour 
des francs hommes, composée des vassaux de la pairie. Nous avons 
encore un arrêt par lequel cette cour réforme une sentence des éche- 
vins du ban. 

La charte de Thuisy, comme la généralité des actes du même 
genre, contient des garanties pour la liberté individuelle. Nu( ne 
peut être arrêté tant qu'il donne des garanties de se soumettre à un 
jugement régulier. Les deux seigneurs peuvent introduire dans la 

21 



3 22 PAUL TH1RION 

ville, à leur suite, un homme ayant donné des sujets de plainte aux 
habitants, à moins qu'il n'ait commis un vol « sed neque eum qui pre- 
« datus fuerit, quamdiu predam retinebit». Chacun a le droit de s'éta- 
blir dans la ville ou de la quitter à volonté. « Quando exire voluerit, 
« exeat cum rébus suis, satois consuetudinibus et jure nostro ». Ces 
clauses sont d'usage courant. 

Il y a peu de choses à dire de la charte accordée en octobre 1 208 
par le chapitre de Reims aux gens de Maubert-Fontaine 1 . Outre les 
avantages matériels ordinaires, elle règle, comme les autres, que les 
échevins jugeront tous les procès, « De questionibus vero émergen- 
ce tibus et forisfactis, ad usum et consuetudinem ecclesie nostre, per sca- 
binos judicabitur. » Il y est spécifié, détail qui ne manque pas d'in- 
térêt, qu'il leur appartient aussi de juger les procès en matière de 
mesures. Cette précaution n'était pas inutile, si l'on en juge par les 
querelles qui, à Reims, éclatèrent à ce sujet entre les échevins et le 
vicomte a . 

Le mode de nomination des échevins n'est pas indiqué. Ce silence, 
ainsi que le texte cité ci-dessus, sont défavorables à l'hypothèse d'une 
élection, comme dans la charte de Fraillicourt. 

La charte d'Attigny 3 qui est de décembre de la même année, 
émane de l'archevêque Albéric 4 , mais lui-même prend soin dans le 
préambule, de nous apprendre qu'elle n'est que la reproduction de 
celle que Henri de France avait accordée à Bétheniville et dont Guil- 
laume de Champagne avait étendu les avantages aux gens d'Attigny. 
L'acte remonte donc à l'époque de Guillaume aux blanches mains et 
probablement à l'année 1193. En effet, il est dit dans le texte que 
la charte doit être renouvelée tous les quinze ans, disposition déjà men- 
tionnée dans celle de Thuisy. C'était donc un usage. Comme, d'autre 
part, les plus anciens privilèges octroyés par le célèbre archevêque ne 
remontent pas au delà de 1 182, et qu'en 1 178 il ne régnait que depuis 
deux ans, la date de 1 iç3 paratt être la plus probable. 

Le privilège d'Attigny est donc postérieur à celui de Thuisy et les 
termes des deux pièces étant presque identiques, la deuxième est évi- 
demment la copie de la première et toutes deux dériveraient de la 

1. Varin, Arch. adm., I, 473. 

2. Le vicomte, à Reims, n'était autre chose que le fermier du tonlieu et autres droits ana- 
logues. On l'appelle parfois Sestcllagerius. Dans une plainte à l'archevêque, le chapitre le 
nomme : « ScsteUagcrium vestrum, vulgo voeûtum vtctcomiUm. » Dans les viilages du pavs, 
on trouvait des vicomtes analogues mais inféodées. A Reims, le vicomte avait la police des 
mesures, mais le jugement n'appartenait qu'aux échevins. 

3. Archives de Reims, cartulaire 7 de l'archevêché, p. 217. 

4. Albéric de Humbert (1206-1218), deuxième successeur de Guillaume aux blanches 
mains. 



LES ÉCHEV1NAGES RURAUX DES ÉGLISES DE REIMS 3,i 3 

charte de Bétheniville, laquelle aurait nécessairement été rédigée 
entre 1161 et 1 175, dates de l'avènement et de la mort de Henri de 
France \ Il n'y a cependant pas lieu de conclure que Bétheniville eût 
obtenu d'abord un échevinage élu. Ce que nous savons du caractère 
despotique de l'archevêque Henri ne permet guère de le présumer. 
Si l'institution existait avant lui, il a pu tout au plus la respecter telle 
quelle, et probablement, la similitude se restreignait à la fixation du 
.taux des redevances et des droits individuels 2 . 
Voici le texte de la charte d'Attigny 3 : 

« Albericus, divina permissione Remensis ecclesie minister humilis, universis 
burgensibus Actigniensibus tam presentibus quam futuris in Domino salutem. 
Pastoralis sollicitudo nos admonet incessanter consuetudines et jura ab ante- 
cessoribus nostris racionabili circumspectione stabii^ta modis omnibus observare 
et eadem ad augmentum honoris et utilitatis nostre impensius propagare. 
Eapropter, dilecti filii et burgenses de Actigniaco, paci et utilitati vestre pro- 
videre cupientes, et venerabilium predecessorum nostrorum pie recordacionis 
Henrici et Willermi exempta sequentes, sicut ipsi hominibus Betignivilie indul- 
serunt, nos simili modo libertatem et consuetudines subscriptas perpetuo possi- 
dendas vobis et successoribus vestris concedimus, sicut et idem Willermus eas 
vobis concessit et confirmavit. 

1. Decernimus ergo vos et posteros vestros ab exacttone que vulgo tallia [dici- 
tur] semper esse tiberos, et ad légitimas consuetudines reformari volumus que 
per singula capitula fecimus adnotari. 

2. Statuimus siquidem ut singulis annis, in festivitale Sancti Martini hiemalis, 
unusquisque vestrum, qui equum ad carrucam non habuerit, solvat nobis et suc- 
cessoribus nostris nummos XII, unum sextarium avene cum capone uno. Qui 
vero ad carrucam unum, vel duo, vel très, vel quattuor, vel plures habuerit, de 
singulis equis solvat XII dëharios et unum sextarium avene et unum capponem. 
Tria carreta facieiis nobis singulis annis eodem quo ' sequentibus noctibus ad 
hospicia vestra poteritis redire. 

3. Ceteros antiquos consuetudinarios redditus solvelis in festo beati Remigii, 
sicut consuevistis. Exercitum et expeditiones nostras prosequimini et, quum rex 
Remis inungetur, solvetis de procuracione, sicut antiquitus 5 . 

4. Scabinos sex habebitis qui nobis et toti ville fidelitatem jurabunt, nobis de 
jure nostro, ville de justicia et 6 causiset judiciisexequenda. Très eorumdem sca- 
binatu singulis annis amovebuntur, nisi forte taies inventi fuerint quod pro uti- 
litate sua mereaniur retineri. 

5. Si quis aliquem perçussent et sanguinem non fuderit, si membrum truncave- 

1 . Nous n'avons pas celte charte. 

a. Remarquons qu'il est dit que Guillaume a renouvelé la charte de Bétheniville. 

3. Cette charte est inédite. 11 y a plusieurs fautes de copie dans le texte du caftulaire. 

4. Le texte est altéré, mais le sens est clair. 

5. Les chatellenies de l'archevêque payaient, en effet, une partie des frais du sacre. 

6. Lire in. * 



*M PAUL THIRION 

rit, si homicidium fecerit, secundm antiquas consuetudines habebimus ban nu m 
nostrum et forisfactum. Quod si negare voluerit et res palam facta non fuerit, judi- 
cio scabinorum vel purgabit se, vel emendabit. Corpus tamen homicide et ejus 
possessio in manu nostra erunt. 

6. Quod si ille qui [leserit] de familia nostra fuerit, judicio nostro et curie 
nostre emendabitur. Similiter de familia domini régis. 

7. Nulli liceat capere hominem in eadem villa quamdiu para tus erit stare judi- 
cio curie nostre. 

8. Si quis extra habitancium in villam eamdem qualibet ex causa venerit, nullus 
indigenarum nocebit ei, sed, si habet aliquid adversus eum, faciet eum conveniri 
per majorem et scabinos, si vero voluerit emendare. Sin autem, illa vice non 
licebit ei villam intrare, nisi conductu nostro vel senescalli nostrî. Si mortale 
odium inter eum et aliquem vestrum [extiterit], quod manifestum non sit, hac 
prima vice non tanget eum, sed faciet eum prohibere per majorem et scabinos 
ingressum ville, donec pax aut treuga sit inter eos. 

9. Hominem de mortali facto nemo conducet in eamdem villam, prêter nos et 
senescallum nostrum jussu nostro, sed nec eum qui villam predatus fuerit, quam- 
diu predam retinuerit. 

10. Si quis extra habitancium in eadem villa manere voluerit, maneat secun- 
dum predictas consuetudines, et qui extra manere voluerit, exeat in pace eum 
rébus suis, salvis tamen consuetudinibus nostris et jure nostro. 

11. Majorem autem ejusdem ville taies [consuetudines volumus] habere in 
villa quales habere solebat. Similiter et scabini. Consuetudo et jus majoris est 
de vendicione terrarum habere gantos suos. Essenia similiter habet, videiicet 
de quartario terre XV denarios qui ab herede recipitur post mortem anteces- 
soris. Foragia etiam sunt sua. Nostrum erit et sucessorum nostrorum ponere et 
deponere majorem pro arbitrio nostro. 

12. Consuetudo vero et jus scabinorum est de emendacione malefactorum de 
quibus clamor et responsio fiet ante eos habere sextarium vini, nec de meliori, 
nec de pejori, quod solvet ille qui justiciam emendabit. In festo beati Remigii 
sive beati Martini, sive in medio maio, quicumque colligerit redditus nostros in 
villa eum ministro nostro ducet eos secum ad prandium et procurabit. Similiter 
si in predictam villam qualia [cumque] placita tenuerimus vel [ministri nostri] in 
loco nostro, et procurabuntur. 

1 3. Si de aliquo judicio dubitaverint et ad requirendum illud venerint Remis 
in curiam nostram, et illi quorum est querela consueverunt eos procurare in iti- 
nere, nos non dissentimus ab illa consuetudine. 

14. Hancquc libertatem et consuetudinem nostras volumus et statuimus, et vos 
eamdem consuetudinem jurabitis, et singulis XV annis renovabitur instrumentum. 

Utque ista constitucio robur obtineat perpétue firmitatis, eamdem tam pré- 
sents scripti patrocinio et sigilli nostri auctoritate confîrmare statuentes, et sub 
anathemate prohibentes ne quis huic nostre confirmacionis pagine contraire] 
présumât, salva in omnibus apostolice sedis auctoritate. 

Datttm anno Verbi incarnati MCCVIII , mense decembris. » 



LES ÉCHEVINAGES RURAUX DES ÉGLISES DE REIMS 5i5 

On voit que la seule différence d'avec la charte de Thuisy consiste 
en ce que les échevins sont au nombre de six, renouvelables tous 
les ans par moitié, sans doute parce que la localité est plus impor- 
tante. 

La charte de Coulommes près d'Attigny 1 , est d'un type analogue. 
Elle est sensiblement postérieure, ayant été octroyée par l'archevêque 
Guillaume de Join ville 2 en juillet 1223. D'ailleurs, elle ne fait que 
confirmer des droits antérieurement existants. Après avoir déterminé 
les redevances à peu près comme précédemment, l'archevêque nous 
indique de la façon suivante l'organisation des magistratures locales : 

« Quatuor juratos habebitis, qui nobis et toti ville fidelitatem jurabunt, 
nobis de jure nostro, ville de justicia in causis et judiciis exequenda. Duos sca- 
binos habebitis et majorem unum qui similiter jura nostra et jura ville jurabunt. 
Et major et scabini ponentur per assensum quatuor juratorum, et quatuor jurati 
de assensu ville. Duo eorum juratorum singulis annis amovebuntur, nisi taies 
inventi fuerint quod pro utilitate ville mereantur retineri, et majores et scabini 
similiter amovebuntur. » 

Ce texte contient des dispositions plus larges que les précédents. 
Le maire, en effet, est élu par les habitants au moyen d'une espèce de 
suffrage à deux degrés. Au contraire, à Thuisy comme à Attigny, il 
ne dépend que du seigneur. L'élection est expressément stipulée pour 
tous les magistrats municipaux. Par contre, on ne voit pas bien en 
quoi diffèrent les fonctions des échevins et des jurés. 11 est bien dit 
que les échevins sont des juges, puisque le texte spécifie que tous les 
crimes non flagrants sont de leur ressort et qu'ils reçoivent pour tous 
les méfaits « de quibus clamor et responsio fiât ante eos » un droit de 
quatre deniers payé par le perdant. Mais il n'est pas dit que les jurés 
n'aient pas le même pouvoir ; au contraire, puisqu'ils jurent de bien 
juger les procès. Il est probable que la compétence de ces derniers 
était limitée aux affaires de simple police. C'est ce que Ton voit, sous 
une autre forme, à Hermonville 3 , près de Reims. Là, il n'y a que des 
jurés élus par leurs prédécesseurs et nommant ce que l'on pourrait 
appeler les gardes charftpêtres du lieu. Ils en reçoivent les procès ver- 
baux, mais ne peuvent juger que les affaires entraînant au maximum 
cinq sous d'amende. Les autres appartiennent à la justice du seigneur. 
Cette distinction des jurés et des échevins se retrouve du reste, dans 

1. Varin, Arch. adm., I, 52 5. 

2. Guillaume de Joinville, archevêque de 1219 à 1225. 

3. Accord de iÎ2o. Voir Les archives d'Htrmonville, par L. Demaison, Reims, 1890. Her- 
monville appartenait au chapitre et à Saint-Remy. 



$i6 PAUL THIRION 

les communes du Nord auxquelles elle a pu être empruntée. Seulement 
dans le Nord, Péchevinage est antérieur à la commune. La charte 
d'Athyes ! , (i 2 12), après avoir ordonné l'élection annuelle, à la nativité 
de Saint-Jean-Baptiste, d'un maire et de 12 jurés, contient une longue 
série d'articles réglant les fonctions des échevins. On y voit qu'ils 
rendent la justice dans toutes les causes civiles et criminelles, et de 
plus, exercent des fonctions de police très étendues. Us jugent les 
affaires de poids et mesures 2 , surveillent l'approvisionnement de la 
ville, ont soin que le pain soit de bonne qualité 3 , reçoivent les nou- 
veaux bourgeois 4 , et approuvent les bans, ou arrêtés d'utilité pu- 
blique 5 , disposition qui se retrouve dans l'usage de Reims et y fut 
maintenue, malgré les archevêques. Dans la Champagne du Nord, la 
différence des fonctions devait être analogue et les jurés s'occuper 
principalement de la police et de l'entretien de la voirie. 

Dans la charte d'Isle sur Suippe 6 , accordée par l'abbé de Saint- 
Remy, on ne trouve plus que des échevins et il est simplement dit 
que les jugements rendus par eux sous la présidence du bailli abbatial 
sont définitifs. Il s'agit bien d'échevins locaux et non de ceux du ban 
Saint-Remy, car alors la restriction a tum non licebit Coram nobis 
appellare » eût été inutile. 

On voit très bien, par ces pièces, quelle était la situation des villa- 
ges de la Champagne septentrionale et en quoi elle différait de celle 
soit des villages du domaine royal, soit des communes de la Picardie 
et du Vermandois. Les villages du domaine royal n'ont guère que ce 
que Ton pourrait appeler des privilèges pécuniaires, plus la promesse 
d'une justice locale rendue par le prévôt du roi. On peut donc dire 
que leur autonomie est à peu près nulle. La différence entre la com- 
mune picarde et la ville d'échevinage champenoise est moins apparente 
au premier abord. Les contemporains eux-mêmes s'y sont parfois 
trompés, et sans doute, plus d'un corps d'échevins aura voulu, comme 
celui de Reims, agir en représentant d'une commune indépendante. 
Le seigneur, en ce cas, rappelait par l'organe de son avocat en parle- 
ment que les habitants étaient ses sujets et qu'ils ne formaient ni corps 
ni commune « ncque corpus ncquc communiant ». L'erreur s'explique 
par les ressemblances. Les noms des juges, élus ou nommés étaient 
les mêmes dans les deux pays. Dans les deux également on retrouvait 

1. Ordonnances des rois de France , XI, 298. 

2. Art. 40. 

3. Art. 41» 

4. Art. 39. 

5. Art. 3 a. % 

6. Octobre 112 5. Varin, Arch adm., I, 538. 



i 



LES ECHEVINAGES RURAUX DES EGLISES DE REIMS 327 

la distinction des échevins et des jurés. L'usage d'un sceau officiel, 
souvent regardé comme caractéristique de l'institution communale, 
se rencontre aussi dans les villes à échevins f . Où donc est la diffé- 
rence ? 

Dans un point dont les auteurs des chartes champenoises ont par- 
faitement mesuré l'importance. Les bourgeois de la Champagne ne 
font pas corps. Il leur est défendu de s'unir par le serment, de former 
des conjurations, des fraternités, des compagnies. A plusieurs reprises, 
et nous en avons vu un exemple, cette prohibition a été nettement 
formulée. Les seigneurs ecclésiastiques avaient saisi aussi bien que les 
historiens de nos jours que la conjuration était la base même de l'ins- 
titution communale. , 

De là découlent de graves conséquences. Les bourgeois ne forment 
pas corps, donc ils ne constituent pas une personnalité juridique. Ils 
ne peuvent avoir, en tant que collectivité, le droit de vengeance prévu 
dans les chartes communales. Leurs privilèges sont-ils lésés : il ne leur 
appartient de les défendre qu'en leur nom individuel et en joignant 
les instances. La procuration rédigée alors doit porter tous les noms 
des plaignants. De même, en pareil cas, les échevins agissent seule- 
ment comme gardiens des droits de leur corps. En fait, cette distinc- 
tion a assez peu d'importance. M. Luchaire a pu dire très justement de 
Reims que, si cette ville n'était pas une commune, elle en avait l'or- 
ganisation, Içs mœurs et la force. Mais, en droit, la différence est 
considérable . 

Ce n'est pas tout. Qu'ils se recrutent par cooptation, qu'ils soient 
nommés par le seigneur, élus par leurs concitoyens, les échevins et 
jurés champenois ne sont jamais que des officiers seigneuriaux. Ils sont 
les juges du seigneur. En conséquence, celui-ci exige d'eux le serment 
de maintenir ses droits. A leurs concitoyens, ils ne doivent que celui 
de bien rendre la justice. 

Faut-il conclure de là que les petites villes champenoises étaient 
moins bien administrées que leurs similaires du Nord ou de la Picardie 
et que la liberté y fût moindre ? Il ne le semble pas. La commune a 
pu être un bien dans des villes où la souveraineté était morcelée entre 
plusieurs petits seigneurs et où la fréquence des luttes intestines for- 
çait les bourgeois à s'organiser pour se défendre eux-mêmes. Elle 
n'avait point d'utilité dans une province gouvernée par des person- 
nages aussi puissants que le comte de Champagne ou l'archevêque de 

1. A Reims, l'usage de ce sceau donna lieu à un interminable procès dont les échevins 
sortirent vainqueurs. 



3 >8 PAUL THIRION 

Reims. Or, en fait, en quoi la commune se distingue-t-elle des villes 
échevinales ? Par les droits de taxation arbitraire et de vengeance 
privée. Tous deux, on le sait, le premier surtout, ont donné lieu à des 
abus exorbitants qui ont fini, et de bonne heure, par rendre aux habi- 
tants eux-mêmes le régime communal intolérable. C'est en effet une 
tendance invariable chez les autorités municipales de tous les temps et 
de tous les pays que d'être fort dépensières. Il faut qu'une autorité 
supérieure les contienne. Ce pouvoir modérateur existait précisément 
en Champagne où, comme on le voit par l'exemple de Reims, les 
.échevins ne pouvaient asseoir de taille qu'avec le consentement du 
seigneur et à charge de lui rendre compte de l'emploi des deniers. 
Nos législateurs contemporains n'ont pas imaginé de plus sûre ga- 
rantie. 

En dehors de cette utile restriction, la petite ville champenoise a ses 
juges à elle, ses administrateurs indépendants qui, aux fonctions judi- 
ciaires près, ressemblent beaucoup à nos modernes conseillers muni- 
cipaux. Le caractère modéré du pays, l'esprit politique des seigneurs, 
l'influence d'hommes éminents et populaires, tels que Henri le Libéral 
et son illustre frère, le cardinal Guillaume, ont permis entre princes et 
sujets l'établissement de compromis aussi avantageux pour ces der- 
niers qu'ils pouvaient raisonnablement le désirer. La ville d'échevinage 
paraît terne dans son histoire à côté de la turbulente commune. Elle a 
pourtant sur elle trois avantages décisifs: la paix, l'ordre et la durée. 



NOTES 



SUR. 



LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI 



Par E. JORDAN 



Le formulaire de Richard de Pofi, dont de nombreux manuscrits 
sont dispersés dans les bibliothèques de l'Europe f , s'il a été acciden- 
tellement utilisé par quelques savants 2 , n'a été encore l'objet d'aucun 
travail d'ensemble. Ce recueil, qui d'après plusieurs manuscrits se 
donne comme étant surtout une collection de bulles pontificales, était 
pourtant bien fait pour solliciter les recherches; on a sans doute été 
détourné de les entreprendre par la difficulté d'identifier des pièces où 
manquent toujours la date et le nom du pape, et très souvent tout ou 
partie des autres noms propres. Le premier, M. Simonsfeld 3 en a fait 
connaître en détail un fragment étendu, sans peut-être toutefois y 
attacher l'importance qu'il méritait, disposé qu'il était à ne voir, dans 
plusieurs des pièces même qu'il publiait, que de simples exercices de 
style. Mon attention ayant été attirée sur Richard de Pofi par le tra- 
vail de M. Simonsfeld, j'ai entrepris un dépouillement complet de son 
formulaire. 

Sur environ 450 bulles pontificales qu'il renferme 4 , je suis 
parvenu à en identifier et à en dater une centaine avec assez de préci- 
sion pour les rendre utilisables ; et je ne doute pas de parvenir à 

1. Cf. Œsterley, Wegweiser durch die Literatur der Urkundensammlungen, I, 14. 

2. Par exemple de Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la maison de 
Souabe ; Denifle et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, I, 423. 

3. Fragmente von Formelbùchcrn auf der Mùnchener Hof- und Staatsbibliothtk, dans les 
Sitzungsberichte derK. Akademit der Wissenschaften, 1892. 

4. Le ms. 14766 de la Bibliothèque Nationale renferme en tout 465 pièces; quelques-unes 
sont des lettres privées. 



33o E. JORDAN 

augmenter encore ce chiffre. J'espère pouvoir donner bientôt les 
résultats complets de mon travail. Obligé ici de me borner, je voudrais 
seulement signaler, par analyse ou par extraits, une série importante 
de bulles du pape Clément IV, celles qui regardent l'expédition de 
Charles d'Anjou et la politique italienne de Clément IV. 

J'ai donné comme base à cette €tude quatre manuscrits du fonds 
latin de la Bibliothèque nationale, les n os 4166, 4167,4168, 14766. 
Je me suis attaché de préférence au n° 14766, le plus ancien et le 
moins incorrect; les autres ne renferment ancune pièce qui ne s'y 
trouve, c'est à lui seul que je renverrai au cours de ce travail. 

Le formulaire de Richard de Pofi occupe les folios 126 à 2 56 de ce 
manuscrit. Au folio 126 se trouve le titre suivant, qui contient une 
indication intéressante ! : 

Incipit summa dictaminis compilata et sumpta de registres dominorum 
Urbani et démentis summorum pontificum per magistrum Kiccardum 
de Pofis, in qua flores dictaminis continentur. 

Au bas de la page, la mention suivante : 

Hic liber est sancti Victoris Parisiensis. — Invcniens quis ei reddat 
amore Dei. — Tabulam hic contentorum reperies folio 1 38. 

En effet, après l'introduction : Novitiorum-studia — cxtollatur, qu'a 
publiée M. Simonsfeld, se trouve une table ; les pièces sont classées 
dans diverses catégories, d'après le sujet; par exemple : De amici com- 
passionibus et amicabilibus increpationibus ; de recommendationibus [et] 
liberationibus captivorum; de acceleratione generalis passagii, de 
oppressionibus Terre Sancte, etc. 

Au bas du folio 2 56, on lit : 

Expliciunt dicta mina magistri Riccardi de Pofis excellentissimi dicta- 
toris. Scripta fuit hec summa Rome apud Sanctam Sabinam sub anno 
Domini M CCLXXXVI, indictione quartadecima, pontificatus domini 
Honorii pape quarti anno primo. 

Ce manuscrit, qui est donc des trois premiers mois de 1286, est le 
plus ancien, à ma connaissance, de tous ceux de Richard de Pofi. Il 
est en apparence d'exécution soignée ; en réalité, il offre de nombreux 
lapsus de copistes qui rendent plus d'un passage inintelligible. 

Les lettres pontificales que je me propose de faire connaître 
peuvent se répartir en quatre groupes principaux : — l'expédition de 

1. Cette indication semble avoir manqué dans le ms. étudié par M. Simonsfeld. Un ms. de 
la Bibl. de Vienne (Phil. 481) a le titre : Incipit summa dictaminis composita per mag. Ric- 
cardum de Pofis, extrada de registris papalibus dominorum scilicet Urbani, Ctementis et alio- 
rum paparum. (Archiv der Gestllschaft fur altère Deutsche Geschichts-Kunde, X, Sic.) — Un 
ms. de la Casanatense (C 11, 4) a le titre : Riccardi de Pophis dictamina excerpta ex registris 
Urbani et démentis. (Ibid., XII, 405.) 



r 

I 
l 



NOTES SUR LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI 33 1 

Charles d'Anjou ; — les relations de Clément IV avec Rome ; — avec 
la Toscane; — avec la Lombardie \ 



I 

BULLES CONCERNANT L'EXPÉDITION DE CHARLES D'ANJOU. 

La première, par ordre chronologique, est : 

1 (fol. 27 v°). La bulle d'absolution de Pierre de Vico, jadis excom- 
munié par Urbain IV pour s'être emparé des châteaux de BiedaetdeCi- 
vita-Vecchia. Lasoumission de Pierre de Vico (provoquée évidemment 
par l'arrivée de Charles d'Anjou qui semblait ouvrir de plus brillantes 
perspectives au parti guelfe), est mentionnée par le pape à la date du 
10 juillet iz65 2 ; il devait, avant de recevoir l'absolution, remettre 
au Saint-Siège en gage une de ses forteresses, ce qu'il n'avait pas encore 
fait le 1 5 août 3 ; c'est donc postérieurement à cette date que se 
place notre bulle. Mais elle est certainement bien antérieure à la con- 
cession, au même Pierre de Vico, de l'investiture de Bieda et Civita- 
Vecchia (29 mars 1267) 4 . C'était, pour le moment, un précieux allié 
que le pape avait procuré à Charles d'Anjou. 

Trois autres bulles attestent les efforts de Clément IV pour isoler 
Manfred et l'empêcher de recevoir des secoyrs. 

2 (fol. 225 v°). Le pape, désireux de contribuer à ce que 
[Manfredi] persécutons Ecclesie manifesti nequitia deprimaiur, et... rex 
qui zelo devotionis accensus Dei negotium contra persecutorem eumdem 
clementer assumpsit...miserabileSicilie regnum de manu dicti persécutons 
eripiat, ayant appris que nonnulli de Theotonie partibus per Castellanam 
et alias circumadjacentes provincias in Apuliam duplici sub simulato 
peregrinorum habitu cum navigiis educantur, dicto [Manfredo] contra 
pre fatum regem presidium impensuri, ordonne à un inconnu de sommer 
la commune de [Venise?] 5 de faire garder avec soin les ports de sa 
région. 

1 . Les numéros que je donne aux bulles que je signale n'ont pas d'autre objet que de me 
faciliter les renvois au cours de ce travail. — Dans mes analyses, je mets entre [ ] les dates et 
les noms que je restitue avec plus ou moins de certitude, et que ne fournit pas le manuscrit. 
— Les signes P et BFW désignent les Regesta pontiflcum de Poil hast, et la nouvelle édition 
par MM. Ficker et Winkelmann des Regesta Imperii de Bœhmer. 

a. P. 19154. 

3. P. 1931a. 

4. Calisse, I prefetti di Vico., p. 43. 

5. Ceci n'est qu'une hypothèse; peut-être d'ailleurs sommes-nous en présence d'une circu- 
laire. 



S 32 E. JORDAN 

3 (fol. 225). Ordre [à une ville; il s'agit probablement d'une cir- 
culaire adressée aux communes de l'Etat pontifical] de prêter main- 
forte à un châtelain que le pape a chargé de garder les routes, ne 
pateat per terrant Ecclesic transitus volcntibus in regnum Sicilie pro 
succursu persécutons ejusdem Ecclesie se transferre. 

4 (fol. 228 v°). Circulaire aux habitants de l'Etat pontifical, qua- 
iinus a nemine contra predictam Ecclesiam seu regem aut alias personas 
in quibus nos vel eumdem regem crederetur offendi quevis reciperc stipen- 
dia quoquomodo présumant. 

Ces trois bulles, qui donnent à Charles d'Anjou le titre de roi, sont 
donc postérieures au 28 juin 1265. Les n os 2 et 3 font certainement 
allusion àManfred. J'en rapproche le n° 4 tout en reconnaissant qu'il 
n'y a aucune raison intrinsèque décisive de ne pas l'attribuer à l'époque 
de l'expédition de Conradin. 

C'est en décembre 1265 qu'il faut placer : 

5 (fol. 154 v°). Lettre par laquelle le pape remercie des croisés 
qui ont entrepris de défendre le Saint-Siège et la liberté ecclésiastique; 
leur témoigne sa joie de les savoir arrivés dans la Marche, où ils ont 
provoqué la soumission de plusieurs villes. — Il s'agit évidemment de 
l'armée de Charles d'Anjou qui traversa la Marche d'Ancône dans la 
seconde moitié de décembre 1265 '. 

Je ne mentionne que pour mémoire quelques pièces qui suivent 
immédiatement la bataille de Bénévent : 6 (fol. 25 1), lettre de féli- 
citations de Clément IV à .Charles d'Anjou; 7 (fol. 25 1 v°) lettre 
de Clément IV à Viterbe pour lui annoncer qu'il retarde son arrivée ; 
8 (fol. 2 5o v°) lettre de félicitations d'un personnage de la cour pon- 
tificale à Charles d'Anjou, parce que M. Simonsfeld les a déjà 
publiées 2 . Mais il conviendrait d'y joindre 9 (fol. 2 5o); le pape 
annonce aux chrétiens de Terre Sainte la victoire de Charles d'Anjou 
et leur promet un prompt secours ; il fait allusion à une autre lettre 
qu'il leur avait écrite très peu avant la bataille de Bénévent, et que 
j'ai publiée ailleurs d'après la collection de Bérard de Naples 3 . Cette 
bulle est intéressante en ce qu'elle montre, avec quelle persistance (et 
quelle sincérité, semble-t-il) Clément IV présentait la conquête de 
Sicile comme la préface d'une intervention énergique en Terre Sainte. 
On voit d'ailleurs, par plusieurs pièces du formulaire de Richard de 
Pofi, que Clément IV s'efforça de diriger sur l'Orient une partie au 

1. BFW, 14274 c; P. 19488. 

a. Cf. BFW, 14970^14971, 14289, 

3. Rtg. Clim., IV, 838. 



NOTES SUR LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI 33 S 

moins des croisés qui avaient suivi Charles d'Anjou, et de faire de là 
Sicile une base de ravitaillement pour la Terre Sainte. 



II 



RELATIONS DE CLÉMENT IV AVEC ROME. 

En quittant Rome pour marcher contre Manfred, Charles d'Anjou 
y avait laissé comme vicaire Boniface « de Galberto » '. Celui-ci 
se signala par une telle sévérité dans l'exercice de son pouvoir, que le 
pape dut intervenir, Richard de Pofi nous a conservé à ce sujet deux 
bulles. 

10 (fol. 226). Le pape écrit au roi [de Sicile] que son vicaire à 
Rome a condamné à des peines exagérées, à l'occasion d'une rixe, 
quelques nobles Romains, parents de deux cardinaux. En considéra- 
tion des services que ces deux cardinaux lui ont rendus, avant comme 
après son arrivée à Rome, le pape prie le roi de faire adoucir les 
peines infligées. 

11 (fol. 226). Bulle correspondante adressée au vicaire. 

Ces deux pièces sont postérieures au 28 juin 126S (puisque Charles 
d'Anjou y est appelé roi), et au 20 janvier 1266, car elles le supposent 
absent de Rome 2 . D'autre part elles sont antérieures au mois de 
mai 1266,011 Charles abandonna la dignité" sénatoriale. Les deux car- 
dinaux qu'elles mentionnent sont certainement Annibaldoet Riccardo 
Annibaldi, qui sont en effet tous deux présents à Rome au courant de 
1 26S ; ils figurent parmi les cardinaux qui investirent Charles d'Anjou 
de la Sicile 3 . On a sans doute là l'explication de l'attitude hostile à 
Charles d'Anjou qu'eurent deux ans plus tard une partie des membres 
de la famille Annibaldi 4 . 

Charles d'Anjou ayant déposé la charge sénatoriale, eut pour suc- 
cesseurs Corrado Beltrami Monaldeschi d'Orvieto et Luca Savelli de 
Rome; puis, au printemps de 1267, un coup de main donna naissance 
à la constitution d'un gouvernement gibelin avec Angelo Capocci pour 
chef. Les guelfes s'agitaient et l'on soupçonnait le pape de les encou- 

1. Cf. Pinzi, Storia di Viterbo, II, 181 . 

2. Cf. l'itinéraire de Charles d'Anjou dans Durrieo, les Archives Angevines de Naples, II, 
i65-i66. 

3. Martène, Thésaurus anecdotorum, II, 222. ' 

4. Hampe, Geschichte Konradins von Hohenstaufen,p. 266 ; cf. Ann. Plactntini ghibeUint 
dans Pertz, Scriptorts, XVI H, 5 26. 



334 E - JORDAN 

• 

rager. Le 7 juin 1267, Clément IV écrit à Angelo Capocci pour pro- 
tester contre ces accusations, et accréditer auprès de lui l'archevêque 
de Cosenza et l'évèque de Spolète, chargés de rétablir la paix \ C'est 
sans doute à la même affaire que se rapporte : 12 (fol. 175 v°); le 
pape exhorte les Romains à la paix et annonce l'envoi de deux évêques, 
dont les noms manquent. 

Vers ce moment entre en scène un homme qui devait jouer en 
Italie, durant les année» 1267 et 1268, un rôle aussi brillant que court: 
Henri de Castille, frère d'Alfonse le Sage 2 , et proche parent de 
Charles d'Anjou. Ce personnage avait des droits à la reconnaissance 
du pape et du roi; il avait prêté à ce dernier, avant la bataille de 
Bénévent, une forte somme d'argent. On songea à l'en récompenser 
en lui faisant épouser Hélène, fille de Michel, despote d'Epire, veuve 
de Manfred et prisonnière de Charles d'Anjou, qui lui aurait apporté 
comme dot Corfou et quelques places d'Epire. Je serais tenté de 
croire que c'est à cette négociation que fait allusion 13 (fol. 233 v°) ; 
une exhortation adressée par le pape à un inconnu, ut derelinquat 
errores scismaticos. La lettre est conçue en termes aussi vagues que 
possible et qui ne permettent aucune conjecture ; mais elle se termine 
par la phrase suivante : Ceterum de negotio filie tue locuti sumus cum 
nunciis régis, ci nichilominus juxta tuarum precum continentiam nostras 
litteras direct uri. S'agirait-il d'Hélène et de Charles d'Anjou, et le des- 
tinataire de cette lettre serait-il le despote d'Epire? Mais ce n'est là 
qu'une pure hypothèse. 

Ce projet de mariage échoua d'ailleurs, par suite, affirment tous les 
historiens (sans en donner du reste aucune preuve), de la mauvaise 
volonté de Charles d'Anjou. Quelques mois après, vers la fin de juin 
1267, Henri de Castille était sénateur de Rome. A l'exemple de tous 
ses prédécesseurs (y compris le vicaire de Charles d'Anjou), il s'em- 
pressa de chercher à faire reconnaître la suprématie de Rome par toutes 
les communes du voisinage. M. Pinzi 3 a publié une bulle du 
2 juillet 1 267, par laquelle le pape défend aux villes du Patrimoine 
d'obéir à certains ordres que leur avait adressés le sénateur.- Le formu- 
laire de Richard de Pofi nous a conservé : 14 (fol. 227 v°) la lettre 
de reproches adressée à la même occasion à Henri de Castille. Elle 
contient un passage intéressant. Après avoir dit que les traditions de 
famille de Henri de Castille lui avaient fait espérer de trouver en lui 
un défenseur des droits de l'Eglise, le pape ajoute : « Ad id quidem 

1. p. 20073. 

2. Cf. sur lui : Del Giudtce, Arrlgo ai Castiglia ; et Hampe, op. cit., 146-157. 
' 3. Storia di Vittrbo, p. 200. 



NOTES SUR LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI 335 

ante assumptum Urbis regimen te paternis exortati fuimus affectibus } 
tuquc nostras exortationes dévote suscipiens ad Mas tanquam vir catho- 
licus respondisti. » C'est la preuve que le pape (comme Pont déjà 
conjecturé Hampe et del Giudice, contrairement à Schirrmacher 1 ), 
n'avait nullement vu d'un mauvais œil l'élection de Henri de Castille, 
en qui il n'avait pas de raison de redouter d'avance un ennemi. 

Mais le sénateur, entraîné par les nécessités de sa situation, ne tint 
aucun compte des ordres du pape. Il renouvela au contraire ses tenta- 
tives, non seulement dans le Patrimoine et la Sabine, mais en Cam- 
panie ; il essaya de faire revivre un ancien traité par lequel les 
habitants d'Anagni s'étaient engagés à faire juger leurs procès au 
Capitole, et à fournir des vivres aux Romains toutes les fois qu'ils 
feraient une chevauchée en Campanie. Ce fait est rapporté dans une 
bulle de Clément IV, du 6 août 1267 2 , par laquelle ce pape relève 
les habitants d'Anagni de leurs engagements ; une autre bulle, 
adressée sur le même sujet à Henri de Castille, se trouve dans notre 
formulaire : 15 (fol. 227 v°). 

Vers le même moment, le pape écrivit au sénateur (16 ; fol. 228 v°) 
pour lui demander de châtier des traîtres au roi [de Sicile], alors 
occupé au service de l'Église en Toscane, qui, avec le concours de 
quelques Romains, avaient occupé deux châteaux sur la frontière du 
royaume. Cette lettre est évidemment celle à laquelle Clément IV 
fait allusion dans une bulle du i3 août 1267 3 , ce qui fournit une 
date approximative. « Non levé tuam decet ferre prudentiam, écrit le 
pape, sed moleste, cum rex offendatur, vel aliquibus injuriis provocatur, 
cujus offensas et injurias tant ratione sanguinis quam amoris qui vos 
duos unum efficiunt teneris proprias reputare. » Il n'est pas indifférent 
de voir, à cette date encore, Clément IV parler dans ces termes de 
l'étroite union des deux cousins. Il est clair que la brouille entre 
Henri de Castille et Charles d'Anjou, qui devait les mettre face à face 
à Tagliacozzo, n'était pas encore un fait accompli 4 . Les historiens 
en ont jusqu'ici recherché l'origine très haut, pour en attribuer toute 
la responsabilité à Charles d'Anjou. Les documents conservés par 
Richard de Pofi donnent une impression un peu contraire. De même 

!. Die Ittzttn Hohtnstaufen, p. 356. 

2. Insérée dans une bulle de confirmation d'Urbain VI (Arch. Vaticanes, Reg. 2$-], 
fol. 3i). 

3. P. 20109. 

4. H me semble évident qu'on a tiré des conclusions très exagérées de P. 20109 ; on voulait 
y voir ce qui n'y est pas, la preuve que Charles d'Anjou aurait dès le commencement d'août 
1267, sollicité du pape des mesures énergiques contre le sénateur. Quant à la bulle peu claire 
du 26 juillet (P. 20091), elle se rapporte peut-être à la même affaire. 



336 E. JORDAN 

que ce sont seulement les nécessités de ses fonctions de sénateur qui 
ont amené Henri de Castille à entrer en conflit avec le pape, de même 
sa rupture avec le roi de Sicile a été amenée beaucoup moins 
par de vieilles rancunes que par les intrigues des Gibelins toscans, 
ainsi que j'espère le montrer ailleurs. En tous cas, le coup de main 
tenté en 1 267 contre les frontières du royaume ne lui est pas impu- 
table. 



III 



RELATIONS DE CLEMENT IV AVEC LA TOSCANE. 

Dès avant la bataille de Bénévent, Clément IV avait remporté en 
Toscane un grand succès par la soumission de Lucques qui, en 1264, 
contrainte par la force, s'était livrée au vicaire de Manfred. Notre 
formulaire contient (17, fol. 175), une bulle par laquelle le pape 
enjoint à un inconnu d'absoudre les Lucquois, après avoir reçu d'eux 
les promesses et les garanties nécessaires des sentences encourues à 
cette occasion. Cette bulle ne renferme pas d'indication chronolo- 
gique; toutefois, contrairement à l'opinion admise, je crois que le 
retour de Lucques au parti guelfe est antérieur à la bataille de Béné- 
vent ; car: i° le pape, dans les lettres de mars et d'avril 1266 où il 
parle de ses succès diplomatiques en Toscane, ne mentionne pas la 
soumission des Lucquois comme un fait récent f ; 2 le 7 mars 1266% 
plusieurs petites communes des environs de Lucques (Monticiano, 
Montemagno, Pontemaggiore, Pedona) déclarent abjurer « omnes 
confedcrationes, pacta et promissiones, quibus capitaneus, antiani et 
populus Lucani M. quondam principi Tarentino tenebantur ; » on 
parle au passé ; 3° les délégués lucquois ne figurent pas à la diète des 
gibelins toscans tenue le 10 février 1266 3 ; il n'y a pas non plus de 
contingent lucquois dans les forces que Guido Novello réunit autour 
de lui à Florence, au lendemain de Bénévent 4 . D'autre part, on 
trouve dans notre formulaire (18, fol. 143), une lettre par laquelle le 
pape recommande au roi [de Sicile], les ambassadeurs d'une commune 

I. Cf. P. 19S93, 19604, 19616, Rcg. CUm. IV, 41 3. — Dans P. 19617, il est ques- 
tion de la réconciliation de Lucques et du Saint-Siège ; mais les expressions employées n'impli- 
quent pas nécessairement que cette réconciliation ne fût pas antérieure de quelques mois. 

3. Arch. du Vatican, Instrumenta Miscellanea, capsa 1250-1275. 

3. BFW, 14279 c 

4. Villani, VU, 14. 



I 



é 
NOTES SUR LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI îl^ 

dont le nom manque, mais doit être Lucques, car c'est à Lucques seule 
que peuvent convenir des expressions comme celles-ci : multas tribu- 
lationes et persecutiones hostiles ut Ecclesiam ipsam non lederent... diutius 
in angusto positi subierunt;. . . licet postremo severitate tyrampnica com- 
pulsi dolentes devium declinarunt, nunc autem. . . ad nostra et ejusdem 
Ecclesie mandata que per spéciales syndicos ad hoc ordinatos servare 
jurarunt dévote et humiliter redierunt. Mais cette bulle suppose les 
Lucquois déjà absous. Or il est naturel de la rapprocher de P. 19 473 
(29 nov. 1265), où le pape mentionne des ambassadeurs lucquois qui 
se rendent auprès de Charles d'Anjou, et de P. 19486 (23 déc. 1 265), 
où le pape insiste sur les services que Lucques pourrait rendre au 
roi, soit en facilitant le passage de ses troupes, soit comme base 
d'opérations en Toscane. Je crois donc qu'il convient de placer la 
réconciliation de Lucques et du Saint-Siège et par conséquent le 
n° 17 vers novembre 1265 ; et le n° 18 à la fin de novembre ou dans 
le courant de décembre de la même année. 

La bataille de Bénévent provoqua naturellement en Toscane une 
réaction guelfe. Le pape put espérer un instant ramener toute la 
Toscane sous son influence ; l'année 1 266 est marquée par d'activés 
négociations entre le Saint-Siège et les diverses villes toscanes. Dans le 
formulaire de Richard de Pofi se trouvent plusieurs lettres qui s'y 
rapportent. D'abord (19, fol. 174V ) une bulle du [1 1 mai 1266] par 
laquelle Clément IV charge son chapelain [Bernard de Languisse!] 
d'absoudre les Siennois, après avoir reçu leur soumission ; puis (20, fol. 
172 v°), une autre bulle [4 août 1266] par laquelle le pape accrédite 
auprès des [Siennois] le même [Bernard de Languissel] pour recevoir 
la ratification de la paix conclue par l'entremise du pape entre eux 
d'une part, leurs exilés, les comtes [de Pitigliano et de Santa-Fiore, et 
Orvieto] de l'autre. Je connaissais déjà ces deux bulles, conservées en 
original aux Archives de Sienne ; le texte donné par Richard de Pofi 
(sauf quelques lapsus de copiste et la suppression des noms propres) 
est parfaitement conforme aux originaux; on a ainsi un moyen de 
contrôler le degré de confiance que mérite notre formulaire. On y 
rencontre encore [21, fol. 173] une lettre [adressée probablement à 
Bernard de Languissel] par laquelle le pape lui enjoint d'imposer 
aux habitants de Sienne et d'Orvieto une trêve, l'acceptation de 
son arbitrage, et la mise en liberté de leurs prisonniers respectifs. 
Cette pièce, dont je n'ai pas retrouvé l'original à Sienne, est 
bien probablement contemporaine du n° 19. 

Le pape se préoccupait en même temps, en Toscane comme en 

Sicile, de châtier les prélats qui avaient pris parti pour Manfred. 

21 







338 £. JORDAN 

L'évêque de Grosseto, très ami des Siennois, s'était particulièrement 
compromis avec les Gibelins. Le 2 5 juillet 1266, les Siennois déci- 
daient d'intercéder en sa faveur auprès du pape 1 . Notre formulaire 
renferme précisément (22, fol. 255), une bulle qui le concerne; 
c'est un ordre [à Bernard de Languissel?] de citer à comparaître 
devant le pape un évêque qui ne peut être que celui de Grosseto, 
puisque la citation doit être faite in majori ecclesia Grossetensi. 

On sait que Clément IV ne réussit pas par la seule diplomatie, à 
rendre la prépondérance au parti guelfe. Conradin devenant mena- 
çant, il se décida à la fin de mars 1267 à inviter Charles d'Anjou à 
envoyer des troupes en Toscane 2 . C'est certainement après ce moment 
et avant l'arrivée en Toscane de Charles d'Anjou lui-même 3 , que se 
place une lettre (23, fol. 244) par laquelle le pape, après avoir félicité 
une ville de sa récente soumission, l'exhorte à soutenir énergique- 
ment l'évêque [d'Arezzo 4 ] et les troupes du roi [de Sicile]. Je serais 
tenté de croire que cette lettre est adressée à Florence, jusqu'alors 
excommuniée, et qui passe décidément au parti guelfe le 16 avril 
1267 5 . 

Deux autres bulles, dans notre collection, concernent Florence. 

24, fol. 188. Le pape écrit [à Jean de Brayselve, vicaire général 
de Charles d'Anjou en Toscane 6 , ou à Jourdain de Plsle, vicaire 
royal à Florence 7 ], qui avait sommé le frère et les neveux du cardinal 
[Ottaviano degli Ubaldini] de se soumettre à lui et de lui donner des 
otages, que ceux-ci, bien que dévoués au roi [de Sicile], ne peuvent 
pour le moment entrer à son service, et qu'ils ne sont pas d'ailleurs 
ses feudataires, non plus que ceux de la commune de Florence ; le 
pape défend d'user à leur égard d'aucune violence. 

25, fol. 187 v°. Le pape après avoir rappelé les services rendus à 
[Florence] par le cardinal [Ottaviano], défend aux [Florentins] d'élever 
aucune revendication sur les châteaux qui lui appartiennent. 

J'ai publié ailleurs 8 , une lettre du 17 juin 1268, par laquelle 
Clément IV reproche aux Florentins d'avoir de nouveau, et malgré 
ses ordres antérieurs, attaqué les terres du cardinal Ottaviano. Ces 
ordres antérieurs sont bien probablement notre n°2 5. Quant au rôle 

t. Arch. de Sienne, Consiglio générale, XI, fol. 12 v°. 

2. Hampe, p. 1 3o. 

3. Fin juillet 1 267. 

4. Je crois devoir ainsi restituer le nom qui manque ; l'évêque d'Arezzo était depuis 126S 
chef de la ligue guelfe toscane (BFW, 142 5 4). 

5. BFW, 14341a. 

6. P. 2oo3o. ';_" 

7. Del Giudice, Codice diplomatico, l, 249. 

8. Reghtres de Clément IV, 708. 



L 



NOTES SUR LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI 33g, 

que les gens de Charles d'Anjou avaient joué dans cette affaire, il y est 
fait allusion dans deux bulles du 4 août 1267 '. 

Enfin le formulaire de Richard de Pofi renferme (26, fol. 172) une 
bulle [du 2 mai 1268] par laquelle le pape annonce aux habitants de 
la Toscane Penvoi de son chapelain [Guillaume de Tuningo] chargé 
d'assurer, par l'emploi des peines spirituelles, l'obéissance due au 
roi [de Sicile], vicaire impérial en Toscane. Sauf les variantes de 
forme, cette bulle est identique à celle qui fut adressée à la même 
occasion à Guillaume de Tuningo 3 . 



IV 



RELATIONS DE CLEMENT IV AVEC LA LOMBARDIE. 

Les pièces de ce groupe se placent dans la période qui précède 
mmédiatement la descente de Conradin en Italie. 

2? (fol. 204 v°). Le pape remercie des inconnus de leur dévouement 
quam nuper in significandis nobis Alamannie rumoribus per spéciales 
lit te ras ostendistis... Profecto talibus assertionibus aures non dcspici- 
mus adhibere, licet contrarium nobis extiterit diversorum aliorum 
nuntiorum de partibus illis venientium assertione relatum... Quare.. 
regem sollicitare curavimus ut consulte provideat... nosque nichilominus 
in partibus Lombardie gêneraient in brcvi decrevimus destinare legatum. 

28 (foi. 1 63). Le pape félicite les habitants de Crémone dont les 
ennemis, qui excidium vestrum fraudulenta nimis astutia prcpararcnt, 
ont échoué et in manus Jidelium regredientes impii corruerunt, penam 
in se ipsis digna ultione ferentes, quam infligere forsan aliis intcndc- 
bant.. Il annonce l'envoi très prochain d'un légat. Je pense qu'il 
est question dans cette pièce du coup de main malheureux que Boso 
de Doara et les Véronais tentèrent contre Crémone le 20 juin 1 267 3 . 
En tout cas l'allusion faite à l'envoi d'un légat prouve que les bulles 
27 et 28 sont de peu antérieures à la suivante. 

29 (fol. 198). Le pape nomme Philippe, archevêque de Raven- 
nes, légat dans les patriarcats de Grado et Aquilée, les provinces de 
Raguse, Ravenne, Milan, Gènes, la Lombardie, la Romagne et la 
Marche de Trévise. Cette bulle [du 8 juillet 1267], qui se trouve 

1. p. 10104-1010$. 

1. P. to3 3i. — L'original est aux Archives du Vatican, Arm. Il, caps. 5» n» 4, 
3. Ann. Placent. GhtbclL (Pertz, Scriptoret, XVIII, 522). 






3 4 o £. JORDAN 

dans le Registre de Clément IV {an III, n°56) a déjà été publiée \ 
Enfin 30 (fol. 243), le pape s'adressant à une ville dont le nom 
manque promet de faire en sorte quod Ma provincia... tranquille 
tatis et pacis gratia pcrfruatur. Ad id quoque mentem nostram dircximus, 
et jam quod intendimus percepistis effectum, nisi negotium Tuscie quod.. 
rex prosequitur effectum hujusmodi retardasset. Sed credimus firmiter 
quod de cetero non diutius differetur. Scimus enim quod ipse rex prospe- 
rum statum vestrum affectât et ad eum promovenâum insistet viriliter et 
sollicite vigilabit. C'est seulement à partir de juillet 1267 que Charles 
d'Anjou est en Toscane. La province en question est certainement la 
Lombardie. Je serais porté à croire que cette lettre était adressée à 
Plaisance, où le roi envoya en effet des troupes en 1 267 2 . 

Cette rapide analyse d'une partie seulement de la collection de 
Richard de Pofi permet cependant, croyons-nous, de résoudre 
quelques-unes des questions qui se posent à son sujet. Tout d'abord 
on voit ce qu'il faut penser de l'affirmation contenue dans le texte de 
plusieurs manuscrits, d'après laquelle notre formulaire ne serait qu'un 
extrait des registres d'Urbain IV et de Clément IV. En réalité, 
sur 3o pièces dont il vient d'être question, une seule, le n° 29, 
existe dans les registres de Clément IV, conservés au Vatican. 
J'ai pu me convaincre qu'on ne trouverait pas une proportion beau- 
coup plus élevée en faisant porter la comparaison sur l'ensemble du 
formulaire. On doit donc, ou rejeter comme sans valeur le renseigne- 
ment des manuscrits, ou admettre soit qu'une partie des registres de 
Clément IV a disparu, soit que les registres de ce pape actuellement 
existants ne sont que des extraits de registres plus étendus, aujourd'hui 
perdus. Le P. Denifle 3 a montré la vraisemblance de cette dernière 
hypothèse pour certains registres duxm e siècle. 

Je crois qu'en tous cas la valeur du formulaire de Richard de Pofi, 
en tant que source historique, reste très sérieuse, et qu'on peut y 
recourir avec confiance. M. Simonsfeld avait été enclin à plus de 
scepticisme, à cause d'une phrase de l'introduction : quasdam litteras 
diversarum formarum secundum Romane curie stilum ex mandato 
superioris et ingenii mei parvitate confectas. Il en concluait qu'une 
bonne partie des lettres insérées dans le formulaire avaient été compo- 
sées de toutes pièces par Richard de Pofi, comme modèles de style. 
Mais on a déjà proposé une interprétation différente de ce passage 4 

t. P. 20072 : cf. Reg. Clèm. IV, 487. 

2. Ann Placentini (Pertz, Seriptores, XVIII, 524). 

3. Die pxpstlichen Registerbœnde des XIII Jahrhunderts, dins Archi» fur LiUratur und Kir- 
chengeschichte des Mittelalters, II. 

4. Nettes Archiv, 1893, p# 711* 



NOTES SUR LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI 5 4 i 

Richard de Pofî nous aurait conservé des lettres réellement émanées 
de la chancellerie pontificale, qu'il avait rédigées comme employé à 
cette chancellerie. Et M. Winkelmann n'a pas hésité à admettre comme 
authentiques dans les Rcgesta Imperii des pièces qu'avait rejetées 
M. Simonsfeld. Peut-être mon travail contribuera-t-il à confirmer 
cette manière de voir. Car, pour trois bulles mentionnées ci-dessus, 
19, 20, 26, les originaux encore existants, témoignent en faveur 
de Richard de Pofi. Et s'il est possible de dater et d'identifier un 
grand nombre de pièces de notre formulaire, c'est qu'elles renferment 
des détails précis qu'on ne trouverait pas dans desimpies exercices de 
style, et qu'elles viennent tout naturellement se ranger dans les cadres 
tracés à l'aide des documents depuis longtemps connus. 



\ 



REQUÊTE 



ADRESSÉE AU ROI DE FRANCE 



# 



PAR UN VETERAN DES ARMEES DE SAINT LOUIS 

ET DE CHARLES D'ANJOU 



Par Élie BERGER 



Bien que le treizième siècle ait été pour la France une époque 
d'organisation et de progrès, on est parfois étonné de voir com- 
bien les conditions de la vie privée étaient alors peu enviables. 
Les mœurs judiciaires de ce temps, en particulier, se distinguent par 
une âpreté qu'on a peine à s'expliquer après les grands exemples de 
clémence et de consciencieuse équité donnés par saint Louis. A cet 
égard, la requête que nous allons analyser, et qui était adressée au roi 
de France par un innocent, par un vieux soldat, ne peut manquer de 
faire impression. 

Pierre Pillart, de Ménil f , était un pauvre chevalier du comté de 
Beaumont-sur-Oise, qui, avant les mésaventures de ses vieux jours, 
avait suivi dans plus d'une guerre les rois de France et les princes de 
leur maison. Les termes dont il se sert en rappelant ses états de ser- 
vice ne permettent pas de préciser l'époque à laquelle remontent les 
faits dénoncés par lui à la justice de son souverain : « Je vous de- 
mande de vous enquérir auprès de chevaliers et de bonnes gens qui 
m'ont vu et ont connu mes œuvres, là où je vous ai suivi, vous et vos 
devanciers, en l'expédition qu'on fit à Damiette, et quand on alla en 
Sicile, et au siège de Marseille, et au siège de Tunis. » Au dire de 

I. Le Mesnil-Saint-Denis, à quelque distance au nord de Beaumont-sur-Oise. 



344 EL1E BERGER 

juges compétents \ le prince auquel s'adresse cette prière est Phi- 
lippe-le-Hardi, et quoique le fait ne soit pas absolument certain, rien 
n'oblige à croire qu'il soit ici question de Philippe-le-Bel, d'autant 
qu'on voit intervenir en faveur du requérant, comme représentant du 
roi, le bouteiller de France Jean d'Acre, qui joua, sous le fils de saint 
Louis, un rôle des plus importants. 

Incarcéré par ordre de Guillaume Savouré, prévôt de Beaumont, 
Pierre Pillart comparaît devant le bailli de Senlis, sous l'inculpation 
d'avoir battu un clerc, et de lui avoir volé deux chevaux, dont l'un 
a été trouvé en sa possession. Vainement le prévenu cherche à expli- 
quer la présence de ce cheval dans sa maison ; ses raisons ne sont pas 
écoutées. Des amis interviennent en sa faveur, et, s'adressant au Par- 
lement, demandent d'abord qu'il soit mis en liberté, ou du moins re- 
lâché sur caution ; leur requête ayant été repoussée, ils insistent pour 
que justice soit faite au chevalier « en prison tenant ». En réponse 
à cette démarche, messire Jean d'Acre, « qui estoit ou liu des 
mestres », mande au bailli d'ajourner les parties plaidantes et de faire 
droit « par les chevaliers 2 » ; expression fort claire : Pierre Pillart, 
étant chevalier, devait être absous ou condamné par le dit de ses pairs. 
Quant aux « mestres » dont Jean d'Acre tenait la place, c'étaient, 
selon toute vraisemblance, les maîtres des requêtes, ou, si Ton veut, 
des requêtes du palais 3 . 

Jean d'Acre ou de Brienne, sur l'ordre duquel le pauvre chevalier 
devait désormais compter pour obtenir un traitement équitable, était 
un fort grand seigneur, apparenté à tout ce qu'il y avait de plus 
noble dans le monde chrétien. Fils du roi de Jérusalem Jean de 
Brienne, qui avait, à la fin de sa vie, gouverné l'empire d'Orient, il 
fut, par sa mère Bérengère, petit-neveu de Blanche de Castille, cou- 
sin d'Alphonse X, roi de Castille, de saint Louis et de Philippe III, 
des rois d'Angleterre Henri III et Edouard I c r. Sa sœur aînée, 
Yolande de Brienne, avait été la seconde femme de l'empereur Fré- 
déric II ; son autre sœur, Marie, avait épousé Baudouin II de Cour- 
tenay, empereur de Constantinople. Élevé, ainsi que ses frères, les 
autres « enfants d'Acre », à la cour de France, on le retrouve à 
Chypre, au moment où Louis IX préparait dans cette île l'invasion 
de l'Egypte ; il en part avec l'impératrice d'Orient, par l'influence de 

i. M. Ch.~V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 3 18. Cf. Boutaric, Actes du 
Parlement, I, 3547 e. 

2. Nous ne voudrions pas affirmer que Jean d'Acre fût alors à Paris; peut-être était-il en 
tournée. 

3. Langlois, Philippe ///, p. 3 17-3 18. 



/ 



UN VÉTÉRAN DES ARMÉES DE SAINT LOUIS 3 4 5 

laquelle il épouse la comtesse de Montfort; dans les années qui 
suivent, il essaye vainement d'assurer à sa sœur, contre le comte de 
Luxembourg, la possession de Namur. Devenu grand bouteiller de 
France, il accompagne Louis IX à Tunis ; aussi le retrouvons-nous au 
premier rang des témoins entendus dans le procès de canonisation de 
saint Louis. 

Sa situation à la cour de Philippe III et Philippe IV fut considé- 
rable. Souvent nommé dans les actes publics et les comptes, nous le 
voyons à plusieurs reprises chargé de missions diplomatiques; Phi- 
lippe III l'envoie auprès de Grégoire X, et plus tard il fait, aux frais 
de son souverain, un voyage en Angleterre. Quand, en 127S, le roi 
de France intervint en Castille en faveur de sa sœur Blanche et des 
enfants de la Cerda, c'est à Jean d'Acre qu'il confia cette délicate 
entreprise, au cours de laquelle le bouteiller déploya, s'il faut en 
croire les historiens, plus de courage que d'habileté. Quatre ans plus 
tard, les habitants de Provins s'étant soulevés contre les agents 
royaux, Jean d'Acre, chargé de les mettre à la raison, montra dans la 
répression une grande rigueur. Quelle que fût sa valeur comme am- 
bassadeur ou comme soldat, il était un homme avisé ; au cours des 
longues années pendant lesquelles il fut bouteiller, il maintint vigou- 
reusement les prérogatives de sa charge. Il avait certainement, dans 
les affaires judiciaires, une compétence reconnue, puisqu'on voit le 
Parlement, après enquête, lui donner raison dans un litige relatif 
aux coutumes de Poitou '. Il fut de ceux que le roi chargea, en 1285, 
de parcourir le royaume pour provoquer, en faveur de la couronne, 
des dons et des prêts, et c'est à ce titre que nous le rencontrons dans 
les bailliages de Sens et de Senlis. 

Le bailli de Senlis ne pouvait éluder l'obligation qui lui était 
imposée par un aussi grand personnage; nous allons voir comment 
il s'acquitta de sa mission. Après des dépositions contradictoires, 
on eut recours à une épreuve qui aurait dû être décisive. Le cheval 
qu'on disait volé fut amené à l'entrée de la localité qu'habitait le 
cierc, son prétendu maître, et laissé libre ; il ne retrouva pas l'écurie. 
Le seul témoin qu'on eût trouvé fit, après serment, la déposition 

suivante : a Ce cheval ne fut onques au clerc Le cheval au 

clerc était grand, celui-ci est petit; le cheval au clerc allait l'amble; 
le cheval au clerc était vieux, celui-ci est jeune; le cheval au clerc 
avait une oreille fendue, et en cette oreille il y avait une tache. 
Quiconque dit que ce cheval fut au clerc, faut à dire vrai. » Il 

1. Léopold Delislc, Fragments inédits du registre de Nicolas de Chartres, p. 35. 



?4* ÉLIE BERGER 

semble que l'innocence de Pierre Pillait fût démontrée; cependant 
on le laissa « en vilaine prison » ; le temps de sa captivité s'étendit 
de la mi-carême aux environs de Noël. Un jour, la femme qui le 
gardait lui dit qu'il allait être mis en prison jurée, à toujours. Le 
chagrin le rendit malade ; il appelait la mort. Il demanda la confes- 
sion et la communion; elles lui furent refusées. Il prit le parti de 
s'évader et de se réfugier « en l'esglise de la Mère Dieu ». Il faut lire 
le débat qui alors s'engage entre le prévôt, qui veut avoir son 
homme, et le prisonnier, qui se réclame de messire Jean d'Acre, qui 
demande à être ramené en prison et jugé par ses pairs, ou, si le 
bailli n'y consent, à être remis dans le lieu saint qui lui sert d'a- 
sile. Le prévôt lui répond : « Je ne vous le ferais pas, car j'aurais 
peur de ne pouvoir vous remettre ici, si vous en aviez besoin. Mais, 
s'il vous plaît, souffrez qu'il y ait ici un homme, en un anneau, 
par un pied, et vous par l'autre. » Voilà comment on traitait un 
chevalier, dont l'innocence sautait aux yeux, dont le prompt juge- 
ment avait été ordonné par un grand officier de la couronne, cousin 
du roi. 

La requête, on le voit, ne manque pas d'intérêt. La supplique de 
Pierre Pillart au roi de France est vraiment touchante, dans sa naïve 
incorrection. Nous y remarquons surtout la confiance du malheureux 
chevalier en la justice de son prince, la fierté avec laquelle il rappelle 
ses campagnes sous saint Louis et Charles d'Anjou. Il nous reste à 
faire, au sujet de ce curieux document, une dernière observation : au 
treizième siècle, c'était bien la France qu'on était réputé servir, quand 
on allait se battre, pour le frère de saint Louis, contre les Marseillais 
ou dans le royaume de Naples. 



REQUÊTE ET SUPPLIQUE DE PIERRE PILLART 

(Deux pièces. Archives nationales; J. 1024, n° 80.) 

Guillaume Savouré, prevotde Biaumont, a mandé mesire Pierre Pillart, cheva- 
lier, du Menil, que il viengne a li. Li chevalier i vint. Li prevot a mandé .1. 
cheval en sa meson. Li prevot a enprisonné le cheval et chevalier, et tient deques 
a la venue le balli. Li chevalier devant le bailli s'aparet et demande reson pour- 
quoy il est enprisonné. Li bailiz dit : a Por ,1. cler que vous eez batu,si comme 



UN VETERAN DES ARMEES DE SAINT LOUIS 347 

il dit, et tolu .II. chevas, don li .1. est trové seur vous. » Li baillis fet venir le 
cheval devant le chevalier, en la presensse assez de bonesgens. Li baillis demande 
au chevalier ce ce cheval fut trové en sa meson. Li chevalier dit : « Oil. » Li 
baillis li demande dont il li vint. Li chevalier dit : « Vous tenez en vostre prison 
Simon de Monci, qui le me loa .1. sestier de blé por fere mes mars ; si le quenoit 
bian ; ni est, si le nie, si sui ge prez du prover par bones gens. » Après ces 
paroles distes, li baillis a agrevé le chevalier de prison ; il li ennuie, au chevalier ; 
adrecierez a celi qui le cheval li avet baillié, et mènerez les serjans le roi avesques 
eus devant eus. Il requenut le cheval a son, et dit que il le garandiret devant toz 
bornes. Li amis au chevalier adrecierez a la court et requidrez le chevalier a 
avoir ou estrous ou par plesges ; avoir ne le peurez. II requierez que droit li 
feut fet en prison tenant. Mesire Jehan d'Acre, qui estoit en liu des mestres, 
quémanda au bailli que il ajornart les parties et feit dret an par les chevaliers. Li 
baillis les ajorna, et vint la ou li chevalier estoit lia et .III I. chevaliers, ne nien 
plus. La fit li cler sa clemmeur seu le chevalier, et dit que il avet menguié et tolu 
ses chevas, et offre a prover que le cheval qui fu trové seu le chevalier est son 
par bons tiegmoiz. Li chevalier nie le fet, et offre a deffendre soi, si il est nul 
qui plus en veille fere. Li cler dit que il n'en veut faire que le palier. Li baillis 
demande au chevalier : « Que dites vous de ce cheval qui a esté trové en vostre 
meson ? » Li chevalier dit \ « Je trove mon garant du cheval par quoi je voil estre 
cuiste ou droit, ce droit li est véé. » Li baillis prent le serement du chevalier, 
ou voille ou non, et du cler et des tiemoiz que li cler a amené por fere le cheval 
a son. Li chevalier demande au bailli ce ce est contre li que il veut fere oir ces 
tiegmoiz ; a ce ne respont nient li baillis. Li baillis remest le chevalier areres 
en prison, il en n'envaie le cler cuistes et emmeine les tiegmoiz avesques li. De 
chose que li tiegmoiz diez le chevalier ne set nient. Li baillis quémande au prevot 
que il meste le chevalier en une cherreste encortinée et qui l'envoit a Clermont ; 
et il le fit san autre jugement. Le baillis quémanda au prevot que il meint le 
cheval en la vile au cler, et let le cheval aler en l'entrée de la vile ; si va en la 
meson au cler, et li cler a .1. tiegmoin que il set son en la vile ; si li let le 
cheval comme sien. Li prevot lésa le cheval aler en l'entrée de la vile ; li cheval 
n'i ala pas, quar il n'i s'i quenut en riens que il n'i avet onsques entré. Li prevot 
manda les bones gens de la vile, et demanda par leur serement ce ce cheval 
avet onsques esté au cler ; il direz que nennin, ce leur est avis, mes il a la .1. 
garson qui fu longuement a li : « cil vous en dira la vérité. » Li garson fu mandé 
et vit le cheval, et dit par son serement : a Ce cheval ne fu onsques au cler. » Et 
dit porquoi : « Li cheval au cler estoit grant, cit est petit. Li cheval au cler 
anbloit sautter. Li cheval au cler estoit vieus, cit est jeuneus. Le cheval au cler 
avoit une horesle fendue, et en cel oresle avoit une tache ; que quiconque die 
que ce cheval feut au cler, il faut a voir dire. » Li chevalier atent le droit, si 
comme mi sire Jehan d'Acre ('avoit quémandé. Li baillis mit le chevalier en villaine 
prison de micaresme deques près de Noël. Lor li dit la famé qui le gardoit 
qui ne seroit pas longuement en ceste prison. Il demanda : « Ou donc ?» La 
famé dit : * En prison jurée » .1. chevalier demanda : « Comment est-elle jurée ?» 
Elle dit: « A torjors. » Li chevalier 01 ces noveles pluseus fiez; de l'angoisse 



1 



348 tlll BERGER 

qu'il eut devint griés malade, et fu lié de la maladie, quar il voloit mieus morir 
que estre torjor en prison, puisque droit estoit mors por li. Il requît confecion 
et le cors Nostre Segnor a avoir. Tôt ce li fut née. Adonques ot il pour de 
perdre s'a me après le cors. A plus tôt que il pot il mit sen cors a sauveté en 
l'esglisse de la mère Dieu. La vint le prevot du liu a li, et li demanda porquoi 
il estoit esu de la prison. II dit : Por ce que il ne povet avoir droit, et si l'avoit 
quémandé mesire Jehan d'Acre. Li prevot dit: « S'en vous voloit fere droit, 
rentarez vous en la prison lo roi ? » Li chevalier dit : « Oil, molt volentiers, mes 
que soie cuiste de la prison brisée par amende d'argent. » Li prevot dit : « Com- 
ment seron nous seurs que vous ce voloit fere? » Li chevalier dit: « Je suis 
près et apareslié de rentrer en la prison en tel mennire que, ce li baillis mande 
que il me voille fere hatif droit par les chevaliers de ceste chastelerie, que je 
demeur en la prison por le droit atendre, et ce li baillis ce ne veut fere, que 
vous m'i remetoiz. » Li prevot dit : « Ce ne vous feré pas, quar je aroie pour 
que je ne vous peeusse ici remettre, se vous en aviez mestier; mes, si vousplet, 
sofrez qu'il est ceens .1. home en .1. ennel par .1. pié et vous par l'austre. » Li 
chevalier dit : a Ensoies le soufaré ge que je desirete ne moi ne mes enfans. » 
Li baillis mande au chevalier que seurs et certein soit il que volentiers [orra] ces 
resons contre ses aversares, et volentiers le fera passer par jugement de chevaliers ; 
et dit li baillis que volentiers li eidera envers lo roi a son povoir ; et li chevalier 
entre en la prison en ce droit atendant; .1. en ou plus avoir ne le puet. Li 
chevalier requier au roi de France por Dieu que il voille qui viengne par devant 
li por soi espurgier de ce fet et de toz austres, tant que cuiste puit demorer, 
si nez que chevalier doit estre de toz fez ; que li rois est merci de li por Dieu, 
et ce cen ne puet fere, il done plain pover au roi de fere de li sa volenté, san 
soi mesfere en riens. 

Au dos : « Ceste chose est de Pierre Pilart, chevalier. » 



A vostre grant hautesce, très gentieus rois de France, je Pierres Pillart, du 
Menil, chevalier de la conté de Biaumont, requier merci por Dieu. Sire, por 
Dieu, resgardez se j'é tant atendu merci que je la doie avoir, et sachiez que ma 
doleur est si péme que enviiz enquareiz moi ne autrui ; et si commença en mi- 
charesme ot .1. en. Sire, por Dieu, voloiz que ceste doleur prengne fin, et si ne 
vous plet que j'aie repos, et si me changiez ceste paine a une austre, si vous 
plet. Et si ne vous plet, por Dieu, quémandez que droit me soit fet. Sire, je le 
vous requier comme cil qui de chose qui atour a mustre ne a laresîn ne a rap 
ne doute ne Dieu ne droit en riens. Sire, por ce que je vous requier, por Dieu, 
que vous ceste ennour me faciez, qui vous plesse que je viengne par devant vous 
por moi espurgier de toz ces fez. Sachiez, Sire, que je en feré ennour a toz 
ceus qui de gentillesce s'oseront renummer ; et si vous plest que toz les gentieus 
homes de la conté de Biaumont povres et richez i soies, je vous offre tant à 



1 * 
• 



UN VETERAN DES ARMEES DE SAINT LOUIS 349 

fère et a dire divant aus que vous vous tendrez a paie de moi. Et ce ces choses 
ne vous pi esses, si vous requier ge que vous enqueroiz a chevaliers et a bones 
gens qui m'on veu et conneu mes euvrez en vostre riaume et dehors, la u j'é 
sui vous et vos anceseus, en Talé que en n'ala à Damieste et quan en ata en 
Sesile, et au siège a Marselles, et au siège de Tunes. En toz ces lius trovarant 
chevaliers et bones gens qui m'aront veu et queneu mes euvres. En la prtsure de 
tieus gens me metroi ge volen tiers ; et feissez ceus qui me héez ' leur pover de 
moi nuire, quar je cuit pas deniers i eusses mestier. 

1. 11 manque un verbe qui doit avoir le sens de « laiwer » ou de « perdre ». 



LES PAIRS DE FRANCE 



A LA FIN DU XIII e SIÈCLE 



Par Fr. FUNCK-BRENTANO 



Peu d'institutions sont demeurées aussi obscures que celle des pairs 
de France, malgré les études nombreuses des érudits '. La cause en 
est, d'une part, que cette institution a été appelée à fonctionner rare- 
ment, et, d'autre part, que, en raison mècne de la rareté des occasions 
où le tribunal des pairs a eu à siéger, d'une session à l'autre les tradi- 
tions se perdaient, ou s'affaiblissaient, ou s'altéraient, en sorte que des 
modifications étaient sans cesse introduites, d'une manière relativement 
brusque et arbitraire, ce qui rend la tâche de l'historien, qui cherche 
l'origine, puis le développement des institutions, particulièrement dif- 
ficile. 

Lorsqu'en 1458, il s'agit de juger le duc d'Alençon — qui récla- 
mait la juridiction des pairs — on ne sut plus comment on devait 
procéder. Charles VII s'adressa au Parlement, et celui-ci délégua des 
conseillers et maîtres des requêtes qui compulsèrent les registres. Le 
Parlement donna sa réponse le 20 avril 1458 : « Tout pair de France, 
accusé d'un cas criminel, devait être jugé par le Roi en personne, 
assisté des pairs de son royaume, d'autres hauts personnages, prélats 
et nobles, et de gens de son grand Conseil ; non seulement les pairs 
de création ancienne, mais les princes en possession de nouvelles 
pairies devaient être convoqués ; -si certains pairs se refusaient à 
répondre à la convocation, le Roi devait procéder en leur absence ; 

1. Voyez la bibliographie donnée par M. Ferd. Lot à la suite de son important article, 
Quelques mots sur Vorigine des pairs de France, dans la Revue historique, t. L1V, ann. 1894, 
pp. 34-59. Sur cet article, voy, la lettre de M. A» Luchaire, ibid», pp. 382-91. 



35a FR. FUNCK-BRENTANO 

sa présence au procès était indispensable ; jamais le Roi ne s'était 
fait représenter par un délégué 1 ». Pour donner sa réponse, le Parle- 
ment avait consulté les procès de Robert d'Artois, de Jean de 
Montfort et de Charles de Navarre. S'il avait consulté les procès du 
xni e siècle, époque où le tribunal des pairs eut son apogée, il aurait 
modifié sa réponse, au moins sur un point, et dit que les pairs de 
France ne jugeaient pas au criminel. 

Avant d'aborder le point précis que. nous nous proposons de traiter 
ici, nous ferons observer que l'importance de la pairie semble avoir 
été rabaissée par les écrivains modernes. En 1237, une discussion 
s'élève entre le roi de France, d'une part, Thomas de Savoie et Jeanne 
de Constantinople, comte et comtesse de Flandre, de l'autre. Il s'agit 
des conditions dans lesquelles Thomas prêtera, en qualité de comte de 
Flandre, serment d'hommage au roi de France. Les pairs présents — 
c'étaient lesévêques de Laon, de Langreset de Beauvais — se réunis- 
sent; ils délibèrent en particulier, secedentes in parttm, et rapportent 
leur décision à laquelle les parties se soumettent 2 . Peut-être ne faut-il 
pas juger de l'importance d'une institution d'après les seuls faits qui 
se sont produits. La crainte que la cour des pairs inspirait, aussi bien 
au Roi qu'aux grands vassaux, à cause de son importance même, 
paraît avoir été précisément la raison de la rareté des occasions où elle 
eut à exercer son autorité. Il est vrai que, dans le courant du xin c siècle, 
le pouvoir royal s'affermit et s'étendit rapidement ; l'importance du 
tribunal des pairs en fut diminuée d'autant. Dans les lettres données, en 
décembre 1237, par le comte et la comtesse de Flandre, nous lisons : 
« Nos et successores nostri non poterimus dominum regem in causam 
« trahere occasione alicujus rei facte ante pacem factam olim, a. 
« M. CC. XX. VI., mense januario ». Il s'agit de la cour des pairs. 
C'est un langage que le roi de France n'eût pas permis cinquante ans 
plus tard. 

Nous voudrions établir les cas où les pairs de France étaient appe- 
lés à exercer leur juridiction, en nous en tenant, pour plus de préci- 
sion, à la fin du xni e siècle. Quand nous disons « les cas » nous 
commettons déjà une erreur ; les pairs ne jugeaient que dans un cas 
unique, lorsque la possession du fief, qui conférait la pairie, était en 
jeu : tel avait été, au début du xm e siècle, le procès d'Erard de 
firienne et de la comtesse de Champagne relatif à la possession de la 

1. Voy. les textes cités par M. de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. VI, pp. 180 
et ss. 

2. Lettres — 1237, déc, Compiègne — du comte et de la comtesse de Flandre, publiées 
par Teulet, Layettes, II, 556-57. 



LES PAIRS DE FRANCE A LA FIN DU XIII» SIÈCLE 553 

Champagne l . Les pairs avaient à décider si, oui ou non, le vassal 
s'était rendu coupable de forfaiture vis-à-vis de son suzerain, forfaiture 
qui entraînait la confiscation du fief. L'une des clauses du traité de 
Melun, ratifiée par Honorius III, lançait l'excommunication contre le 
comte de Flandre et l'interdit sur ses domaines, jusqu'au jour où il 
aurait fait amende honorable, au jugement des pairs de France 2 . Nous 
trouvons bien au début du xni c siècle un procès, comme celui de Jean 
de Nesle contre la comtesse de Flandre, où il ne peut être question de 
la saisine du comté : mais il s'agit d'un appel par un vassal de la 
couronne de Flandre à la cour du Roi 3 . Le pouvoir royal avait le 
plus grand intérêt à favoriser ces appels; c'était son plus puissant 
moyen d'action dans les grands fiefs. Le tribunal des pairs fut, dans 
ces circonstances, une concession et un acheminement vers le Parle- 
ment, que, sous Philippe le Bel, nous voyons exclusivement chargé 
des causes de ce genre. Malgré les efforts des pairs et des hauts 
barons qui voulaient que le tribunal des pairs fût saisi, quand ils 
étaient l'une des parties, dans les cas mêmes où la possession du 
fief donnant droit à la pairie ne pouvait être mise en question, la 
royauté fit prévaloir ses prétentions : tandis qu'en 1224 nous 
voyons Jeanne, comtesse de Flandre, citée devant le tribunal des 
pairs sur un simple appel d'un de ses vassaux, nous voyons le 
comte de Flandre, Gui de Dampierre, reconnaître, en 1297, qu'il 
n'a droit au tribunal des pairs que lorsqu'il s'agit de la saisine de son 
fief tout entier. 

Telle était, à la fin du xni c siècle, la seule compétence du tribunal 
des pairs : elle était, il est vrai, considérable. 

En réfléchissant un instant on verra que cette conclusion n'est pas 
seulement conforme aux faits que nous allons citer, mais à l'origine 
même et au caractère du tribunal des pairs, institution essentielle- 
ment et purement féodale. Le Roi, suzerain, ne pouvait se prononcer 
lui-même sur la forfaiture et la confiscation du fief; il eût été juge et 
partie, et un juge qui, véritablement, eût* eu trop grand intérêt à la 
condamnation de l'accusé. 

Le jugement qui portait sur une infraction à des lois de caractère 
exclusivement féodal, ne pouvait être prononcé que par un tribunal 

1. Lettres — 1216, juillet, Melun — de Philippe-Auguste; éd. de Ch.-V. Langlois, Textes 
relatifs à l'histoire du Parlement, pp. 3i-33. 

a. Voy. le traité de Melun, lettres — 1226, avr., Melun — de saint Louis; éd. Teulei, 
layettes du Trésor des Chartes, H, 76-77. 

3. Paris, 1224. — Appel de defectu porté à la Cour du Roi par Jean de Nesle contre 
la comtesse de Flandre; éd. Ch.-V. Langlois, Textes relatifs à /' histoire du Parlement, 
pp. 35-36. 

*3 



y/ 



y 



SS 4 PR. FUNCK-BRENTANO 

féodal ; et ici nous retrouvons la grande règle qui domine toute l'or- 
ganisation judiciaire du temps : l'homme ne peut être jugé que par son 
suzerain, ou — à défaut de suzerain, comme dans le cas présent, — 
il ne peut être jugé que par ses égaux, par ses pairs. En ville le bour- 
geois ne peut être jugé que par les échevins, bourgeois comme lui, ses 
pairs et égaux. Un exemple qui montre d'une manière frappante la 
vitalité de cette conception est celui des cinq grandes villes de Flandre, 
Gand, Bruges, Ypres, Lille et Douai, qui paraissaient dans la hiérar- 
chie sociale en Flandre ce que les douze pairs étaient en France. 
Lorsqu'un débat surgissait entre le comte de Flandre et l'une des cinq 
villes, les quatre villes restantes devaient instruire l'affaire et en 
décider f . Véritable tribunal des pairs, jugeant un pair dans son con- 
flit avec son suzerain. Ce sont des faits de ce genre dont M. Lot n'a 
peut-être pas suffisamment tenu compte quand il a recherché, avec tant 
de science et d'habileté, les origines des pairs de France, cédant à 
l'erreur commune qui fait rechercher les origines dans les époques 
antérieures au lieu de les demander à la constitution même de l'époque 
où les institutions se produisent. 

Enfin — nous parlons du temps où le tribunal des pairs était dans 
sa force et son intégrité — ce tribunal ne pouvait juger au criminel ; 
son jugement, en effet, n'aurait pu être rendu qu'après que le vassal 
eût été déclaré coupable de forfaiture vis-à-vis de son suzerain, et, de 
ce moment, le vassal, ayant perdu sa pairie, ne relevait plus du tribunal 
des pairs 2 . 

Philippe le Bel eut les plus graves différends avec deux des pairs du 
royaume, les premiers en importance, le roi d'Angleterre, duc d'Aqui- 
taine et le comte de Flandre. L'on se demandera pourquoi, en 1293- 
1294, lorsqu'éclata la guerre d'Aquitaine, Philippe le Bel ne fit pas 
prononcer la confiscation du duché d'Aquitaine par le tribunal des 
pairs. C'est un trait qu'Edouard I er était parvenu à éviter avec une 
dextérité surprenante. En décembre 1293, Philippe le Bel cita Edouard 
à comparaître devant lui 3 . Edouard, absorbé en Angleterre par les 
affaires d'Ecosse et du pays de Galles et par sa lutte contre les barons, 
était à ce moment incapable de défendre son duché d'outre-mer. Une 
sentence régulièrement prononcée par le tribunal des pairs n'eût pas 
laissé de porter un rude coup à sa cause parmi ses sujets d'Aqui- 

1. Voy. les lettres — 1304, 12 avril, Ypres. — données par Ph. de Thiette, fils du 
comte de Flandre, publiées par Warnkœnig (trad. Gheldolf), Histoire de la Flandre, V, 
442-43. 

2. M. Ch. Bémont a démontré qu'il était faux que Jean sans Terre eût été condamné à 
mort par la cour des pairs, Revue historique, t. XXXll (1886), pp. 309 et ss. 

3. Lettres publiées dans Rymer (éd. de 1745), I', 112. 



LES PAIRS DE FRANCE A LA FIN DU XUIe SIÈCLE *5$ 

taine. Edouard joua d'audace et envoya son frère, Edmond de Lan- 
castre, remettre spontanément le duché entre les mains de Philippe 
le Bel ' ; puis il transmit à ses officiers d'Aquitaine des ordres tels que 
la lutte devint inévitable 2 et éclata à un moment où Edouard était 
mieux préparé à la soutenir et sans que le tribunal des pairs eût eu le 
temps d'être convoqué et de publier sa sentence redoutée. 

Le comte de Flandre, Gui de Dampierre, n'était pas un diplomate 
de pareille valeur; il s'en fallait de beaucoup. Il se laissa circonvenir 
par Edouard I er , qui cherchait à créer des embarras au roi de France 
sur la frontière du Nord, de façon à dégager l'Aquitaine. Gui de 
Dampierre, ébloui par les promesses du monarque anglais, se prit à 
quereller son suzerain, réclamant, au moindre différend, le jugement 
des pairs de France. Philippe le Bel, sans s'émouvoir, citait Gui de 
Dampierre devant son Parlement et le faisait condamner. Finalement, 
le comte de Flandre envoya au Roi la célèbre mission représentée par 
les abbés de Floreffe et de Gembloux 3 , déclarant que le roi de France 
s'était rendu coupable vis-à-vis de lui de déni de justice 4 , en sorte 
que, lui, comte de Flandre, se trouvait justement dégagé de tout lien 
de vassalité. Sur ce point, les historiens modernes ont donné raison à 
Gui de Dampierre : « Déni de justice fait par le Roi au Comte : Gui 
voulait et devait être jugé par ses pairs 5 . » 

La question devient intéressante parce que nous pouvons la serrer 
de près. Avant de se prononcer, les écrivains modernes n'ont pas 
regardé les faits d'une manière attentive ; ils ne se sont pas rendu 
compte des circonstances dans lesquelles le litige devait être déféré 
aux pairs de France. Ils ont négligé d'entendre Gui de Dampierre 
lui-même. Le comte de Flandre s'exprime avec la plus grande clarté : 
« Par coutume, les pairs en devaient être juges, écrit-il à Philippe 
le Bel 6 , comme la querelle était de la saisine de toute la pairie, » 

i. Voy. lettres d'E dm. de Lancastre, données à Paris, le 3 février 1294; éd. Rymer, I*, ia3. 
a. Voy. mandera. — H94, 5 mai, Paris — de Philippe le Bel à Edouard I er ; éd. Rymer, 
I 1 , 128-29. 

3. Lettres — 1297, 9 janvier, s. I. — de Gui de Dampierre, pub!., avec le procès-verbal 
de la mission des abbés de Floreffe et de Gembloux, par Kervyn de Lettenhove, Histoire de 
Flandre, II, 559-73. 

4. Gui de Dampierre précise ce point dans sa réponse aux évêques d'Amiens et du Puy, 
qu'il reçut à Court rai, le 18 février 1298. « Cornes répondit : quod ab eo tempore quo idem 
« dominus Rex, qui nunc est, regimen regni assumpsit, super multis gravaminibus sibi per pares 
« jusliciam, secundum convenciones habitas inter predecessores suos etdicti domini Régis, licet 
« requisitus pluries et sufficienter, facere denegavit, et in jure defecit eidem, propter quod ab ip- 
« sius obediencia se liberum totaliter reputabat. » Publ. par Kervyn de Lettenhove, Histoire de 
Flandre, II, 577. 

5. A. Durande, Positions des thèses soutenues à l'École des Chartes, le 28 janv. 1S61. 

6. Lettres du 9 janvier 1297, publ. par Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, II, 
56 9 . 



556 FR. FUNCK-BRENTANO 

Quelques lignes plus bas, il revient sur la même idée : « Le comté 
dont vous l'aviez dessaisi et bouté hors, le Comte voulait le recouvrer 
contre vous et il disait que cette querelle devait être démenée et jugée 
par les pairs de France, non mie par vous, ni par vos avocats, ni par 
votre conseil, comme la querelle fût de la saisine de toute la pairie '.» 
La déclaration ne laisse aucun doute au point de vue de la question 
qui nous occupe. Si, d'autre part, nous voulons juger la conduite de 
Philippe le Bel, nous voyons qu'il n'était nullement question à ce 
moment de confisquer la Flandre sur Gui de Dampierre 2 ; le tribunal 
des pairs était loin de s'imposer. 

Mais voici que, par ses lettres du 9 janvier 1297, ^ Ul c ' e Dampierre 
a dénoncé le lien de vassalité qui l'attachait au roi de France. Il s'est 
ouvertement mis en forfaiture. — Que fait Philippe le Bel ? 

11 envoie à Gui de Dampierre une ambassade solennelle à la tête de 
laquelle sont placés deux dignitaires de l'Eglise, les évêques du Puy 
et d'Amiens, avec mission de citer le comte de Flandre devant le tri- 
bunal des pairs. Gui de Dampierre les reçut à Courtrai, le 18 février 
1297 3 . « Nous avons mission de vous faire savoir, lui disent les deux 
prélats, de la part de notre Sire, qu'il est disposé à faire juger les for- 
faits commis par vous, contre sa personne royale, en sa cour, par les 
pairs du royaume. » Gui de Dampierre ne se souciait pas plus d'être 
jugé par la cour des pairs que par le Parlement, et refusa l'offre qui lui 
était faite. Robert d'Artois envahit la Flandre à la tête des armées 
royales et conquit la majeure partie du pays. 

Boniface VIII fut, dans la suite, choisi comme arbitre entre le roi 
de France et ses alliés, d'une part, le roi d'Angleterre et ses alliés, 
parmi lesquels le comte de Flandre, de l'autre. Il y eut à Rome d'im- 
portantes négociations en juin et juillet 1 298. Les représentants de 
Gui de Dampierre remirent au Souverain Pontife une note où ils 
disaient, entre autres, que le roi de France avait refusé au comte de 
Flandre le jugement par les pairs. Les plénipotentiaires français, 
dirigés par l'habile Pierre Flote, n'eurent pas de peine à mettre cette 
assertion à néant. En une réunion, où les fils de Gui de Dampierre 
furent convoqués par le Pape, le n juin 1298, avec les ambassadeurs 
anglais, ils durent apporter le procès-verbal de l'assemblée de Cour- 
trai dans lequel il était écrit qu'après la dénonciation par le comte de 
Flandre de l'hommage qu'il devait au roi de France, les évêques 

1. Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, II, 570. 

2. Voy. Olim, II, 394-96. 

3. Voy. le procès-verbal — 1297 (n.st.), 1 8 février, Courtrai — publ. (sous la date erronée: 
1297, v. 6t.), par Kervyn de Lettenbove, Histoire de Flandre, II, 574-78. 



LES PAIRS DE FRANCE A LA FIN DU Xïlle SIÈCLE 3 $7 

d'Amiens et du Puy avaient offert, au nom du Roi, le jugement par 
les pairs. Si bien que le Pape en conçut contre les représentants de la 
cour de Flandre une vive irritation dont il entretint plusieurs cardi- 
naux \ 

Tout cet épisode est intéressant parce qu'il montre d'après des faits, 
avec plus de vie que les dissertations des légistes, ce qu'étaient dans la 
réalité les attributions des pairs de France. f 

On sait que, dès l'origine, les rois eurent la prétention d'adjoindre 
aux douze pairs, un certain nombre d'officiers de la couronne et 
d'autres personnages importants du royaume. « Les efforts des pairs 
pour empêcher les grands officiers de la couronne de juger avec eux 
dans les procès de pairie et pour obtenir qu'un pair ne pût être cité à 
la Cour que par son égal, n'ont pas abouti. La royauté ne permit 
jamais qu'ils s'érigeassent en juridiction spéciale, en tribunal fermé 2 . » 

C'est un point que les négociateurs français et flamands chargés, 
en i3o5, de conclure un traité de paix, après sept années de guerre, 
débattirent et fixèrent avec soin. Au traité d' Athis-sur-Orge (juin i3o5) 
la prétention du Roi d'adjoindre des officiers de la couronne et 
autres personnages importants du royaume aux douze pairs de France 
fut consacrée; mais, d'autre part, il fut établi que ces « grands et hauts 
hommes du Conseil du Roi, prélats ou barons, et autres des plus 
grands et plus convenables du royaume», adjoints aux pairs de 
France, ne pourraient être plus de douze, c'est-à-dire dépasser en 
nombre le chiffre des pairs eux-mêmes 3 . 

Plusieurs années après la conclusion du traité d'Athis, Philippe le 
Bel crut devoir citer le comte de Flandre devant la cour des pairs, 
à cause de certaines infractions qu'il lui reprochait aux clauses du 
traité de paix 4 . Par lettres du 21 mai, le Roi autorisa son vassal à se 
faire assister de conseillers et d'amis 5 . La comparution de Robert de 

1 . Voy. la correspondance échangée entre Gui de Dam pierre et ses représentants en cour de 
Rome, publiée par Kervyn de Lettenhove dans ses Études sur Vhistoire du X///° siècle. 
Bruxelles (Mémoires de l'Académie royale, t. XXVIII), i853, in-8°. 

1. A. Luchaire, Manuel des Institutions françaises, p. S6o. 

3. Voy. le texte du traité d'Athis, publié par M. Gilliodts-van Severen, Archives de la ville 
de Bruges, I, a85. 

4. Voy. Mandem. — i 3ia 9 7 janv., Paris — de Pb.IVà Rob. de Béth. + le citant devant la 
cour des pairs pour le 16 avril suivant, or. se., Bibl. nat,, Mél. Colb. 348, n° 79. — Cf. 
lettres — i3i2, 8 avril, Allerton — de Edouard II, roi d'Angleterre, convoqué comme duc 
d'Aquitaine, s'excusant de ne pouvoir siéger en personne et déléguant plusieurs clercs pour le 
remplacer, éd. Rymer, II 1 , 1- 3. 

5. Lettres— i3ia, 21 mai, Paris — de Philippe le Bel. « Philippus, Dei gracia Franco- 
m rum rex, universis présentes litteras inspecturis, salutem. Notum facimus quod, ad requisitio- 
« ne m dilecti et fideiis nostri comitis Flandrie, placei nobis ei concedimus quod amici,propinqui 
« et consiliarii ipsius comitis, quos ipse ad diem sibi coram nobis sub certis causis et negociis 
« assignatam duxerit evocandos, sibi consilium prebeant et eidem comiti in negociis hujusmodi 



358 FR. FUNCK-BRENTANO 

Béthune n'eut pas lieu parce que le conflit fut aplani diplomatique- 
ment par Enguerran de Marigni. Philippe le Bel fît, à cette occa- 
sion, de nouvelles concessions ', aussi bien concernant les motifs de 
citer le comte de Flandre devant le tribunal des pairs que concernant 
la composition du tribunal : déclarant que le comte de Flandre ne 
pourrait tomber en forfaiture « se non tant seulement an cas pour 
lequel li vassauz forfait son fié vers son seigneur de droit com- 
mun » ; et qu'en ce cas le roi serait tenu de le faire juger « par 
ses pers, lesquielx nous pourriens avoir bonnement, tant seule- 
ment, sans les autres douze personnes de nostre conseil », dont 
il était question dans le traité d'Athis, «sauf ce que les officiers, 

« expediendis assistant. Actum Parisius, in festo Trinitatis, anno Domini M. CCC. duodecimo ». 
Or. se, Bibl. naU, Mél. Colb. 348, n° 83. 

1. Lettres — i3ia, 19 juillet, abb. de Maubuisson — de Philippe le Bel. « Ph., par la 
« grâce de Dieu, roi de France, a touz ceus qui ces lettres verront, salut. Saichent tuit que 
«c comme, par la forme de la pais darrenieremant faite antre nous et ceus de Flandre, nostre amez 
« et feals, R., cuens de Flandre, puist cheoir en forfaiture de touz ses heritaiges et de toutes ses 
« terres, an certains et pluseurs cas contenus et expressez es lettres de ladite pais, et meesme- 
« mant selonc aucunes lettres données pour li a nous, avant ladite pais, quand il fu ostagiez par 
« nous, par lesqueles lettres il pourroit cheoir an ladite forfaiture ancore par la coulpe d' autrui, 
« ce est a savoir se aucun de ses frères, des nobles ou des autres du pais de Flandre venoient 
« contre ladite pais, laquele les traiteeur d'une part et d'autre traitèrent adonc, ausi comme es 
« lettres doudit conte, données sus ledit ostaigement et après sus ladite pais acordée par lesdiz 
« traiteeurs, est plus plainierement contenu ; derechef comme es diz cas, esquielx lidiz cuens 
« forferoit ses terres et ses heritaiges, contenuz es lettres de ladite pais, il doie estre jugiez par 
« les pers, lesquielx nous adonc pourriens avoir bonnemant, et par douze autres hauz hommes, 
« lesquielx nous y meteriens de nostre conseil, ausi comme es dites lettres de ladite pais est 
« plus plainieremant contenu ; lidiz cuens nous a humblement soupplié que nous, de nostre 
« bénignité, li vuilliens faire et ottroier grâce que por nul cas contenu es dites lettres dou dit 
« ostaigemant, ne es lettres de ladite païs, cil cuens, an tout le cours de sa vie, ne puist cheoir 
« es dites forfaitures, de toutes ses terres et de ses heritaiges, se non tant seulemant es cas pour 
(( lequel, ou pour lesquielx, li vassauz forfait son fié vers son seigneur de droit commun, et 
« an ces cas, un ou plusieurs, se il avenoient, ce que ja Dieus ne veuille ! nous le feriens 
« jugier par ses pers, lesquielx nous pourriens avoir bonnemant, tant seulemant, sanz les autres 
« douze personnes de nostre consoil dessus dites, sauf ce que les offices, ausi comme sunt li 
« chamberiers, li conestables et li bouteilliers de France, soient avec les pers selonc la cous- 
it tume ancienne; pourquoi nous, regardanz l'aaige dou dit conte, li queilx nous muet moult 
« a miséricorde, et la noblece de H , et esperanz fermemant que il nous doie estre loyaus et 
« garder bonne foy, et tant plus soi efTorcier de complir, tenir et garder les choses contenues 
« an ladite pais, et faire an toutes choses son devoir par devers nous, quand nous li sommes ou 
« serons plus gracieus, et encore voulonz que cil cuens et tuit li autre se puissent apercevoir 
« que nous ne desirons mie le deshéritemant, ni la destruction, de li ne des autres, nos sub- 
« giez, mais garder les an leur estât, tant comme nous pourrons bonnemant, de nostre pitié 
« royal, li ottroions, a sa vie tant seulemant, et non mie a ses hoirs ne a ses successeurs, la 
« grâce dessus dite, an la forme dessus escripte et que il nous a requis ; sauf ce que au cas 
« ou cil cuens feroit rébellion contre nous, ou conforteroit nos anemis, ou se mefferoit contre 
« nous, au cas an quoy li vassaus forfait son fié vers son seigneur de droit commun, et ce il 
« feroit a esciant, et cleremant, malecieusemani, an celui cas, un ou plusieurs, nous le feriens 
« jugier selonc la forme de la pais dessus dite et par per et par autres douze personnes de 
« nostre consoil, ausi comme plus plainemant est contenu es lettres de ladite pais. Et toutes 
n ces choses nous faisons, non mie an départant nous an rien de ladite pais, ne des seurtez, 
« ne des choses centenues an iceli, sauve la grâce dessus dite. En tesmoing de laquele chose 
« nous avons fait mettre nostre seel an ces lettres, données et faites an la royal abbaye de 
« Nostre Dame, delez Pontoise, le dis e neufveisme jour de juignet, l'an de grâce mil iroU 
« cenz douze. » Or. se, Bibl. nat., Mél. Colb, 348,n° 86. 



LES PAIRS DE FRANCE A LA FIN DU XMe SIÈCLE 35c 

ausi comme sont li chamberiers, li connestables et H bouteilliers 
de France soient avec les pers, selonc la coustume ancienne \ • Ces 
faveurs n'étaient accordées que pour la vie de Robert de Béthune. 

Par les lettres mêmes que Philippe le Bel donna le 19 juillet i3 12, 
pour relever le comte de Flandre de la citation devant le tribunal des 
pairs, nous voyons que, en cette circonstance encore, il était question, 
d'une manière précise, de la forfaiture du fief tout entier; et d'un 
autre côté, dans l'empressement que Robert de Béthune mit à faire 
amende honorable devant son suzerain nous retrouvons la crainte 
qu'inspirait aux grands vassaux la sentence rendue par la cour des 
pairs \ 

L'année même qui suivit la mort de Philippe le Bel, Louis le 
Hutin cita le comte de Flandre devant la cour des pairs pour infrac- 
tions au traité d'Athis. Nous voyons qu'il se règle exactement sur les 
prescriptions du traité d'Athis, sans tenir compte des lettres données 
par Philippe le Bel, le 19 juillet 1 3 1 2. Louis X somma Robert de 
Béthune de comparaître devant lui le 20 mai 1 3 1 5. Robert de Béthune 
fit défaut. Le 3o juin 3 , l'archevêque de Reims, les évêques de Lan- 

i. « Preterea cum pares Francie dicerent quod cancellarius, buticularius, camerarius, 
« constabularius Francie , ministeriales hospitii domini régis, non debebant cum eis interesse 
« ad faciendum judicia super pares Francie, et dicti ministeriales hospitii domini régis e con- 
« trario dicerent se debere ad usus et consuetudines Francie observatos interesse cum paribus 
« Francie ad judicandum pares ; et tune judicaverunt comitissam Flandrie ministeriales pre- 
« dicti cum paribus Francie apud Parisius, anno Domini M CC XXIV ». Sentence rendue par 
la cour du Roi sur l'appel de defeetu introduite par J. de Nesle, éd. Ch.-V. Langlois, op. 
cit., p. 36. 

a. Lettres — 1 3 1 2, 19 juillet, Pontoise — de Philippe le Bel. « Philippus, Dei gracia 
« Francorum rex, universis présentes litteras inspecturis, salutem. Notum facimus quod cum 
« nos, intendentes dilectum et fidelem nostrum R., comitem Flandrie, in pluribus articulis pacis 
« inter nos et Flandrenses facte novissime defecisse, et ex eo terras ejus omnes nobis forefactas 
« et aquisitas ex forma pacis ejusdem, fecissemus comitem prefatum adjournari, juxta formam 
« pacis ipsius, ad fi ne m declarationis forefacture predicte, idem cornes, nos adiens, nec inten- 
« dens presertim ex proposito vel voluntarie se quicquam contra dictam pacem fecisse, vel in ejus 
« articulis defecisse, et si quis defectus ejus forsan fuerit in eisdem, hoc fuit non ex malicia, 
« sed ex negligencia, vel quod commodo non poterat defeelum ipsum vitare, nobis humiliter 
« supplicaverit ut, si quem indignationis motum contra eum conceperamus ex predictis, fore- 
« facturam terrarum suarum, si forsan in eam idem cornes inciderat, sibi clementer remil- 
« tere dignaremur; nos igitur, sperantes comitem ipsum devotiorem fidelioremque nobis futu- 
« rum quanto magis eidem erimus gratiosi, nec letantes in exhereditatione, sed pocius conserva- 
it tione status baronum nostrorum, omnem indignationem nostram, ac omnem forefacturam 
« terrarum ejusdem, si quam forte commiserat, vel in eam inciderat, ex predictis, usque in diem 
« presentem, penam insuper sexagima milium librarum turonensium nobis contra eum commis- 
« sam, pro preterito tempore, ex tenore pacis predicte, prefato comiti remittimus graciose, et 
« adjornamenta facta ex causis hujus relaxavimus, et sibi dedimus licentiam de curia recedendi, 
« et ipsum gracie nostre restituimus sicut prius. Hec autem, ut supra scripta sunt, facimus, 
« dum tamen dictam pacem et ejus articulos idem cornes, juxta gracias quas eidem seu Flan- 
« drensibus per litteras nostras fecimus, vel forsitan faciemus, compleat , teneat firmiter et 
« observe t. In cujus rei testimonium presentibus litteris nostrum fectmus apponi sigillum. 
a Actum Pontisare, décima nona die Julii, anno Domini millesimo trecentesimo duodecimo. » 
Cop. du xiv 4 s., Arch. du Nord, Godefroy 4828. 

3. La date est incertaine. Dans l'édition dt Leibnitz, aussi bien que dans celle de Dumont, 



36o FR. FUNCK-BRENTANO 

grès, de Laon et de Beauvais, Charles comte de Valois et d'Anjou et 
Mahaut comtesse d'Artois, pairs de France, réunis à onze grands 
personnages, convoqués conformément au traité d'Athis, — ceux-ci 
auraient pu être au nombre de douze — déclarèrent le comte de 
Flandre coupable de forfaiture et déchu de ses droits aussi bien à la 
pairie qu'au comté de Flandre. Les personnages choisis par Louis X 
furent : l'archevêque de Rouen, les évèques de Saint-Brieuc et de 
Saint-Malo, les frères du Roi, Philippe comte de Poitiers, et Charles, 
comte de la Marche, son oncle Louis d'Evreux, Gui de Saint-Pol, 
bouteiller de France, Gaucher de Châtillon, connétable, Louis de Cler- 
mont, seigneur de Charolais, Bérard de Mercœur et Mile de Noyers, 
maréchaux de France. 

Le roi d'Angleterre, pair de France pour le duché d'Aquitaine, s'était 
excusé par messages solennels, à cause de ses guerres d'Ecosse ; les 
ducs de Bretagne et de Bourgogne assistèrent une journée aux 
séances de la Cour, mais furent ensuite obligés de quitter pour 
certaines besognes ; l'évêque de Noyon était mort; l'évêque deChâlons 
était en prison \ 

Dans la suite le tribunal des pairs se modifia de plus en plus, aussi 
bien par la création d'un grand nombre de pairies nouvelles que par 
la nature des causes qui lui furent soumises. 

on lit, à la fin de l'acte : a Données le devant dict lundy devant la feste sainct Pierre et 
sainct Paul», c'est-à-dire le 2 3 juin 1 3 1 5 ; mais dans le courant de l'acte, on lit, « le lundy 
lendemain de la feste sainct Pierre et sainct Paul », c'est-à-dire le 3o juin. 

.1. Lettres — 2 3 ou 3o juin 1 3 1 5 (Paris) — données par l'archevêque de Reims, les 
évèques de Langres, Laon et Beauvais, Charles, comte de Valois et d'Anjou, et Mabaut 
d'Artois, pairs de France, publ. par Leibnitz, Codex Juris genlium diplomaiicus, pp. 73-80, 
et par Dumont, Corps diplomatique du droit des gens, I', 18-21. — Sur ces faits, voyez 
Herm. Vander Linden, Les relations politiques de la Flandre avec la France au XIV siècle, 
dans les Bull, de la Comm. roy. d'hist, de Belgique, ann. 1893, pp. 471-72. 



LES SOURCES 



DE 



LA CHRONIQUE DE FLANDRE 



JUSQU'EN i3 4 2 



Par H. PIRENNE 



On sait que Ton désigne par le nom de Chronique de Flandre une 
vaste compilation anonyme du xiv e siècle, rédigée en français, qui, 
sous sa forme la plus développée, commence au soi-disant forestier 
Lideric d'Harlebeke, pour s'arrêter en 1 383. Nous en possédons deux 
éditions complètes. La première, due à Denis Sauvage, parut à Lyon 
en i562 x , la seconde est celle que Kervyn de Lettenhove a donnée en 
1879 2 . En outre, N. de Wailly a publié dansle t. xxn (pp. 331-429) 
du Recueil des historiens de la France la partie du texte qui va du milie 
du xm e siècle à l'année i328 3 . 

1 . Chronique de Flandres anciennement composée par auteur incertain et nouvellement mise 
en lumière par Denis Sauvage, historiographe de très chrestien Roy Henri second du nom. 
A Lyon, i562, in-4 . 

2. Istore et Croniques de Flandres, Bruxelles, 1879, * y °l* » n "4° (Collection de chroniques 
belges inédites). Sous le nom d' Istore et Croniques de Flandres, Kervyn de Lettenhove a publié 
tout à la fois la Chronique de Flandre et l'abrégée de la chronique dite de Baudouin d'Avesnes 
avec ses continuations. II a coupé les deux textes en chapitres correspondant aux règnes des divers 
comtes. Pour chaque règne, il donne d'abord la relation de la Chronique de Flandre, puis 
sous la rubrique « autre relation », celui de la chronique de Baudouin. Les deux récits sont donc 
enchevêtrés l'un dans l'autre et le lecteur doit chaque fois se reporter au commencement du 
chapitre, pour savoir s'il a sous les yeux le premier ou le second. Cette disposition singulière, 
jointe a l'absence complète de tables, rend très malaisé l'usage de l'édition de Kervyn. Les 
pages qu'y occupe la chronique de Flandre sont les suivantes : t. I, pp. 1-4, 17-19» 26, 
3i-37, 39-41, 43-45, 5o-55, 70-75, 77-87, 104-141, 156-175, 171-236, 354-282, 
291-319, 328-354, 360-410. La partie de la chronique contenue dans le t. 11 se confond 
comme on le verra plus loin, avec la continuation de Baudouin d'Avesnes, et l'on a pas à s'en 
occuper ici. 

3. Lt partie du texte publiée dans le Recueil des historiens de la France correspond aux 
pp. 140-341 dt l'édition de Kervyn de Lettenhovt. 



36a H. TIRENNE 

Sauvage n'a eu à sa disposition qu'un seul manuscrit, aujourd'hui 
disparu, qui datait probablement du xv e siècle. Au lieu de l'im- 
primer tel quel, il en a rajeuni la langue « qui, dit-il, se fust trouvée 
rude aux délicates oreilles de ce temps ». Le fragment du Recueil des 
historiens a pour base le ms. 2799 de la Bibliothèque Nationale ; 
l'éditeur s'est servi de plus du ms. 2o363 qui fournit une relation 
plus abrégée dont il a donné en note de nombreux passages. Quant 
à Kervyn de Lettenhove, il a utilisé un nombre de mss. relativement 
considérable. Malheureusement il a négligé d'en faire le classement. 
On serait heureux de savoir par quelle raison il s'est décidé à repro- 
duire la recension dums. 56 11 de la Bibliothèque Nationale. Ce ms. 
contient le môme texte que celui de Sauvage et présente visiblement 
une étroite parenté avec le ms. 2o363 du Recueil des historiens. Mais, 
en revanche, il diffère beaucoup du ms. 2799 dont le récit, comme on 
vient de le dire, est généralement plus détaillé. Il eût donc été à 
propos de comparer les deux textes et de fixer le rapport qui existe 
entre eux. Kervyn n'a pas jugé nécessaire de s'acquitter de cette 
besogne. Il s'est borné à donner les variantes du ms. 2799 pour 
l'époque postérieure à 1342. Dans la partie de la chronique qui s'oc- 
cupe des événements antérieurs à cette date, il ne l'a pas utilisé. 
Ajoutons qu'il ne semble pas avoir soupçonné l'existence de l'édi- 
tion de de Wailly qu'il ne cite pas une seule fois. 

En somme, dans l'état actuel des éditions, nous disposons de deux 
versions de la Chronique de Flandre. La plus détaillée est celle qui est 
imprimée partiellement dans le Recueil des historiens ; la seconde, qui 
semble n'être qu'un abrégé de la première, est représentée par le texte 
rajeuni de Sauvage et par celui de Kervyn. C'est seulement de cette 
seconde version, beaucoup plus répandue que l'autre, qu'il sera ques- 
tion dans les pages suivantes '. Si depuis le xvi e siècle la Chronique de 
Flandre a été fort employée par les historiens, personne cependant n'a 
encore songé à la prendre pour sujet d'un travail critique. Son dernier 
éditeur n'a cherché sérieusement ni à fixer la place qui lui revient dans 
l'ensemble de l'historiographie flamande, ni à en déterminer les 
sources. Après lui, il est vrai, divers érudits ont été amenés à en 
étudier certains passages ou à signaler quelques-unes des particularités 
qu'elle présente. Mais, pour précieux que soient les résultats obtenus, 
Ja question est loin d'être épuisée, et il y a, ce semble, quelque 

1 . L'étude des rapports qui existent entre les deux versions nécessiterait un examen attentif 
des manuscrits que je n'ai pas pu entreprendre. Le lecteur voudra donc bien observer que les 
mots Chronique de Flandre ne désignent dans ce travail que le texte publié par Sauvage et par 
Kervyn de Lettenhove. 



LES SOURCES DE LA CHRONIQUE DE FLANDRE 363 

intérêt à en entreprendre un examen d'ensemble et à établir certains 
points de repère qui pourront être utiles à ceux que tenterait plus 
tard le problème. 

Bien qu'il soit donné à un récit qui, dans la plupart des manuscrits, 
s'étend jusqu'en 1 383, le nom de Chronique de Flandre ne convient, 
en réalité, qu'à la partie du texte qui s'occupe des événements anté- 
rieurs à 1342. A partir de cette date, en effet, notre chronique 
se confond avec la continuation de l'abrégé de la chronique attribuée 
à Baudouin d'Avesnes, continuation qui n'est elle-même autre chose, 
comme MM. Molinier l'ont clairement démontré, que la recen- 
sion abrégée de la Chronique Normande 1 . Nous n'aurons donc à nous 
occuper ici que de la première partie de la chronique, qui seule 
constitue une œuvre indépendante. Mais, pour le dire tout de suite, 
son indépendance, n'est qu'apparente. En étudiant la Chronique de 
Flandre jusqu'en 1342, on constate sans trop de peine qu'elle ne 
consiste qu'en la réunion dç récits empruntés à des sources aussi diffé- 
rentes par leur date que par leur origine, et mis bout à bout par un 
compilateur anonyme. 

I. Jusqu'à la mort de Guillaume de Normandie en 1 128 (Sauvage 
p. 11, Kervyn p. 41), notre texte présente un résumé de la tra- 
duction française de la Genealogia comitum Flandrie, connue sous 
le nom d'Ancienne chronique de Flandre. L'abréviateur doit avoir eu 
sous les yeux un manuscrit un peu différent de ceux qui ont été pu- 
bliés par De Smet 2 et par Kervyn de Lettenhove 3 . Ça et là, il a in- 
tercalé dans le récit quelques détails qui décèlent en lui un habitant 
de Saint-Omer ou de la Flandre française 4 . Son travail, exécuté d'ail- 
leurs avec une grande négligence 5 , n'a aucune valeur et il est inutile 
de s'y arrêter plus longuement. 

1. A. et E. Molinier, Chronique Normande du xiv° siècle, préface, p. VII. Le récit de la 
Chronique de Flandre s'arrêtant en x 383 est, à vrai dire, un peu plus long que celui de la 
Chronique Normande qui ne dépasse pas l'année 1372. Mais nous n'avons pas à tenir compte 
ici de cette addition finale qui se retrouve tout entière dans la continuation des chroniques de 
Baudouin d'Avesnes et n'appartient pas à la Chronique de Flandre. A proprement parler, 
celle-ci n'est constituée que par le récit des événements antérieurs a 1342. Certains mss. 
d'ailleurs ne renferment pas la continuation postérieure à cette date. Voy. Kervyn, préface, 

p. XXIII. 

2. Corpus chronicorum Flandrix t t. II, p. 3 1 et suiv. 
3., Les chronikes des comtes de Flandre, Bruges, 1849. 

4. Voy. par exemple Kervyn, lstore, etc., p. 4 (notice sur la fondation d'Anchin), p. 3a 
(description de la tombe de Baudouin à la hache), p. 36 (supplice d'Isaac, meurtrier de Charles 
le bon par les bourgeois de Saint-Omer), p. 41 (description de la tombe de Guillaume de Nor- 
mandie). 

5. Ibid., p. 35. L'abréviateur parle du retour de Charles le bon de France en Flandre, 
sans s'apercevoir qu'il a oublié de dire antérieurement que le comte s'était absenté pour le ser- 
vice du roi. 



364 H. PIRENNE 

II. M. L. Delisle a montré récemment que la Chronique de 
Flandre a utilisé une histoire des rois de France rédigée en français, 
contenue dans le ms. 6295 du fonds des Nouvelles acquisitions fran- 
çaises de la Bibliothèque Nationale 1 . Les emprunts faits par elle à 
cette source vont du règne de Thierry d'Alsace aux événements qui 
suivirent la bataille de Bouvines 2 (Sauvage, pp. n-41; Kervyn, 
pp. 43-1 2 5). Le compilateur a sauté gauchement du texte de l'Ancienne 
chronique à celui de l'histoire des rois de France. Il ne s'est pas 
donné la peine de chercher une transition pour dissimuler la soudure, 
qui reste visible. La marche de la narration est brusquement inter- 
rompue comme par un heurt après la mort de Guillaume de Nor- 
mandie, et le lecteur se sent jeté sur une autre voie 3 . C'est non 
seulement la forme, mais encore la matière même du récit, qui 
changent subitement. Jusqu'à Thierry d'Alsace, il n'a été exclusive- 
ment question que de- la Flandre. Désormais, nous n'avons plus 
affaire qu'à un abrégé d'histoire de France. Si l'on n'était prévenu par 
le titre, on ne se douterait pas que l'on a sous les yeux une chronique 
flamande. On n'y peut relever, en effet, aucune touche de couleur 
locale, aucune trace de tradition nationale. Les quelques mots qui 
sont consacrés à Thierry et à Philippe d'Alsace ne sont amenés que 
par les relations de ces princes avec le roi et par le rôle qu'ils ont 
joué pendant les croisades. Si Ferrand de Portugal est un peu mieux 
traité, c'est tout simplement parce qu'il figure au premier rang des 
ennemis de Philippe Auguste. Mais en revanche, le règne de Jeanne 
de Constantinople est entièrement sacrifié. Manifestement, l'abré- 
viateur ne soupçonne même pas l'existence d'une historiographie 
flamande. Il ne s'inquiète pas de savoir quelle a été, dans leur pays 
même, l'importance des comtes du xn c et du commencement du 
xin e siècle. De leurs luttes avec les seigneurs locaux, de leurs 
rapports avec les villes ou avec les princes voisins, pas un mot. Il ne 
voit en eux que de grands vassaux combattant leur suzerain. Il n'a 
pas cherché à intercaler dans la trame de l'histoire des rois de France 
qu'il a abrégée, quelques épisodes empruntés à la tradition flamande. 
S'il ajoute quelque chose à sa source, ce sont de longues digressions 
sur les croisades, puisées dans la chronique d'Ernoul 4 . Ça et là, il est 

1. Nolicc sur la chronique d'un anonyme de Béthune du temps de Philippe-Auguste. (Notices 
et extraits des mss. de la Bibliothèque nationale, t. XXXIV, i™ partie, p 378.) Cf. Petit 
Dutaillis, Revue hist., t. L, p. 70. 

3. M. H. Van de r Linden a bien voulu comparer, à ma demande, le texte de la Chronique 
de Flandre avec celui du ms. 6295, f 0B 44-62. Je lui en adresse ici mes vifs remerciements. 

3. Comparez dans l'édition de Kervyn, Istore, etc., la fin de la page 41 et le commence- 
ment de la page 4 3 . 

4. Kervyn, Istore, etc., pp. 72, 73, 82, 83, 84, 85, 86. 



LES SOURCES DE LA CHRONIQUE DE FLANDRE 36S 

vrai, se rencontrent de maigres renseignements généalogiques sur les 
comtes : c'est tout ce qu'il y a de flamand dans cette partie de la 
Chronique de Flandre. 

III. Après avoir abandonné l'histoire des rois de France du 
ms. 6295, notre chronique ne devient plus originale ni quant au fond 
ni quant à la forme. Elle ne fait que changer de remorque. Cette fois, 
jusqu'au commencement du règne de Guy de Dampierre (Sauvage, 
pp. 41-62, Kervyn, pp. 12 5- 181), elle s'approprie tout simplement 
les Récits d'un ménestrel de Reims, N. de Wailly avait déjà signalé, 
en 1876, les analogies que présentent les deux textes, mais sans 
conclure à une filiation directe de l'un à l'autre 1 . Plus récemment, 
M. Holder-Egger reconnaissait que la Chronique de Flandre a abrégé 
en plusieurs endroits la narration du ménestrel et donnait comme 
exemple l'épisode du siège d'Avignon en 1226 2 . C'était trop peu 
dire encore. En réalité, la Chronique de Flandre n'est, dbns sa 
troisième partie, qu'un résumé souvent littéral des Récits d'un ménes- 
trel de Reims, tels qu'ils se trouvent dans les mss. de la recension 
favorable à la maison d'Avesnes 3 . Toutefois, elle n'a pas reproduit 
son modèle en entier, et elle a interverti l'ordre de la narration. 
Après l'avoir suivi tout d'abord du § 3oi au § Î71 (Kervyn, 
pp. 1 25-141), elle revient en arrière, coupant ainsi en deux l'histoire 
de Saint-Louis, pour s'approprier les §§ 214-241, (Kervyn, pp. i56- 
1 59); elle résume ensuite les §§ 372-403 et 420-456 (Kervyn, pp. 160- 
174), où se clôt la liste de ses emprunts. Dans le corps même de 
ceux-ci, le compilateur a fait en outre quelques coupures. C'est ainsi 
qu'il a banni de son abrégé tous les détails locaux relatifs à Reims. En 
revanche, on trouve chez lui un certain nombre d'interpolations. Si 
l'on néglige quelques renseignements généalogiques épars ça et là, 
ces interpolations sont les suivantes : i° détails relatifs à l'Angleterre 
(Kervyn, pp. 126-129); 2 mort de Renaud de Boulogne (Ibid. p. 1 33); 
3° mariages de Marguerite de Constantinople avec Bouchard d'Avesnes 
et Guillaume de Dampierre (Ibid. pp. 1 33-i 3^) ; 4 éloge de Margue- 
rite (Ibid., p. 175). De ces interpolations, la plus caractéristique est la 
troisième. Elle a évidemment pour but de dissiper tous doutes 
possibles sur la légitimité des enfants nés du premier mariage de la 



1. N. de Wailly, Récits d'un ménestrel de Reims au xin e siècle, préface, p. xiv. 

2. Mon. Germ. hist. Script. , t. XXVI, p. 5 26, n. 2. 

3. Les Récits d'un ménestrel ne sont pas abrégés, mais reproduits sous une forme un peu 
différente dans la version de la Chron. de Flandre du Recueil des historiens de France, pour 
autant qu'on en peut juger par les fragments publiés. 



366 H. PIRENNE 

comtesse. A l'en croire, l'union de celle-ci avec Bouchard d'Avesnes 
aurait été consacrée par le pape, et ce ne serait qu'après la mort de son 
premier mari, que Marguerite aurait épousé Guillaume de Dam- 
pierre. 

Il est impossible de décider si les interpolations dont il s'agit sont 
l'œuvre du compilateur ou s'il les a trouvées dans le ms. dont il s'est 
servi. Cette dernière alternative semble pourtant, pour la plupart 
d'entre elles, la plus vraisemblable. On ne voit pas dans quel but on 
aurait jugé utile, au xiv e siècle, d'introduire dans la Chronique de 
Flandre des détails relatifs au roi Jean et à Renaud de Boulogne. 
Quant au récit des tribulations matrimoniales de Marguerite, il ne 
pouvait venir à l'idée de personne de le forger de toutes pièces à une 
époque où la querelle des d'Avesnes et des Dampierre était terminée 
depuis longtemps et ne passionnait plus personne. Le curieux pané- 
gyrique de Marguerite, qui forme la dernière interpolation impor- 
tante, est certainement plus ancien que le xiv e siècle et a dû être écrit 
peu après la mort de cette princesse. Le compilateur de la Chronique de 
Flandre n'en est à coup sûr pas l'auteur, et nous ne chercherons pas à 
savoir par quelle voie il s'est introduit dans son ouvrage 1 . Ce que 
nous pouvons affirmer en tous cas, c'est qu'il ne l'a pas trouvé dans 
Phistoriographie flamande, car son procédé, dans la troisième partie 
de son travail, est resté le même que dans la seconde. Il n'a fait aucun 
effort pour se procurer, en dehors du texte qu'il abrégeait, un supplé- 
ment d'informations, et s'il fallait admettre qu'il a emprunté à quelque 
chronique flamande consultée par lui l'éloge de Marguerite, il 
resterait à expliquer pourquoi il n'a pris à sa source que cet unique 
passage et a systématiquement négligé tous les autres renseigne- 
ments qu'elle ne pouvait manquer de lui fournir sur la célèbre 
comtesse. 

La partie de la Chronique de Flandre qui est empruntée à l'histoire 
des rois de France du ms. 6295 et celle qui provient des Récits d'un 
ménestrel de Reims sont parfaitement reliées l'une à l'autre. A l'en- 
droit où elles se rejoignent, les deux narrations s'enchevêtrent assez 
habilement pour que l'on ne puisse s'apercevoir du changement, et 
l'on passe sans effort de la première à la seconde 3 . Il n'est pas pro- 

1 . Peut-être provient-il d'une épitaphe de Marguerite, qui fut enterrée a l*abbaye de Fiines 
près de Lille. 

2 . On trouve déjà, dans la partie de la Chronique de Flandre qui est abrégée de l'histoire 
des rois de France du ms. 629s, des extraits des récits du Ménestrel. L'histoire des soupes 
mangées par Philippe-Auguste avec ses barons avant la bataille de Bouvines manque dans le 
ms. 6295, mais figure au contraire dans le Ménestrel et dans la Chronique de Flandre. La 
source de cette dernière l'a évidemment empruntée au Ménestrel, pour l'intercaler, sous une 
forme abrégée, dans son récit de la bataille. 



LES SOURCES DE LA CHRONIQUE DE FLANDRE Hj 

bable qu'il faille faire honneur de cette heureuse transition à nôtre 
compilateur que nous avons vu plus haut faire preuve d'une si grande 
maladresse. Il s'est sans doute servi, depuis la fin du règne de Guil- 
laume de Normandie, d'un ms. dans lequel l'histoire des rois de 
France se continuait sans interruption par les récits du ménestrel, et il 
aura ignoré lui-même qu'il transcrivait en réalité deux textes forts 
différents. 

IV. La partie de la Chronique de Flandre qui va de l'avènement 
de Gui de Dampierre à 1342 (Sauvage, pp. 62-169; Kervyn, pp. 
18 1-4 10), est beaucoup plus longue que les précédentes et elle est 
aussi beaucoup plus importante. On y trouve un grand nombre de 
renseignements sur les guerres entre les comtes et les rois de France 
et ces renseignements, au moins à partir de i3o2, sont en général 
très exacts. A première vue, on pourrait être tenté de croire que l'on 
a affaire à une œuvre flamande. Ce serait une erreur complète. Ici 
encore notre texte n'est que de nom une chronique de Flandre. A la 
lecture, on s'aperçoit bientôt que son auteur était français. Il ne s'in- 
téresse à la Flandre que dans la mesure où son histoire se confond 
avec l'histoire de France. Quand il dit qu'il raconte « les gestes des 
Flamands et de leurs guerres » , il faut entendre « de leurs guerres 
avec le roi de France ». En dehors de là, les gestes des Flamands lui 
sont aussi indifférents qu'inconnus. A cet égard, notre chronique pré- 
sente un contraste éclatant avec les Annales Gandenses, la continua- 
tion des Généalogie comitum Flandrie, ou Gilles le Muisit. Tandis 
que pour ces derniers les guerres franco-flamandes ne constituent, 
somme toute, qu'un épisode de l'histoire de Flandre, pour notre au- 
teur, au contraire, l'histoire de Flandre n'existe pas en dehors d'un 
certain nombre de chapitres de l'histoire de France. Son point de vue 
est le même que celui de la Chronique Normande; la grande place que 
celle-ci réserve à la Flandre dans son récit l'avait fait prendre, elle 
aussi, pendant longtemps, pour une chronique belge. 

Ces constatations cessent d'être surprenantes lorsque Ton se con- 
vainct que, dans sa quatrième partie, la Chronique de Flandre n'est 
de nouveau que le résumé d'une chronique étrangère. Ici encore, 'le 
compilateur a employé son procédé habituel. Il s'est procuré une 
chronique française et s'est contenté de l'abréger. 

L'original du texte utilisé par lui est actuellement inconnu. Mais 
nous en possédons dans la Chronographia regum Francorum une tra- 
traduction latine qui permet de le reconstituer assez fidèlement 1 . Le 

1. H. Moranvillé, Chronographia regum. Francorum, a vol., Paris, 1891, 189)» La 



368 H. PIRENNE 

récent éditeur de la Chronographia, M. Moranvillé, a soigneusement 
relevé de nombreux passages où se manifeste une analogie visible 
entre ce texte et la Chronique de Flandre; et de mon côté je me 
suis assuré, par une comparaison attentive des deux ouvrages, que 
le second ne constitue en réalité, dans sa troisième partie, qu'un 
résumé de la portion correspondante du premier 1 . Or ce résumé ne 
peut avoir été fait directement sur la Chronographia; en d'autres 
termes, la Chronique de Flandre ne contient pas, comme on pourrait 
être tenté de le croire tout d'abord, une version abrégée de celle-ci. 
On y rencontre, en effet, un certain nombre de détails qui manquent 
dans le texte latin, et ces détails font si intimement partie du récit, 
qu'il est impossible de les considérer comme des interpolations 3 . De 
plus, diverses chartes sont données in-extenso dans la Chronique de 
Flandre, tandis que la Chronographia n'en contient que l'analyse 3 . 
Nous sommes donc forcés d'attribuer une source commune à l'a- 
brégé de la chronique et à la narration détaillée de la Chronogra- 
phia. Cette source était incontestablement rédigée en français. Les 
gallicismes abondent à tel point dans la Chronographia, et ils sont 
tellement caractéristiques, qu'il ne peut, ce semble, venir à Pesprit 
de personne que ce texte soit autre chose qu'une traduction 4 . De 



Chronographia n'est autre chose que le texte désigné antérieurement sous le nom de Chronique 
latint de Berne. Kervyn de Lettenhove en a publié de longs extraits dans Utore et Cro niques de 
Flandre, t. I, pp. 423-606, et t. II, pp. 439-554. L'édition de M. Moranvillé ne donne le 
texte de la chronique qu'à partir du règne de Philippe III. Les extraits de Kervyn commencent 
au ix e siècle. 

1 . Toutefois, le texte de la Chronographia publié par M. Moranvillé ne commençant qu'au 
règne de Philippe III, et les extraits publiés par Kervyn n'étant pas suffisants pour la période 
antérieure, je n'ai pu, pour les premières pages de la quatrième partie de la Chronique de Flan- 
dre, établir partout la relation entre les deux textes. 

2. Comparez par exemple Chron. de FI. (Kervyn, pp. 261-264) avec Chronographia, t. I, 
pp. 129-132. Le texte de la Chr. de FI. est abrégé, mais plusieurs détails y figurent qui man- 
quent dans la Chronographia. Ces détails sont de telle nature qu'ils forcent à admettre que la 
source commune des deux récits était une œuvre contemporaine des événements racontés. Le 
texte du Recueil des historiens, op. 386-8, qui contient ces détails et est en même temps plus 
complet que la Chronographia^ est certainement très voisin de cette source. On pourrait faire 
la même observation sur une foule d'autres passages où il est visible que la Chronographia 
et les deux versions de la Chronique de Flandre utilisent une chronique écrite par un habitant 
de Saint-Omer pendant la première moitié du xiv c siècle. 

3^ Cf. Chrôn. de Flandre, p. 209, et Chronogr., I, p. 56; Chron. de FI., p. 339, et 
Chron. , I, p. 287 ; Ch. FI , p. 402, et Chron., II, p. 166. P. 377, la Chr. FI. donne le texte 
français original d'une lettre d'Edouard III aux bourgeois de Calais (Rymer, éd. de La Haye, 
II 2, p. 67), tandis que la Chronographia, t. II, p. 91 traduit cette charte en latin. Cet exemple 
suffirait à lui seul à prouver que la Chr. FI. n'est pas dérivée de la Chronographia. 

4. Voici quelques spécimens : Chronographia, t. î, p. 56, ad butum terre mee ; ibid., ut 
manum ad pastam apponeret; p. 246, unde pejus fuit quam ante; t. II, p. 18, ita ut piutn 
(pileuse chose) esset illud intueri ; p. 19, caudam gerere argenteam; p. 33, nondum posse suf- 
ficiens habetis; p. 2 3, multam extraneam (moult estrange), etc. Le nom du sire de Walepaiele 
est traduit, I, p. 102, par Walo cognomenlo Paielle, et ibid., p. 63, le comte de Castelle 
nebogue (Katzenellenbogen) est appelé cornes de Castellione in Boa. 



I 



LES SOURCES DE LA CHRONIQUE DE FLANDRE 36ç 

plus, un certain nombre de contre-sens ne peuvent s'expliquer que 
par l'existence d'un original français 1 . Je suis d'ailleurs loin de pré- 
tendre que la Chronographia n'est que la reproduction en latin d'une 
seule chronique française. Le compilateur qui l'a rédigée a disposé cer- 
tainement de plusieurs textes. Il s'est servi fort souvent notamment 
de la Chronique Normande 7 et a même eu recours, dans certains pas- 
sages, à des documents écrits en latin. Mais ce qui est certain, c'est 
que la plus grande partie de son travail est basée sur la même chro- 
nique que, de son côté, la Chronique de Flandre a résumée 3 . Tous les 
passages empruntés par lui à la Chronique Normande ou à d'autres 
sources manquent en effet dans la Chronique de Flandre, tandis que 
le récit de cette dernière se retrouve d'un bout à l'autre dans la C/iro- 
nographia. 

Ce n'est pas seulement avec la Chronographia, mais aussi avec les 
Grandes chroniques de Saint-Denys que la Chronique de Flandre est ap- 
parentée. Un nombre considérable de ses chapitres figurent littérale- 
ment, à part de légères variantes qui s'expliquent facilement par la diffé- 
rence des mss., dans le texte des Grandes chroniques 4 . Comment expli- 
quer une identité aussi complète? Trois hypothèses sont possibles: ou 
bien la Chronique de Flandre a copié les Grandes chroniques, ou bien 
ce sont celles-ci qui ont servilement adopté la version de celle-là, ou 
bien encore toutes deux ne sont que la reproduction d'une même 

i. Par exemple Kervyn, p. 2 32 : « s'en vint à Cassel où îi trouva le chastel tout wide (de 
troupes) » — Chronogr., I, p. 102 : Casscllum ubi nullus pro tune habitabat. Voy. encore 
Chronogr., II, p. 32, où l'auteur, pour avoir mal compris son modèle français, fait du comte 
de Mons (de Berg) un envoyé du duc de Brabant, qui était représenté à la conférence dont il 
est question dans le passage par son vassal le sire de Kuyck (Kervyn, p. 36o). — M. A. Mo- 
linier a déjà dit, Rev, hist., t. XLVIII, p. 348, et LIV, p. 104 : « L'auteur (de la Chronogra- 
phia) a eu certainement en main des chroniques françaises, la lecture rapide de la compilation, 
écrite dans un latin incorrect et calqué sur le français suffit à le prouver. » 

'2. A et E. Molinier, op. cit., p. lxv. L'auteur de la Chronographia, après avoir exposé 
les événements de la même manière que la Chron. de Flandre, donne souvent ensuite le récit 
de la Chronique Normande, qu'il introduit alors par quidam dicunt, ou une formule analogue. 
Voyez par exemple, I, pp. 112, 1 1 5, 1 34, etc. 

3. Il ne peut être question de rechercher ici quelle était cette chronique. Peut-être était-ce 
tout simplement une compilation analogue à la Chronique de Flandre, mais beaucoup plus dé- 
taillée. Des extraits de la chronique de Berne publiés par Kervyn, il résulte en effet que la 
Chronographia contenait, comme la Chronique de Flandre, les Récits d'un ménestrel de Reims. 
Voy. Kervyn, p. 165-170 (= Ménestrel, p. 206-223), et cf. Chron. de Berne, Ibid., p 444- 
546. Son contenu se rapproche beaucoup plus de la version de la Chron. de Flandre du R H. 
F. que de celle de Sauvage et de Kervyn qui n'en est, ce semble, qu'un résumé, fait toutefois 
d'après un ms. un peu différent de celui qui a servi à de Wailly. 

4. Voicija liste des passages identiques : Kervyn, pp. 189-190 = S. D., V, p. 91 ; K., 
198 == S. D., V, 1 10 ; K., 295-296 = S. D., V, 183-184 ; K., 342-347 c=: S. D.. V, 
3 12-3 19, 325, 33o (quelques phrases seulement de ces deux dernières pages dans K.) ; K., 
3 4 8= S. D., V, 333-334; K , 349= S. D., V, 3 4 3, 346 ; K., 35t in fine. = S. D., 
V, 35i ; K. 352 in /î/ie-35 4 = S. D., V, 357, 35<J ; K., 35 4 = S. D., V, 35 4 , 355, 
K., 36i-365 ~S. D., V, 370-373; K., 379 in fine- 404 = S. D., V, 380-411. 



370 H. P1RENNE 

source. La première de ces hypothèses doit être décidément écartée. 
11 est certain, en effet, que si l'auteur de la Chronique de Flandre 
avait eu sous les yeux les Grandes chroniques de Saint-Denys, il aurait 
agi à leur égard comme il Ta fait à l'égard des autres sources qu'il a 
utilisées, c'est-à-dire qu'au lieu de les reproduire intégralement il les 
aurait abrégées. En outre, comment expliquer qu'en dehors des pas- 
sages où les deux textes fournissent la même rédaction, on ne sur- 
prend dans la Chronique de Flandre aucune influence, ni quant au 
fond, ni quant à la forme, des Grandes chroniques de Saint-Denysî 
On peut d'ailleurs alléguer, pour dissiper tous les doutes, une phrase 
décisive. Après avoir raconté la défaite du roi de Maroc par le roi 
Alphonse d'Espagne, la Chronique de Flandre dit, en racontant la 
fuite du vaincu (Kervyn, p. 404) : « Là trouva une galée où il entra et 
ainsi s'en fui et dit-on que mauvaisement ne se porra recouvrer de sa 
perte». Les Grandes chroniques (V, p. 411) Contiennent identique- 
ment les mêmes mots, mais avec substitution du passé au présent : 
a . . . disait-on. . . se porroit recouvrer. . . l ». Il est évident d'après 
cela que ce n'est pas le texte cité en premier lieu qui peut dériver de 
l'autre. Ainsi, on peut, ce semble, affirmer sans crainte que la Chro- 
nique de Flandre n'a pas utilisé les Grandes chroniques de Saint-Denys. 
Il ne reste donc que deux manières de rendre compte du rapport qui 
existe entre elles. Mais j'avoue, pour ma part, ne pouvoir résoudre le 
problème et je laisse à des recherches ultérieures de démontrer s'il 
faut croire que les Grandes chroniques de Saint-Denys ont utilisé la 
Chronique de Flandre, ou si l'identité partielle des deux textes a pour 
cause leur dérivation d'une source commune. 

Du rapide examen auquel nous avons soumis la Chronique de 
Flandre jusqu'en 1342, il résulte à l'évidence que cette œuvre trop 
célèbre n'est d'un bout à l'autre qu'une pure compilation. Son au- 
teur n'a eu recours qu'à des textes rédigés en français et il est permis 
de croire qu'il ne savait pas le latin. Seule la première des sources 
abrégées par lui a une origine flamande; les autres ont toutes été 
écrites par des Français. Les renseignements originaux que la Chro- 
nique de Flandre apporte à l'histoire se réduisent donc à presque 
rien. Ils consistent en quelques additions sans grande valeur faites aux 
textes résumés, et en quelques variantes qui, ça et là, peuvent com- 



1. On peut encore ajouter qu'à la p. 38 1, la Chron. de Flandre ajoute quelques détails et 
le texte d'une lettre du sire de Fauquemont au récit des Grandes Chroniques, V, p. 38s. Il 
faut remarquer que le texte de la Chron. de Saint-Denis, ne se retrouve littéralement que dans 
la version de la Chron, de Flandre publiée par Kervyn et Sauvage. Il est un peu différent 
dans celle du R. H. F. 



LES SOURCES DE LA CHRONIQUE DE FLANDRE 3 7 i 

pléter la narration beaucoup plus ample de la Chronographia regum 
Francorum. 

Compilée très probablement dans l'Artois ou dans la Flandre fran- 
çaise, la Chronique de Flandre a joui dans les Pays-Bas d'une très 
grande vogue pendant le xv e siècle. Elle a été certainement un des 
livres les plus en faveur à la cour de Bourgogne. En revanche, elle 
n'a pas pénétré dans la bourgeoisie et n'a pas trouvé, comme la 
continuation des chroniques de Baudouin d'Avesnes, un traducteur 
flamand. 



LES PRÉDICATIONS POPULAIRES 



LES LOLLARDS 



ET LE SOULÈVEMENT DES TRAVAILLEURS ANGLAIS EN i38i 



Par Ch. PETIT -DUTAILLIS 



Personne jusqu'ici n'a retracé dans un tableau d'ensemble exact et 
complet la révolte des travailleurs anglais en 1 38 r, ni étudié à fond les 
causes de cet événement, que Stubbs'a appelé « le plus monstrueux 
phénomène de l'histoire d'Angleterre ». Mon ami André Réville avait 
projeté de résoudre ce problème d'un intérêt si vif, et avait mené dans 
les archives d'outre-Manche une enquête déjà longue et approfon-? 
die, mais que la mort l'a empêché d'achever. Provisoirement détenteur 
des nombreuses notes laissées par lui, j'en ai détaché les matériaux 
principaux du présent essai ; sa mémoire se trouvera ainsi associée à 
l'hommage offert ici au maître qui le comptait parmi ses plus brillants 
disciples. 

L'Angleterre, en i38j, était en pleine crise politique, religieuse et 
économique. Innombrables étaient les motifs du mécontentement qui 
agitait les classes populaires. Mais, pour que la rébellion se soit 
déchaînée aussi générale et aussi furieuse qu'elle a été, encore a-t-il 
fallu des hommes capables de préciser et de grouper les haines, d'in- 
diquer nettement les abus à détruire et les victimes à frapper. Qui 
donc a organisé la révolte? Quelles mains ignorées ont préparé l'in- 
cendie dont l'Angleterre orientale a été en quelques instants em- 
brasée ? 

Les historiens anglais n'ont jamais approfondi cette question. 
M. Jusserand a supposé ingénieusement que les rôdeurs répandus 



S 74 CH. PETIT-DUTAILLIS 

alors sur les routes et dans les bois avaient dû jouer le rôle d'intermé- 
diaires entre les mécontents et servir à unir tout le peuple. Les vilains 
fugitifs, les soldats licenciés, les outlaws, et même les gens qui avaient 
fui leur domicile pour éviter les charges de la Poll-Tax, comptèrent 
évidemment parmi les organisateurs de la révolte et les premiers 
révoltés x . Je me propose aujourd'hui d'élucider une autre partie, assez 
obscure, du même problème : quel a été le rôle joué dans la prépara- 
tion du soulèvement par le clergé anglais, par les prêtres, et surtout 
par les moines, vagabonds ou sédentaires, hérétiques ou ortho- 
doxes a ? 

En lisant les récits partiels de l'insurrection dus à André Réville et 
à M. Powell, j'ai été frappé de voir combien de gens d'Église, sans 
compter le fameux John Bail, figurèrent parmi les meneurs. Ce fut un 
clerc excommunié, William Grindecob, qui dirigea la révolte à Saint- 
Alban. La bande qui brûla les archives du seigneur Edmund de 
Stonore, dans le comté de Hertford, était conduite par le curé de 
Puttenham. Le prêtre John Wrawe fut dès le début à la tête des 
rebelles du Suffolk et eut pour lieutenant un vicaire, Geoffrey Parfay. 
A Ipswich, le principal meneur fut un clerc nommé John de Battis- 
ford 3 . A Ely, ce fut le chapelain John Michel; etc. 4 . . . 

Ces gens d'Eglise ont-ils prêché la révolte avant de prendre eux- 
mêmes les armes? Aucun document ne le prouve, et je me contente 
d'estimer fort invraisemblable l'hypothèse contraire. Nous n'avons de 
certitude que pour ce qui concerne le chapelain John Bail, le « fols 
prestres » dont nous parlent Froissart et les chroniqueurs anglais. 
Cet agitateur est si connu qu'il nous suffira de rappeler brièvement 
avec quelle énergie féroce il prêcha la destruction du gouvernement et 
de la société, longtemps avant de conduire lui-même les rebelles à 
Londres. Les chroniques, confirmées par des mandements de Ri- 
chard II et de Parchevêque de Cantorbéry, nous le représentent, pen- 

i. Jusserand, La vie nomade en Angleterre au moyen âge (Paris, 1889); 3 e partie, chap. 11, 
Outlaws et ouvriers errants. — Powell, The rising in East Anglia in 1 38 1 (Cambridge, 1896), 
p. 7. M. Poweil a narré la révolte dans les comtés de Norfolk, de Suffolk et de Cambridge, 
d'après des documents inédits. 

2. Rogers (History of agriculture, I, 95-100) n'a pas traité cette dernière question avec une 
précision suffisante ni discuté sérieusement les textes, non plus que M. Jusserand (op. cit., 
a° part., chap. m, Les Prêcheurs). D'autres historiens, tels que Stubbs, Pauli, M. Wallon, ont 
résolu le problème par quelques affirmations parfois contestables. Miss Toulmin Smith n'a même 
point voulu se le poser, dans le mémoire d'ailleurs intéressant qu'elle a intitulé : English popu- 
lar preaching in the XlV th century (En§l. histor. rewiew, 1892, p. 2 5 et suiv.). 

3. André Réville, thèse manuscrite soutenue en 1890 à l'Ecole des Chartes sur La révolte 
dans les comtés de Hertford, de Norfolk et de Suffolk, Cet ouvrage sera bientôt publié. 

4. Powell, op. cit., p. 47 et suiv. ; cf. p. 62. — » Voyez aussi les noms cités par Rogers, 
op. cil , I, ioo t 



LES PREDICATIONS POPULAIRES ^ 1 î 

dant les vingt années qui ont précédé la révolte, errant dans les villes 
et les campagnes, prenant la parole dans les rues, au milieu des mar- 
chés, ou même dans les églises, malgré les objurgations des curés, 
excitant ses auditeurs contre leurs maîtres et surtout contre le clergé, 
se moquant des censures ecclésiastiques et échappant au bras séculier 
• comme le renard évite les embûches des chasseurs ». Il fut mis en 
prison très peu de temps avant la révolte : les insurgés n'eurent rien 
de plus pressé que de l'en tirer. On peut se douter du succès qu'obte- 
nait ce prédicateur; quand il conseillait aux pauvres de ne point payer 
la dtme aux prêtres plus riches qu'eux. L'auteur des meilleures annales 
de ce temps, le chroniqueur de Saint-Alban, s'accorde avec Froissart 
et le compilateur des Fasciculi zizaniorum pour placer dans la bouche 
de John Bail les harangues les plus ardemment révolutionnaires 1 . 
Durant le soulèvement de i38i, le i3 juin, au milieu des paysans 
d'Essex et de Kent massés sur la colline de Blackheath, il prononça un 
sermon pour démontrer l'égalité originelle des hommes, et engagea 
les insurgés à « arracher les mauvaises herbes » et à tuer les seigneurs, 
les juges et tous ceux qui pourraient nuire à leurs intérêts. C'est à la 
suite de ce discours, dit un contemporain, que les rebelles résolurent 
le meurtre de l'archevêque de Cantorbéry 2 . On sait aussi combien ils 
se montrèrent impitoyables envers les juges, et quelle terreur inouïe 
ils inspirèrent aux nobles : peu s'en fallut qu'ils n'obéissent fidèlement 
au mot d'ordre de John Bail. C'est à lui enfin qu'on attribue quel- 
ques-unes au moins de ces lettres mystérieuses, de forme apocalyp- 
tique, qui circulaient parmi les révoltés, et qui contenaient soit des 
appels aux armes, soit des exhortations à la concorde et à la persévé- 
rance 3 . Bref, parmi les agitateurs qui ont préparé de vieille date, fait 
éclater et entretenu quelque temps l'insurrection de i38i, la person- 
nalité du prêtre vagabond John Bail paraît la plus notable et la plus 
influente. 

Il est certain cependant que d'autres prédicateurs nomades ont con- 
tribué à exciter et à organiser le soulèvement. Partout, pendant tout 
le Moyen Age, je pense, il y a eu des moines et des prêtres qui 
menaient une existence irrégulière et errante. Mais ils étaient particu- 



i. Chronicon An g Hz (Rolls séries), p. 3 2o-32i ; reproduit par Walsingham, Historia angti- 
cana (R. S. h U, 3 2. — Froissart (édit. Kervyn de Lettenhove), IX, 388-389. — Fasciculi 
zizaniorum [R. S.), p. 273. — Voy. aussi Knighton (R. S.), 11, i3i-i32 ; Wilkins, Concilia, 
111, 64-65. — Mandement de Richard II (1 3 déc. i38o, ordte d'arrêter John Bail excommu- 
nié et contumax), édité par Kervyn de Lettenhove, Froissart, IX, 56 1. — Mandement de l'ar- 
chevêque de Cantorbéry contre John Bail, 26 avril t 38 1, dans Wilkins, Concilia $ III, 1 5 2-1 53. 

2. Chronicon Anglix, p. 321-322, et Walsingham, H, 32-33. 

3. Knighton, II, 138-140. — Chronicon Anglix, p. 322, et Walsingham, H, 33-34. 



3 76 CH. PETIT-DUTAILUS 

lièrement nombreux en Angleterre, à l'époque de la révolte ; et ce 
n'étaient pas seulement des religieux appartenant aux ordres men- 
diants, et comme tels destinés à une vie nomade : le 29 juillet i38i, 
c'est-à-dire au moment où commençait la répression légale de l'insur- 
rection, nous voyons le conseil de Richard II ordonnant des pour- 
suites contre les frères hospitaliers qui circulent dans le royaume, dédai- 
gnent les règles de leur discipline et font scandale 1 . Le 23 novembre, 
on lance de nombreux mandats d'arrêt contre des moines qui ont 
quitté leur communauté et vagabondent de pays en pays, au péril de 
leur âme et au scandale de leur ordre 2 . 

Ces documents ne nous disent malheureusement point quelle sorte 
de « scandale » causaient les religieux errants. Mais nous pouvons 
peut-être suppléer à leur silence. Les moines nomades visés par les 
lettres royales, ou, sinon ceux-là, du moins d'autres qui menaient la 
même vie hors la loi, semaient sur leurs pas l'esprit de haine et de 
résistance. Langland, dans sa Vision of William concerning Piers the 
Plowmann, ouvrage probablement commencé vers 1 362 et terminé peu 
après l'avènement de Richard II, accuse les • friars », qui sont 
essentiellement des nomades, de prêcher aux pauvres le communisme : 
« Les voilà, dit-il, qui démontrent d'après Sénèque, que toutes choses 
sous le ciel devraient être en commun. Et cependant, il ment, sur ma 
parole, celui qui prêche aux gens du peuple cette doctrine, car Dieu 
l'a mis dans sa loi et Moïse l'a enseigné : Non concupisces rem proxi- 
mi tui 3 . » Le poète ne dénature-t-il pas les faits, dans sa haine des 
friars, en leur attribuant ces doctrines révolutionnaires? C'est une 
question que nous discuterons. Retenons seulement, de l'invective de 
Langland, que dans les années antérieures à la*révolte, on parlait de 
sermons subversifs faits au peuple par des prédicateurs nomades. On 
peut donc croire que les conseillers de Richard II s'aperçurent un peu 
tard d'un danger déjà ancien, lorsqu'au mois de mai 1 382, ils essayè- 
rent d'y remédier par un statut fort intéressant pour nous : ils ordonnent 
aux officiers royaux de rechercher et d'arrêter les prédicateurs qui, 
sans licence du pape ni des ordinaires, vont de ville en ville et de 
comté en comté, < en certains habitz, souz dissimulacion de grant 
saintée », prennent la parole dans les églises, les cimetières, les foires, 
partout où ils peuvent réunir un auditoire nombreux, et « prêchent. . . 
diverses matiers d'esclaundre pur discord et dissencion faire entre 

1. Public Record Office, Claus. S Rie. Il, membr. 38. Cet acte et tous les documents 
inédits que nous citerons, proviennent des recherches d'André Réville. 

a. R. O., Patent 5 Aie. U, part, i, m. n et 7. On trouve des actes du même genre en 
i38i et 1 383 : Patent 6 Rie. II, part, 2, m. 29 et 2. 

3. Traduction de M. Jusserand : L'épopée mystique de W. Langland, p. 1 58 (Paris, 1893). 



LES PRÉDICATIONS POPULAIRES $77 

diverses estatz dudit roialme si bien temporelx corne espiritelx, en 
commocion du poeple, a grand péril de tout le roialme 1 . » 

Et maintenant une question importante se pose : Quels étaient ces 
prédicateurs ? Faut-il en croire Langland, accuser les frères mendiants 
et en particulier les plus remuants de tous, les franciscains ? M. Jusse- 
rand est de cet avis. Après avoir analysé le statut de i382, il nous 
dit que « beaucoup de ces orateurs audacieux étaient des frères men- 
diants 2 ». Il en donne pour preuves, d'abord l'accusation lancée contre 
eux par Langland et rapportée ci-dessus, ensuite la popularité dont les 
friars jouissaient parmi les révoltés : d'après la confession de l'agitateur 
JackStraw, rapportée par le choniqueur de Saint-Alban 3 , les rebelles 
ne voulaient conserver d'autres ecclésiastiques que les frères mendiants, 
qui suffisaient bien pour célébrer les offices. 

Je ne crois point pour ma part que, comme le prétend M. Jus- 
serand, les frères mendiants, — entendez par-là les franciscains 
surtout, — fussent « sûrement compris dans le statut de i382 »♦ Ce 
n'est pas à eux que peut s'appliquer la description relativement pré- 
cise contenue dans ce document : ils avaient toute licence pour 
prêcher en Angleterre. D'un autre côté, je me défie des assertions de 
Langland et du chroniqueur de Saint-Alban. Le premier était un 
chantre misérable et aigri ; le second un bénédictin. Tous deux détes- 
taient les frères mineurs, qui, par leurs richesses orgueilleusement 
étalées, leur influence inquiétante et leur, sans-géne impudent, exci- 
taient alors contre eux une animosité inouïe dans tout le clergé anglais, 
aussi bien parmi les orthodoxes comme le primat d'Irlande Richard 
Fitz-Ralph 4 , que parmi les révolutionnaires comme Wycliffe. Nous 
avons beaucoup d'opuscules écrits au xiv e siècle contre les franciscains; 
on critique violemment leur mendicité, leur paresse, leur gourmandise, 
leurs débauches, mais on ne leur reproche pas de répandre des doc- 
trines communistes 5 . Tout au plus Fitz-Ralph les accuse-t-il d' «en- 

1. Rolls of Pailiament, III, 124-125. — Statutes of the realm, II, 2S-26. — Ce statut 
est à vrai dire une ordonnance royale. Voy. à ce sujet les protestations des communes au Par- 
lement d'octobre 1 38a : Wallon, Richard //, I, 1 5o. 

2. Jusserand, Vie nomade, 2 part., chap. ni. Les Prêcheurs, et chap. îv, Les Frères men- 
diants. 

3. Chronicon Anglix, p. 309; Walsingham, II, 9-10. 

4. Voy. le sermon prononcé par ce prélat à Avignon en 1 3 5 7» pour justifier les attaques 
auxquelles il s'était livré contre les frères mendiants et spécialement contre les franciscains : 
Monarchix S. Romani Imperii, tome II, Appendice, p. 1392 et suiv. ^Francfort, 1614, 
in-fol.). 

5. André Réville a trouvé des pamphlets contre les friars dans plusieurs mss. de la Biblio- 
thèque Bodléienne d'Oxford : Rawlinson, A. 273, f°" 99 et suiv.; Digby, 98, f° 194 ; James, 
7, p. 87-88 ; Bodley, 73, fol. 1 39.^11 a découvert à la même Bibliothèque des sermons com- 
posés par des Franciscains. Ceux que contient le ms. Bodley 196 sont du commencement du 
xiv° siècle : ils n'ont rien de iévolutionnaire. Ceux qui sont réunis dans le Lat. Th. d. 1, et 



378 CH. PETIT-DUTA1LLIS 

gager leurs auditeurs à ne point payer les dîmes dues aux églises 1 ». 
Comme les friars étaient en hostilité constante avec le reste du clergé, 
l'allégation de Fitz-Ralph n'a rien d'invraisemblable ; ils ont très 
bien pu jouer ce mauvais tour aux curés, qu'ils s'efforçaient de sup- 
planter de toutes les manières, entendant les confessions a leur place 
et empochant les offrandes qui auraient dû augmenter le casuel de la 
paroisse. Mais de là à prêcher le communisme, il y a loin. On ne 
peut même pas en conclure que les franciscains fussent particulière- 
ment en faveur auprès des révoltés de i38i. 

Assurément leurs ennemis n'ont pas manqué de rejeter sur eux la 
responsabilité de la catastrophe. Mais en quels termes se sont-ils 
exprimés ? Le chroniqueur de Saint-Alban, au milieu de son récit de 
l'insurrection, insère une Nota contra Fratres Mendicantcs, qui, évi- 
demment, s'adresse surtout aux franciscains. Il leur reproche de ne 
songer qu'à amasser des richesses, eux qui avaient juré de ne rien pos- 
séder ; ils « approuvent les crimes des grands » et « entretiennent le 
peuple dans son erreur » ; ils ont pour les péchés des uns et des autres 
une indulgence qu'explique leur envie de se faire faire des cadeaux 2 . 
# Tels sont les griefs du chroniqueur. Il accuse en somme les francis- 
cains d'avoir démoralisé les riches et les pauvres ; il ne les accuse nul- 
lement d'avoir excité les pauvres contre les riches. D'autre part, les 
religieux mendiants d'Oxford, dans une lettre du 18 février 1 382, où 
ils prient Jean de Gand de les défendre contre leurs ennemis, décla- 
rent qu'on les rend responsables des événements de 1 38 1 pour trois 
motifs : on leur reproche d'abord d'avoir appauvri le royaume par leur 
mendicité ; ensuite d'avoir démoralisé le peuple par l'exemple de leur 
paresse; enfin, d'avoir usé de leur influence pour « exciter les sei- 
gneurs contre le peuple et le peuple contre les seigneurs 3 » . Ce docu- 
ment prouve péremptoirement qu'on n'accusait pas les franciscains 
d'excitations directes à la révolte ; on n'articulait contre eux que des 
griefs bien vagues, malgré tout le désir qu'on avait de les charger. 
Enfin, si le gouvernement anglais les avait crus complices des agita- 
teurs de i38i, on peut supposer qu^il ne les aurait pas comblés de 
faveurs dans la suite ; or, c'est ce qu'il a fait 4 , et dans les lettres de 

dont nous reparlerons, datent du milieu du xv* siècle ; la satire y est parfois très violente contre 
les hautes classes, mais il n'y pas là de trace de doctrine communiste. Une oeuvre plus rappro- 
chée de l'époque qui nous occupe Je Tractatus dtvita cvangclica t $ivc Defcmio Fratrum Mendi- 
cantium et ordinis Ercmitarum S. Augustini contra Ricardum Fitz-Ralph, archiepiscopum Arma- 
char u m (Ms. Digby, 1 13), n'est nullement d'une inspiration subversive. 

1. Sermon cité, p. 1394. 

2. Chronicon Anglix, p. 3 m. — Walsingham, II, i3. 

3. Fascic. zizan., p. 292 et suiv. 

4. Le 6 juin 1 382, Richard II prend sous sa protection les .frères mineurs de Southampton 



LES PRÉDICATIONS POPULAIRES 379 

protection que Richard Illeur a accordées en 1384 et en 1 385, il les 
appelle « les soutiens constants du trône et du royaume », oratores 
assidui pro statu nostro et totius regni.^ Il 'me semble que la cause est 
entendue. Aucun document d'une authenticité certaine ne prouve que 
les frères mendiants, et en particulier les franciscains, aient prêché 
la révolte. Plusieurs documents authentiques démontrent le contraire. 
Les frères mineurs au xiv e siècle n'étaient pas des démagogues : ils 
étaient les courtisans impudents et serviles de tous ceux qui déte- 
naient la richesse et le pouvoir. Peut-être, à Paide de pièces qui ont 
échappé aux investigations d'André Réville et aux miennes, éta- 
blira-t-on que quelques friars ont pris part à l'organisation du sou- 
lèvement. Mais nous pouvons affirmer que de tels faits n'ont pu être 
qu'exceptionnels. 

Quels sont donc les agitateurs désignés par le statut de 1 382 ? A 
notre avis, ce texte s'applique sans nul doute et uniquement aux 
pauvres prêtres de Wycliffe. Ces prédicateurs qui erraient a en cer- 
tains habitz souz dissimulacion de grant saintée » , et qui parlaient 
sans autorisation, doivent être identifiés avec les disciples de Wycliffe 
dont nous parle le chroniqueur de Saint-Alban, et qu'il nous re- 
présente « vêtus de longues robes de grosse laine tombant jusqu'aux 
talons, en signe de plus haute perfection; marchant nu pieds ;- souf- 
flant leurs erreurs sur le peuple et prêchant ouvertement et publique- 
ment 1 . » Cette description concorde complètement avec celle du 
statut de 1 382. D'ailleurs, ce statut accuse nettement d'hérésie les 
nomades; il leur reproche, en effet, « diverses predicacions contei- 
gnantes heresyes et errours notoires a grant emblemessement de la 
foy et destruccion de loies et de l'estat de Seinte Eglise, a grand pé- 
ril des aimes du poeple et de tout le roialme d'Engleterre, corne 
plus pleinement est trovez et suffisantement prouvez devant le reve«- 
rent père en Dieu Percevesque de Canterbirs et les evesqes et autres 
prelatz et maistres de Divinité et doctours de Canoun et de Civile et 

[Patent 5 Rie. II, part, 2, m. n). — Faveur aux frères mineurs de Richmond, le a3 mars 
1 383 {Patent 6 Rie, II, part, 2, m. 8). — Faveur aux frères mineurs de Plymouth, le 
38 juin 1 3 83 (Patent 7 Rie. II, part. 1, m. 39). — Protection accordée le 4 novembre 1384 
aux religieux des quatre ordres mendiants, et principalement aux frères mineurs et aux frères 
prêcheurs, qui sont malmenés par le peuple (Rymer, édition de 1740, III, part, m, p. 174). 
— Protection accordée le i3 février 1 385 aux frères mineurs, qu'on maltraite et dont on 
détruit les maisons (Patent 8 Rie. II, part. 2, m. 17). — Ces documents, remarquons-le, 
prouvent que, au moins dans les années qui ont suivi la révolte, les friars n'étaient guère po- 
pulaires. — Les Patent Rolls contiennent aussi des lettres en faveur des moines augustins 
(Patent 6 Rie. II, part. 1, m. 18, 20 oct. 1 382) et des frères prêcheurs [Patent 5 Rie. II, 
part. 1, m. 9, 24 nov. 1 3 8 1 , etc.). Mais notre discussion concerne avant tout les francis- 
cains, qui avaient bien plus d'importance et d'influence que les autres ordres mendiants en 
Angleterre. 

1. Walsingham, I, 324. — Cf. Chronicon Anglix, p. 395. 



38o CH. PETIT-DUTAÎLLIS 

grant partie del clergie del dit roialme especialement pur celle cause 
assemblez 1 . » Il est clair que cette dernière phrase fait allusion au 
fameux concile du 19 mai, où furent condamnées les hérésies de 
Wycliffe et des Lollards. Enfin, s'il est besoin d'une autre preuve 
encore, nous avons une lettre que l'archevêque de Cantorbéry, Wil- 
liam Courtenay, envoya à un professeur d'Oxford, pour lui dénoncer 
les menées de certains prédicateurs ambulants; cette lettre est du 
28 mai 1 382, c'est-à-dire de l'époque même où l'on rédigeait le sta- 
tut en question ; ce sont presque les mêmes termes qui sont employés 
dans les deux documents : ces nomades, écrit l'archevêque, prêchent, 
sans autorisation, dans les églises ou sur les places publiques, « sous 
un voile de grande sainteté. » Or William Courtenay énumère les 
propositions hérétiques soutenues par ces prédicateurs : elles sont 
toutes empruntées aux doctrines de Wycliffe 2 . 

Donc les prédicateurs révolutionnaires signalés par le statut de 1 382 , 
qui excitaient des haines de classe et engageaient le peuple à se sou- 
lever, n'étaient pas les friars, mais uniquement les prêtres de Wycliffe. 
Faut-il maintenant, de ce document postérieur de dix mois à la 
révolte, conclure que les pauvres prêtres ont contribué à la faire 
éclater ? Toute la question est là. A quelle date Wycliffe a-t-il ins- 
titué ce corps de prédicateurs nomades ? Si nous pouvons nous fier 
aux indications du moine de Saint-Alban, c'est en 1377 qu'il « réunit 
des zélateurs de sa secte, habitant Oxford et autres lieux » et se mit 
à les envoyer en tournées, vêtus de cette longue robe de rude étoffe, 
qui paraissait si prétentieuse aux orthodoxes 3 . A moins de supposer 
que le chroniqueur se soit trompé de plusieurs années, et que les 
pauvres prêtres, institués tout de suite après la révolte, aient immédia- 
tement éveillé les soupçons de l'autorité, deux hypothèses également 
invraisemblables, il faut donc admettre qu'ils prêchaient déjà avant 
l'insurrection 4 . Que prêchaient-ils ? Quels thèmes leur fournissait 
Wycliffe? Quel part maître et disciples ont-ils pu avoir dans les res- 
ponsabilités de la révolte ? 

Il convient tout d'abord de discuter les assertions de l'auteur qui 
â compilé les Fasciculi zizaniorum. Après avoir parlé des troubles 
de 1 382, il les rapproche de l'insurrection de i38i, résume les mé- 
faits de John Bail, et raconte qu'avant d'être exécuté lç célèbre cha- 
pelain confessa qu'il avait été pendant deux ans élève de Wycliffe, et 

1. St atulcs of the Rcalm, U, 2 r j. 

2. Fascic. zizan., p. 275 et suiv. 

3. Walsingham, I, 324. Cf. Chron. Anglix, p. 395. 

4. C'est d'ailleurs l'opinion que soutient Lechier: Johann von Wiclif und die Vorgeschichtc 
der Reforma lion, I, 412 et suiv. (Leipzig, 1873, 2 vol.) 



LES PREDICATIONS POPULAIRES 38 ! 

que ce dernier avait formé un corps de prédicateurs pour convertir 
toute la nation à ses doctrines; John Bail « ajouta que, si on ne résis- 
tait pas, ils détruiraient tout le royaume. — Cette confession fut 
dûment rédigée sous forme d'instrument public, comme on le verra 
à la fin. w L'évêque Baie a ajouté sur le manuscrit, en marge : « Sed 
hucusque non patet f ». La copie de l'instrument public en question 
n'a pas été insérée dans les Fasciculi, ou a été perdue. C'efct dommage. 
Mais ce texte, à supposer qu'il ait jamais existé et qu'il fût authentique, 
suffirait-il pour nous faire croire que John Bail a été véritablement le 
disciple de Wycliffe, que celui-ci se proposait de bouleverser tout 
l'ordre politique et social, et que par conséquent il faut lui attribuer 
la majeure responsabilité de la révolte de 1 38 1 ? Nullement. 

Les confessions auxquelles on contraint les condamnés sont tou- 
jours suspectes au Moyen Age, même en Angleterre. Celle-ci con- 
tient des assertions particulièrement invraisemblables. D'abord, ainsi 
que l'ont déjà dit plusieurs historiens, John Bail ne saurait être consi- 
déré comme un disciple de Wycliffe. Tout.au plus peut-on croire 
qu'il a adopté sur le tard quelques-unes des théories du recteur de Lut- 
terworth, qui venaient confirmer et préciser les siennes. Il ne faut 
pas oublier qu'au dire de tous les chroniqueurs il s'est mis à prê- 
cher une vingtaine d'années avant la révolte, donc environ quinze 
ans avant que Wycliffe ait pris position comme réformateur 3 . C'est 
lui qui a donné au fameux hérésiarque l'exemple de la rébellion, et ce 
n'est pas sans quelque raison que Knighton l'appelle à plusieurs 
reprises le précurseur de John Wycliffe 3 . Quant à soutenir que Wy- 
cliffe désirait une révolution dans l'ordre civil, aucun de ceux qui con- 
naissent sa vie et ses ouvrages n'y a jamais songé. Il voulait certaine- 
ment le maintien d'un régime politique qui, après tout, le laissait 
libre de parler et d'écrire ; il cherchait des appuis dans l'aristocratie, 
et était l'ami du duc de Lancastre. On feuilleterait en vain ses œuvres 
pour y trouver la justification des exigences nouvelles de la classe 
rurale. Au contraire il a conseillé aux vilains la résignation. Enfin il a 
désapprouvé formellement le soulèvement de i38i, qu'il a appelé un 
« lamentabilis conflictus 4 » . On peut croire qu'il était sincère. Il n'est 
pas inutile de remarquer que Wycliffe était recteur de Lutterworth, 

i. Fascic. zizan.y p. 273-274. 

2. M. Loserth a prouvé tout récemment que Wycliffe s* est lancé dans la lutte beaucoup 
plua tard qu'on ne le croyait, et que tous ses grands traités datent des huit dernières années de 
sa Tie {The beginnings of Wyclif's activity in ccclesiaslical pùlitics, dans : Engliih hittor. rcvicw, 
1896, p. 319 et suiv.). 

3. Knighton, II, 1 5 1 , 170. 

4. Voy. les biographies de Wycliffe par Lechier(op. cit.), Vattier (Paris, 1886), R. L, Poole 
(London, 1889), et en particulier Lechler, I, 6 5 6-66 5. 



38a CH. PETIT-DUTAILLIS 

dans le Leicestershire, et que ce comté n'a pas été atteint par l'insur- 
rection. 

Bref, Wycliffe, loin d'avoir eu personnellement aucun rapport avec 
les rebelles de i38i, a blâmé leurs actes et leurs intentions. Est-ce à 
dire que les prédications du réformateur et de ses disciples n'aient 
nullement contribué à fomenter la révolte ? 

Ici, il convient d'abord de faire une distinction. Dans les années 
antérieures à i38i, Wycliffe n'a encore ni écrit ni parlé contre les 
dogmes eux-mêmes, la transsubstantiation, la confession, le culte des 
saints, mais déjà il a attaqué l'Eglise. Il lui a dénié le droit d'excom- 
munication. En somme il a rejeté l'autorité attachée au titre de prêtre. 
Il considère, au fond, comme inutile, tout intermédiaire entre Dieu 
et l'homme en état de grâce. Les nombreux documents recueillis par 
André Réville ne permettent pas de croire que ces doctrines aient été 
partagées par le9 insurgés de i38i ; nulle part ils n'ont protesté contre 
les pouvoirs spirituels du clergé. C'est une profonde erreur que d'ap- 
peler Wat Tyler et ses. pareils des « Lollards», comme l'a fait Kervyn 
de Lettenhove dans les titres courants de son édition de Froissart. 
Rien n'autorise à le faire. Mais Wycliffe ne s'est pas contenté d'atta- 
quer théoriquement l'Eglise, au nom de sa doctrine sur l'autorité, qui 
ne pouvait guère émouvoir immédiatement qu'une minorité d'âmes 
puritaines. Il a fait le procès des prélats et des moines de son temps; 
il a dénoncé l'excès de leur opulence et de leur pouvoir à l'animosité 
de la nation. Or, quand on étudie la révolte des travailleurs dans les 
comtés, on constate que de nombreux établissements ecclésiastiques 
ont été attaqués et envahis par les insurgés, qui s'y sont livrés parfois 
à des pillages et à des meurtres, et ont toujours paru considérer les 
richesses du clergé comme des biens mal acquis et bons à prendre '. 
On peut hardiment rapprocher ces sentiments éprouvés presque unani- 
mement par les rebelles, de l'enthousiasme inspiré aux Londoniens, 
dès 1377, par les propositions de Wycliffe sur la confiscation des 
biens ecclésiastiques. A cet égard, Wycliffe, quelques protestations 
qu'il ait élevées, a sa part de responsabilité dans les excès commis 
en i38i. 

i. Dans le Hertford, attaques répétées contre l'abbaye de Saint-Alban; charte arrachée au 
prieur de Dunstable. — -Dans le Norfolk et le Suffolk, invasion du monastère de Bury, meurtre 
du prieur et d'un moine ; attaques contre les prieurés de Bromholm, de Binhara, de Carrow, contre 
les abbayes de West-Dereham et de Saint- Benett at Holm. — Dans le Cams, pillage du prieuré 
de Duxford, de plusieurs églises de Cambridge, du prieuré de Barnweli ; invasion du monastère 
d'Ely, etc... (André Réville, Thèse manuscrite. Powell, op. cit., particulièrement .p. 34, 45, 
47, 5 1, 53.) Je ne parle pas ici du meurtre de l'archevêque chancelier et du prieur trésorier 
à Londres, ni de la destruction de l'hôpital de Clerkenwell. Ces faits bien connus ont eu sur- 
tout des causes politiques. 



LES PREDICATIONS POPULAIRES 383 

Enfin, il y a bien des chances pour que les disciples soient allés 
plus loin que le maître. Plus tard, et dès le début de 1 382, nous 
sommes sûrs qu'ils ont été des fauteurs de discorde sociale. La doc- 
trine de Wycliffe sur l'autorité f , interprétée et poussée à toutes ses 
conséquences par des commentateurs hardis, s'est retournée contre le 
gouvernement civil, et, comme on l'a dit, à la profession de lollar- 
disme se sont invariablement associées des habitudes d'insubordina- 
tion 2 . Si l'on admet avec nous que les pauvres prêtres ont commencé 
leurs tournées avant l'insurrection de 1 38 1 , il faut évidemment admettre 
aussi qu'ils ont attisé les haines sociales et qu'ils ont prêché non seule- 
ment, comme le faisait lui-même Wycliffe, contre un clergé riche et 
de mœurs relâchées, mais aussi contre une noblesse corrompue et des 
hommes de loi avides. L'auteur des Fasciculi zizaniorum prétend qu'un 
des disciples les plus avoués et les plus remarquables de Wycliffe 
n'imitait point sa réserve à l'endroit des événements de i38i : Nicolas 
Herford approuva ouvertement le meurtre de l'archevêque de Cantor- 
béry 3 . Il ne dut pas être le seul. L'état politique et moral de l'Angle- 
terre à ce moment-là était bien fait pour indigner des puritains comme 
Pétaient les pauvres prêtres. 

Nous sommes donc d'avis que les pauvres prêtres de Wycliffe figu- 
raient parmi ceux qui ont préparé, peut-être organisé le soulèvement 
de 1 38 1 . On se les représente bien, ces fanatiques, stylés par le vieillard 
infatigable et audacieux qu'était alors Wycliffe, vêtus pauvrement, mar- 
chant pieds nus, sans autre soutien que leur foi et leur haine. Ils allaient, 
parcourant les comtés, prêchant où ils trouvaient un public populaire. 
Ils ne pouvaient parler bien longtemps sur des sujets théoriques, tels 
que l'autorité du prêtre ; pour réveiller l'attention, et pour être sûrs du 
succès, ils n'avaient qu'à dénoncer les iniquités dont souffraient leurs 
auditeurs. Ils prêchaient d'abord contre la dîme, contre les riches pré- 
bendiers et les moines fainéants ; et puis, d'invective en invective, ils 
s'attaquaient à tous ceux qui étaient les maîtres. 

Le temps ne nous a pas conservé leurs discours, qui évidemment 
n'étaient pas rédigés, ni encore moins recueillis dans des sermonnaires. 
Mais nous avons des textes qui peuvent nous en donner l'idée. Bien 

4 

i. « Nullus est do minus civilis, nullus est episcopus, nullus est prslatus, dum est in pec- 
cato mortali. » (Fascic. zizan,, p. 3 2 3). 

a. Rogers^I, 100. Cet historien (p. 98), et plusieurs autres, ont fait un rapprochement tout 
naturel entre Wycliffe et les rebelles de 1 38 1 d'une part, et d'autre part Luther et les commu- 
nistes de Munster. Dans un cas comme dans l'autre, le réformateur a sévèrement condamné un 
mouvement social qu'il avait cependant contribué à provoquer. — Sur les idées politiques et 
sociales des Lollards, voy. leur pétition au Parlement de 1395, dans : Fascic. zizan., p. 36o» 

3. « Dixit palam quod archiepiscopus Cantuariensis Symon ideo fuit interfectus, et juste, 
quia voluit magistrum suum corripere. » (Fascic* zizan., p. 296). 



384 CH. PETIT-DUTAILLIS 

mieux, les sermons dont je vais parler, et qui ont été trouvés par 
André Réville dans des manuscrits de Cambridge et d'Oxford, sont 
Pœuvre de moines et de prêtres qui se piquaient d'être orthodoxes, et 
que le gouvernement ne songeait pas à poursuivre. La violence de 
leurs harangues va non seulement nous faire concevoir ce qu'étaient, 
à plus forte raison, les prêches des nomades, mais nous prouver qu'à 
la fin du XIV e siècle un certain nombre de membres du clergé, pour- 
vus d'une position régulière, aidaient les pauvres prêtres et les John 
Bail dans leur œuvre passionnée de justice intransigeante '. 

Voici d'abord un recueil écrit dans la seconde moitié du XIV e siècle, 
et composé, pour une bonne partie, de sermons que le scribe attribue 
à John de Waldeby, professeur d'Ecriture-Sainte à l'Université d'Ox- 
ford 2 . Ce John de Waldeby était contemporain de Wycliffe. II a 
publié en effet ses œuvres oratoires sur la demande de T., abbé de 
Saint-Alban, c'est-à-dire de Thomas de la Mare, qui administra ce 
monastère de 1349 ^ ^96. On nous dit expressément qu'il s'agit de 
sermons qui ont été réellement prononcés. Les idées qui y sont expri- 
mées sur les rapports des riches et des pauvres ne s'élèvent pas au- 
dessus de la banalité : ils se doivent aide mutuelle ; le riche donnera 
de ses biens au pauvre, et le pauvre priera pour le riche 3 . John de 
Waldeby n'a rien d'un John Bail. Or, ce modéré jette feu et flamme 
quand il parle des vices du clergé. Il foudroie les mauvais prêtres, 
leur hypocrisie, leur gourmandise, leur luxure, leur dureté pour les 
pauvres, leur indulgence pour les péchés des riches 4 , et emporté par 
son indignation, il s'écrie: «C'est aux pauvres enfin qu'est dû tout 
ce qu'on dépense Si effrontément autour des prostituées. Quel remède 
plus convenable pour effacer de tels péchés, que de rendre aux pauvres 
ce qu'on leur devait et ce qu'on leur a si injustement enlevé 5 ? » 

1. André Réviile a montré brièvement l'intérêt des sermonnaires qu'il a trouvés en Angle- 
terre, dans ses conférences de Genève, qui ont été publiées sous ce titre : Les Paysans au moyen 
âge (xin e et xiv e siècles) ; Paris, 1896, in-8° ; voy. p. 60. — Ces sermons nous sont parvenus 
sous la forme latine, ce qui est très fréquent; mais quelques-uns, par exemple ceux du ms. 
I. i. m. 8. de VUniversity Library de Cambridge, contiennent certaines phrases en anglais. 

s. Cambridge, Bibliothèque de Caius Collège, m*. 334. 

3. « Caritas divitibus est necessaria, scilicet ut in se ipsis sumant et relèvent onus pauperum, 
« et pau pères per caritatem orando supportent onus divitum. Nullus enrm indigerct, si invicem 
« se supportèrent, et nullus laboraret si mutuo se juvarent. Dives propter pauperem factus est, 
« et pauper propter divitem. » (F i5 5). 

4. « Hodietamen citantur, excommunicantur et spoliantur pauperes et simplices, resistere non 
« valentes, et taies sepe qui sunt mundi et satis casti; sed divitum et potentum peccatum relin- 
« quunt impunitum. » (F 196). 

5. « Quibus, rogo, fit major injuria per taliler luxuriances quam Christi pauperibus ? Ipsis 
« denique debetur quod tam procaciter expenditur cire a meretrices. Quid ergo convenîentius 
« remedium, ad hujusmodi peccatum dimittendum, quam restituere paupeVibus débit u m tam 
« injuste ablatum ? » (F 196). Pour être exact, j'ajoute que le sermon en question, a été 
prononcé devant l'Université d'Oxford, et j'ignore si parmi les auditeurs il y avait des laïques. 



LES PREDICATIONS POPULAIRES 385 

Dans un autre sermonnaire de la fin du xiv e siècle, je trouve cette 
apostrophe que Dieu adresse au riche : « O homme, pourquoi t'enri- 
chir de ce qui fait défaut à ton prochain ? Pourquoi t'approprier ce 
qu'il faut partager avec les pauvres ? Qu'as-tu donc que tu n'aies reçu ? 
Qu'as-tu donc que je ne t'aie donné ? Si tu ne veux pas me donner 
ton bien, rends-moi le mien ! ! » 

Le ms. I. i. III. 8 de la bibliothèque de l'Université de Cambridge 
est sans doute une compilation de sermons de différents auteurs, faite 
à la fin du xiv e siècle. Dans l'un de ces sermons, le prédicateur prend 
violemment à parti le clergé de son temps « Les luminaires de l'Eglise, 
s'écrie-t-il dans un assez beau langage, se sont changés en ténèbres, 
et les étoiles du ciel sont tombées sur la terre 3 . » 

Un autre est dirigé contre les gens de loi; c'est une satire émou- 
vante et amère de leur rapacité. Ils ne défendent les intérêts des pauvres 
que si les pauvres se dépouillent pour les payer 3 . Cette invective 
a dû avoir du succès. C'était le temps où William Langland repré- 
sentait les légistes comme les plus incorrigibles adeptes de « Lady 
Meed » et écrivait : « Il serait plus facile de mesurer le brouillard sur 
les collines de Malvem, que de tirer d'eux une syllabe sans leur 
montrer de l'argent 4 . » 

En 1 38 1 , les principales victimes des révoltés furent des juges ; on 
brûla leurs maisons, on les traqua avec un acharnement inouï, on en 
tua plusieurs, et l'on brisa les portes des prisons. N'était-ce point les 



i . « De homine conqueritur Deus sic : O homo, cur te ditas hiis quibus indiget proximus. 
« Cur tibi approprias que communicanda sunt pauperibus ?. .. Quid habes quod non acce- 
«« pisti ? Quid habes quod non dederim tibi i Si non vis dare tua, saltem mea redde. » (Bod- 
« leitnnt d'Oxford, ms. Rawlinson, C, S9, f° 49). 

2. « Quod dolendum est videtur multis, quod in ista incidimus infelicia tempora, in quibus 
« videtur quod luminaria ecclesie in tenebras sunt conversa, et stelle celi in terram ceciderunt... 
« Nostri sacerdotes jam ceci, tenebrosi et caliginosi facii sunt... jam laicis sunt tenebro- 
« siores... Ecce apud illos hiis diebus non est tonsura in capite, nec religio in veste, non 
« modestia in verbis, non temperancia in cibis, nec pudiciftiji in signis, nec etiam conti- 
« nentia in factis. » (Cambridge, Univcrsity Library, I. i. III, 8, f» 129). Par cette citation 
et les suivantes, on peut voit que le scribe qui a composé ce recueil était très ignorant et 
négligent. 

3. * Clamât insuper et conquerendo asserat populus de viris magnis in partibus qui habun- 
« dant diviciis, et jurum noticia copiosius sunt imbuti ; si veniat jam ad talem pauper vicinus 
« suus, per pravorum injurias nequiter oppressus, . . . sibi supplicans pro amore patris et matris 
« et omnium carorum suorum in hoc mundo, quatinus velit juvare in tanta necessitate consti- 
« tutum, ipse non dignabitur ipsum exaudire nec videre, et si pauper iterato multiplicet preces 
« suas dicens : « Domine, amore Christi crucifixi et omnium Sanctorum Dei, relevetis me ne 
« destruar injuste per adversarios meos », adhuc nec est vox neque spiritus, quamvis possit 

« per tria [vel] per X verba ipsum pauperem de toto negocio ex pe dire At ille pauper et 

« vendat illa pauca que habet, de quibus débet vivere, vel aliunde mutuetur et déférât sibi au- 
« rum, petens ejus auxilium sicut prius, tune statim, palpato aur[o] t qui prius cecus et surdus 
« fuerat audiet et ridebit. » (Ibid., f° 146). 

4. Jusserand, William Langland, p. 124-125. 



386 CH. PETIT-DUTAILLIS 

gens de loi qui avaient soutenu les propriétaires fonciers et les capi- 
talistes pendant la crise des salaires, et qui avaient appliqué avec une 
atroce rigueur le statut des travailleurs? 

Le dernier sermon de ce recueil est construit sur le texte : « Quo- 
modo stabit regnum. » Il date évidemment d'une époque où le 
mouvement lollard était commencé, car Fauteur déclare, non sans 
amertume, que des hommes simples d'esprit, des femmes, des laïques 
grossiers, enseignent maintenant l'Evangile et sèment la parole de 
Dieu 1 . Le prédicateur commence par indiquer nettement les devoirs 
des diverses classes, les obligations du serf et de son maître, du prélat et 
du chevalier 2 . 11 se demande ensuite si ces obligations sont bien rem- 
plies ; mais il réserve tous ses reproches aux puissants et aux riches. 
Comme le peuple d'alors, il se plaint de l'appauvrissement de l'An- 
gleterre et du gaspillage scandaleux des finances royales 3 . Il accuse 
lui aussi le clergé de mener une vie toute mondaine, et rappelle ver- 
tement à la réalité les prêtres qui, oubliant qu'ils sont seulement les 
« baillis du Christ », considèrent les produits de leurs bénéfices comme 
leurs revenus personnels, et « quand une église vaut 40 livres, disent 
qu'ils ont un revenu annuel de 40 livres 4 . » Il dénonce, enfin, l'iniquité 
des tribunaux civils et ecclésiastiques, la faiblesse et les contradictions 
de ces lois qu'on prétend imposer comme l'expression de la raison ; 
et il termine par cette phrase qui est peut-être une allusion à la révolte 
de 1 38 1 : « Et ainsi le soleil de l'esprit humain s'est obscurci, et la 
lune, qui est la volonté, s'est changée en tache de sang 5 . » Que ce 
sermon, plus caractéristique encore que les autres, soit antérieur, ou, 
comme il est probable, un peu postérieur à l'insurrection, il n'en 

1 . « Ecce jam videmus tantam disseminacionem Evaungelii, quod simplices viri et muliere» 
« et in reputacione homioum laici ydiote scribunt et discunt Evaungelium, et, quantum possunt 
« et sciunt, docent et seminant verbum Dei. Sed num quid taies senescente mundo elegerit 
« Deus ad confundendum superbiam sapientum mundanorum nescio. Deus scit. » (F° 149). 
L'auteur fait allusion, même f°> à l'élection d'Urbain VI et au schisme. 

2. F 147. 

3. « Per hoc vicium, est nostrum regnum addeo depauperatum quod vix habent popuiares 
« unde vivant, quia et si {sic) superbi et carnaliter vi vente [s] maie et inutiliter expendant the- 
« saurum regni. » (F 08 149-150). 

A- F° »49- 

S. « Auendamus, queso, ad juris peritos tam ecclesie quam regni, et videbimus quod iota 

« die false et nequtter coguntur homines perd ère bona sua, false et etiam injuste compelluntur 

« emendas facere ubi non deliquerunt, et ntchilominus omnia ista fiunt, ut dicitur, per procès- 

« sum legis que nomen racionis habet. In curia etiam Christiana falsa fiunt multociens tnatri- 

« monia, falsa devorcia, et alie injurie multe, que non possunt facile numerari, et hec omnia 

« per processum juris, et sic per viam racionis ut dicetur. Videmus etiam quod hodie homo 

« per legem expellitur de domo sua et aliis bonis suis, et que hodie per legem perdidit, forte 

« cras sibi restitue[n]tur per eandem legem. In curia ecclesie hodie copulantur duo in matri- 

« monio, et cras per eandem legem separabuntur. . • . Hodie probatur unum per jura et die 

« proximo probabitur contrarium per eamdem legem, et sic sol humane mentis obtenebratus 

« est, et luna, que est voluntas, conversa est in sanguinem. » (F° 149.) 



LES PREDICATIONS POPULAIRES 387 

montre pas moins quelle hardiesse déployaient en chaire certains pré- 
dicateurs anglais de ce temps. En écoutant des sermons pareils, les 
malheureux ne pouvaient guère oublier leurs malheurs, ni s'endormir 
dans une résignation muette. 

Ainsi le clergé anglais, pendant les événements de i38i, n'a pas 
tout entier joué le rôle passif d'une victime. On a vu non seulement 
des irréguliers comme Grindecob, mais des curés en fonctions comme 
celui de Puttenham, se mettre à la tête des rebelles. De plus, des do- 
cuments assez rares et dispersés, mais précis et concordants, nous 
prouvent que certaines prédications ont contribué singulièrement à 
échauffer les esprits et à allumer l'insurrection. Des prêcheurs no- 
mades excitaient les passions populaires. Le document qui signale 
leurs menées avec le plus de netteté, le statut de i382, ne s'applique 
pas aux franciscains, mais aux pauvres prêtres de Wycliffe. Les tour- 
nées des pauvres prêtres avaient évidemment commencé antérieure- 
ment à la révolte. Wycliffe a désapprouvé hautement les excès des 
rebelles, mais il est bien probable que ses disciples doivent endosser 
une part des responsabilités ; d'ailleurs Wycliffe lui-même avait atta- 
qué violemment le clergé anglais, et les insurgés se sont souvenus de 
ses théories sur la confiscation des biens de l'Eglise. Enfin des re- 
cueils de sermons conservés dans les fonds de manuscrits d'Oxford et 
de Cambridge, nous permettent d'affirmer que des orateurs sacrés de 
ce temps, orthodoxes, et réputés pour leur éloquence dans les univer- 
sités, prenaient souvent un ton très agressif pour parler de la haute 
société et des pouvoirs établis. 

Je ne prétends pas, bien entendu, que ce dernier fait soit absolument 
exceptionnel et extraordinaire. Quand on étudie les œuvres de nos 
prédicateurs du xm e siècle, ou bien celles de Maillard, de Jean Rau- 
lin, de Pépin, de Jean Geiler, et des autres orateurs sacrés, français 
ou allemands, du xv c siècle et du commencement du xvi e , voire même 
les sermons anglais plus anciens que ceux-ci ou plus récents ! , on y 
retrouve bon nombre d'attaques du même genre, contre les vices du 

1 . Par exemple les sermons recueillis dans les manuscrits suivants : Cambridge, Bibliothèque 
de Caius Collège, ms. 151, fol. 109 et suiv. (commenc. du xiii siècle). Cambridge, Bibl. de 
S* John' s Collège, E. 21, fol. 21 et suiv. (commenc. du xiv c s.; curieuses diatribes contre les 
nobles et les gens de lot). Bodléienne d'Oxford, mss. Tanner 4, fol. 189 et suiv., et Bodley 
144 (sermons prononcés par Fitz Ralph au milieu du xiv c siècle, soit à Avignon, soit en 
Angleterre ou en Irlande). Bodléienne, Ms. Rawlinson C. 900 (sermons de la fin du xtv° s. ou 
du commencement du xv 8 ). — Bodl., La t. Th., d. 1 (sermons du milieu du xv° siècle, dus 
au Franciscain Nicholas Phillip ; c'est principalement de cet intéressant recueil qu'André Re- 
ville s'est occupé dans la seule page où il ait mis en œuvre lui-même les notes qu'il avait prises 
dans les sermonnaires : Paysans au Moyen Age, p. 60). 



388 CH. PETIT-DUTAILLIS 

clergé, l'égoïsme des riches, l'avidité des légistes '. Seulement les mi- 
sères de la nation anglaise pendant les premières années de Ri- 
chard II avaient donné à des satires assez habituelles un ton nouveau 
d'âpre passion et de menace directe. 

Un orateur socialiste a dit récemment que l'Eglise avait su long- 
temps bercer l'humaine misère par les promesses de Tau delà. Que ce 
soit un reproche ou un éloge, on ne saurait l'adresser à l'Eglise du 
Moyen Age. Elle n'a point dissimulé aux malheureux leurs infortunes 
d'ici-bas, et elle ne leur a pas toujours prêché la résignation. On a vu 
non seulement ses enfants hérétiques, mais ses fils les plus dévoués 
protester tout haut contre les injustices du monde, et se faire ainsi 
plus ou moins consciemment les apôtres de représailles terribles, dont 
elle a été parfois, comme en 1 38i, la principale victime. 

i. Cf. la biographie très intéressante de Jean Geiler par l'abbé Dacheux. En 1481, pen- 
dant une famine, Jean Geiler, indigné de l'égoïsme des accapareurs, excita littéralement le 
peuple au pillage. (Dacheux, Un réformateur catholique de la fin du xv* siècle, Jean Geiler de 
Kaysersberg, p. 527-539. Paris, 1876). 



RECHERCHES 



SUR « LES PEINTRES DU ROI » 



ANTÉRIEURS AU RÈGNE DE CHARLES VI 



Par Bernard PROST 



Si nombreuses, si irréparables que fussent les destructions accumu- 
lées, dans le passé, le long de la routç à parcourir, l'histoire de Fart 
en France au Moyen-Age a ouvert aux recherches de l'érudition et aux 
controverses de la critique un champ assez vaste encore et, sur beau- 
coup de points, d'une exploration assez ardue, pour que le sujet ne pût 
être de sitôt épuisé. 

Et pourtant, que de pas faits en avant, que d'étapes franchies depuis 
l'époque où, deux siècles et demi durant, de François I er à Louis XVI, 
des humanistes de la Renaissance à Voltaire, il fut de mode de sacri- 
fier au goût du jour toutes les productions de l'art médiéval, taxées in- 
distinctement de barbares, injurieusement condamnées, en tant que 
gothiques, à une épithète combien méprisante alors! 

Pendant que Roger de Gaignières se passionnait pour ce gothique 
décrié et amassait des collections restées fameuses, les ouvrages de 
dom Mabillon, d'André Félibien et d'Henri Sauvai commencèrent à 
indiquer Fa voie à leurs successeurs. Bientôt, dom Bernard de Mont- 
faucon consacrait à nos antiquités nationales des in-folio auxquels on 
aura toujours à recourir. L'impulsion était donnée, la lutte s'enga- 
geait, timide encore et restreinte, mais déjà victorieuse contre des pré- 
jugés injustes et des doctrines suranftées. Au moment même où sonnait 
le glas de l'ancien régime, l'abbé Lebeuf et quelques autres savants 
avaient fini par rendre au Moyen-Age artistique un peu d'honneur, et 



390 BERNARD PROST 

les bouleversements politiques qui suivirent n'empêchèrent pas Millin, 
Alexandre Lenoir, Eméric-David, Willemin, Seroux d'Agincourt de 
mener de front, au double point de vue monumental et documentaire, 
l'enquête générale qu'en des temps plus rapprochés de nous devaient 
reprendre avec ardeur et poursuivre glorieusement les du Sommerard, 
les de Caumont,les L. de Laborde, les Viollet-le-Duc, les Jules Qui- 
cherat, secondés à l'envi par Aug. de Bastard, Mérimée, Ferd. de 
Lasteyrie, Didron, A. Jubinal, Batissier, D. Ramée, Gailhabaud, 
F. de Verneilh, Jules Renouvier, Jules Labarte, Ch. Louandre, les 
Pères Cahier et Martin, Leroux de Lincy, Vallet de Viriville, F. de 
Guilhermy, A. de Montaiglon, Alfred Darcel, Victor Gay, Louis 
Courajod, pour ne citer que les principaux disparus et en me bornant 
à rappeler le nom de la Société des Antiquaires de France, le titre 
des Annales archéologiques, du Bulletin monumental et des Archives de 
l'Art français. 

Cette brillante rénovation des sciences archéologiques a, de nos 
jours, élargi son essor. Partout, sur notre sol, au sein de chaque pro- 
vince comme à Paris, d'infatigables essaims de chercheurs se sont 
voués, les uns à fouiller les archives et à scruter les textes, les autres à 
étudier avec les yeux d'une critique attentive les œuvres échappées à la 
destruction, pour en dresser un inventaire raisonné et en conserver 
un souvenir figuré exact, chacun déblayant ainsi un coin du terrain 
et fournissant son apport à la synthèse future d'une histoire définitive 
de notre art national antérieur à la Renaissance. 

Mais, je le répète, la tâche est si complexe et le champ d'investiga- 
tions si étendu que tout encore n'a pas été labouré à fond. Pour la 
peinture, en particulier, il reste maints desiderata à combler, maintes 
questions à approfondir. 

Où trouver, par exemple, un ensemble de données satisfaisant sur 
les artistes qui se succédèrent, au Moyen-Age, dans l'office de 
« peintre du roi » ? On a dressé plusieurs listes des titulaires de cette 
fonction à partir du xvi c siècle l ; pour la période qui précède, il faut 
avoir eu besoin d'un renseignement en la matière pour savoir combien 
il y règne d'incertitudes et de lacunes, sans compter que les docu- 
ments publiés jusqu'ici Pont été un peu partout et ne sont nulle part 
réunis, sauf en ce qui concerne les peintres du nom d'Orléans 3 . 

i. L. de Laborde, la Renaissance des arts à la cour de France, t. I, p. 1 S2-1 $4 et S4S- 
548; — Jules Guiffrey, Nouvelles Archives de l'art français, 1872, p. 59-66; — Henri 
Bouchot, Les Clouet (Paris, 1892), p. 60-62 ; — etc. 

2. L'abbé Valentin Dufour, Une famille de peintres parisiens aux xiv e et xv e siècles (Paris, 

1877). 



RECHERCHES SUR « LES PEINTRES DU ROI » 3çi 

Il n'est donc pas inutile, peut-être, de grouper, dans un rapide 
aperçu, les notes que j'ai recueillies à ce sujet au cours de recherches 
déjà longues, quoique bien incomplètes encore et, par conséquent, 
ne pouvant aboutir qu'à présenter un état provisoire de la question. 

Avant le xiv e siècle, les artistes employés par les souverains aux 
travaux de peinture ne paraissent pas avoir été qualifiés de « peintres 
du roi ». A ma connaissance, du moins, aucun texte antérieur à l'an- 
née i3o4 ne constate l'existence de cet office. Il n'en est pas faitmen- 
tion, avant i32Ô, dans les plus anciens états connus de la maison du 
roi, remontant à saint Louis \ Je n'en ai pas davantage découvert la 
trace, de i2Îi à 1S04, dans ce qui subsiste décomptes royaux, impri- 
més 3 ou inédits. Ils sont, il est vrai, d'un laconisme désespérant pour 
les dépenses relatives aux arts et principalement à la peinture. On en 
jugera par quelques extraits empruntés à ceux de ces comptes où les 
chapitres ayant trait aux Opéra contiennent le plus de détails. 

1280. 
a Pro pincturiis (sic) in Castro Nove Ville 3 , XVII I. XII s. II d. » *. 

129O. 

« Pro operibus castri de Mosterolio 5 . . . : pro capella dicti castri et caméra 
regine depingendis, VIII 1. II d. 

a Pro operibus aule Pictaviensis 6 , scilicet magna fenestra in capella aule de 
novo facta, tam in petra, merrenno, ferra tu ri s et pictura, quam operariis. d \ 

l3oi. 

a Dominus Johannes, rector ecclesie de Leonibus, Rothomagensis diocesis 8 , 
pro fine computi sui de picturis Foliate 9 , V° LV 1. VIII s. I d. par. » lo . 

1. Cf. dans les Archiva historiques, artistiques et littéraires (t. I, 1889-90, p. 42 S et 
suiv.) ma « Liste des artistes mentionnés dans les états de la maison du roi et des maisons des 
princes, du xm° siècle à l'an 1 5oo m. — A défaut de peintres, il y figure, de 1261 à i 3 26, 
un enlumineur, des maîtres des œuvres de maçonnerie et de charpenterie, des orfèvres, des 
brodeurs, des ménestrels, etc., attachés officiellement à la cour. 

2. Recueil des historiens de France, t. XXI, p. 220-397, S 1 2-5 1 7 ; t. XXII, p. 430-773 ; 
— Biblioth. de l'Ecole des Chartes, 1884, p. 237-299 ; — etc. 

3. La Neuville-en-Hez, canton de Clermont (Oise). 

4. Bibl. Nat., coll. Clairambault, t. 469, p. 3. 

5. Montreuil-Bonnin (Vienne). 

6. Le principal corps de bâtiment du palais de Poitiers. 

7. Arch. nat., K 36 A , n° 19. 

8. Lyons-I a-Forêt (Eure), diocèse de Rouen. 

9. La Feuiliie, canton d'Argueil (Seine-Inflérieure). 

10. Bibl. Nat., ms. latin 9783, f. iiS v°. 



Sç> BERNARD PROST 



Vers i3o2. 



a Opéra caslri Gisortii '.— Pro aula régis pingenda et pro coloribus ibidem, 
VI 1. XIIII s. » \ 

Les anciens Compoti de operibus regalibus devaient abonder en in- 
formations d'une tout autre importance; malheureusement, ils 
n'existent plus. L'indication qu'on possède d'un certain nombre 
d'entre eux, datés de 1285 à 1340 3 , ne fait qu'aviver le regret de leur 
perte. 

Le premier peintre dont j'aie jusqu'à présent relevé le nom dans les 
comptes royaux est Etienne d'Auxerre 4 . Le « Journal du trésor » de 
Philippe le Bel enregistre, le 25 avril 1298, le paiement de 100 livres 
parisis fait à « magister Stephanus de Autisiodoro, pictor, mîssus ad 
urbem Romanam pro quibusdam negociis régis » 5 . En avril et mai de 
la même année 1298, cet artiste reçut également du Trésor — le 
« Journal » ne spécifie pas pour quel motif — les sommes de 18 1. 
6 s. et de 17 1. 7 s. parisis 6 . Quoiqu'il ne portât pas le titre de 
peintre du roi, il paraît en avoir rempli les fonctions, comme * vale- 
tus ». On peut, en effet, selon toute apparence, l'identifier avec « ma- 
gister Stephanus de Autissiodoro » qui, en i3oi, faisait partie, de 
même que Jean, son fils, « Johannes, ejus filius », des « valett » de la 
maison de Philippe le Bel, le premier aux gages de 3 sols par jour, 
le second à ceux de i3 deniers 7 . Ce Jean est vraisemblablement le 

1. Gison (Eure). 

a. Bibl. Nat., ms. latin 17010, f. 10 v°. 

3. Ibid., m$. latin 9069, p. 845-871. — Bibl. de Rouen, mss., n° S870 (Recueil Me- 
na ut), i. XI, f. 39 v^a v°, 49 v°, 5i v°, et t. VIII, f. 93. 

4. Antérieurement je signalerai pour mémoire : « Magister Nicbolaus illuminator », cité dans 
un compte royal de 1239 (Bibl. Nat., ms. latin 9017, f. 44; Recueil des historiens de 
France, t. XXII, p. 607) ; « Henricus pictor», mentionné dans un compte d'Alphonse, comte 
de Poitou, du milieu du xur* siècle (Bibl. Nat., ms. latin 9019, f. 6); le peintre tourangeau 
Denis, « Dionisius pictor », porté au rôle d'une imposition levée pour le roi en Touraine, l'an 
128S (Gazette des Beaux-Arts, article cité ci-dessous, p. 3 a 3). 

5. Bibl. Nat., ms. latin 9783, f. 66. — J'ai déjà publié ce texte dans un article de la 
Gazette des Beaux-Arts (a° période, t. XXXV, 1887, p. 3*2 et suiv.), intitulé : « Quelques 
documents sur l'histoire des arts en France, d'après un recueil manuscrit de la Bibliothèque de 
Rouen » [le Recueil Menant]. Je serai obligé plusieurs fois encore de renvoyer à cet article. 

6. Bibl. Nat., ibid., f. 64 et 68 vo. 

7. Recueil des histor. de France, t. XXII, p. 534. — Le peintre Etienne d'Auxerre avait 
un homonyme contemporain : « dominus Stephanus de Autisiodoro, capellanus regine », en 
1 287-1288 (Bibl. Nat., ms. fr. ao683, f. 4), le même, sans doute, que • dominus Stephanus 
de Autissiodoro », un des chapelains du roi en 1387-1389 (Bibl. Nat., ms. fr. 78S2, 
p. 107-108 ; ms. fr. 785 S, p. 7 5, 80 ; etc.), et que « dominus Stephanus de Amisiodoro », 
« dominus Stephanus capellanus », mentionné dans les comptes royaux de 1185-1286 (Recueil 
des histor. de France, t. XXII, p. 463, 483, 484, 48s, 486, 487, etc.). 



RECHERCHES SUR ■ LES PEINTRES DU ROI » 3 9 3 

« magister Johannes de Autissiodoro, pictor régis » ', de qui il sera ques- 
tion plus loin. Pour en terminer avec Etienne d'Auxerre, il est d'autre 
part connu par des travaux de peinture opérés au château de Hesdin, 
en 1295 et 1299, pour la comtesse d'Artois et de Bourgogne 3 . 

Evrard d'Orléans apparatt enfin comme peintre officiel du roi. J'ai 
essayé ailleurs 3 , il y a plusieurs années, de reconstituer sa confuse bio- 
graphie, de i3o8à 1340. D'autres documents que j'ai recueillis depuis 
la complètent sur quelques points à partir de i3o4- 

Voici d'abord, extrait d'un compte royal de 1 304-1 3o5, un pas- 
sage concernant les « opéra Corbolii » 4 : 

« Pro dietis septem pictorum, cuilibet III s. per diem, et dietis cujusdam 
auxiliatoris, XII d. per diem, summa per diem XXII s., pro VI XX XVI diebus 
operabilibus ab octabis Omnium Sanctorum [i3<>4] usque quindenam Pasche, 
VU** I. XII s. 

« Pro coloribus, per magistrum Evrardum, pictortm régis, XLVI 1. XI s. » \ 

Tout porte à reconnaître aussi Evrard d'Orléans dans le « Evrardus 
pictor, adjutor in artilleria Lupare » (au Louvre), inscrit en i3o5, 
parmi les pensionnaires du roi « ad voluntatem », pour une pension 
de 12 deniers par jour 6 . On le retrouve, par la suite, — appelé cette 
fois « magister Evrardus pictor » — émargeant toujours au Trésor, 
en i322 et 1 323, la même pension « ad voluntatem » de 12 deniers 
parisis par jour 7 . C'est lui encore qui, sous la dénomination de 
« Evrart le peintre », figure dans l'état de la « livrée des robes faite 
[par Charles le Bel] à la Penthecouste » de Tan i32Ô « pour le cou- 
ronnement madame la royne de France » (Jeanne d'Evreux) 8 . Le 
« pictor régis », aux gages de 3 sols par jour, compris, de 1327 
à 1 329, dans le tableau des « vadia officialium régis » 9 , ne peut guère 
non plus, si je ne me trompe, désigner un autre artiste que Evrard 
d'Orléans. Un peu plus tard, le nom de « mestre Evrart d'Orliens », 

1. Pour permettre de distinguer à première vue, dans cette étude, les peintres du roi en 
titre d'office des autres peintres employés occasionnellement par la cour, le nom des premiers 
est imprimé en italique. 

2. J.-M. Richard, Mahaut, comtesse d'Artois et de Bourgogne (Paris, 1887), p. 329- 
33i. 

3. Art. cité de la Gazette des Beaux- Arts, p. 32 5-32 6» 

4. Corbeil (Seine-et-Oise). 

5. Bibl. Nat., coll. Baluze, vol. 394, n° 69S ". 

6. lbid. t n« 695 *. 

7. Arch. Nat., KK 1, p. nS et 419. 

8. Bibl. Nat. ms. fr. 7852, p. 573; ms. fr. 7855, p. 309. — Archives historiques, artiste 
tt liiiir. t. 1(1889-90), p. 426. 

9. Bibl. Nat., ms. latin 9045, f. 333; ms. latin 16068, f. 173 v°. — Arch. Nat.» 
P 2289, p. 845. 



î 94 BERNARD PROST 

« mestre Evrart », « mestre Evrart le peintre » revient fréquemment 
dans la comptabilité royale, de 1 33 5 à 1342 l > mais sans particula- 
rités intéressantes sur ses œuvres. 

Un texte analysé dans le recueil Menant constate l'existence de ce 
peintre en 1 357 2 - Mais la date du document en question a été mal 
transcrite; il faut lire 24 mars 1346 (v. st.) au lieu de 24 mars 1 356 
(v. st.) : deux mentions du journal du Trésor 3 rétablissent d'une ma- 
nière certaine et nous apprennent de plus que « magister Ebrardus de 
Aurelianisy pictor domini régis >>, toucha le 22 janvier i35o (n. st.) le 
solde des 973 1. 7 s. 6 d. p. à lui dus « de pluribus operibus tain pic- 
turis quam aliis per ipsum factis ab anno CCCXXVIII usque ad 
annum CCCXL ». 

Il mourut probablement en 1 356 ou 1357. Je pense du moins, 
qu'il s'agit de lui dans le « feu maistre Evrart d'Orliens » qui fit à 
l'hôpital Saint-Jacques un legs de 5 sols consigné au compte de cet 
hôpital du 3i juillet 1 356 au 3i juillet i357 4 . Il devait alors être 
très âgé, si, comme il semble, on doit l'identifier avec le « Evrart 
d'Orliens, ymagier », du rôle de la taille de Paris pour 1292 5 . Aussi 
en admettant même qu'il n'eut que de 25 à 3o ans vers i3o5, quand 
nous le trouvons en plein exercice de ses fonctions de peintre du roi, il 
est contre toute vraisemblance de le faire vivre jusqu'en 1 364, parce 
qu'un peintre quelconque de semblable prénom, « Evrart le peintre », 
était, à cette époque, occupé à de menus travaux de décoration à 
l'hôtel royal de Saint-Paul 6 . 

J'ignore s'il était apparenté au peintre parisien « Jehan d'Orliens », 
vivant en 1 292 7 et 1 304 8 , et au peintre du roi Girard d'Orléans dont 
j'aurai à parler plus loin. 

1. Arch. Nat., KK 5, f. 169, 173 v°, i85 v°, 190, 198 v°, 201 v°, 102 t°, a 10, 
218 v°, 221 v», 224 v°, 229 v e , a32 v°, 236 v°, 242 v°, 244, 246 v°, 254, 265, 396, 
309» 338, 343, 36o et 406. 

2. Gazette des Beaux- Arts, article cité, p. 32 5. 

3. Arch. Nat., KK 6, f. 2o5 et 288. 

4. Arch. de l'Assistance publique de Paris, fonds de l'hôpital St-Jacques, compte de 1 3 56- 
1 357, rouleau, au chapitre « Laiz des trespassez ». 

5. Article cité de la Gazette des Beaux-Arts, p. 3 26. 

6. Bibl. de l'Arsenal, ms. 6362 (volume isolé du Recueil Menant), f. 45. — M. Fern. 
Bournon pouvait conclure à l'identité des deux artistes quand il a publié ce document (V Hôtel 
royal de Saint-Pol, dans les « Mémoires de la Soc. de Phist. de Paris ... », t. VI, 1879, p. 78 
et 90): on ne connaissait guère alors, sur Evrard d'Orléans, qu'une mention de 1^29, date 
qui rendait l'identité assez plausible. 

7. H. Géraud, Paris sous Philippe le Bel, p. 28 ; — l'abbé Val. Dufour, ouvrage cité, 
p. 41-42 et 145. 

8. Arch. Nat. JJ 59, n° 314, f. 1S7. — Malgré l'affirmation de l'abbé Dufour (même 
w ouvrage, p. 41-43 et 1S0), il n'est pas établi que notre artiste soit le « Jehan d'Orliens » do 

rôle de la taille levée à Paris en 1 3i 3. Le mot peintre, à la suite de ce nom, est une interpo- 



RECHERCHES SUR « LES PEINTRES DU ROI » 39S 

Revenons auparavant sur nos pas pour renouer connaissance avec les 
trois artistes italiens — ils sont tous trois dits de « Roma » — Philippe 
et Jean Aizcitf, père et fils, et Nicolas Mars, qui, sous Philippe le Bel, 
Louis le Hutin, Philippe le Long et Charles le Bel, furent en même 
temps que Evrard d'Orléans, peintres titulaires du roi. Naguère, en 
révélant leurs noms ', j'ai rapproché leur arrivée à la cour d'un voyage 
à Rome — assez incompréhensible, à mon sens, s'il n'avait pas trait 
à une mission artistique — du peintre Etienne d'Auxerre, attaché au 
service du roi 2 . Je n'ai depuis rien découvert de probant à ce sujet; 
mais, comme nouveaux détails sur leur séjour en France, je suis à 
même d'ajouter à mes précédentes notes quelques renseignements 
inédits dignes d'intérêt. 

On ne savait rien d'eux avant 1 3o8. Nous allons les voir installés 
dès 1304 au service de Philippe le Bel. Dans un compte royal de la 
Toussaint 1304 à l'Ascension (27 mai) i3o5, le chapitre des pension^ 
naires du roi « ad voluntatem » contient en effet l'indication du paie* 
ment suivant : 

« Magistri Philip pus et Nicolaus ac Johannes, fîlius dicti Philippi, pictorcs 
régis, V s. per diem, de hoc termino, LVII 1. » 3 . 

Cette pension « ad voluntatem » fut transformée, antérieurement 
à i3oç, en pension « ad vitam » de 20 livres parisis pour chacun, 
payable à la Chandeleur 4 , autant du moins que le permettait l'état des 
finances royales. Ainsi, le 29 mars i3i$ (n. st.), les trois peintres re- 
çurent seulement 10 livres sur les 20 qui leur étaient dues pour le 
terme de la Chandeleur : 

« Phillippus Bizut i, de Roma, pictor, pro toto Candelose, de XX 1. hic X 1 , 
XXIX martii. — Johannes, ejus films, pictor, pro toto Candelose, de XX 1. 
X 1., XXIX martii. — Nicolaus dictus Mars, pictor, pro toto Candelose, de 
XX 1. X I., XXIX martii » \ 



lation de l'auteur; le ms. original (Bibl. Nat., ras. fr. 6736, f. 47 v°) porte simplement 
« Jehan d'Orliens ». 

1. Article cité de la Gazette des Beaux-Arts, p. 324. — La Bibliothèque de l'Ecole des 
Chartes (année 1887, p. 63i-63a) a reproduit ensuite, d'après la même source que moi. 
deux des textes relatifs à ces peintres. 

2. Voir ci-devant, p. 392-93. 

3. Bibl. Nat., coll. Baluze, vol. 394, n° 69$ \ — Je ne m'explique pas très bien ce total 
de 57 livres : S sols par jour pour les 207 journées comprises entre le i cr novembre 1304 et 
le 27 mai i3o5 ne donnent que la somme de 5i livres i5 sols; mais ce détail est sans 
importance. 

4. Gazette des Beaux* Arts, article cité, p, 324. 

5. Bibl. Nat., ms. fr. ao683, f. i3. 



3*6 BERNARD PROST 

Philippe Bizuti ne réapparaît plus dans les documents à partir 
de i322. Il était mort, sans doute. En i322 et 1 323, son fils Jean et 
Nicolas Mars continuaient seuls à toucher leur pension de 20 livres, 
d'après trois passages du « Journal du Trésor » où ils sont appelés : 
« Johannes, filius Philippi Bizuti, de Roma, pictoris », « magistri Ni- 
« cholaus et Johannes pictores » \ en 1 322, et « magister Nicolaus pic- 
tor, de Roma, pro se et magistro Johanne, socio suo »% le 3o no- 
vembre i323, date après laquelle il n'est plus question d'eux dans ce 
Journal, qui pourtant va jusqu'à 1 326. 

Dans les textes originaux que je viens de citer, la lecture du mot 
Bizuti n'est pas douteuse. On doit donc l'adopter au lieu de la va- 
riante Rizuti que j'avais proposée, avant de connaître ces documents, 
sur la foi des copies du xvn e siècle où le nom du peintre est écrit une 
fois Rizuti et une autre Bizuti. Par suite, il faut renoncer à la sédui- 
sante hypothèse de retrouver dans le peintre de Philippe le Bel le 
vieux maître italien Filippo Rusutti. 

Jean de Locre était peintre de la reine en i3 17. Un registre du 
Trésor des Chartes relate que, le 27 octobre de cette année, Philippe 
le Long « concessit Johanni de Locra, pictori domine regine, secundum 
operatorium porte nove Sancti Michaelis,prope Palacium, Parisius..., 
tenendum ab ipso quandiu vitam duxerit in humanis » 3 . Je ne con- 
nais pas d'autre mention de cet artiste, originaire probablement de 
Locre en Belgique 4 . 

Peintre du roi en i32i-i323, Jean d'Auxcrre, dont il a déjà été 
question 5 , reçut le 3o novembre 1 323, un nouvel acompte en paie- 
ment des travaux dont il avait été chargé plusieurs années auparavant 
par la feue reine Marguerite de Bourgogne. Le « Journal du Tré- 
sor », à cette date, le constate de fa sorte : 

a Johannes de Autissiodoro, pictor regii, in ter assignatos regine Margarete, 
de su m m a XLIIII I. V s. par., de quibus habuit, ad Nativitatem Domiai 
CCCXXI, III I 1. V s. par. et, ad Sanctum Johannem CCCXXII, VIII 1. par., 
super residuum XL s. par. » 6 . 

Un autre peintre portant les mêmes nom et prénom et occupé aussi 
par la cour, venait de mourir. Il semble, du moins, d'après les dates, 

1. Arc h. Nat., K.K. i, p. 40 et 127. 

2. Ibid. t p. 42 1. 

3. J6«f.,JJ 58, n° 20, f. 2. 

4. Arrondissement d'Ypres. 

5. Voir ci-devant p. 392-393. 

6. Arch. Nat., KK 1, p. 418. 



RECHERCHES SUR « LES PEINTRES DU ROI » 397 

qu'il s'agit d'un autre Jean d'Auxerre dans cet extrait du « Journal du 
Trésor » , en date du 3o avril 1 323 : 

« Relicta magistri Johannis de Autissiodoro, quondam pictoris, pro denariis 
sibi debitis inter partes debitorum magistri Pétri de Burgodoloris, de operibus 
regalibus, videlicet inter partes pro logiâ Sancti Germani in Laya 1 , XVIII I. 
XVIII s. n d. par...., per cedulam curie que dicît quod solvatur illa summa 
Petro de Broissellis, pictori, qui débet perficere opéra dicte logie, non obstante 
absencia dicte relicte » \ 

Ce Pierre de Bruxelles prit une part importante, de i320 à i32ç, 
à la décoration picturale des hôtels de la comtesse d'Artois à Paris et 
à Conflans-% et à celle de l'église de l'hôpital Saint -Jacques 4 ; il 
mourut, semble-t-il,en 1 338 ou 1 33ç 5 . Je ne sais si quelque degré de 
parenté le rattachait à « Gellequin de Brucelles », un des artistes qui, 
de i345 à 1347, peignirent la chapelle du château de Montbard sous 
la direction de • maistre Thierri, pointre (de) mons r le duc » de 
Bourgogne 6 . 

Un nom encore et j'aurai à peu près épuisé mes renseignements 
actuels sur les peintres en titre du roi et les peintres employés par les 
souverains pendant la première moitié du xiv c siècle. 

Jean d'Auteuil exécuta des travaux à l'hôtel royal de Navarre 7 . Son 
règlement de compte est consigné en ces termes dans le « Journal du 
Trésor », le 8 avril i322 (n. st.) : 

« Johannes de Antholio, pictor, pro restante hujus quod sibi debebatur pro 
picturis factis in domo régis vocata Navarre, XVII I. par., per cedulam magistri 
Johannis de Gisortio, magistri operum régis % de mandato régis » 9 . 

1. St-Germain-en-Laie. 

2. Arcb. Nat., KK i, p. 3o6. — De ces deux homonymes, lequel est le « mestre Jehan 
d'Ausoirre » qui reçut 20 sois, en i3îo m pour pourtraire le portail » de la nouvelle église de 
l'hôpital St-Jacques ? (Arch. de l'Assist. publ. de Paris, fonds de l'hôpital St-Jacques, compte 
de 1319-1324, rouleau). 

3. J.-M. Richard, Mahaut, comtesse d* Artois et de Bourgogne, p. 209, 291, 296, 3 16, 
3 18, 355-36o ; — Nfgr Dehaisnes, Histoire de l'Art dans ta Flandre..., aux tables ; etc. 

4. Arch. de l'Assist. publ. de Paris, comptes de l'hôpital St-Jacques de 1319a 1 3î8, rou- 
leaux. — Quelques mentions de ces comptes relatives à Pierre de Bruxelles ont été relevées par 
A. Brièle {Invent. somm. des Arch. hospital. antér. à 1790. Adminislr. générale de l'Assis t. pu- 
blique de Paris, t. III, p. 67, 68) et par Henri Bordier (La Confrérie de Saint-Jacques aux 
Pèlerins, dans les « Mém. de la Soc. de l'hist. de Paris... », t. H, 1876, p. 344, 347, 
356). 

5. îbid., compte de l'hôpital St-Jacques de 1 338-1 339, rouleau, au chapitre « Lays des tres- 
passez ». — Entre notre peintre et le « Pierre de Broisselles» qui figure pour 10 sols dans ces 
« lays des trespassez » , l'identité parait bien probable. 

6. Arch. de la Côte-d'Or, B 53o2, f. 22 v». 

7. Cet hôtel était situé à Paris, dans l'ancienne rue des Boucheries. Sauvai, Histoire de 

la ville de Paris, t. II, p. 248. 

8. D'après mes notes, ce Jean de Gisors était maître des œuvres du roi en 1 3o 1-1 3»5. 

9. Arch. Nat., KK î, p, 46. 



398 BERNARD PROST 

Le même « Jehan d'Auteuil » peignit également, en 1 326-1 327, 
pour l'hôpital Saint-Jacques, une chapelle et deux autels dans l'église 
dont s'achevait alors la construction \ 

Après 1342, Evrard d'Orléans, avançant en âge, ne paraît pas avoir 
rempli avec beaucoup d'activité ses fonctions de peintre du roi. 
De i3o4 à 1 323, il avait eu, on vient de le voir, des collègues officiels 
et des collaborateurs temporaires. La perte de la plupart des comptes 
royaux de cette époque autorise à supposer que d'autres artistes con- 
tinuèrent à lui prêter leur concours de 1 3 23 à 1349. Un de ses proches 
parents, sans doute, Girard d'Orléans, et Jean CosU entrent alors en 
scène. 

J'ai résumé ailleurs 2 la carrière de Girard d'Orléans, peintre à 
Paris dès 1344 3 , occupé par la cour à partir de 1349, huissier de salle 
du roi Jean (i35o-i356), « peintre du roy » depuis 1 352, a peintre 
et varlet de chambre du roy » (1 357- 1 358), mentionné pour la dernière 
fois en décembre 1 359. La date de sa mort restait jusqu'ici incertaine; 
il était acquis seulement qu'il n'existait plus en 1 379 "*. Mais les 
comptes de l'hôpital Saint-Jacques que j'ai récemment dépouillés 
permettent ' de circonscrire cette date entre le i er août i36i et le 
i er août i3Ô2 5 . Pour mieux préciser encore, si, étant donné cet inter- 
valle, on se reporte à un texte déjà publié, rappelant que « octayo idus 
augusti obiit magister Gerardus Aurelianensis, pictor », on arrive à 
établir de façon indiscutable que Girard d'Orléans est mort le 
6 août 1 36 1 . Il sera, au surplus, montré tout à l'heure que son fils 
Jean d'Orléans lui avait succédé, comme peintre du roi, à la fin de 
l'année i36i . 

Je n'ai rien actuellement à ajouter de notable à ce que je disais il y a 
six ans 6 de Jean Coste, regardé en 1349 comme « le meilleur peintre 
de Paris », retenu de ce moment au service du duc de Normandie, 
peintre titulaire du roi dès i35i, qualifié encore de « peintre et ser- 

1. H. Bordier, ouvrage cité, p. 3 5 7, note 2. 

2. Arch. histor.,artist. et littér., t. II (1890-91), p. 85 et suiv. 

3. Il travaillait, à cette date, pour le comte de Blois, mais il n'était pas son peintre en titre, 
comme on pourrait l'inférer d'un texte publié par L. de Laborde {Les ducs de Bourgogne, 1. 111, 
p. 12). Le document original, conservé au Brittsh Muséum (Addition. Charters, n° 2694), 
porte en effet : « Mestre Girart d'Orliens, paintre dcmourant à Paris » , et non pas : a M estre 
Girart d'Orliens, paintre de mgr à Paris ». 

4. L'abbé Valentin Dufour [ouvr, cité, p. 77) présume qu'il avait dû mourir « vers 1 363 
ou 1 364 ». 

5. Arch. de l'Assist. publique de Paris, compte de cette date, rouleau. Au début du cha- 
pitre « Laiz des trespassez » , on trouve un legs de 4 livres «de feu Girart d'Orliens, paintre ». 
N'y a-t-il pas là une vraisemblance de plus en faveur de la précédente identification de l'Evrard 
d'Orléans, auteur aussi d'un legs à l'hôpital ? 

6. Arch. histor., artist. et littér,, t. H (1890-91), p. 37-40 et p. 81 et suiv. 



i 

j 



RECHERCHES SUR « LES PEINTRES DU ROI » 399 

gent d'armes du roy » entre 1364 et 1367. On perd dès lors sa trace \ 
Il exécuta au château du Yaudreuil un ensemble de peintures décora- 
tives qui paraissent avoir été l'œuvre artistique la plus importante, 
dans ce genre, de tout le règne du roi Jean. C'est à lui aussi, selon de 
grandes probabilités, qu'on doit un morceau de premier ordre, heureu- 
sement parvenu jusqu'à nous : le portrait du roi Jean, toujours relégué, 
à côté de manuscrits, dans une galerie de la Bibliothèque nationale. Le 
marquis de Laborde — un juge compétent et autorisé s'il en fut — 
n'hésitait pas, voilà près d'un demi-siècle, à réclamer pour ce chef- 
d'œuvre les honneurs du musée du Louvre. Qu'il me soit permis de 
réitérer bien platoniquement, hélas ! le vœu de voir enfin le Salon 
carré s^enrichir d'une précieuse relique de l'ancienne Ecole française. 
De glorieux voisinages n'enlèveraient rien à sa valeur. 

Après avoir cité en passant les peintres Jean Quarré et Guillaume 
Bernier qui, en 1 349-1 3 5o, furent occupés accidentellement par le duc 
et la duchesse de Normandie 2 , arrivons à Jean d'Orléans, peintre du 
roi, de i36i à 1420, qualifié de a peintre et varlet de chambre du roy » 
depuis i36S. 

Malgré l'abondance relative des documents recueillis déjà au sujet 
de cet artiste 3 , sa biographie reste pleine d'incertitudes. Qu'il eût 
pour père Girard d'Orléans, l'hypothèse était vraisemblable, mais, 
quoi qu'on ait avancé, la preuve manquait. L'extrait suivant d'un an- 
cien Mémorial de la Chambre des comptes va nous la fournir et révé- 
ler du même coup qu'à son avènement au trône, Charles V confirma 
Jean d'Orléans dans la charge de peintre du roi : 

ce Johannes de Aurtliano, filius dcffuncli magistri Gerardi de Aureliano, pictor 
régis, ad vadia VI s. per diem, percipienda in Thesauro, per litteras confirma- 
torias datas in Castro de Lupara prima junii M. CCC. LXIIII » '. 

Ces deux points fixés, empruntons à un compte du Trésor un autre 
texte inédit pour montrer que Jean d'Orléans avait succédé à son 

1. Dans son Dictionnaire biographique des artistes français du xn° au xvn 8 siècle, col. 181, 
A. Bérard prétend que Jean Coste « mourut en 1391 ». Us Archives de l'Art français, aux- 
quelles il renvoie comme source, se bornent à constater (t. II, 1 85 2- 1 85 3 , p. 333) qu'alors 
on ne connaissait pas sur lui de document postérieur à 1 3 56, et qu' « il était mort avant 
1391 », son nom ne figurant pas « dans les statuts de cette année ». 

2. Arch. bistor., artist. et littér., t. II (1890-91), p. 85 et 91. 

3. Us ont été groupés par l'abbé Valentin Du four {puvr. cité, p. 83 et suiv.), et complétés 
dernièrement par M. A. de Champeaux (Les travaux d'art exécutés pour Jean de France, duc 
de Bcrry, p. 102 et suiv.). — Voir aussi la brochure de M. L. Jarry, Jean Grancher, de 
Trainou, dit Jean d'Orléans, peintre des rois Charles VI et Charles Vil et de Jean duc de Berry, 
(Orléans, 1886). 

4. Arch. Nat., P 2294, p. 483; PP 1 17, p. 8S3. 



400 BERNARD PROST 

père, comme peintre du roi, dès l'année i36i, et qu'au mois de juin 
1420, toujours titulaire de cet office, il en percevait à vie les émolu- 
ments, pendant que, de fait, son fils François en exerçait depuis 1407 
les fonctions : 

Payé à « Johannes de Aurelianis, pictor régis, pro vadiis suis de VI s. par. per 
diem, prout de novo * ad Nativitatem M. CGC. LXI », 54 I. 12 s. par. 

A « Franciscus de Aurelianis, valletus camere régis ac pictor dicti do mini, loco 
patris sui supradicti, pro vadiis suis de VI s. par. per diem, prout de novo ad 
Sanctum Johannem M. CCC. VII \ nichil ad hune terminum 3 , quia dictus pater 
suus capit ad ejus vitam » 4 . 

Aucun document postérieur à 1420 ne prononce, que je sache, le 
nom du vieux peintre de Charles VI. Son entrée au service de Jean II 
remontant à cinquante-neuf ans en arrière, il était, sans contredit, fort 
âgé à cette époque, à supposer même qu'il ne fût pas le « Jean d'Or- 
léans» retenu aux gages du roi, entre 1 3 54 et 1 356, à raison de 3 sols 
par jour, d'après l'analyse énigmatiquement laconique d'un Mémorial 
de la Chambre des comptes qui ne subsiste plus 5 . J'inclinerais assez à 
croire qu'il était mort en 1422 ; François d'Orléans, du moins, parti- 
cipa seul aux préparatifs des funérailles de Charles VI 6 , soit que son 
père fût décédé, soit que la vieillesse condamnât celui-ci à un repos 
bien gagné. 

On m'objectera qu'on trouve en 1432 un valet de chambre de 
Charles VII appelé ce Jehan Grancher, dit d'Orléans 7 », et qu'il ne 
peut guère y avoir de doute sur l'identité de ce personnage avec le 
« Johannes Grancher, alias d'Orléans, pictor », le « Johannes Gran- 
cherii, alias de Aurelianis, pictor », le « Jehan Granchier, pintre de 
mons. le duc de Berry », signalé dans des titres tourangeaux de l'an 
1410; avec le « Jehan Granger, alias d'Orléans, peintre », figurant 
en 1458-59 dans les comptes de la Sainte-Chapelle de Bourges 8 ; et 

1. Sous-entendu : retentus fuit. 

2. Cette date est corroborée par un compte du Trésor de 1407. Voir mon article déjà cité 
de la Gazette des Beaux-Arts, p. 327, note 3. 

3. La St-Jean-Baptiste, 24 juin. 

4. Arch. Nat., KK 17, f. 2 3. 

5. « Don de 3 s. par jour à Jean d'Orléans. » Arch. Nat., PP 117, p. 406. — Je 
n'insiste pas, cela va de soi, sur ce rapprochement, car il peut s'agir là d'un homonyme con- 
temporain du peintre, tel que ((Jehan d'Orliens », conseiller du roi, receveur général des aides 
en Normandie (Bibl. Nat., Pièces origin., vol. 2169, dossier 48880, n°* 2, S-14, 16- 
25; coll. Clairamb., vol. 82, n°» n3 et 117, etc.); « Jehennin d'Orliens, » valet de 
chambre du roi et du comte de Poitiers, son fils (même dossier des Pièces originales, n° 4 -. 
même vol. Clairambault, n° 1 16), etc. 

. 6. Gazette des Beaux- Arts, article cité, p. 327-329. 

7. L. Jarry, brochure citée, p. 14. 

8. îbid., p. 7, i3 et 14. 



RECHERCHES SUR « LES PEINTRES DU ROI » 401 

enfin, avec le « Johannes d'Orléans, pictor » qui peignit en 1424 
l'horloge de la cathédrale de Bourges et avait exécuté des travaux 
décoratifs pour les obsèques du duc de Berry '. L'identification paraît 
indiscutable et je l'accepte d'autant plus volontiers, pour ma part, 
qu'elle confirme tout à fait ma thèse. Ce Jean Granger, dit d'Orléans, 
ayant exercé sa profession de 1410 a 1459 au moins, il est matérielle- 
ment impossible de le rattacher au nôtre. Quelle qu'ait été la longévité 
d'Evrard et de Jean d'Orléans, ce dernier n'a pas vécu cent vingt ans, 
au bas mot. 

Il appartient aux érudits tourangeaux de découvrir, en continuant à 
compulser les archives, la parenté qui liait peut-être le peintre des 
rois Jean, Charles V et Charles VI au peintre du duc de Berry, Jean 
Granger, devenu plus tard valet de chambre sinon peintre de 
Charles VII. 

La question se complique encore de la difficulté, de savoir s'il faut 
reconnaître l'un ou l'autre ou admettre un troisième peintre homo- 
nyme dans le « Jehannin d'Orliens, paintre, demorant à Paris », qui, 
en 136c, vendit au duc de Berry c certains tableaux à ymages » 2 ; 
dans le « Jean d'Orléans », peintre», dont parle, en 1 37 1 , un 
compte du même duc 3 ; dans le « Jehennin d'Orléans » qui, au mois 
de décembre 1408, offrit à ce prince « une belle pomme de must qui se 
ouvre par le milieu en deux pièces, fermant à charnières d'or et pendant 
à une petite chaienne de mesmes, paincte par dedens à ymaiges de 
la main » de cet artiste 4 ; et, pour finir, dans le « Jehannin d'Or- 
léans » qui, en décembre 1409, céda, toujours au duc dé Berry, 
moyennant 120 écus d'or, « un petit ymaige de Nostre Dame 
tenant son enflant, faicte de camahieu » 5 . Je m'abstiendrai de 
conclure jusqu'à plus ample informé. Il me semble seulement que 
ces textes, à l'exception peut-être de celui de 1371 ne doivent pas 
concerner le peintre du roi. En tous cas, les deux mentions de 1369 
et de 1 37 1 ne peuvent point, vu l'écart des dates, s'appliquer à 
Jean Granger. 

J'aurais beaucoup à dire encore de Jean d'Orléans si les bornes que 
je me suis tracées ne m'arrêtaient pas au début du règne de Charles VI. 
J'abandonne donc cet artiste en plein cours de sa carrière pour re- 

1. Arch. de l'Art français, 2* série, t. I (1861), p. 222, 224, 225; — l'abbé Valenlin 
Dufour, ouvr. cité, p. 103-106,160, 162 et i63. 

2. Nouv. Arch. de l'Art français, 1893, p. 100 ; — Jules Guiffrey, Inventaires de Jean, 
duc de Berry, t. I, introd. p. LXXVII. 

3. A. de Champeaux, ouvr. cité, p. io3. 

4. Jules Guiffrey, ibid., t. I, p. 97, n° 3 28. 

5. Ibid., t. I, p. 67, n° 187. 

26 



4 03 BERNARD PROST 

venir à un autre peintre de Charles V, Jean de Bruges, Hennequin de 
Bruges, de son vrai nom Jean de Bondolf. 

Sa biographie commence à s'élucider. J'ai résumé ailleurs l ce que 
l'on en connaît à présent et il me suffira de rappeler qu'il porte le 
titre de peintre du roi dans divers documents de 1 368 à i38i ; qu'il 
peignit, en 1 3 7 1 , le célèbre frontispice du manuscrit de La Haye, re- 
présentant Charles V recevant des mains de Jean de Vaudetar, son 
valet de chambre, une Bible historiale exécutée pour ce souverain ; et 
qu'il est l'auteur des « pourtraitures et patrons » des fameuses tapis- 
series de l'Apocalypse — conservées aujourd'hui à la cathédrale 
d'Angers — commandées vers 1378, par le duc d'Anjou, au haute- 
lissier parisien Nicolas Bataille. 

La destruction presque totale des comptes des « œuvres du roi », 
pour le règne de Charles V, comme pour toute la période antérieure 
au milieu du xvi e siècle, nous prive de la principale source d'autres 
renseignements sur les considérables travaux de peinture effectués 
de 1364 à i38o, au Louvre, au Palais, à l'hôtel Saint-Paul, au château 
de Yincennes,etc. Menant et Sauvai qui les avaient jadis à leur dispo- 
sition, se sont par malheur contentés, le premier d'en citer ou ana- 
lyser succinctement quelques-uns 2 , le second d'en extraire, à propos 
du Louvre, de l'hôtel Saint-Paul et du Palais, des indications fort in- 
complètes et un peu confuses, mais quand même précieuses, faute de 
mieux 3 . Les rares épaves de ces comptes épargnées par le temps ne 
nous apprennent pas grand'chose. « Jean d'Orliens, paintre du roi », 
fut chargé, le 8 mai 1364, de « peindre le cerf de la grand sale du 
Palais » 4 . Entre 1 364 et 1 367, le peintre « Thomas du Buisson » 
était occupé en sous ordre, à la décoration du Louvre 5 . Vers 1 366, 
un artiste dont Menant n'a pas noté le nom, avait c peint [au château 
de Vincennes] la chapelle du duc de Normandie, en la concier- 
gerie, dont le ciel est de vert, etc. » 6 . Une menue commande de 
60 panonceaux aux armes de France fut confiée, en 1 375 , au 
peintre « Guillaume Le Galloiz » 7 . Rappelons enfin que Colard 
de Laon, occupé par Charles VI dès 1 383 et qualifié de peintre et 

1. Gazette des Beaux- Arts, 3° période, t. VU, (1892], p. 349-352. 

2. Voir ci-devant, p. $92, note 3. — Cf. aussi le ms. déjà cité de l'Arsenal, n° 6362, 
f. 4Î-62. 

3. Histoire ... de la ville de Paris, t. H, p. 21, 23, 276, 277, 279, 281. — Voir aussi 
l'étude déjà citée de M. Fern. Boumon, VHôtel royal de Saint-Pol, p. 95-98. 

4. Bibl. de l'Arsenal, ms. 6362, f. 45. 

5. Revue archéologique, t. VIII, p 771. 

6. Biblioth. de l'Arsenal, ms. cité, f. 48 v°. 

7. L. Combarieu, ïnv. somm. des Arch. département, du Lot, série F (volume en cours 
d'impression), p. 70, art. F 56. 



RECHERCHÉS SUR « LES PEINTRES DU ROÎ »» 4 o3 

varlet de chambre du roy » à partir de 1 391 f , était déjà fixé à Paris 
en 1 377 ?. 

Je m'étais tout d'abord proposé de poursuivre ici mon chemin jus- 
qu'à la Renaissance ; mais je me suis laissé entraîner par le sujet et j'ai 
bien outrepassé déjà l'espace qui m'était assigné dans un recueil 
auquel j'avais à cœur d'apporter une modeste et reconnaissante col- 
laboration. Quand l'occasion s'en présentera, j'achèverai de rem- 
plir mon cadre primitif, avec de pareils développements et un égal 
appoint d'informations inédites sur les peintres du roi et les peintres 
employés par la cour, de l'avènement de Charles VI à la mort de 
Henri IV. 



1. Douët Darcq, Comptes de l'hôtel de% rois de France..., p. 209; — Nouv. Arch. de 
l'Art français, 1 880-8 1 , p. 14. 

a. Mgr Dehaisnes, ouvrage cité. Documents, t. II, p. 538-5 39. 



LES 



FINANCES DES DUCS DE BOURGOGNE 



AU COMMENCEMENT DU XVe SIÈCLE 



Par Alfred COVILLE 



Les Archives de Dijon, de Lille et de Bruxelles conservent une 
admirable série de comptes des ducs de Bourgogne de la Maison 
de Valois. Ces comptes sont rédigés avec autant de luxe que de pré- 
cision minutieuse. L'érudition en a déjà tiré de curieux documents 
pour Phistoire de la littérature ou de Part aux xiv e et xv e siècles. Mais 
la mine est loin d'être épuisée. 

Il est également intéressant d'étudier ces comptes dans leur en- 
semble. A ne considérer que les rubriques et les totaux, ils suffisent 
à donner une idée exacte et frappante de la puissance bourguignonne. 
Les recettes et les dépenses des ducs y apparaissent dans leur inté- 
grité, et on peut en suivre les variations d'année en année. Bien des 
faits y trouvent leur explication ou y marquent leurs conséquences. 

Voici quelques exemples empruntés à une même période, aux der- 
nières années de Philippe le Hardi et à la première partie du règne 
de Jean sans Peur. La puissance bourguignonne a atteint alors son 
développement essentiel, et la lutte contre le parti d'Orléans n'est 
pas encore venue jeter un trouble sensible dans les finances ducales. 
C'est le résumé des cinq comptes suivants : 

i° Compte de Jean Despoulettes, du i er février 1400 au 3i janvier 

1 401 , Archives de la Côte-<TOr, B. 1519. 
2 Compte de Jean Chousat, du 21 mars 1401 au 21 mars 1402, 

Ibid.j B. 1 526. 



406 ALFRED C0V1LLE 

3° Compte de Jean Chousat, du i er octobre 1403 au 16 juin 1404, 

soit 8 mois et 16 jours, Ibid., B. 1 538. 
4 Compte de Jean Chousat, du 5 novembre 1405 au 19 novembre 

1406, soit 1 an et 14 jours, lbid., B. 1 54? . 
5° Compte de Jean de Noident, du i cr février 1410 au 3i janvier 

1410, lbid. y B. i56o. 

Ces cinq comptes appartiennent à la recette générale de Bour- 
gogne : ils donnent la totalité des recettes versées entre les mains du 
receveur général et la totalité des dépenses acquittées par ce receveur. 
C'est donc tout le mouvement de fonds du gouvernement central des 
États bourguignons. Seules les dépenses d'administration locale et les 
recettes qui y sont affectées échappent à cette comptabilité générale. 

I. — Recettes. 

Les recettes sont assurées d'abord par le produit net des domaines. 
Les domaines, d'après les rubriques des comptes, se répartissent 
ainsi : duché de Bourgogne, Charolais, comté de Bourgogne, terres 
de Champagne, comté de Nevers, baronnie de Donzy, Flandres, 
Artois, comté de Rethel. On peut les réunir en deux grands groupes: 
le groupe bourguignon et le groupe flamand. Chacun de ces groupes 
donne à la recette générale 



1 • 



1403-4 

1 400-1 140 1-2 (8 mois 1 6 jours) I4o5-6 1410-1 1 

G.Bourguignon. 43.6S9I. t. 62.S70I. t. 46.421!. t. 142.2741.1. 69.990 I. t. 
G. Flamand . . » 1 36.2281. t. 58.991 1. 1. 56.164 1. 1. 204.538!. t. 

A cette recette ordinaire s'ajoutent les dons du Roi sur la recette 
générale des aides, le produit des aides royales sur les domaines bour- 
guignons concédé au duc. Le chiffre total des aides est le plus souvent 
très élevé : 

1 400-1. . . 192.943 1. 1. dont 114.383 sur la recette générale des aides. 
1401-2. . . 163.424 1. t. dont 1 17,600 sur la recette générale des aides. 
1403-4. . . 121.685 1. t. 

1. Dans les calculs suivants, sauf pour la balance des recettes et des dépenses, il n'a pas 
éié tenu compte des sous et deniers. Cette omission a pour avantage de simplifier, elle est 
sans inconvénient, puisqu'il s'agit seulement ici de se rendre compte en général de la puissance 
financière des ducs de Bourgogne. Toutes les monnaies ont été ramenées à la livre tournois 
d'après les renseignements que fournissent les comptes eux-mêmes. 



LES FINANCES DES DUCS DE BOURGOGNE 407 

1405-6. . . 48. 168 1. t. dont 10.000 sur la recette générale des aides. 
1410-11 . . 238.325. 

En général, les aides du Roi alimentaient la caisse centrale du duc 
de Bourgogne pour près de la moitié de ses recettes. S'il en est autre- 
ment en 1405-6, c'est que Jean sans Peur a cru devoir, pour les be- 
soins de sa politique, protester contre les aides royales établies avec 
l'approbation et par les ordres du duc d'Orléans. 

On trouve encore mention d'autres recettes extraordinaires ; ainsi 
en 1400-1, sous la rubrique «autres recettes et emprunts»: 
70,839 1. t. ; — en 1403-4, sous la rubrique « recettes extraordi- 
naires»: 149,775 1. t. ; — en 1405-6, sous la même rubrique: 
49,591 1. 1. 

Les recettes ordinaires et extraordinaires auxquelles viennent le 
plus souvent s'ajouter quelques chapitres sans importance, donnent au 
total l : 

1400- 1 4o5.3o2 1. t. 

1401-2 440.560 l. t. 

1403*4 402.140 1. t. 

1405*6 319.512 1. t. 

1410- 11 512.092 1. t. 

A ce dernier chiffre s'ajoutent 3, 905 mailles d'or du Rhin, 
1 56 mailles d'or de Gueldre, 618 griffons d'or de Liège et 25 angles 
et demi d'or de Hainaut dont la réduction en livres tournois n'a pas 
été faite par le rédacteur du compte. 

II. — Dépenses. 

A ces recettes répondent d'énormes dépenses. L'ensemble de ces 
dépenses monte aux chiffres suivants 2 : 

1 400-1 401.958 1. t. 

1. Si l'on veut se représenter la valeur absolue que représentent ces sommes, il convient de 
les multiplier pir un chiffre qui virie selon les années entre 9 et 10. On arrive aux résultats 
suivants : 

1400-1 3.976.015 fr. 1405-6 2.493.040 fr. 

1401-2 4. 3 11. 896 fr. 1410-11. . . . 4.200.905 fr. 

1403-4 3.943.993 fr. 

2. Valeur absolue : 

1400-1 3.943.210 fr. 1405-6 2.915.237 fr. 

1401-2 4.788.320 fr. 1410-n .... 4.943.923 fr. 

1403-4 4.461.955 fr. 



4 o8 ALFRED COVILLE 

1401-2 488.105 1. t. 

1403-4 454.838 1. t. 

I4o5-6 317.564 1. t. 

1410-11 538.553 I. t. 

Les dépenses se répartissent entre les rubriques suivantes : Deniers 
baillés par lettres, deniers au duc et à la duchesse pour faire leur vo- 
lonté et plaisirs, rentes à héritages, pensions à vie, pensions à volonté, 
ambassades, voyages et grosses messageries, paiement et restitution 
de prêts, cédules, recouvrement de gages, deniers payés par décharges, 
deniers payés en acquit, achat d'héritages, parchemin, papier et cire, 
dons, épicerie et apothicairerie, achat de chevaux, achat de vins, 
achat de joyaux, draps d'or et de soie, draps de laine, pelleterie, 
façons de robes, tapisserie, broderie, lingerie, peinture, coffres, barils, 
sellerie, cordonnerie, vaisselle, gants, chapeaux, achat de livres, achat 
de faucons, malles, bahuts, charreterie, voitures, menues messageries, 
dépenses communes, deniers baillés pour remboursement de prêts 
pour la délivrance de M gr de Nevers et autres causes, autres deniers 
paies sur les dettes du feu duc, autres deniers paies par ordre du feu 
duc, deniers paies pour le trépassement du feu duc, deniers paies à 
des gens d'armes, autres dépenses pour l'armée, (charpentiers, cânon- 
niers, artilleurs, etc.), deniers pour le mariage de Mademoiselle Ca- 
therine de Bourgogne, changes et pertes de monnaies, deniers rendus 
en recettes, autres deniers paies sans mandement par le receveur 
général. 

Il est intéressant d'examiner certains chapitres de dépenses. On 
peut en tirer de précieuses indications. 

Philippe le Hardi et Jean sans Peur n'étaient pas des hommes de 
plaisir. Leur puissance était royale ; leurs habitudes étaient bour- 
geoises et simples. Les sommes qu'ils dépensent pour leur plaisir et 
volonté sont modestes, surtout si on les compare à celles dont le pre- 
mier duc d'Orléans avait besoin pour satisfaire ses goûts ruineux. On 
trouve en 

1 400-1 1.045 l. t. 

1401-2 2.895 1. t. 

iao5-6 r - 2 77 1- t. 

1410-1 1 4.343 1. t. 

En prenant ce dernier chiffre, qui est de beaucoup le plus élevé, on 
constate que, même en cette année exceptionnelle, le duc n'a pas dé- 
pensé 12 1. t. par jour en moyenne « pour son plaisir et volonté ». 



LES FINANCES DES DUCS DE BOURGOGNE 



409 



Les pensions au contraire atteignent un total considérable. Les 
pensions à vie qui engageaient les finances ducales pour de longues 
années sont rares. Mais les pensions à volonté se multiplient à mesure 
que la puissance bourguignonne grandit et que la situation politique 
se complique. A des souverains ambitieux, il faut une vaste clientèle. 



1 400-1. 
1401-2. 
1403.4. 
1405-6. 
1410-11 



PENSIONS 


PENSIONS 


A VIE. 


A VOLONTÉ. 


IOO 1. t. 


38.419 1. t 


» 


59.23o 1. t 


242 1. t. 


47.l54 1. t 


56 1. t. 


4.898 1. t 


» 


18.IAQ 1. t 



Les mêmes causes obligent les ducs de Bourgogne à répandre l'ar- 
gent sous forme de dons : 

1400-1 53-774 1. 

1401-2 58.820 1. 

1403-4 46.265 I. 

1405-6 23.354 1. 

1410-1 1 56.460 1. 

Ce sont encore les nécessités politiques qui donnent de l'impor- 
tance au chapitre des ambassades, voyages et grosses messageries : 

1 400-1 10. 258 I. t. 

1401-2 8.725 1. t. 

1403-4 6-^77 1- *• 

1405-6 9-^47 1* t. 

1410-1 1 27.344 1. t. 

Malgré les chiffres très élevés des dépenses politiques, les ducs de 
Bourgogne trouvent moyen de tenir grand état; ils ne reculent pas 
devant les dépenses qui peuvent rehausser leur prestige et les mettre 
au premier rang. De là toute une série de chapitres : 

Achat de joyaux d'or et d'argent : 

1400-1 39.345 1. 

1401-2 44.934 1. 

1403-4 5.905 1. 

1405-6 10.277 !• 

1410-1 1 54.866 1. 



4io ALFRED COVILLE 

Draps d'or et de soie : 

1 400-1 9.162 1. t. 

1401-2 9*7 2 5 1» t. 

1403-4 2.007 1. t. 

1405-6 9.616 1. t. 

1410-1 1 ' 16.557 1. t. 

Draps de laine, pelleteries : 

1 400-1 13.915 1. t. 

1401-2 7.260 1. t. 

1403-4 3.o5o 1. t. 

1405-6 4.916 1. t. 

Tapisserie, broderie, lingerie, peinture : 

1 400-1 13.097 l. t. 

1401-2 4*969 1- t. 

1403-4 5.182 1. t. 

1405-6 1.591 I. t. 

1410-1 1 3 4.129 1. t. 

Ce sont là des dépenses de luxe. D'autres paraissent plus immédia- 
tement utiles : 

Épicerie et apothicairie : 

1400-1 i.o5o 1. t. 

1401-2 i.536 1. t. 

1403-4 2.338 1. t. 

1405-6 304 1. t. 

1410-1 1 770 1. t. 



Achats de vins : 



1 400-1 3.149 '* ** 

1401-2 1.228 I. t. 

I4o3-4 2.203 1. t. 

1410-1 1 2.177 I. t. 



Achats de chevaux : 



1 400-1 7.858 1. 1. 

1401-2 14. 345 1. t. 



1. En plus : pelleterie, façons, étoffes et robes. 
3. En plus : selles, harnais, coffrets, bahuts. 



LES FINANCES DES DUCS DE BOURGOGNE 411 

1403-4 '*97 2 l« *• 

1405-6 2.298 1. t. 

1410-11 9.788 ht. 

Coffres, malles, barils, sellerie, cordonnerie, vaisselle, gants, cha- 
peaux : 

1 400-1 666 1. t. 

1401-2 2.271 1. t. 

1403-4 599 1. t. 

1405-6 70 1. t. 

Charretterie, voitures, menues messageries : 

1400-1 2.207 1. t. 

1401-2 5.786 1. t. 

1403-4 2.324 1* t« 

1405-6 1.469 1. t. 

I4ÏO-I I 5.225 1. t. 

Enfin les « dépenses communes » comprennent l'entretien journalier 
de l'hôtel ducal : 

1 400-1 1 4.244 |. t. 

1401-2 1 3.634 1' ** 

1403-4 7-°47 1* t* 

1405-6 6.873 1. t. 

1410-11 i6.325 I. t. 

Ce n'est pas tout : pour donner la somme énorme du passif, à ces 
dépenses ordinaires s'ajoutent des dépenses extraordinaires considé- 
rables. Les plus importantes sont rangées sous la rubrique : Deniers 
baillés par lettres à plusieurs personnes qui en doivent compter. On 
trouve en 

1 400-1 » 

1401-2 218.791 1. t. 

1403-4 170.650 1. t. 

1405-6 » 

1410-11 126.689 1. t. 

Le compte de 1 400-1 présente un reliquat de 2 1 ,33 1 1. t. sur la 
rançon de Jean Sans- Peur, prisonnier des Turcs. 

Le compte de 1403-4 se termine par plusieurs articles de dépenses 
extraordinaires concernant le duc Philippe le Hardi, mort dans l'an- 
née : deniers paies sur les dettes du feu duc, 66,820 l. t. ; — deniers 



41? ALFRED CO VILLE 

paies par ordre du feu duc, 1,879 1. 1. ; — deniers paies pour le tré- 
passement du feu duc, 3,346 1. t. Le même compte, à la suite 
de résultat général, donne encore un supplément de dépenses de 
15,045 1. 1. 

A la suite du compte de 1410-11, il faut noter: 7,507 1. t. de 
changes et pertes de monnaies; — 20,392 1. t. donnés « à plusieurs 
chevaliers et ecuyers, et autres gens de guerre venus devers le duc en 
son service en outre des chevaliers de son hostel » ; — 94,618 1. t. de 
dépenses pour l'armée, chevaliers et gens d'armes venus pour la 
guerre, charpenterie, artillerie, etc. ; — 10,600 1. t. pour le mariage 
de Catherine de Bourgogne avec Louis, fils du roi de Sicile; — 
46,154 1. t. de deniers rendus en recette \ 

III. — Balance. 

A la fin de chaque compte, la somme, des dépenses est comparée à 
la somme des recettes. « 

Deux comptes sur cinq se balancent par un excédent des recettes 
sur les dépenses 2 : 

EXCÉDENT 
RECETTES. DÉPENSES. DES RECETTES. 

1 400-1. . 4<>5.3o2 1. 1. 6 s. 8 d. 401 .ç58 1. 1. 1 s. 9 d. 3.3 44 1. 1 s. 9 d. t. 

1405-6. . 3 19.512 1. 1 1 s. 7 d. t. 317.564 1. 1. 1 s. 3 d. 1.948I. 17 s. 3 d. t. 

Les trois autres présentent un excédent notable de dépenses : 

EXCÉDENT 
RECETTES. DÉPENSES. DES DÉPENSES. 

1401-2 . 440.560 1. 6 s. 1 1 d. t. 488. io5 1. 10 s. t. 48.108I. 17s. 7d.t. 

1403-4 . 402. 140 1. 1 s. 9 d. t. 459.388 !. 17 s. 9d. t. 67.653 1. 6 s. 3 d. t. 
1410-11. 512.092 ht. 538.645 1. 16s. 2d. t. 26.5531. 16s. 1 d. t. 

Ainsi le déficit était plus fréquent que l'excédent des recettes et 
on peut même remarquer que le bénéfice, quand il y en avait, 

1. On peut encore signaler les dépenses de rédaction des comptes, papier, parchemin, 
encre et cire : 

1 400-1 3)6 I. t. 140S-6 116 I. t. 

1401*2 199 1. t. 1410-n .... S8S 1. t. 

1403-4 314 I. t. 

a. Les excédents de 1401-2 et de 1403-4 ne sont pas le résultat d'une simple soustraction : 
ce soit les chiffres donnés i la fin des comptes après correction. 



LES FINANCES DES DUCS DE BOURGOGNE 41 î 

était toujours très faible, tandis que le déficit était toujours consi- 
dérable. 

Jamais les finances bourguignonnes ne dépassèrent sensiblement 
les plus beaux chiffres du commencement du xv c siècle. La lutte contre 
les Armagnacs les fit même décroître avec rapidité. A la fin du règne 
de Charles VI, recettes et dépenses ont subi une diminution inquié- 
tante ! . 

RECETTES. DÉPENSES. 

3 oct. 1419-2 oct. 1420. 292.919 1. 19 s. 1 d. t. 247.299 1. 1 s. 6 d. t. 
3 oct. 1420-2 oct. 1421. 265. o5o I. t. 3i6.4o3 1. t. 

Lorsque le royaume eut recouvré la sécurité et la paix, les belles 
recettes et par suite les larges dépenses reparurent. Au milieu du 
siècle, du i er janvier 1450 au 3i décembre 1450, les recettes montent 
à 4 1 2,ço3 1. 1 s. 3 d. t. et les dépenses à 43 1 ,753 1. 1 2 s. 9 d. t. a . 
La puissance bourguignonne ne put faire mieux que de reconquérir 
les ressources qu'elle avait acquises cinquante ans plus tôt, sans pou- 
voir les augmenter. 

1. Arch. du Nord, B. 1920, 192). 

2. Arch. du Nord, B. 2004. 



; 



LE MANUEL D'HISTOIRE 



DE 



PHILIPPE VI DE VALOIS 



Par Camille COUDERC 



MM. Guigniaut et N. de Wailly ont publié, en i855, dans le 
t. XXI du Recueil des historiens de, la France, d'après quatre manuscrits 
de la Bibliothèque Nationale, des extraits d'une chronique anonyme, 
en français, dont ils ont cru pouvoir faire remonter la composition aux 
« premières années du règne de Philippe de Valois. » Ils ont « sup- 
posé » que son point d'arrêt primitif était l'année 1 3 28, non pas seule- 
ment parce qu'elle finit à cette date, dans deux des quatre manuscrits 
qu'ils ont connus, mais parce que les deux continuations qu'ils ont 
rencontrées, dans les deux autres, présentent de telles différences qu'on 
ne saurait les attribuer à un seul auteur et qu'on est obligé d'admettre, 
à cause d'elles, l'existence d'un original s'arrètant aussi à 1 328. « L'au- 
teur de cette chronique, ajoutent-ils, ne puise pas toujours aux mêmes 
sources que les Chroniques de Saint-Denis » et son œuvre « renferme 
quelques détails nouveaux, malheureusement en trop petit nombre \ » 

Si l'on ajoute à ces renseignements ceux, d'ailleurs assez brefs et 
sans conclusion, que M. Paulin Paris a donnés, dans son ouvrage 
sur Les manuscrits françois de la Bibliothique du Roi 2 > on aura à peu 
près tout ce qui a été dit au sujet de cette chronique. Aucune des 
notices qui lui ont été consacrées par les rédacteurs de divers cata- 
logues ne mérite d'être signalée ici ; plusieurs d'entre elles contiennent 
même des indications erronnées que nous aurons occasion de relever. 

1. Recueil des historiens de la France, t. XXI ( 1 85 5), p. 146. 

2. T. V (1842), p. 348-353. 



4 ,6 CAMILLE COUDERC 

Les conclusions exposées, avec une certaine hésitation, par MM. Gui- 
gniaut et de Wailly sont exactes, mais elles ne sont pas les seules qu'on 
doive tirer. Cette chronique présente, en effet, plus d'intérêt qu'ils ne 
l'ont pensé : elle n'est rien moins, comme on va le voir, qu'une sorte 
de manuel d'histoire rédigé pour Philippe de Valois et sur son ordre. 
C'est dans cet ouvrage qu'il chercha à compléter ses connaissances 
historiques, le jour où il put nourrir, sans trop de présomption, l'espoir 
de mettre sur sa tête la riche couronne de France. 

Nous ne saurions traiter, dans le présent mémoire, toutes les ques- 
tions qui se posent au sujet de cette chronique. Ainsi, à propos de 
son contenu et de sa composition, nous n'aborderons pas l'étude si 
difficile et si délicate des sources qu'elle a utilisées. Cette étude trou- 
vera mieux sa place dans un autre travail. Nous bornerons nos 
recherches à l'examen des points suivants : après avoir fait une courte 
analyse de ses différentes parties, nous nous efforcerons de préciser la 
date de sa rédaction ; nous montrerons ensuite qu'elle a été rédigée 
sur l'ordre de Philippe de Valois et pour lui ; nous verrons, enfin, ce 
qu'il est possible de conjecturer au sujet de son auteur et nous termine- 
rons par quelques renseignements sur une compilation dans laquelle 
on en retrouve de très nombreux chapitres. 



I 



MM. Guigniaut et de Wailly n'ont connu que quatre manuscrits; 
les recherches auxquelles nous nous sommes livré nous ont permis 
d'en découvrir vingt-six ', et la liste que nous avons dressée n'est cer- 
tainement pas complète : ceux qui savent les difficultés qu'on a à iden- 
tifier, d'après les catalogues, des ouvrages anonymes, n'en seront pas 
étonnés. Quinze de ces manuscrits sont conservés à la Bibliothèque 
Nationale. Ce sont les seuls que nous ayons pu voir et les seuls, par 
suite, auxquels nous fassions des renvois. 

Ces manuscrits doivent être rangés dans deux grandes séries ou 
classes. On constate, en effet, que le chroniqueur a fait deux éditions 
de son œuvre et que ces éditions présentent entre elles des différences 
très sensibles. Il en prévient, d'ailleurs, le lecteur, dans le prologue 
qu'il a ajouté à sa seconde édition ; il va même jusqu'à donner l'indi- 
cation de quelques-unes des additions qu'il a insérées dans son texte. Il 

i . Nous devrions dire vingt-neuf, si nous tenions compte des trois manuscrits qui contien- 
nent la compilation dont nous parlerons à la fin du présent mémoire. 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 417 

Vaperçut, dit-il, en relisant son travail qu'il avait trop brièvement « tou- 
ché » certaines « histoires merveilleusement delictables a oyr. » Il se 
remit à l'œuvre et traduisit ou copia, pour l'ajouter à son texte primitif, 
9 toutes les fables d'Esope » qu'il put trouver ; l'épitre d' Abgare ou Aba- 
gare, roi d'Édesse, à Jésus-Christ et la réponse de ce dernier; un récit 
de la résurrection du Christ et des miracles qui l'accompagnèrent ; des 
détails sur Marie-Madeleine et son arrivée en Provence; un catalogue 
des papes ; un catalogue des rois de France ; des extraits sur les « ba- 
tailles des Romains » ; la pieuse histoire de sainte Aglaé et de saint 
Boniface ; la touchante légende d'Amis et Amilles, et, enfin, « diverses 
transfigurations et mutations qui ont été faictes des hommes en bestes et 
en oyseaulx et diverses visions ou apparitiohs merveilleuses advenues 
aux hommes 1 ». Malheureusement, ajoute-t-il, un exemplaire de sa 
première rédaction lui fut t ravi » , avant qu'il eût pu le corriger et l'aug- 
menter, et servit à la confection de plusieurs copies. Cette première 
rédaction eut même, comme si elle avait été un fruit défendu, plus de 
succès que la seconde : nous en connaissons, en effet, quinze manus- 
crits au minimum, tandis qu'il ne semble s'en être conservé que sept de 
cette dernière 2 . On verra un peu plus loin comment peut, dans une 
certaine mesure, s'expliquer cette particularité. 

Il nous paraît nécessaire maintenant, afin de faire apprécier plus jus- 
tement le caractère de cette chronique, d'en donner une courte ana- 
lyse. Cette analyse permettra de porter sur sa valeur historique et litté- 
raire un jugement plus équitable. 

Notre chroniqueur a divisé l'histoire du monde en six âges, suivant 
ainsi l'exemple de chroniqueurs plus anciens et celui, en particulier, 
de Vincent de Beauvais, qui justifie longuement cette division dans 
son Spéculum naturalc 3 . Le premier âge va de la création à Noé 4 (fol. 
22-23), le second s'arrête à Abraham (fol. 23-24), le troisième à David 
(fol. 24-34), le quatrième à la captivité de Babylone (fol. 34-42), le 
cinquième à la nativité du Christ (fol. 42-72) et le sixième continue 

1. Ce second prologue a été publié par Paulin Paris, Manuscrits françois, t. V, p. 3 5o, et 
par les auteurs du catalogue des manuscrits de Chartres, Catalogue général des manuscrits des 
bibliothèques de France, t. XI (1889), p. 356. 

a. Quatre à la Bibliothèque Nationale et trois à Chartres, Chelienham et Toulouse. Les 
renseignements donnés par les catalogues sur les autres manuscrits ne nous ont pas permis de dé- 
terminer à quelle rédaction ils appartenaient. Presque tous, cependant, paraissent être de la première. 

3. Éd. des Bénédictins, Douai, 1624, t. I, col. 2419, 1. XXXII, ch. 26. On sait que 
Vincent de Beauvais a reproduit dans les ch. 22, 16 à 100 et 102 à 106 du livre XXXII de 
son Spéculum naturale, les 80 chapitres d'une sorte de manuel historique qu'il avait composé 
sous le titre de Mémorial. Cf. N. de Wailly, Notice sur une chronique anonyme du xm e siècle 
(Mémorial de Vincent de Beauvais), dans Bibliothèque de l'École des Chartes, t.\l(i S 4 4), p. 389. 

4. Les feuillets 1-2 1 sont occupes par une table alphabétique très copieuse et par les pro- 
logues. 

»7 



4 i8 CAMILLE COUDERC 

toujours. Nous avons ajouté, entre parenthèses, l'indication des 
feuillets qu'ils occupent dans le manuscrit français 19477, afin qu'on 
puisse se rendre compte matériellement des développements respectifs 
dont ils ont été l'objet. 

L'histoire des Hébreux y tient naturellement la première place mais 
elle n'est pas ta seule à laquelle notre auteur se ^oit intéressé. Son 
œuvre est, dans le sens le plus large qu'on puisse donner à ce mot, 
lorsqu'il s'agit d'une production du commencement du XIV e siècle, 
une histoire universelle. Il y est, en effet, successivement question des 
Assyriens et de Ninive; de Zoroastre «qui commença a rire tantost 
qu'il fu né »; du royaume des Argiens « qui sont une manière de Gri- 
gois » (Grecs), dont le premier roi fut « Ynaques»; d'Isis « qui trouva 
lettres Egiptiennes » ; de « Tritolemus qui enseigna a semer forment, 
quar, devant, les genz mangeoient glans et autres fruis »; deCérèsa qui 
trouva l'art de mesurer grain, quar avant ils mesuroient par monciaus»; 
de * Dyonises Bachus » qui édifia Argos et apprit à cultiver la vigne ; 
de Cécrops qui fonda Athènes ; de Saturne qui vint de Grèce en Italie 
et f fist vivre humainement le peuple» et lui enseigna à cultiver la 
terre et à planter des vignes ; de Cadmus qui trouva les f lettres » des 
Grecs; de Cerbère et de Thésée; du roi Midas et de ses oreilles d'àne; 
d'Orphée « le ménestrel »; de Dédale et de son labyrinthe ; de la fon- 
dation de Carthage ; d'Hercule vaincu par Omphale ; de la guerre de 
Troye ; des compagnons d'Ulysse « qui furent mué en bestes »; 
d'Homère € le poète »; de « Brutus, le premier roy de Bre- 
taigne qui ore est appelée Engleterre »; de Lycurgue et de ses lois; de 
Romulus et de Remus et de la fondation de Rome ; des vers prophé- 
tiques de la Sibylle ; de Simonides, « le poète i; d'Arion « le ménes- 
trel»; de Milon de Crotone, de Solon, du roi Cyrus et de son fils 
Cambyse, de Tarquin le Superbe, de Pythagore, de Denys le Tyran, 
de Platon, d'Aristote et de Démosthène, etc. etc. Cette énumération 
qu'il serait inutile de continuer, suffira pour donner une idée de la 
manière de notre chroniqueur et de sa façon de comprendre l'histoire 
ancienne. La narration y est généralement très sèche : les événements 
de l'histoire profane qui y sont rapportés sont précédés, presque tous, 
des mots : « En celui temps. . . » 

La dernière période de l'histoire romaine est plus copieusement trai- 
tée. On voit que les chroniques n'ont pas manqué à notre auteur; sa 
façon de procéder est néanmoins la même. Certains détails sans impor- 
tance historique mais curieux ou merveilleux l'arrêtent plus longue- 
ment que les événements les plus graves. Les grands noms de l'histoire 
littéraire y sont relevés, avec le même soin, à côté de ceux des conque- 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 419 

rants et des grands guerriers. Ainsi il y est question non seulement de 
Virgile et d'Ovide, dont on sait le succès au moyen âge, mais de 
Cicéron, de Salluste, d'Horace, -de Tite-Live, de Sénèque, de Juvénal, 
de Pline, de' Valère Maxime, de Cassiodore et de quelques autres écri- 
vains moins connus. S'il consacre un assez long paragraphe à Virgile 
ce n'est pas pour parler de ses poésies mais bien des étonnantes pro- 
ductions industrielles ou mécaniques que la légende lui attribue l : 

« Ce Virgiles fist, se dient aucunes croniques, moult de merveilles, entre les- 
quiels il fist une mouche d'arein a une des portes de Napples qui chaçoit toutes 
les mouches de la cité. — En celé mesmes cité il fist une boucherie ou la char 
ne povoit porrir ne corrumpre. — Item, il fist un clochier de pierre qui se mou- 
voit en la manière que les cloches se mouvoient. Ici appert que H paian orent 
cloches avant que H crestian. — Item, il fist, par pluseurs lieus, bains chaus souz 
terre qui durent encore. — Item, il fist a Rome celé merveillie, qui estoit 
appelée sauvement de Rome et est compté ou nombre des vu miracles du 
monde. Illeuc estient les statues de toutes les provinces du monde, et avoit chas- 
cune escript sur son piz le nom de sa province et au col une sonnete. Et se il 
avenoit que aucune province se revelast contre les Romains, tantost la sonnete 
sonnoit et l'ymage tandoit le doit vers le non de la province qui s'estoit révélée 
et tornoit le doz au dieu des Romains. Et tantost un des prestres, qui gardoit 
les ymages, portoit le nom de celé province en escript au Senath qui envoiet 
leurs genz pour les mettre en subjettion 2 . » 

Ovide a aussi les honneurs d'un chapitre, parce qu'il a dit « moût de 
bêles choses de Crist, en un livre que il appela Vetula 3 ». 

Cette préoccupation de l'extraordinaire et du merveilleux trouve 
encore plus à se satisfaire dans l'histoire des premiers temps du chris- 
tianisme que dans celle des premiers âges du monde. Les vies de 
saints y sont largement mises à contribution. Il semble, toutefois, 
que notre chroniqueur ne les ait connues, à très peu d'exceptions près, 
que par l'intermédiaire du De vitis Patrum et du Spéculum historiette 
de Vincent de Beauvais. 

C'est, en effet, de cette dernière compilation qu'il s'est surtout servi. 
Il le déclare lui-même, d'ailleurs, dans le premier de ses prologues et 

1. Fr. 19477, fol. 7i T0 . Ce passage a été publié par M. L. Delisle, d'après le Ms. fr. 
17180, fol. 24^-25, dans son mémoire sur les manuscrits de Bernard Gui, Notices et extraits, 
t. XXVII (1879), 2 e partie, p. î3o. Il a été traduit en latin, par G. Saignet, dont il sera 
question plus loin : Ms. latin 5042, fol. 3 2". 

3. Ce passage est tiré de Vincent de Beauvais (Spéculum historialc, 1. VI, ch.'6i, éd. de 
Douai, 1624, in-fol., p. 193) qui déclare l'avoir trouvé dans la chronique d'Hélinand. On 
peut voir, pour la comparer à celle-ci et constater qu'elle lui est inférieure, la traduction de 
Jean du Vignay (Ms. fr. 5o, fol. 19a). 

3. Fol. 76. 



430 CAMILLE COUDERC 

on n'a pas de peine à s'en convaincre lorsqu'on compare son texte à 
celui de son modèle. Ainsi, pour nous en tenir à une seule observa- 
tion, les passages qu'il met sur le compte d'Hélinand n'ont pas été 
pris, comme on pourrait le croire, dans la chronique de cet écrivain, 
mais dans les citations de Vincent de Beauvais. 

Notre chroniqueur note, en outre, avec soin, tout ce qui intéresse 
la prédication de l'évangile en Gaule, la fondation des évêchés et des 
monastères, la création des grands ordres religieux et les translations 
de reliques. Cela n'a rien de surprenant, car c'est ce qu'ont fait, avant 
lui, presque tous les chroniqueurs dont les récits commencent à l'ère 
chrétienne. Il nous apprend donc que saint Pèlerin a été envoyé à 
Auxerre et qu'après son martyre son corps fut porté à Saint-Denis ; 
que saint Georges vint à Amiens, saint Quentin à Soissons, saint Ma- 
thurin à Larchant, en Gâtinais, saint Euverte à Orléans, où il fonda le 
monastère de Sainte-Croix, saint Médard à Noyon, saint Germain à 
Paris, saint Sanson à Dol, etc., etc. Il sait que saint Benoît a fondé 
l'abbaye du Mont-Cassin, le roi Childebert, l'abbaye de Saint-Vin- 
cent de Paris appelée depuis Saint-Germain-des-Prés, la reine Bathilde, 
les abbayes de Corbie et de Chelles, saint Wandrille, l'abbaye de 
Fécamp, saint Boniface, celle de Fulda, etc., etc. Il enregistre la fon- 
dation des ordres de Cluny, de Grandmont, des Chartreux, de Citeaux, 
de Clairvaux et de Pontigny, des Prémontrés, des Frères-Prêcheurs et 
des Frères-Mineurs. Il signale les translations des corps de saint 
Benoit à Fleury, de saint Lambert à Liège, de Marie-Madeleine à 
Vézelay, de saint Maur à Pabbaye des Fossés, de saint Martin à Tours 
et de saint Nicolas à Bar. II ne manque pas, enfin, de relever les chan- 
gements apportés dans la liturgie et de parler des hymnes composées à 
l'occasion de certaines fêtes. 

Tous ces renseignements sont donnés dans des termes assez brefs, à 
moins qu'ils ne comportent le récit de quelque miracle ou de quelque 
histoire extraordinaire. Notre chroniqueur a, en effet, comme nous 
l'avons déjà fait remarquer, la préoccupation d'intéresser son lecteur, 
de lui conter, selon ses propres expressions, des choses « delictables a 
oyr. » Il ne s'est malheureusement pas montré difficile dans le choix 
de ses récits ; il n'a fait preuve d'aucune critique ; il a pris de tous les 
côtés et en particulier dans Vincent de Beauvais; tout lui a été bon : 
les fables les plus absurdes, les légendes les plus incroyables sont 
racontées avec le même sérieux et la même foi apparente que les faits 
historiques les mieux prouvés. 

Nous n'en citerons que deux exemples. Notre chroniqueur répète, 
car Vincent de Beauvais l'avait dit avant lui, qu'un ancien écuyér de 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 421 

Charlemagne, appelé « Des Tems », s'était si peu usé au service de 
son maître qu'il avait pu lui survivre, pendant plus de trois cents ans — 
cet étonnant serviteur ne serait mort, en effet, qu'en 1 1 3ç — et cette 
vitalité prodigieuse ne paraît pas le surprendre '. 

Il ne montre pas plus d'incrédulité lorsqu'il parle, à un autre en- 
droit, d'une femme phénomène des confins de la Normandie et de 
la Bretagne. Cette femme était pourvue de deux têtes et de quatre 
bras et avait « tout double jusques au nombril. » Elle possédait 
l'agréable privilège de rire et de pleurer en même temps : « aucune 
foiz, l'une [de ses deux parties] ploroit et l'autre rioit. » Chez 
elle, par conséquent, le malheur trouvait toujours son correctif. Elle 
se servait de ses deux bouches, « toutevois la viande aloit en un con- 
duit. » Une femme aussi extraordinaire ne pouvait finir comme ses 
congénères. Elle fut, pendant plusieurs années, morte et vivante ; ses 
deux parties se donnèrent le luxe de ne pas mourir à la fois : « l'une 
porta l'autre morte par l'espace de m ans 2 ! » Ces derniers détails, 
physiquement irréalisables, sont donnés avec la même assurance que 
les précédents. 

Les fables, les visions et les miracles, que notre compilateur par trop 
crédule a ainsi insérés dans sa chronique, remplissent, autant du moins 
qu'il est possible d'en juger par approximation, le cinquième ou même 
le quart de son texte. Les deux exemples que nous venons de rap- 
porter suffiront pour permettre d'apprécier cette particularité de son 
œuvre 3 . 

Voilà donc comment se trouve encadrée l'histoire des empereurs 
romains, des papes, des rois de France, des empereurs d'Allemagne et 
de quelques rois d'Angleterre. C'est dire qu'il ne faut pas attribuer à 
notre chronique une valeur historique appréciable. Pertz qui l'a parti- 
culièrement étudiée, pour la période Carolingienne, ne lui en a trouvé 
aucune. Elle ne peut servir, a-t-il écrit, que comme source auxiliaire 4 . 
Et c'est bien, croyons-nous, le jugement qu'il faut porter sur sa presque 
totalité. Cette restriction est nécessaire, parce qu'on doit reconnaître, 
en effet, qu'elle change de caractère au fur et à mesure qu'on se rap- 
proche de la période où son auteur a vécu. Les événements y sont 
racontés avec plus de détails ; le récit prend alors une réelle impor- 

1. Fr. 19477, fol. 162" et Vincent de Beauvais, Spéculum historiaU, éd. de Douai, 
1624, p. 1 102. 

2. Fol. 157™. 

3. Nous pouvons signaler encore l'histoire d'une fille Changée en jument (fol. 3i), d'un 
homme qui fut dévoré par les a souris », malgré ses domestiques (fol. 16 1), d'une bataille de 
couleuvres (fol. 1 S 7), etc., etc. 

4. Archivât. III (1821), p. 472 : « ... nur als Hûlfsquelle dienen kann. » 



42 2 CAMILLE COUDERC 

tance et sort même, plusieurs fois des limites ordinaires de l'abrégé. 
On peut très exactement s'en rendre compte par la partie publiée dans 
les flistoriens de France. 

Son intérêt littéraire n'est pas non plus très grand, mais il n'est 
. pas négligeable. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, c'est dans 
cette chronique qu'il faudra désormais aller chercher l'une des plus 
anciennes traductions en prose, sinon la plus ancienne, de ce recueil de 
fables attribuées à Esope qui avait été mis en latin par un personnage 
énigmatique du nom de Romulus et que Vincent de Beauvais a inséré 
dans son Spéculum historiale 1 . C'est très certainement là que notre 
auteur l'a pris. Et si on examine sa traduction on n'hésitera pas à la 
préférer à celle de Jean du Vignay, la plus connue de celles qu'on a 
signalées. 

Nous avons dit que nous ne pouvions entrer dans l'étude des 
sources employées par notre chroniqueur, nous ferons néanmoins 
remarquer qu'il n'a pas toujours bien fondu ensemble les passages 
qu'il a tirés de ses devanciers. 11 lui est arrivé, plus d'une fois, de 
parler, en deux endroits différents, du même personnage, sans ajouter/ 
dans la seconde mention, aucun détail oublié dans la première. Ainsi, 
après avoir indiqué la date à laquelle avait vécu le poète Térence, 
qu'il appelle « mestres de tragedes » — et il déclare, ce qui est assez 
inattendu, que les tragédies sont des façons de chansons de geste — il 
répète cette indication un peu plus loin 2 , pour cette seule raison 
évidemment que ces mentions se trouvaient dans les deux chroniques 
qu'il a utilisées. Et cet exemple n'est pas le seul qu'on puisse citer. 

Ce défaut de composition est beaucoup plus sensible dans la 
seconde rédaction que dans la première. Notre chroniqueur, en effet, 
s'y est rarement donné la peine de corriger, d'abréger ou de suppri- 
mer ; il n'a fait le plus souvent qu'ajouter. En voici un exemple 
topique. L'insertion dans sa chronique d'un catalogue des papes et 
d'un catalogue des rois de France aurait du l'amener à remanier son 
travail. Or, il n'en a rien été : cette addition n'a été la cause d'aucune 
suppression. Les mêmes personnages figurent nécessairement deux ** 
fois dans le récit. 

La liste que nous avons donnée plus haut, d'après notre chroniqueur 
lui-même, des additions de la seconde rédaction n'est pas tout-à-fait 

!. Spéculum historiale, 1. IV, ch. 2-8, éd. de Douai, 1624, in -fol., p. 87.90. On 
le retrouve dans le Spéculum doctrinale, 1. IV, ch. 1 14-12 S. Cf. Léopold Hervieux, Les 
fabulistes latins depuis le siècle d'Auguste jusqu'à la fin du moyen Age : Phèdre et ses anciens 
imitateurs, t. I (189Î), 2 e éd., p. 434 et suiv. Le nombre des fables de Romulus insérées 
ainsi par Vincent de Beauvais dans sa compilation est de 19. 

a. Fr. 19477, fol. 59 TO et 69 T . 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 42$ 

complète ; elle ne comprend que les additions d'une certaine impor- 
tance. Nous en avons remarqué plusieurs autres ! , mais il serait inu- 
tile de les indiquer ici. 



II 



Nous nous trouvons donc en présence d'une œuvre qui a été revue 
et considérablement augmentée. Voyons maintenant s'il est possible 
de déterminer les dates de sa première composition et de sa révision. 

Notre chroniqueur nous fournit lui-même le moyen d'arriver, sur 
cette double question, à uue précision assez grande. On remarque, en 
effet, dans sa chronique 3 , le passage suivant : « Le 111 e an de cestui 
Abdon fu Troye prinze. En celui temps, commencierent li Griiois à 
noter leurs ans de la prince de Troye, aussi comme nous disons en l'an 
de l'Incarnation mil CCCXXVI, ainsi dient li Grec l'an après que 
Troye fu prinze, etc. » L'auteur écrivait donc déjà en i32Ô. 

Il ne semble pas qu'on puisse hésiter sur cette date. Elle est fournie, 
en effet, par les manuscrits les plus anciens, et si elle ne se trouve 
plus dans les manuscrits les plus récents, c'est qu'elle a été rajeunie 
par les continuateurs ou les copistes. Trois ont mis i328, un 1 333, 
• trois 1 338 et un 1477. D'un autre côté plusieurs s'en sont tenus à l'in- 
dication du siècle : « mil III e », sans y joindre celle de l'année 3 . 

Un autre passage n'est pas moins probant. Voici comment notre 
chroniqueur établit le compte des années qui se sont écoulées, d'après 
lui, depuis la conquête de la Grande Bretagne par les Angles 4 : « En 
celé année — en 1 1 65 ; il vient, en effet, de donner la date de la naissance 
de Philippe-Auguste — furent acompli vm c et xxx ans que li An- 
glois vindrent premièrement en Bretaigne la Grant, qui est appelée 
Angleterre. Et qui y ajoustera clxh ce seront nfiiu" 1 et xn ans au jour 
d'ui que H Anglois vindrent de Saxonie en Angleterre. » Il place donc 
l'invasion des Angles, en 335 : 1 i65-83o==335. Nous n'avons, par 

1. Fol. 96. Dits du philosophe Second. — Fol. 126-127 et Fr. 693, fol. 96. Détails sur les 
Lombards, d'après Paul Diacre. — Fol. 98-100. Détails sur sur S t0 Eugénie, qui « vesqui avec 
les moynes, en habit de moine, » etc., etc. 

2. Ms. fr. 19477, fol. 3 3. 

3. Date de i326 (Mss. 4930, fol. 12", 4947, fol. i3, 49S7, fol. 5 et 1 947 7, fol . 33); 
— de 1 3 28 (Mss. 1406, fol. io TO , 17180. fol. 6 V0 et Nouv. acq. fr. 1409, fol. 6 T0 ) ; — 
de i3 33 (Ms. 24910, fol. 9); — de 1 3 38 (Mss. 4940, fol. 9™, 4948, fol. 8 et Nouv. 
acq. fr. 1159, fol. 8j; — de 1477 (Nouv. acq. fr. 14 10, fol. 8). — Date du siècle seulement 
(Mss. 1405, fol. 11, 693, fol. 17 et 1 368, fol. i3). — Sans date (Ms. 4110, fol. 6). — 
On verra plus loin quel est le contenu des Mss. fr. 17180 et Nouv. acq. fr. 1409 que nous 
avons pu citer ici. 

4. Ms.fr. 19477, fol. 163™. 



4*4 CAMILLE COUDERC 

conséquent, pour obtenir la date à laquelle écrivait notre auteur, qu'à 
ajouter 162 à u65 ou 992 à 335 : 1 165 -f- 162= 1327 ; 335 -f- 992 
= 1327. Notre chroniqueur nous apprend ainsi qu'après avoir com- 
mencé sa compilation vers i32Ô il y travaillait encore en 1 827. 

Ce second passage est, peut-être, plus intéressant que le premier. 
Il a été, en effet, moins remarqué par les copistes, étant donné ses 
termes peu explicites, et a eu la bonne fortune d'échapper aux rajeu- 
nissements 1 . Il est à peine besoin d'ajouter que ce passage — comme 
le précédent d'ailleurs — se trouve dans tous les manuscrits, qu'ils ap- 
partiennentà la première rédaction ou à la seconde 2 . 

On peut donc considérer comme acquis que notre chroniqueur 
se mit au travail vers 1 326. La date à laquelle il termina sa première 
édition est d'une détermination plus difficile ; nous ne croyons pas, 
cependant, qu'on puisse la reculer au delà de 1 328. Si cette ré- 
daction n'avait pas été à peu près finie en 1 328, il n'aurait pas manqué 
de corriger son prologue et de dire que son travail lui avait été de- 
mandé non par un simple « baron » mais par le- roi de France. 

Nous avons constaté, d'un autre côté, que les manuscrits de la 
première rédaction étaient plus nombreux que ceux de la seconde. 
Cette particularité n'est-elle pas due à ce fait que cette première rédac- 

1. Mss. fr. 693, fol. i33 TO , 1 368, fol. i54 T °, 1405, fol. 160, 1406, fol. m, 49S0, 
fol. 119™. 4939, fol. 87, 4940, fol. io5, 4947, fol. |54 T0 , 4957, fol. 71, 19477, fol. 
i63 TO , Nouv. acq. fr. 1410, fol. 140. — Les Mss. 4940, fol. ro5, 4948, fol. 80, 24910, 
fol. 67™ et Nouv. acq. fr. 1159, fol. 78, ne donnent pas les deux derniers nombres. — Le 
Ms. fr. 1410, fol. 76, est le seul qui contienne des indications différentes et certainement er- 
ronnées : « En celle année furent accomplis vui c et xxx ans que les Angloiz vindrent . . . Et 
a qui y en mettra 1111 e xxvm ce seront xn c LViti ans qu'il y a aujourd'uy que les Angloys 
a vindrent de Saxonie en Angleterre, en comptant selonc le temps que ce livre fut escript et 
u non pas fait. » 

a. Le passage suivant du ms. Nouv. acq. fr. 1159, fol. 8a, a permis de tirer, au sujet de 
la date de composition de notre chronique, une conclusion qui n'est pas exacte : « ...Et lors 
« le règne du royaume [fut] translaté a Hue Capet, qui fut conte de Paris, la lignée duquel a 
« régné jusques à Pan de N. S. mil 1111 e et xxi courant, quant cestui présent livre fut escript, 
« combien que ou livre, dont cestui a esté extraict, ne soit mis que jusques à Tan mil iip et lxxiii, 
« en quel temps cellui livre fut fait. Et pour ce que j'ay regardé, en escrivant cestui présent livre, 
« que, depuis cellui temps de mil ecc soixante et treze dessus dit, jusques au dit an mil cccc et 
« vingt et ung, n'a point eu ou dit royaume mutation de seigneurie, et pour ce ay ge cy mis 
« devant et près de cestuy feillet le nombre courant et pour cause. » La date donnée par ce 
copiste est évidemment erronée, si on l'applique à notre chronique, mais il n'en est pas ainsi si 
on admet — et c'est ainsi, croyons-nous, qu'il faut expliquer son erreur — que le livre % dont il 
s'est servi, est un manuscrit, aujourd'hui perdu, de la première rédaction de notre chronique, qui 
avait été copié en 1373 et auquel on avait ajouté une liste des rois de France qui se terminait 
par la note suivante : « Ceste ligniée a duré jusques cy l'an mil ecc lxxiii. » Ce type de ms. 
est représenté par les Mss. fr. 4940 et 4948, dans lesquels on trouve, en effet, à ces deux 
endroits (4940, fol. 109 et 1 2 5 V0 et 4948, fol. 83 et 98) la date de 1373.—- 11 y a bien : 
« mil ccclxxiiii », aux fol. 109 et 83, mais il semble que ce soit une faute de copie. — Cf. 
L. Delisle, Mélanges de paléographie, Paris, 1880, p. 343-344. Les trois mss. : Nouv. acq. 
fr. 1 159, Fr. 4940 et 4948, sont les seuls dans lesquels on trouve une date à cet endroit. U 
y a simplement dans les autres : « . . .Hue appelé Chapet, conte de Paris, la lignée duquel 
règne depuis et régnera tant comme il plaira a Dieu » (Ms. fr. '19477, fol. 167). - 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 4s 5 

tion était terminée lorsque Philippe de Valois monta sur le trône et 
qu'on mit un empressement facile à comprendre à copier une chronique 
composée sur la demande d'un grand « baron » devenu roi ? 

Enfin, nous allons montrer que la seconde rédaction a été exécutée 
vers 1 33o ; la première ne peut pas, par suite, ne pas être antérieure à cette 
date. On est ainsi reporté vers l'année i328. Cette année i328 marque 
à la fois, par conséquent, le point d'arrêt primitif de la chronique et le 
moment où notre chroniqueur interrompit son premier travail. 

La date des additions de la seconde rédaction se tire, comme la date 
de la composition, du texte même de la chronique. On rencontre, en 
effet, dans celle de ces additions qui est relative à la « généalogie » 
des rois de France de Pharamond à Philippe de Valois, les deux 
passages suivants qui sont aussi explicites que possible. Le premier se 
trouve dans le titre même de l'addition : « Ce sont les noms de touz 
les roys qui ont régné sur les François, dès le premier roy jusques au 
jour d'ui, c'est assavoir l'an N. S. MCCCXXX. » Le second est, un 
peu plus loin, dans le paragraphe consacré à Charles le Chauve. Après 
avoir dit que ce roi alla à Rome se faire couronner empereur, le 
chroniqueur ajoute : « [Charles le Chauve] mort, Testât des François 
dechei moult de sa force et noblesce, nonques puis jusques au jour d'ui, 
nuls rois des François ne fu emperieres, c'est assavoir jusques à Tan de 
N. S. mil CCCXXX, que ce fu escript ! . » 

La date de i33o, comme date de la seconde rédaction, n'est donc 
pas moins solidement établie que les dates de 1 326-1 327 comme dates 
de la première 2 . On comprend après cela que la chronique ne dépasse 
pas les premiers mois de 1 328 (n. s.) et ne fasse que mentionner l'avè- 
nement de Philippe VI.' 



III 



La composition de notre chronique étant ainsi connue et ses dates 
fixées, nous pouvons utilement chercher pour qui elle a été faite. 
Nous avons dit que c'était pour Philippe de Valois, mais nous n'avons 
pas expliqué comment se justifiait cette affirmation. Il nous reste, 

1. Ms. fr. 19477, fol. ni et i i 5 TO , 6ç3 fol. 80, 1 368, fol. 94 et 4947, fol. 98 et io3. 
— Les Mss. 693, fol. 85 et 1368, fol. 99™ mettent, le premier i333 et le second 1 3 2 3 (sic) 
«... que ce fu transcript » . 

2. S'il fallait un nouvel argument, on le trouverait dans le passage suivant du chapitre con- 
sacré à Jean XXII (Fr. 19477, fol. 91") : • Jean XXII e tient encore le siège et l'a ja tenu par 
l'espace de près de xv ans. » Jean XXII ayant été élu pape, le 7 août 1 3 1 6, la i5 a année 
de son pontificat doit être comptée du 7 août 1 33o au 7 août i33i. 



426 CAMILLE COUDERC 

par conséquent, à exposer comment nous sommes arrivé à cette con- 
clusion que personne n'avait encore soupçonnée. 

Notre chroniqueur donne, dans le premier de ses prologues 1 , un 
renseignement qui est de nature à égarer : 

« La cause de faire ceste compillacion, déclare- t-il, fu la grant instance d'un 
grant baron de France, lequel comme il eust désir de savoir en quels temps 
avoient esté li prophète Nostre Seigneur et H philosophe des paians, il pria le 
compileour qui li feist aucune œvre la plus brieve que il pourrait, par laquele il 
pourroit avoir aucune cognoiçsance des choses dessus dites, ensurquetout la suc- 
cession des temps et la nessance des royaumes et les faiz plus merveillieus qui 
sont avenu en divers lieus, dès le commencement du monde jusques au temps 
de maintenant. » 

Quel fut donc ce grand baron de France qui s'intéressa assez vive- 
ment à l'histoire universelle pour en faire faire un abrégé ? Notre 
chroniqueur, dont nous avons parcouru le texte assez attentivement, 
ne dit rien à ce sujet ; il ne donne aucun détail qui permette sûrement 
d'identifier ce personnage. Le seul passage que nous ayons remarqué 
est relatif à Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Ce prince 
fameux, qui courut après tant de couronnes sans jamais réussir à en 
poser une sur sa tête, y est l'objet d'un éloge pompeux tout-à-fait en 
disproportion avec le rôle qu'il a joué en France et la place qu'il aurait 
dû occuper dans un pareil abrégé. Cet éloge, d'ailleurs, a été écrit 
dans des termes assez particuliers et avec un accent personnel qui tra- 
hit l'obligé ; on en chercherait vainement un autre exemple dans la 
chronique : 

« En celé année x jours devant Noël, après longue maladie, ainsi comme il 
avoit a Dieu requis, morut le noble prince Charles, comte de Valois et d'Enjou, 
lequel ne lessa son per que on ceust, ne quant à largesse et libéralité ne quant 
à proesse et biauté de corps. Dévot estoit-il a Dieu et à sainte Eglise plus que 
home que on ceust de son estât, et comment il morut dévotement et reçut touz 
ces sacremens, dur cuer auroit qui Poroit et ne pourroit se tenir déplorer. Et com- 
bien que il ne fust roys, il fut plus amez et doubtez en touz les royaumes de 
crestianté que prince ne roys que on sceust en hule terre*. » 

Le grand baron de France du prologue ne pouvait cependant être 
identifié avec Charles de Valois, puisque celui-ci était mort le 
16 décembre 1 3 2 5 et que notre chroniqueur ne s'était mis vraisembla- 
blement au travail qu'en iÎ26,màis il était indiqué de chercher autour 

i. Publié, en entier, par P. Paris, Manuscrits françois, t. V, p. 348-9, par les auteurs du 
catalogue des manuscrits de Chartres, p. 355, et par E. Langlois, Notices et extraits des ma- 
nuscrits français et provençaux de Rome, dans Notices et extraits, t. XXXIII (1889), p. 24. 

a. Ms. fr. 19477» fol. 177. — Historiens de France., t. XXI (1 85 5), p. t56. 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 427 

de lui. On pouvait croire, cependant — le passage que nous venons 
de rapporter donne à cette hypothèse la plus grande vraisemblance — 
que Charles de Valois avait eu d'abord l'idée de cette chronique et 
que l'expression de « grant baron » s'était adressée à lui avant de 
s'adresser à son fils ; elle n'avait pas été changée parce qu'au moment 
de l'apparition - de l'œuvre, elle convenait aussi bien à ce dernier qu'à 
son père. 

Nous pensions, en effet, à celui qui touchait de plus près à Charles 
de Valois, à son fils aîné Philippe, qui, en 1327, pouvait déjà se con- 
sidérer comme l'héritier présomptif de la couronne de France. A quel 
autre qu'à lui était-il plus naturel d'adresser un pareil éloge ? Son cou- 
sin germain Charles le Bel qui régnait alors, et dont il était le plus 
proche parent, n'avait encore réussi à procréer que des filles, malgré 
trois mariages. A défaut d'héritier mâle, Philippe de Valois devait 
donc lui succéder. On comprenait qu'il se fût préoccupé de compléter 
ses connaissances historiques et de leur donner toute l'étendue néces- 
saire à sa situation éventuelle. C'était pour lui un moyen de se préparer 
à son métier de roi. 

Nous nous trouvions, par suite, amené à remarquer le passage 
suivant de l'une des additions de la seconde rédaction et à y trouver 
une confirmation de notre hypothèse : 

« Le xxxvih roy... fu Philippe li vii e de ce non...liquiels Philippe règne 
bu jour d'ui et régnera tant comme il plaira à Dieu. Et Dieus li doint si bien 
régner ou royaume des hommes que du royaume de terre il puisse venir au 
royaume du ciel. La Royne sa famé fu Jehane fil lie au duc de Bourgoigne, de 
laquele il ot un filz appelé Jehan, liquiels on esperoit que il deust régner après le 
père, Diex veille que il soit ainsi 1 . » 

Tout cela nous paraissait bien raisonné, mais nous étions, néan- 
moins, obligé de reconnaître que ce raisonnement n'était pas absolu- 
ment probant, et nous l'aurions probablement gardé pour nous, si nous 
n'avions eu la bonne fortune de faire une de ces petites trouvailles qui 
dédommagent bien vite des recherches inutiles et des dépouillements 
fastidieux. Un heureux hasard nous a conduit devant le manuscrit 5042 
du fonds latin de la Bibliothèque Nationale. Ce manuscrit contient 
une chronique, en latin, dont le titre nous a immédiatement intrigué, 
par suite de sa ressemblance avec celui de notre manuel : « Summa 
istoriarum, cronicarum et gestorum antiquorum ab inicio mundi usquc 
ad tempus Johannis pape xxn , redacta in hoc opusculum compen- 
diosum. » Son auteur se fait connaître, dans Vexplicit , en même 

1. Fol. 110. 



4>8 



CAMILLE COUDERC 



temps qu'il donne de très précieux renseignements : « Expliciunt summe 
istoriarum et gcstorum et cronicarum, ex multis ac variis istoriis Roma- 
norum, Grecorum et aliorum extracte et in unum librum, ad honorent et 
mandatum illustrissimi régis Francorum redacte in romancio et laycio 
(sic) gallicOy a quo hoc opusculum properantissime extraxi ego Guillel- 
mus Sanheti, in legibus licenciâtes et bacallarius in decretis. » Nous 
apprenons, donc, qu'un certain Guillaume Saignet a fait ce compen- 
dium d'après un abrégé composé, en français, en l'honneur et sur la 
demande d'un roi de France. 

Or, l'abrégé que ce Guillaume Saignet a encore abrégé et traduit en 
latin n'est autre que notre chronique. 11 suffira, pour le prouver, d'en 
rapprocher. quelques passages. 



I. — Début de la chronique^ : 
« Au commencement, ainsi comme la 
sainte Escriture le tesmoigne, Dieu créa 
le ciel et la terre, selonc les docteurs 
et les sains, en une masse confuse, que 
il appelent matire sanz forme, et les 
ancians philosophes appelent celé masse 
caos, qui vaut autant comme confu- 
sion, car toutes les choses corporelles 
qui adonc furent faites les mi elemenz 
estient ensemble en une confusion, si 
que on ne povoit discerner l'un de 
l'autre, et celé matere sanz forme fu 
faite devant ce qu'il feust nul jour, et 
le premier jour Diex fist lumière... » 

II. — Jeu d'échecs, origine des 
Français, etc. a . Durant la guerre de 
Troye, selon ce que aucuns dient, fu 
trové le jeu des tables et le jeu des 
eschiez et le jeu de la griesche 3 , qui 
pour [ce] est appellée griesche quar H 
Gresois la trouvèrent. 

En l'istoire des Français on treuve 
en escript que, après ce que Troye fu 
prinze, ceulz qui eschaperent se devi- 



I. — Début de l'abrégé de Guillaume 
Saignet : In principio, cum esset ma- 
teria sine forma, quam phisici et doc- 
tores appellant chaos, id est conffusio, 
quia in illa materia non poterant dis- 
cerni elementa antequam esset dies, in 
prima die Deus formavit luminaria... 



II. — Jeu d'échecs , origine des Fran- 
çais, etc. In dicto bello, ut dicitur, 
fuit inventus ludus tabularum et scaco* 
rum et gresesche, quia Greci ibi spacia- 
bantur. 



Item, secundum ystorias Gallicorum, 
tune populus dicessit a Troya, se divi- 
sât 4 in duas partes, alia enim pars 



i. Ms. fr. 19477, fol. aa. — Lat. 504a, fol. 1. 

a. Ms. fr. 19477, fol. aç^o. — Lat. 504a, fol. 9^-10. 

3. Godefroy cite, dans son Dictionnaire, plusieurs passages dans lesquels se trouve ce mot 
mais il ne dit pas en quoi ce jeu consistait. 

4. On remarquera cette expression calquée sur le français. 



J 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 



4*9 



sierent en h pueples, Tune partie suivi 
Francio, le neveu Priam, et l'autre 
partie suivi Tourc, le fils Troille, et 
ainsi ces n pueples sont appelé Fran- 
çois et Turs jusques au jour d'ui. 

Les compaignons Dyomedes qui furent 
mué en oysiaus z . Apres la prinze de 
Troyes avint ce que on dit de Dyp- 
medes, qui fu un des princes des Gre- 
sois, que ce Dyomedes fu appelé dieu 
après sa mort et ses compaignons furent 
mué en oysiaus. 

Les compaignons Ulice qui furent 
mué en bestes. Et aussi les compaignons 
Ulice, selon ce que tesmoigne Werro, 
furent mué en bestes par l'enchantement 
d'une famé qui avoit nom Circé 3 ... 

Apres la mort Jepté, fu juges es- 
leu Abesan qui ot xxx fils et autretant 
de fillies. Apres la mort duquel fu faiz 
juges Absalon, après lequel fu Abdon 
juges, et le in e an de cestui Abdon fu 
Troye prinze. En celui temps commen- 
cèrent li Griiois à noter leurs ans de 
la prince de Troye aussi comme nous 
disons 4 ... » 



secuta est Francium, nepotem Priami, 
alia sequitur Turcum, filium Troyli, et 
itâ populus primus dictus est Fransoys, 
alius Turquus, et hoc nomen usque 
hodie retinuerunt. 

Post bellum, ut dicit Varro a , Dyo- 
medes, princeps Grecorum, fuit appel- 
latus deus post mortem et socii sui 
conversi in aves. 



Et socii Ulixes mutati sunt in bes- 
tias, incantatione unius mulieris Cirice 
appellate. 



Duodecimus jjjdex fuit Ebesan qui 
habuit xxx filios et xxx Miras. Trede- 
cimus Abdom et tercio anno hujus 
Abdon Troya fuit capta et tune Greci 
inceperunt computari annos a cap- 
tione Troye, etc. Quartus decimus fuit 
Sampson... » 



Il serait inutile de pousser plus loin ce travail de comparaison. Notre 
chronique est certainement celle que Guillaume Saignet a abrégée et 
traduite. Elle a subi beaucoup de suppressions surtout dans sa pre- 
mière partie et s'est trouvée de la sorte considérablement diminuée. Le 
manuscrit de Guillaume Saignet, qui est de très petit format, n'a que 
109 feuillets, tandis que celui de notre chronique, qui est du format 
d'un in-octavo ordinaire, en a 168, à deux colonnes 5 . Les passages 
qui ont le plus intéressé Guillaume Saignet sont les passages relatifs à 
l'histoire de l'église. Aussi a-t-il particulièrement traduit le catalogue 

1 . Ces titres sont en rouge dans le manuscrit. 

2. G. Saignet fait, par distraction, intervenir ici le témoignage de Varron, alors que celui-ci 
n'est cité, dans la chronique, qu'au paragraphe suivant. 

3. La chronique donne ensuite des détails sur des changements d'hommes en bêtes qui n'ont 
pas été traduits. Ces détails ne se trouvent, d'ailleurs, que dans les manuscrits de la seconde 
rédaction. 

4. C'est le passage que nous avons rapporté, plus haut, et dont nous nous sommes servi 
pour fixer la date de composition de la chronique. On voit que G. Saignet n'a pas traduit la 
fin de la phrase qui d'ailleurs ne lui apprenait rien. 

5. 178, si on tient compte de la table qui occupe les feuillets 1-20. t . A 



4 3o CAMILLE COUDERC 

des papes que contiennent les manuscrits de la seconde rédaction. 
Disons enfin que le manuscrit latin 5042 a tous les caractères d'un 
manuscrit original et qu'on doit le considérer comme ayant été écrit 
par Guillaume Saignet lui-même. La vue de l'explicit, que nous avons 
rapporté, et de la signature, que Ton trouve au folio 1 20, ne laissent 
aucun doute à cet égard. On pourrait encore faire remarquer, s'il en 
était besoin, pour confirmer cette opinion, que Guillaume Saignet a 
plus d'une fois illustré son manuscrit de dessins grossiers qui font 
penser à l'étudiant encore assis sur les bancs de l'Université '. 

Qu'était-ce donc que ce Guillelmus Sanheti et pourquoi l'appelons- 
nous Guillaume Saignet ? 

L'abbé Chevalier a fait figurer son nom, sous la forme Sanheti dans 
son Répertoire des sources historiques du Moyen Age, mais il n'a pu 7 
joindre ni notice biographique ni renvoi bibliographique \ Il a pro- 
bablement pris son renseignement dans le catalogue des manuscrits de 
la Bibliothèque du Roi. C'est pourtant un personnage connu. 

Notre intention ne saurait être de nous arrêter longuement à sa bio- 
graphie, bien qu'elle n'ait encore tenté, à notre connaissance, aucun 
des érudits qui s'occupent de l'histoire du commencement du 
xv e siècle, mais il nous a semblé indispensable de signaler les princi- 
pales étapes de sa vie, afin que la valeur de son témoignage soit mieux 
appréciée. 

Comme la forme de son nom trahit une origine méridionale nous 
avons cru le reconnaître dans un certain Guillermus Sanheti, originaire 
du diocèse d'Uzès, qui figure, en ^94, dans une liste des bacheliers 
es lois de l'Université d'Avignon 3 . Nous avons ensuite identifié cet 
étudiant avec un Guillaume Saignet qu'on trouve, quelques années 
après, au service de Louis II d'Anjou, roi de Sicile. Il semble bien, 
en effet, que le Guillermus Sanheti d'Avignon, soit le même que le 
Guillaume Saignet employé par ce prince, en 1 409, dans ses négocia- 
tions avec le duc de Savoie au sujet de Nice 4 . Ce Guillaume Saignet 

• 1. Ces dessins représentent le bœuf que porta Milon de Crotone (fol. 17™), le tonneau 
de Diogène (fol. a 3), le serpent de Reguius (fol. 27™), la mouche d'airain de Virgile, dans 
le passage rapporté plus haut (fol. 3a T0 ), la sainte ampoule de Reims d'où sort une fleur de 
lis (fol. 5a To ), etc., etc. 

a. Il y a cependant, dans son Répertoire, un article Saignet (Guillaume), mais il n'est pas 
certain que ce personnage qualifié de « chevalier français, v. 1420,» dont il sera question un 
peu plus loin, en note, doive être identifié avec notre Guillaume Sanheti. 

3. M. Fournier, Statuts et privilèges des Universités françaises, t. H (1891), p. 349 : 
« Guillermo Sanheti, cierico Uticensis diocesis, bacallario in legibus , in decimo anno sui 
« studii existente, recto re capelle S. Pauli Montispessulani et S. Genesii de Claysse, Magalo- 
« nensis et Uticensis diocesium. » 

4. Lecoy de La Marche, le roi René, t. I, p. 3So. Guillaume Saignet fut avocat puis 
juge dans la sénéchaussée de Beaucaire avant d'en devenir le sénéchal. Cf. Bibl. Nat. Parlement 
16. fol. 5a. 



U MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 4 3i 

fit partie, quatre ans plus tard, au mois de juillet 141 3, en pleine 
crise Càbochienne, comme délégué du roi de Sicile, de l'ambassade 
qui fut envoyée à Vernon et à Pontoise, par ledit roi, les ducs d'Or- 
léans et de Bourbon, les comtes d'Alençon et d'Eu, pour négocier 
avec les ambassadeurs de Charles VI. Il fut, en outre, chargé de 
prendre la parole au nom de ses collègues et d'exposer les demandes 
des princes : il prononça un très long discours qui a été conservé par 
le Religieux de Saint-Denis et par Monstrelet f . Le roi de Sicile s'em- 
ploya dans les années qui suivirent 2 , probablement pour le récom- 
penser de son dévouement, à le faire nommer sénéchal de Beaucaire. 
L'empereur Sigismond fut même intéressé à sa cause et commit, en sa 
faveur, un véritable abus de pouvoir 3 . Un certain Guy Pestel contes- 
tait à Guillaume Saignet sa charge de sénéchal et lui faisait un procès. 
L'empereur vint au Parlement, le 16 mars 14 16, pour entendre plaider 
l'affaire; et, comme l'avocat de Guy Pestel tirait en faveur de son client 
un argument de ce fait que Guillaume Saignet n'était pas chevalier, 
Sigismond, qui était assis au-dessus des présidents a et au plushault », 
fit approcher ledit Saignet « en disant que a lui appartenoit bien de 
faire chevaliers », et l'arma chevalier, séance tenante, au grand éton- 
nement de l'assistance 4 . Une protection aussi haute et aussi ferme- 
ment exprimée ne pouvait manquer de produire son effet. Guillaume 
Saignet fut maintenu dans ses fonctions. Chose curieuse, le procu- 
reur du roi avait, quelques jours auparavant, dans la séance du 12 
mars, parlé contre lui ; il lui avait reproché de n'avoir pas, depuis sa 
nomination, résidé dans sa sénéchaussée, au mépris du serment de 
résidence qui lui avait été demandé comme à tous les officiers royaux. 
Guillaume Saignet possédait encore cette charge en 1420 5 . On le 
voit qualifié, en outre, dans des pièces de cette date de « chevalier » 
et de « chambellan » du Dauphin, le futur Charles VII 6 . En 1424 

1. A. Coville, les Cabochiens et l'ordonnance de 141$, Paris, 1888, p. $43-345. — Chro- 
nique du Religieux de Saint-Denis, t. V, p. 97-115. 

2. G. Saignet était déjà sénéchal de Beaucaire en février 1414 (n. s.). Cf. Nicolas de Baye, 
Journal, éd. Tuetey, t. 11, p. 169. 

3. L. Douel-D'Arcq, Choix de pièces inédites du règne de Charles VI, t. I, p. 382- 
383; Nicolas de Baye, Journal, éd. Tuetey, t. II, p. 243-246. On trouve un résumé des 
plaidoiries, dans le vol. 16 de la collection du Parlement a la Bibl. Nat., fol. 48-52. 

4. Charles VI et son Conseil goûtèrent médiocrement cette usurpation de l'autorité souve- 
raine mais n'en laissèrent rien paraître. 

5. VHistoire du Languedoc (nouv. éd., t. IX (188 5), p. 1041) l'appelle à tort Guillaume 
de Saquet. 

6. Bibl., Nat. P. O. 260 5 (Ms. fr. 29089), dossier Saignet : Deux de ces quittances portent 
la signature autographe de Guillaume « Saignet ». Telle est donc, et non pas « Seignet », 
la forme française de son nom. Ces deux signatures paraissent de la même main que celles qui 
sont dans le ms. lat. 5042, fol. 109 et 120, Guillelmus Sanheti n'est que la traduction la- 
tine de Guillaume Saignet, on y remarquera, en particulier, la forme des g de Guillelmus et de 
Saignet. 



4 3a ' CAMILLE COUDERC 

et 1425, il fut employé par ce roi dans deux missions diplomatiques. 
Il fit partie, en 1424, d'une ambassade qui fut envoyée à l'empereur 
Sigismond, son ancien protecteur, et, Tannée suivante d'une ambas- 
sade qui se rendit auprès du pape 1 . Guillaume Saignet fut donc l'un 
des hommes de confiance de Charles VII a . 

Si l'on veut bien se souvenir maintenant que Charles VII fut fiancé, 
le 18 décembre 1413, alors qu'il n'était encore que comte de Pon- 
thieu, à Marie d'Anjou, fille de Louis II, roi de Sicile, et de Yolande 
d'Aragon, et qu'à partir de cette date jusqu'au moment (avril 1417) 
où la mort du duc de Touraine le rendit Dauphin de France, il 
passa la plus grande partie de son temps avec £a future femme et sa 
future belle-mère, tant en Anjou qu'en Provence, on comprendra que 
Guillaume Saignet, conseiller du roi de Sicile, ait pu être connu et 
apprécié de lui. Charles VII, né le 22 février 1403, était entré dans sa 
quinzième année le 22 février 141 7. 

Nous voudrions pouvoir ajouter que Guillaume Saignet a été, pen- 
dant cette période de plus de trois ans 3 , mêlé à l'éducation de ce roi, 
et qu'il s'est servi du résumé d'histoire universelle qu'il avait rédigé, 
probablement pendant son séjour à Avignon, mais ce serait tirer une 
conclusion qui, dans l'état actuel des connaissances acquises sur ce 
point, dépasserait les prémisses, et on pourrait justement nous accuser 
de prendre des désirs pour des réalités. 

Quel que soit le cas que l'on fasse de cette hypothèse 4 , le témoignage 
de Guillaume Saignet n'en conserve pas moins sa valeur. Il a dû avoir 
entre ses mains un exemplaire, aujourd'hui perdu, de notre chronique, 
l'exemplaire de dédicace probablement, dans lequel se trouvaient 

1. G. de Beau court, Hist. de Charles VII, t. II, p. 343-344; M. Perret, V ambassade de 
Vabbé de Saint- Antoine à Venise, dans Revue historique, t. XLV (1891). 

2. G. Saignet semble être rentré, vers la fin de sa vie, au service de la maison d'Anjou. 
En 1436, il fait partie du Conseil royal en Provence et est qualifié de seigneur de Vaucluse. 
Cf. Lecoy de La Marche, Le roi René, t. I, p. 1 5 1 . 

3. On se souvient que le procureur du roi lui reprocha, en 1416, de n'avoir pas résidé 
dans sa sénéchaussée de Beaucaire, dont il était sénéchal au moins depuis les premiers mots 
de 1414. 

4. Elle nous paraît encore appuyée, par le détail suivant : Guillaume Saignet a fait suivre sa 
chronique (fol. 1 1 3- 120) d'extraits du Liber de regimine principum,et il déclare que ces extraits 
ont été faits par Lui non pour satisfaire une vaine curiosité temporaire mais pour mieux fixer 
dans sa mémoire les principes exposés dans ce livre : « Expliciunt conclusions notabiliores libri 
nuncupati de regimine principium quas, causa memorie, hic redegi. G. Sanheti. » N'a-t-il 
fait ce travail qu'en vue de son instruction personnelle et de ses discours ? — Faut-il lui attri- 
buer un ouvrage contre le célibat des prêttes (Lamentatio ob cxlibatum sacerdotum) qui est 
conservé à la bibliothèque de Bàle (A VII, 37) ? Cf. Montlaucon; Bibl. bibl., t, I, p. 61 5, et 
Haenel, Catalogi librorum manuscriptorum, col. 648. Fabricius qui l'appelle j d'après Oudin 
(De script, ccclesiast., t. III, p. 2326), « Wilhelmus Sagineti gai lice Saignet » (Bibl. med. et 
inf. lat., t. VI, éd. Mansi, p. 142 et 324) le dit chevalier et le fait vivre vers 1420. C'est 
l'indication que l'abbé Chevalier a reproduite, dans son Répertoire, a l'art. Saignet, Cet ou- 
vrage de Saignet eut les honneurs d'une réfutation par J. Gerson. 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 4 3î 

consignés les renseignements qu'il a rapportés. Et, après ce que nous 
avons dit, on ne saurait hésiter sur le nom du roi de France pour lequel 
a été faite la chronique qu'il a résumée et traduite : on ne peut penser 
' qu'à Philippe de Valois. Ainsi se trouve confirmée l'hypothèse à 
laquelle nous nous étions d'abord timidement arrêté. 

Comment se fait-il, peut-on se demander, que le nom de Phi- 
lippe de Valois ne soit sur aucun manuscrit ? Cela est évidemment 
surprenant, mais pas autant qu'on serait tenté de le croire au premier 
abord. Nous avons montré, croyons-nous, que la première rédaction 
avait dû être terminée avant l'avènement de Philippe VI. Il n'y a, par 
conséquent, rien d'étonnant à ce que le premier prologue n'ait subi 
aucune correction. L'exemplaire original de cette rédaction semble, 
d'ailleurs, perdu. 

D'un autre côté, la seconde rédaction ne comportait guère un rema- 
niement de ce genre, étant donné l'esprit dans lequel elle a été faite. 
L'exemplaire offert au roi a dû seul contenir une dédicace. 

De plus, tout nous porte à croire — nous en donnerons tout à 
l'heure les raisons — que l'auteur de cette chronique est un religieux 
de Saint-Denis. Or, on sait quelle a été la modestie de ces moines. 
Ils ont travaillé pendant tout le cours du xiv e siècle, avec une activité 
prodigieuse, et c'est à peine si on connaît les noms de deux ou trois 
d'entre eux. Ils exécutaient laborieusement leur tâche, qu'ils l'eussent 
acceptée d'un grand personnage, comme c'est le cas de notre reli- 
gieux, ou qu'ils l'eussent reçue de leur abbé, comme cet Yves, dont 
M. L. Delisle a étudié la compilation, et se préoccupaient aussi peu 
que possible de se faire connaître et de transmettre à la postérité les 
noms de ceux pour lesquels ils écrivaient. 



IV 



Quelles sont donc les raisons qu'on peut avoir d'attribuer ce manuel 
d'histoire à un religieux de Saint-Denis ? Elles ne sont ni très nom- 
breuses ni peut-être très probantes ; il nous a paru néanmoins néces- 
saire de les donner, parce qu'elles établiront une possibilité si elles ne 
produisent pas une conviction. 

Nous ferons d'abord remarquer que notre chroniqueur a noté, avec 

tant de soin, tout ce qui pouvait intéresser l'histoire ecclésiastique et 

l'histoire de la liturgie qu'il est difficile de ne pas le supposer dans les 

ordres et plus particulièrement dans le clergé régulier. De plus, il 

18 



4 34 CAMILLE COUDERC 

donne sur Paris des renseignements d'une telle précision qu'ils ont 
tout l'air d'être personnels. Ainsi, à propos du « moustier de N.-D. » 
fondé par Maurice de Sully, il dit que cet évêque fit abattre, pour 
donner de l'air audit « moustier », des maisons « qui estoient ou 
est orendroit rue Nueve 1 . » Ce qu'il a rapporté également du prix 
du blé et du vin, à la mesure de Paris, en i3i8, du froid de l'hiver 
de 1 325 et des conséquences désastreuses de la débâcle de la Seine — 
deux ponts de Paris furent emportés parles glaces — paraît sortir de 
la plume d'un témoin oculaire 2 . Si nous ne le croyions pas à l'abbaye 
de Saint-Denis, il faudrait le supposer habitant de Paris. 

Mais il paraît avoir recueilli, avec un soin encore plus grand, tout 
ce qui pouvait intéresser cette abbaye. Il raconte assez longuement 
comment le corps de S. Pèlerin fut miraculeusement conduit à Saint- 
Denis et mis par les moines dans une châsse d'argent. « Et yci appert, 
ajoute- t-il, que il [y] avoit des lors moynes à Saint-Denis et que Dago- 
bert, qui fu aprez lonc temps, ne fu pas le premier fondeur 3 . » Plus 
loin, il ne manque pas de dire que Dagobert avait une « moult grant 
devocion a l'église de Saint-Denis, en France », et il fait complaisam- 
ment le récit d'un miracle auquel donna lieu la dédicace de cette église. 
Cette dévotion de Dagobert à Saint-Denis lui valut d'être, au moment 
de sa mort, défendu par ce saint, qu'il avait comblé de présents, et 
arraché à l'enfer où des diables le conduisaient 4 . Charlemagne vint 
lui-même porter à Saint-Denis des témoignages d'actions de grâce 
pour les victoires qu'il avait remportées, etc., etc. Ce qui affaiblit un 
peu la signification de ces passages c'est qu'ils sont tous, à l'exception 
peut-être du premier, tirés de Vincent de Beauvais. 

Si l'on considère cependant les relations que Philippe de Valois dut 
avoir, à cause de son château et de ses propriétés de Saint-Ouen 5 , avec 
ses voisins les religieux de Saint-Denis, on comprendra aisément qu'il 
se soit, en pareille circonstance, adressé à l'un d'eux. Cela paraîtrait 
tout naturel, s'il ne l'avait fait qu'après son arrivée au trône. 

On sait, en outre, que les continuations de Guillaume de Nangis 
ont été rédigées à Saint-Denis. Or, quatre des manuscrits de la Biblio- 
thèque Nationale, dont trois de la seconde rédaction, sont accompa- 
gnés de continuations qui ne sont autres que ces continuations de 
Nangis. On peut donc supposer que le ou les manuscrits d'après les- 

i. Fol. i63 yo . 

2. Historiens de France, t. XXI, p. 1 56. 

3. Fol. 97 T0 . 

4. Fol. i3o vo . 

5. Cf. L. Pannier, La noble maison de Saint-Ouen, Pari», 1872, in-8°, p, 77* 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 4 35 

quels ceux-là ont été faits ou que certains de ces manuscrits mêmes 
ont été écrits à Saint-Denis. 

Un autre argument en faveur de cette hypothèse est fourni par l'ob- 
servation suivante que nous trouvons consignée dans une publi- 
cation récente 1 . A Saint- Denis, on a constamment donné à Phi- 
lippe III, Philippe IV, Philippe V et Philippe VI un numéro d'ordre 
plus élevé d'une unité qu'on ne le fait d'habitude, « parce qu'on comp- 
tait comme second de ce nom, Philippe, fils de L'ouis VI, associé à la 
royauté en 1 129 et mort en 1 1 3 1 avant son père. » Dans cette façon 
de compter, Philippe III devient Philippe IV et Philippe VI Phi- 
lippe VII. Or, ce système est celui de notre chroniqueur. Il déclare, 
dans le second de ses prologues, que le catalogue des rois de France 
qu'il a inséré dans son texte, va «jusques à Philippe le VII e , filz 
Charle, comte de Valois 2 » ;et il répète naturellement cette indication, 
augmentée de celles qui concernent les autres Philippes, dans le cata- 
logue même 3 . Cette constatation est importante. Nous devons recon- 
naître, toutefois, que ce qui en diminue un peu la valeur c'est que cette 
numérotation des Philippes se trouve aussi dans la Chronique des rois 
de France de Bernard Gui 4 et que cette chronique paraît être celle que 
notre chroniqueur a abrégée et traduite dans son catalogue. 

L'incertitude que nous sommes obligé d'avouer, au sujet de la 
position sociale de l'auteur de notre chronique, nous dispenserait d'a- 
jouter que nous ne savons rien de son nom, s'il ne nous paraissait 
utile de signaler une erreur assez grossière à laquelle la recherche de 
ce nom a donné lieu. Un ancien possesseur du manuscrit français 
24910, qui est un manuscrit de la première rédaction, a mis, en tête 
du volume, la note suivante : « Les chroniques d'un historien nommé 
Haber... » Comme cet ancien possesseur, qu'il est préférable de ne pas 
connaître, a eu soin de marquer l'endroit où il a trouvé ce nom d'Ha- 
ber, sa trouvaille peut être facilement contrôlée. Or, elle est le résul- 
tat d'une lourde faute de lecture. Le copiste ayant dans sa transcription 
du titre : « Ci commancent les coroniques habergiés dou commence- 
mant dou monde... » coupé en deux le mot « haber || giés », les cinq 
lettres « haber » s'étalent à la fin d'une ligne comme un nom propre, 
pour le lecteur ignorant ou peu attentif. Nous ne nous serions pas 
arrêté à cette erreur si elle n'était passée, au XVIII e siècle, sur le dos de 
la reliure en maroquin rouge, aux armes de France, dont ce volume 

1. Cf. H. Moranvillé , Chronographia regum Francorum, t. 1 (1891), p. 1 (note). 
3. Ms. fr. 19477, fol. 32. 

3. Ms. fr. 19477, fol. 119™-! 20. 

4. Cf. Ê. Châtelain, Une rédaction de Bernard Gui> datée de i3i3, Paris, Delalain, 1896, 
p. 10-11 (Per nozze MonodStipfei ,. 



4 36 CAMILLE COUDERC 

a été orné. Il est à peine besoin d'ajouter qu'elle n'a été répétée 
dans aucun des catalogues de la Bibliothèque Nationale où figure ce 
manuscrit. 

Nous devons enfin rejeter les deux hypothèses émises par les ré- 
dacteurs du catalogue des manuscrits de Douai et du catalogue de 
la vente de la bibliothèque d'Anne de Polignac '. Le premier 2 fait 
remarquer que « l'écrivain de son manuscrit a souvent développé, d'une 
manière beaucoup plus étendue, ce qui est relatif à la Flandre et sur- 
tout ce qui se rapporte à Cambrai. Les détails qu'il donne sur l'histoire 
de Cambrai, ajoute-t-il, semblent indiquer qu'il habitait cette ville». 
Le second constate que le chroniqueur raconte, « avec d'assez grands 
détails », les funérailles de Louis, comte de Flandre, et cette circons- 
tance le porte à chercher son nom parmi les serviteurs de ce prince. Il 
nous suffira de dire que ces deux observations se rapportent aux conti- 
nuations et non à la chronique 3 . Les continuations du manuscrit 
Polignac, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale, vont jusqu'à 1 384 
et celles du manuscrit de Douai jusqu'à 1 5 1 4. 

Le succès de cette chronique fut tel que Charles V en fit entrer 
deux exemplaires dans sa bibliothèque. Nous n'hésitons pas, en effet, 
à l'identifier avec les deux numéros suivants du catalogue de cette 
bibliothèque publié par M. L. Delisle 4 : 

889. Item, unes croniques des papes et empereurs et roys abrégées jusques 
au pape Jehan, escript de lectre formée en françoys,à deux coulombes (colonnes}, 
commençant ou 11 e feuillet : le catalogue, et ou derrenier : Dame moru/, couvert 
de cuir à deux fermouers de iaton. 

890. Item y unes petites croniques abrégées sur Vincent, en prose, bien 
escriptes faisans mencion des papes, empereurs et roys de France jusques à l'an 
mil CCCXLII, escriptes en françois de lettre de forme, a deux coulombes, com- 
mençant ou ii° fol. : fut faicte, et ou derrenier : encontre lequel, couvert de cuir 
à deux fermouers de laton 5 . 

Nous sommes même heureux d'ajouter que le manuscrit décrit 

1 . Catalogue de manuscrits précieux des xm e , xv© et xvt B siècles . . .dont la vente aura lieu 
le mardi 18 mars 1879, Paris, A. Labitte, 1879, in-80, 36 n 08 , no 3i. 

2. M. l'abbé C. Dehaisnes. 

3. C'est ce qu'a parfaitement remarqué M. L. Delisle qui a consacré, dans ses Mélanges de 
paléographie (P aris , Champion, 1880, ia-8°, p. 343-346), une longue notice au manuscrit 
Polignac. Ce manuscrit est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque Nationale sous le n° 1 159 
des Nouvelles acquisitions françaises. 

4. Cabinet des manuscrits, t. 111, p. 1 5 5 . 

!>. Le texte que nous donnons est celui de l'inventaire de 1411 (Ms. fr. 2700, fol. 8i TO -82, 
n os 370 et 38i) désigné, dans le catalogue de M. L. Delisle, par la lettre D. Cf. [Van Praet], 
Catalogue de l'ancienne bibliothèque du Louvre, Paris, 1 836, in -8°, n° 357 et 5i 7 ; L. Douel- 
D'Arcq, Inventaire de la bibliothèque du roi Charles Vl t fait au Louvre en 1423 (1424), Paris, 
1867, in-8°, n°» 383 et 393. 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 4 $7 

sous le numéro 889 doit être identifié avec celui qui porte aujourd'hui 
à la Bibliothèque Nationale le numéro 19477 du fonds français. Tel est 
Pavis qu'a bien voulu nous exprimer M. L. Delisle auquel nous avons 
soumis le cas. Ce qui nous faisait hésiter, bien que les deux premiers 
mots dq second feuillet fussent ceux qui sont indiqués ici : le catalogue, 
c'est qu'il n'en est pas ainsi des premiers mots du dernier feuillet. 
Mais il est aisé de remarquer que le dernier cahier a été refait et que 
les caractères paléographiques de son écriture permettent d'en placer 
la réfection après 1424, date du dernier inventaire de la bibliothèque 
de Charles V.Ce volume subit donc, à sa sortie de cette illustre biblio- 
thèque, une mutilation dont on chercha vite à le guérir. C'est un 
nouveau numéro à ajouter à la liste des épaves de cette fameuse 
collection 1 . 



Un examen même rapide du texte des manuscrits de notre chroni- 
que conservés à la Bibliothèque Nationale nous forcerait à donner à 
notre travail, déjà très long, des développements auxquels nous ne 
pouvons songer. Nous nous contenterons donc de signaler les conti- 
nuations qui s'y trouvent et de dresser ensuite la liste des manuscrits 
dans lesquels nous l'avons reconnue 2 . 

■ 

A. Continuations. 

I. Quatre de ces manuscrits ont reçu des continuations qui ont été 
prises dans les continuations de Guillaume de Nangis. L'une d'elles 
va jusqu'à 1384 (Nouv. acq. fr. 11 59) et les autres jusqu'à 1 339 
(Fr. 4947) et 1347 (Fr. 693 et 1 368;. Elles sont tirées de ces familles 
de manuscrits auxquelles M. L. Delisle a assigné les lettres E et 

1. Le n° 890 ne paraît devoir être identifié ni avec l'un des manuscrits conservés aujour- 
d'hui à la Bibliothèque Nationale, ni avec l'un de ceux dont nous avons constaté l'existence 
dans d'autres bibliothèques. Les mots : fu f aie te, qui commençaient le second feuillet se trou- 
vent dans le paragraphe consacré à la Création. 

2. Voici, afin qu'on puisse facilement reconnaître cette chronique dans les manuscrits, les 
premiers mots des deux prologues et du premier chapitre : Premier prologue : « La cause de 
faire cette compillacion fu la grant instance d'un grant baron de Fiance. . . » — Deuxième 
prologue : * Il est assavoir que puisque le compileour ot ceste œuvre compilée. . . » — Pre- 
mier chapitre : « Comment Diex fist tout le monde en vi jours. Au commencement, ainsi 
comme la sainte Escriture le tesmoigne, Dieu créa le ciel et la terre, selonc les docteurs et les 
sains, en une masse confuse que il appelent maure sanz forme, et les ancians philosophes appe- 
lent celle masse caos. .. » (Fr. 19477, fol. 2i TO -2 2.) 



4 38 CAMILLE COUDERC 

F dans son classement des manuscrits de Guillaume de Nangis '. 

II. Trois manuscrits (Fr. 1405, 4940 et 4948) ont reçu des conti- 
nuations qui s'arrêtent à 1 383 et finissent toutes par les mots sui- 
vants : «... en Flandres qui est dessus nommé. » 

III. Trois autres (Fr. 1406, 4930 et 24910) ont été l'objet de con- 
tinuations indépendantes qui s'arrêtent respectivement à 1 336, 1340 
et i383. 

IV. Deux manuscrits ne contiennent que l'addition relative à 
P.Remy (Fr. 1410 et 4939), deux s'arrêtent à la mention de l'avènement 
de Philippe VI (Fr. 19477 et Nouv. acq. fr. 14 10) et un (Fr. 4957), 
visiblement incomplet, à Pavénement de Charles le Bel. 

Il semble, en effet, que le passage relatif à P. Remy doive être con- 
sidéré comme une addition. Non seulement on ne le trouve pas dans 
deux manuscrits, dont l'un (Fr. 19477) P eut compter parmi les plus 
anciens, mais il ne figure pas d'avantage dans les trois autres manus- 
crits de la seconde rédaction (Fr. 693, 1 368 et 4947). Les emprunts 
faits aux continuateurs de Nangis y commencent immédiatement après 
la mention de l'arrivée au trône de Philippe VI. La pendaison de 
P. Remy y est bien signalée, dans le paragraphe consacré à Tannée 
1 328, mais en une ligne: «Celle année mesmes, avoit il fait pendre 
Pierre Remy, qui avoit esté trésorier du Roy ». Dans la première 
comme dans la seconde rédaction, la chronique devait donc finir par 
les mots suivants: a ... et régna pour li Philippe, jadis fils Charles, 
conte de Valois et d'En go, lequel fu filz le roy Philippe, le filz saint 
Loys, lequel règne a présent 2 . » 

B. Manuscrits. 

I. — Bibliothèque Nationale. 

i° — Fr. 693 (Ancien 71 36). — XV e siècle, 279 feuillets à 2 col., en parche- 
min, calligraphié avec soin, 33o sur 2 35 millimètres, rel. basane, avec dos en 
maroquin rouge au chiffre de CharlesX. — Deuxième rédaction. Au bas du fol. 7, 
dans un riche encadrement, sont les armes suivantes : d'azur à deux chevrons 
d'or. Derniers mots 3 des continuations (1347) • a • • • ^ oru ce ^ u g rant meschief 

1. Il convient de faire remarquer que les Mss. 69 3 et 1 368 omettent tout ce qui, dans ces 
continuations, est relatif aux années i33i-i335. Les continuations du Ms. 4947 sont relatives 
aux années 1 328-1 329 et 1 3 3 4- 1 3 39 ; le paragraphe relatif à Tannée 1 3 3 4 n'est pas le 
même que celui qui se trouve d'habitude dans les continuations de Nangis et en particulier 
dans le Ms. fr. 2S98. 

2. Fr. 19477, fol. 178. Ou encore : « ... filz saint Loys, qui morut en Aragon. » 
(Fr. 693 et i368.) 

3. Les fol. 166-172 sont occupés par des parties de la chronique oubliées d'abord dans la 
copie. 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 4 3 9 

(fol. 166).» Cf. P. Paris, Les manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, t. V 
(1842), p. 348-353. 

2°. — Fr. 1 368 (Ancien 7496). — XIV«siècIe, 196 feuillets à 2 col., en par- 
chemin, 280 sur 195 millimètres, rel. basane, avec dos en maroquin rouge au 
chiffre de Louis XVIII. — Deuxième rédaction. Derniers mots des continuations 
(1347) : « ... dont ce fu grant meschief (fol. 186 v°). » 

3<> t — F r , |^o5 (Ancien 7S 1 1 \\ — Colbert 3228. — Ancien possesseur : 
a J. Guiot » ). — XV e siècle, 188 feuillets en papier, 270 sur 200 millimètres, 
demi-rel. veau, au chiffre de Louis-Philippe. — Première rédaction. Derniers 
mots des continuations (1 383) : a ... ce qu'ilz avoient conquis en Flandres 
que est dessuz nommé * (fol. 182 v°). » 

40. — Fr. 1406 (Ancien 7511 4 . 4 . — Colbert 1886. — Anciens possesseurs : 
« Jacques-Auguste de Thou, dont la signature est au bas du fol. 3 : « YYY» ; 
« M. Bazin, cirurgien »'(xvi e s.); « acheté sur le Pont-Notre-Dame, en Tan 
1593. Pithou ». — XV* siècle, i33 feuillets en papier, 280 sur 200 millimètres, 
demi-rel. veau, au chiffre de Louis-Philippe. — Première rédaction. Derniers mots 
des continuations (1340) : c . .et ot tout le pillaige, etc. Explicit depuis le com- 
mancement du monde jusques à Tan mil III e XL 3 (fol. 128 v°). » Cf. P. Lelong, 
Bibl. hist., t. II, n° 170 12. 

5°. — Fr, 14 10 (Ancien 75 1 2 3 — Colbert 32o5). — XV* siècle 3 , incomplet 
du commencement, 86 feuillets en papier, 295 sur 2to millimètres, rel. maroquin 
rougfe aux armes de France. — Première rédaction. Derniers mots de l'addition 
relative à P. Remy (1 328) : « ... puissions venir, amen, alleluya, amen. En ce 
lieu commença le triboullement dez monnoyes (fol. 86).» 

6°. — Fr. 4930 (Ancien 961 3-i 141). — XV e siècle, 140 feuillets en papier, 
285 sur 200 millimètres, demi-rel. maroquin rouge, au chiffre de Louis XIV. 
— Première rédaction. Derniers mots des additions très courtes (fol. 1 35-140) qui 
paraissent avoir été faites d'après les continuations de Guillaume de Nangis 
(1 328-1 384 n. s.) : v ... sa femme avecques lui en l'église de Saint-Pierre. » 
Le copiste de ce manuscrit, Henri Anquetil, y donne son nom, dans les vers 
suivants : 

« Hune qui scripsit librum, nomen si cupiat quis, 
Henricus nomen est, ac cognomine dici 
Anquetil solet autem semper sicque vocari. » 

70. — Fr. 4939 (Ancien 9616 — 1043 — mccxcii. — Anciens possesseurs : 
Deciterncs et Florimond Robertet. — XVI siècle, 169 feuillets en papier, 270 
sur i85 millimètres, rel. maroquin rouge aux armes de France. — Première 

1. La fin de ce manuscrit a été mal reliée. Les feuillets 180-1 82 devraient se trouver après 
le feuillet 188. 

2. Les feuillets 1 29-131 contiennent un « extrait abregié hors des Croniques de France », 
de Philippe de Valois à Charles V. 

3. D'après le compte qui est fait au fol. 76, à propos de la date d'anivée des Angles 
en Angleterre, ce ms. aurait été écrit en 1584, mais cette indication est certainement fau- 
tive. 



44° CAMILLE COUDERC 

rédaction. Derniers mots de l'addition relative à P. Remy (i 3*28) : cr . . . gibet 
qu'il avoit fait faire, et cetera 1 (fol 98).» 

8. — Fr. 4940 (Ancien 9616 V. — Colbert 1 3 1 7). — XIV e siècle, 128 feuil- 
lets en parchemin, 290 sur 200 millimètres, rel. chagrin rouge au chiffre de 
Louis-Philippe. — Première rédaction. Derniers mots de l'addition relative à 
P. Remy (1 328) : «... qu'à sa gloire puissions venir, amen (fol. 120), » et des 
continuations (1 328-1 383) : a ... Flandre que est dessus nommé 3 (fol. iî3). » 
Cf. Ms. fr. 1405. 

9. — Fr. 4947 (Ancien9623-i 273-835. — Ancien possesseur: Nicolas Dudere, 
marchand à Paris). — XV e siècle, 187 feuillets en papier, 3 00 sur 210 milli- 
mètres, rel. maroquin rouge, au^ armes de France. — Deuxième rédaction. Der- 
niers mots des continuations ( 1 339) : «... de bonne chevallerie en péril sans très 
grant nécessité (fol. 175). » Cf. P. Lelong, Bibl. hist., t. II, n° 17008. 

10. — Fr. 4948 (Ancien 9624 — H 46. — Ancien possesseur: Jean de Mene- 
hou). — XIV e siècle, 100 feuillets en parchemin, 285 sur 210 millimètres, rel. 
maroquin rouge aux armes de France. — Première rédaction. Derniers mots 
de l'addition relative à P. Remy ( 1 328) : a ... que à sa gloire puissions venir, 
amen » (fol. 92), et des continuations ( 1 328-1 383) : « ... Flandres qui est 
dessus nommé 3 (fol. 94™ ). » 

11. — Fr. 4957 (Ancien 9630). — XV e siècle, 189 feuillets en papier, 290 sur 
210 millimètres, rel. molle parchemin. — Première rédaction. La chronique s'y 
arrête à l'avènement de Charles le Bel (fol. 81™) : « ... après la mort Phelippe 
régna sur les François Charles, son frère 4 . » 

12. — Fr. 19477 (Ancien Saint-Germain français 1822-2519. — Bibliothèque 
de Charles V. — Autres possesseurs : P. de Colonges et Asselineau). — 
XIV e siècle 5 , 178 feuillets à 2 col., en parchemin, 235 sur 160 millimètres, 
demi-rel. maroquin rouge datée de 1866, au chiffre de Napoléon III. — 
Deuxième rédaction. Sans continuation. 

i3. — Fr. 24910 (Ancien Gaignières 93). — XIV e siècle, 81 feuillets à 2 
col., en parchemin, 245 sur 1 85 millimètres, rel. maroquin rouge aux armes de 
France. — Première rédaction. Aux fol. 7 9 vo -8 1 sont de courtes additions rela- 
tives aux années i328,i33o et 1 3 34-1 336. Derniers mots : « ... santanse pour 
ly. » Ce manuscrit acheté à Paris, en juillet 1 583, fut donné à Gaignières par 
l'abbé de Castres, le 21 octobre 1709. Cf. P. Lelong, Bibl. hist. 9 t. II, n° 17006. 

14. — Nouv. acq. fr. 1 159 (Ancienne bibliothèque d'Anne de Polignac). — 
XV° siècle, 247 feuillets en parchemin, 335 sur 260 millimètres, rel. veaunoir 

1 . Pour le surplus du' contenu de ce manuscrit, Cf. Catalogue des manuscrits français, 
t. IV (i8 9 5), in-4°, p. 445-6. 

2. Fol. 1 2 3 T0 - 1 2 5. Liste des rois de France jusqu'à Charles VI. — Fol. 126-118. Liste 
des comtes de Flandre jusqu'à Philippe de Bourgogne qui épousa Marguerite de Flandre. Ces 
deux listes se retrouvent dans le Ms. fr. 4948. 

3. A la suite (fol. 96-98 et 98™- 100) sont les listes qui figurent dans les Mss. fr. 1405 
et 4940. 

4. Pour le surplus du contenu de ce manuscrit, Cf. Catalogue des manuscrits français, t. IV 
(1895), in-4 , p. 45 1. 

5. Le dernier cahier (fol. 172-178) et les feuillets 122-124 ont été refaits au xv« siècle. 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 441 

estampé avec ais en bois. — Première rédaction. Derniers mots de l'addition 
relative à Pierre Remy (1 328) : ...qu'en sa gloire puissons venir, amenffol. 92),» 
et des continuations (1384, n. s.) : « ... emprès le corps dud. feu conte 1 

(fol. 139). » 

i5. — Nouv. acq. fr. 1410 (Acquis en 1884). — XV e siècle, 176 feuillets en 
papier, 270 sur 195 millimètres, rel. basane. — Première rédaction. Derniers 
mots (fol. 161 v<>) : « ... cestuy Philippe fut couronné à Rains Tan i328, le 
dimanche après la Penthecouste *. » 

II. Autres Bibliothèques. 

!6. — Chartres 1 i5a (Hist. loc. 1 74. — Chapitre de Chartres). — XV e siècle, 
i3o feuillets en parchemin, 33o sur 25o millimètres, rel. bois. — Deuxième ré- 
daction. Cf. Catalogue des manuscrits des bibliothèques de France. Départements, 
t. XI (1890), in-.8° p. 355-357. Les deux prologues y sont reproduits presque 
en entier. 

17. — Douai 802 (Abbaye d'Anchin. — Anciens possesseurs : Jacques Du- 
bois, 1587; Jean Louchiè et François de Bar, 159 1.). — XVI e siècle, 233 
feuillets en papier, 290 sur 210 millimètres, rel. veau gaufré. — Derniers mots 
des continuations ( 1 5 1 4) : a ... fit son entrée en la ville de Gand et au pays 
de Flandre. » Cf. Catalogue général des manuscrits des bibliothèques des dépar- 
tements, t. VI (1878), in-40, p. 5o2-5o3 3 . 

18. — Metz 137 (Cathédrale de Metz). — XIV e siècle. — Les continuations 
s'arrêtent à Tannée i33o. Cf. Catalogue général des manuscrits, t. V( 1879), 
in-4 , p. 57-58. 

19. — Rouen 1 1 36 (U 41. — Capucins de Mortagne. — P. Guiot, licencié 
es lois, 1475.). — XV e siècle, 2o3 feuillets à 2 col., en parchemin, 3 10 sur 240 
millimètres, rel. veau. — Derniers mots des continuations (1 384,11. s.): 
a ... qui avoit espousée la fille dudit comie et sa ... (fol. 180).» Cf. Catalogue 
des manuscrits des bibliothèques de France. Départements, t. I ( 1 886), in-8°, 
p. 282. 

20. — Toulouse 452. — XIV e siècle, 82 feuillets à 2 col., en parchemin, 
rel. molle parchemin. — Deuxième rédaction. Additions relatives aux années 
i328-i339. Au bas du fol. 1, sont les armes suivantes : de gueules à un dau- 
phin d*or surmonté des deux clefs d'azur accostées. Cf. Catalogue des manuscrits des 
bibliothèques des départements, t. VII (i885), par M. A. Molinier, in-40, 
p. 262-263. 

21. — Berne B 196. — XV e siècle, 84 feuillets en parchemin. — Derniers 

1. Pour le surplus du contenu de ce manuscrit, Cf. L. Delisle, Mélanges de paléographie, 
Paris, Champion, 1880, in-8°, p. 343-346. 

2. Fol. 162-176. Extraits divers, en latin et en français : « De gestis Trevirorum et eorum 
origine. — De gestis Francorum et eorum origine. — Numerus annorum a creatione primi 
hominis mundi usque nunc. » Le copiste du Ms. fr. 17 181 a transcrit, au fol. 18, le premier 
chapitre de notre chronique mais n'a pas poussé plus loin son travail. 

3. C'est à tort, semble-t-il, que ce manuscrit a été rapproché du Ms. 683 (62 3) de Cam- 
brai. Catalogue général des manuscrits, série in-8°, t. XVII (1891), p. 260. 



4 4a CAMILLE COUDERC 

mots des continuations (i 3 28-1 383) : «... Flandre qui est dessus nommé 
(fol. 79 v°).» A la suite sont les listes des rois de France et des comtes de Flandre 
qui figurent dans les Mss. fr. 140S, 4940 et 4948. La copie de ce manuscrit 
a été faite par Briryandel et finie par lui le 23 juillet 1407. Cf. Si n ner, Catalogus 
codicum mss. bibliothecxBernensis, t. III (1772)^.481-482 et H. Hagen, Cafa* 
logus codicum Bernensium {Bibliotheca Bongarsiana), Berne, 1875, in-8°, p. 246- 
247. — Le Jean de Paris, dont il est question dans notre chronique, n'est pas 
Jean de Saint-Victor, comme Ta cru Sinner, mais bien Jean Le Sourd (Surdus). 
Hagen, trompé par la notation chronologique qui accompagne la mention de 
l'arrivée au trône de Hugues Capet, a fait deux parties de la chronique. 

22. — Cheltenham. Bibliothèque de sir Thomas Phillipps 6224 (Ancien Guil- 
ford. — Cochrane's catalogue, n° 109). — XV« siècle, 280 feuillets en parche- 
min. — Deuxième rédaction. Derniers mots des continuations ( 1 339) : *• • • lant 
de bonne chevalerie en péril sans très grant nécessité. Explicit(fol. 280 v°). » 
Cf. plus haut, ms. fr. 4947 et H. Omont, Manuscrits relatifs à l'histoire de 
France conservés dans la bibliothèque de sir Thomas Phillipps, Paris, A. Picard, 
1889, in-8o, p. 7. 

23. — Londres. Musée Britannique. Harléien 4001 (Ancien Baker). — XIV e 
siècle, parchemin, incomplet delà fin '. Cf. Catalogue of the Harleian manus- 
cripis, t. III (1808), in-fol., p. 102. 

24. — Rome. Vatican. Reg. 688. — XV e siècle, 184 feuillets en papier, 
295 sur 210 millimètres a . — Première rédaction. Derniers mots de Paddiiion rela- 
tive à Pierre Remy (1 328) : « . . . qu'à sa gloire puissions venir, amen. » Cf. 
E. Berger, Bibliothèque des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome, t. VI, p. io f et 
E. Langlois, Notices des manuscrits français et provençaux de Rome, dansNoficfs 
et extraits^ t. XXXIII (1889), p. 23-25, et à part. 

25. — Vienne. Bibliothèque impériale 2570 (Ancienne collection du prince 
Eugène 66 — Abbé de Camps). — XV« siècle, 1 7 1 feuillets en parchemin. — Pre- 
mière rédaction (?). Derniers mots des continuations (1 328-1 383) : a ... se age- 
noulla une espace de te'mps après le corps dudict feu conte, etc. 3 (fol i5i v°).i 
Cf. P. Lelong, Bibl. Jiisf., t. II, n° 17086 ; Lettre de Pertz, dans Archiv, 
t. III (1821), p. 472 ; Tabulx codicum manuscriptorum in BibliothecaVindobonensi 
asservatorum, t. II (1868), p. 100; et surtout S. Bougehot, Notices et extraits 
de manuscrits intéressant l'histoire de France conservés à la Bibliothèque impériale 
de Vienne, Paris, E. Leroux, i892 v in-8°, p. 16-17. ^ xtrait du Bulletin du 
Comité des travaux historiques, année 1892. 

26. — Vienne. Bibliothèque impériale 3356 (Ancienne collection du prince 
Eugène, — Ancien posseur: « Brodeau ». — XIV e siècle, 1 12 feuillets en pa- 
pier, 286 sur 212 millimètres. — Première rédaction (!) Continuations très brèves 

1. Le Ms. 33 16 de cette collection contient peut-être un fragment de notre chronique. 
Les indications trop sommaires du catalogue, t. III, p. 16, ne permettent pas d'être affit- 
matif. 

a. La chronique contenue dans ce manuscrit ne doit pas être confondue, comme on l'a fait, 
avec celle qui se trouve dans le Reg. 700, dont il sera question plus loin. 

3. Fol. 1 34. « Arbre de la Généalogie des roys de France. » 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS 443 

(fol. 107 v°-io9) relatives aux années i 328-1 383 ' Cf. Tabulz codicum, t. II 
(1868), p. 265, et S. Bougenot, Notices et extraits, p. 28. 



VI 



Celui qui se proposerait de donner une édition du manuel d'his- 
toire de Philippe VI ne pourrait s'en tenir aux manuscrits que nous 
venons d'indiquer. Il devrait collationner, en outre, les manuscrits 
d'une compilation — dont il nous reste à dire quelques mots — dans 
laquelle on en retrouve textuellement des parties très importantes. 

Cette compilation a été signalée, en 1879, par M. L. Delisle, dans 
son très savant mémoire sur les manuscrits de Bernard Gui 3 , mais elle 
a été étudiée, avec plus de détails, en 1881, par M. Antoine Thomas, 
dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole fran- 
çaise de Rome 3 . Elle contient une traduction des Fleurs des chroniques 
de Bernard Gui, et cette traduction y est précédée d' « une his- 
toire universelle abrégée depuis la création jusqu'à J.-C. » M. De- 
lisle et M. Thomas ont supposé que cette histoire avait été « tra- 
duite de quelque texte latin 4 ». Cette hypothèse, qui ne manquait 
pas de vraisemblance, doit être abandonnée. L'histoire universelle, si 
étrangement placée en tête de cette traduction, n'est autre, en effet, 
que la première partie de notre chronique. 

M . Thomas a montré, de plus, avec autant de science que de pénétra- 
tion, que l'auteur de cette traduction ne pouvait être Jean Golein et 
qu'il fallait faire remonter cette œuvre à une date antérieure à 1 368 et 
très voisine de i33o. Et comme ce traducteur a soigneusement éliminé, 
dans le prologue de son modèle, tout ce qui était étroitement personnel, 
M. Thomas l'a très justement accusé d'avoir commis une « sorte de pla- 
giat... tout à fait conforme, d'ailleurs, aux habitudes littéraires du 
moyen-àge. » 

Cette traduction n'a encore été reconnue que dans trois manuscrits. 
Deux de ces manuscrits sont à la Bibliothèque Nationale (Fr. 17180 et 
Nouv. acq. fr. 1409) et le troisième est à la bibliothèque du Vatican 5 
(Reg. 700). 

i. Fol. 110. Généalogie des rois de France jusqu'à Charles VI. 

2. Notices et extraits, t. XXVII (1879), p 169-455, et à part. 

3. T. I, p. 259-283 : Un manuscrit de Charles V au Vatican, notice suivie d'une étude sur 
les traductions françaises de Bernard Gui, et à part. 

4. L. Delisle, p. 229; Ant. Thomas, p. 274. 

5. Le manuscrit Nouv. acq. fr. 1409 vient de la bibliothèque de Charles V qui y a mis sa signa- 
ture au fol. i65 T0 . Il avait été acquis, en 1822, pour la bibliothèque de la Chambre des députés, 



444 CAMILLE COUDERC 

La double et rapide comparaison à laquelle nous nous sommes 
livré, d'un côté, du Ms.fr. 19477 (Ms.de notre chronique) avec le Ms. 
fr. 17180 (Ms. de la traduction de Bernard Gui), et de l'autre, du 
texte français du Ms. 17180 avec le texte latin des Fleurs des C/iro- 
niques de Bernard Gui l nous a permis d'arriver aux constatations sui- 
vantes : Les emprunts faits à notre chronique ne se réduisent pas à 
l'histoire universelle qui occupe les 2 3 premiers feuillets du Ms. 17 180; 
ils ont été continués dans tout le corps de la compilation, et plusieurs 
d'entre eux ont une certaine étendue ; on remarque, en outre, qu'ils 
ont été pris dans un manuscrit de la première rédaction 2 . Quelques 
passages de cette compilation n'ont leur prototype ni dans Bernard 
Gui ni dans notre chronique. Dans plus d'un cas le texte de Bernard 
Gui n'a pas été traduit dans son intégrité mais seulement résumé. 

M. Antoine Thomas a donc eu raison d'appeler cette traduction une 
« sorte de plagiat. » 11 nous a semblé que Bernard Gui avait été 
traité ici comme Vincent de Beauvais dans notre chronique, et nous 
nous sommes demandé s'il ne fallait pas attribuer les deux œuvres au 
même chroniqueur. Nous sommes malheureusement obligé de nous 
en tenir à cette interrogation. Les éléments de réponse que nous 
avons réunis sont encore trop incomplets et trop imparfaits pour que 
nous les fassions connaître. L'espace nous manquerait, d'ailleurs, pour 
les exposer ici. 

En résumé, nous croyons avoir démontré, à propos de la chronique 
universelle qui fait le sujet de la présente étude : i° qu'elle a été 
l'objet d'une double rédaction ; — 2 que la première de ces rédac- 
tions a été faite en i32Ô et 1327 et la seconde vers i33o; — 3° que 
cette chronique, qui n'est au fond qu'un manuel d'histoire universelle, 
a été composée sur l'ordre de Philippe de Valois ; — 4 qu'elle doit 
être attribuée à un religieux de Saint-Denis ; — 5° qu'elle a été insérée 
dans une compilation historique plus importante dont la plus large 
part est fournie par une traduction des Fleurs des Chroniques de Ber- 
nard Gui. 



et avait reçu, dans cette bibliothèque, la cote E iGçA sous laquelle M. Delisle et M. Thomas 
Pont cité. lia été réintégré dans les collections de la Bibliothèque Nationale, en décembre 1884, 

1. D'après le Ms. latin 497S. 

2. Le compilateur du Ms. 17 180 n'a, en effet, inséré dans son œuvre aucune des additions 
qui caractérisent la seconde rédaction. De plus, il a copié (fol. 26-28) un long passage traduit 
d'après le traité De antechristo de Jean de Paris ou Jean Le Sourd (Cf. Ms. latin 13781, fol. 
77 TO , col. A-fol. 8o TO , col. B) qui n'a pas été conservé dans la seconde rédaction. 



UN AUTEUR DE PROJETS DE CROISADES 



ANTOINE MARINI 



Par N. JORGA 



Le personnage dont on se propose d'esquisser l'activité multiple et 
bizarre n'est nullement inconnu. Droysen, dans son Histoire de la 
politique prussienne \ Caro, l'historien de la Pologne 2 , ont cité ses 
projets pour la réforme de l'Empire ; certaines de ses œuvres sont 
analysées dans V Histoire de la Bohême par Palacky 3 , et, plus récem- 
ment, M. H. Markgraf a exposé, dans un article de la Historische 
Zeitschrift*, cette idée d'une ligue chrétienne dirigée contre les Turcs, 
qui fut suggérée au roi Georges de Podiébrad par un bourgeois de 
Grenoble. 

La découverte de quelques pièces inédites, l'original même du 
traité relatif à la ligue chrétienne, quelques détails nouveaux de la vie 
d'aventurier que mena Antoine Marini, permettent cependant de ren- 
dre plus ample la biographie de ce singulier promoteur de croisades. 
Le sujet, s'il n'en est pas renouvelé, y gagne quelque intérêt. 



I 

Marini était originaire de Grenoble en Dauphiné 5 ; son père 
s'appelait Barthélémy. Ce nom de Marini, la qualification d'Italien 

i. J.-G. Droysen, Geschichte der preussischcn Politik, II 1 , 3 19 : Marini de Garzioli. 

2. Caro, Gesch. von Polen (Coll. Heeren et Ukert), V 1 (1886), 188-9. 

3. Palacky, Gesch. von Bôhmen, IV 1 , i3o-3. 

4. Ueber Geor$s von Podiébrad Project eines christlichen Fùrstenbundes zur Vcrtreibung 
der Tiïrken a us Europa und Herstellung des allgemeinen Friedens innerhalb der Chrislenhtit, dans 
la Historische Zeitschrift de Sybel, XXI. 

5. « Antonius Marini de Francia, filius quondam domini Bartholomei Marini, miles et doc- 
tor, natus in civitaie Gracinopolitanensi in Delphinatu. Notizenblatt , Beilage zum Archiv fur 
Kunde ôsterreichischer Geschichte, n° i3, 18S4, p. 292. 



446 N. JORGA 

que lui donnent les bourgeois de Breslau, dans une lettre à l'arche- 
vêque de Crète f , nous font penser que c'étaient des étrangers, 
appartenant à ces colonies qui, venant de la péninsule, s'établirent 
dans les villes commerciales du Midi dès le xm e siècle. Antoine ne 
devint que plus tard chevalier; on le rencontre d'abord sous le nom 
plus mçdeste de « maître Antoine de France, ingénieur ». Il se dit 
quelque part « docteur », sans qu'il s'exprime d'une manière plus pré- 
cise sur ce point 2 . 

11 ne resta guère dans son pays. C'était le temps des grandes décou- 
vertes et des grandes entreprises ; l'inventeur était presque toujours 
condamné à une vie errante. Ingénieur sérieux et qui ne manquait 
pas d'idées, Antoine Marini était à Venise en 1444 : il demandait au 
gouvernement la permission d'y construire des moulins d'une invention 
nouvelle, au nombre de 24 pour chaque district de la ville ou sestiere. 
Comme la découverte restait un secret, l'acte du Conseil des Pregadi 
ne s'exprime que d'une manière vague sur ce point : molendina sine 
aqua On devait lui en assurer le monopole à Venise, Murano et 
Torcello, ainsi que dans toute l'étendue des lagunes, et cela pour une 
période de vingt ans, lui accorder le terrain (2 5 pas pour chaque mou- 
lin) et exempter d'impôts les produits fabriqués. 

On décida, le 21 janvier 144*5, d'accorder ces conditions à l'inven- 
teur, si une épreuve préalable avait réussi 3 . 

L'année suivante, nouveau projet : il s'agissait de nettoyer et de 
creuser les canaux de là ville à meilleurs frais que par les procédés 
employés jusqu'alors. L'expérience faite devant les provisores super 
reparatione terre réussit et un privilège fut en conséquence accordé 
pour vingt ans, le 28 juillet 1446. Marini s'engageait à travailler pour 
l'Arsenal, sans demander de récompense. Bientôt il trouvait un pro- 
cédé plus commode pour lancer à la mer les gros vaisseaux de la 



i. H. Markgraf, Politische Correspondenz Brcslaus, dans les Scriptores rerum Silesiacarum, 
IX, Breslau, 1874, 76 : Dominum Kostka. . . cum Anthonio Ylalo. H écrit néanmoins : 
Burgondic et a des tournures de phrase toutes françaises. 

2. Notizenblatt, Le. 

3. Archives d'État de Venise, Senato Mar, I, f° 114 v°. En 1456 (18 mars), le Col- 
lège des blés accorda un privilège semblable à maître Christophe a Coratiis, in confie tendis et 
operandis molendinis (Senato Terra, IV, f° 1 v°). En 1460, un jeune ingénieur, Jacques 
de Valperga, s'offrait de faire monter de Peau douce ou salée dans les maisons qu'il voulait 
construire et de faire mouvoir par sa chute subséquente des moulins et d'autres machines sem- 
blables (ibid., f° 1 56) . Le privilège du 28 juillet 1446 mentionne une autre invention pour 
laquelle Marini obtint le même privilège. « Et similiter eidtm concessum sit, quod aliquam 
aliam suam inventionem et ingenium per eum demonstrandum aliquis operare non possit » 
Sen. Mar, II, f° 167 v°. Pour la manière habituelle de nettoyer les canaux, v. Savi eét 
esecutori aile acque, 33 il, Decteti del maggior consilio, etc. (141 5-88), f° 90 v° (i5 dé- 
cembre 1440). 



. I 



ANTOINE MARINl 447 

République. Il découvrit enfin certains fours, sur lesquels un nouveau 
privilège, du 19 mars 1456, ne s'explique guère. 

Par cet acte, le monopole relatif au nettoiement des canaux est 
renouvelé pour vingt ans au profit de « maître Antoine de France, 
homme d'une grande habileté assurément, qui, depuis plusieurs an- 
nées, a employé toute son attention à de pareilles subtilités et œuvres 
ingénieuses ! ». Ce même privilège du 19 mars 1456 concernait aussi 
la Brenta. Cette rivière ne pouvait verser ses eaux dans la lagune, 
parce que son embouchure était barrée à Lizza-Fusina. Un canal, 
partant de ce point, en détournait le cours vers la lagune de Mala- 
mocco, par où les barques, enfilant le canal, se dirigeaient vers la 
rivière elle-même, qui les conduisait à Padoue. Cela faisait perdre du 
temps. Marini trouva moyen de faire passer les barques à Fusina 
même, par dessus la clôture. C'était une machine de bois assez com- 
pliquée, qui, sous le nom de carro, fut maintenue jusqu'à la fin du 
xvn c siècle 2 . 

Le 10 avril 1456, l'ingénieur français se trouvait à Gratz, dans les 
possessions héréditaires de l'empereur Frédéric ; il obtint d'abord de 
l'empereur, pour lui et pour ses associés, Daniel de Poli de Venise et 
l'aventurier Jean de France ; puis de l'archevêque de Salzbourg 
(6 novembre), pour lui tout seul, des privilèges exclusifs pendant vingt- 
cinq années, relatifs à « certains travaux de son invention pour cal- 
ciner la chaux, cuire des briques, brasser la cervoise, bouillir du sel, 
construire des moulins, des aqueducs et fortifier les clôtures des ri- 
vières contre la crue des eaux 3 . » 

Peu de temps après, nous le trouvons à Vienne, puis il passa 
en Bohême, où il devint le conseiller et l'inspirateur du grand 
roi tchèque, Georges de Podiébrad. 



II 

Il vint à Prague, certainement, dans l'intérêt de ses inventions ; le roi 
ne tarda pas à apprécier les connaissances économiques et les ingé- 

1 . Magister Antonius de Francia, vir profecto magne industrie, qui, a pluribus annis citra, in 
hujusmodi subtilitatibus et ingeniosis operibus omnia studia sua convertit. Sen. Terra, IV, f° i v°. 

a. Cf. ibid., f° 141 v°. Le privilège de la Brenta esi mentionné dans celui de 1463 (voy. 
plus loin!. Nous ne l'avons pas retrouvé. Pour le char et la Brenta, voyez Itinerario di Marin 
Sanuto per Terra ferma veneziana ncll' anno M CCCC L XXX M, Padova. Dalla tipografia del 
seminario, 1847, f° 2 a v° et vin, note 11 (par Rawdon Brown) ; Savvi e prou, aile acque, 
l. c, f° 100; Sen. Terra, I, f° 171 v°. 

3. Archiv fUr Kunde osterreichischer Geschichtsquellen, t. X, p. 196-7 ; Notizenbtatt, pp. 
289-90, 292-3. 



448 N. JORGA 

nieuses idées de l'aventurier. Cest à sa requête, sans doute, que 
M arini composa une série de petits traités relatifs au développement 
de la richesse dans le royaume. Il les mentionne dans un opuscule 
tchèque, écrit au printemps de Tannée 1462 \ 11 y exposait la manière 
de fixer le cours des monnaies, d'exploiter les mines, de percevoir 
les régales du royaume, d'en dresser le cadastre. En 1462, pro- 
voqué par Podiébrad, il lui adressa un nouveau mémoire, sur les 
mêmes points et sur d'autres encore : le commerce du pays, son état 
actuel et la manière de l'étendre, etc. Il recommande aux Tchèques 
de placer des capitaux privés dans les mines ; il propose de nouer 
des relations commerciales avec Venise, de ne pas thésauriser l'argent 
monnayé ; il demande au roi d'avancer à ses sujets, sans intérêts, les 
sommes nécessaires pour tenter de grandes entreprises. 

Podiébrad, que cette intelligence active séduisait, donna bientôt à 
Marini des missions politiques. Il avait besoin d'un homme éner- 
gique et insinuant, connaissant presque toutes les langues de l'Europe 
et tous les pays de l'Occident, pour lui confier l'exécution des grands 
projets qu'enfantait son esprit. 

Les circonstances paraissaient favorables aux projets ambitieux. 
En face de l'Empire désorganisé et d'un empereur apathique se 
formaient, dans presque toute l'Europe, des États centralisés, de 
puissantes monarchies absolues. Allait-on suivre leur exemple ? L'Al- 
lemagne était-elle destinée à devenir une confédération de princes ? 
L'empereur, uniquement préoccupé des intérêts de sa famille, n'a- 
vait qu'une politique, celle d'attendre et de ne rien faire. On s'en 
lassa : en 1461, une partie des princes de l'Empire paraissait bien 
décidée à en finir avec Frédéric III. L'archevêque-élu de Mayence 2 , 
les électeurs de Bavière et du Palatinat pensaient très sérieusement 
à nommer un nouveau roi des Romains. Les empiétements de la 
papauté, dont les prétentions financières et administratives étaient 
plus grandes que jamais sous le pontificat de Pie II, irritaient de 
plus en plus les électeurs. Le danger turc se prononçait. On craignait 
une attaque contre l'Albanie ; les États slaves des Balkans, en discorde 
entre eux, se voyaient menacés d'une invasion ; la Hongrie pensait à 

1. Cet opuscule a été publié dans le Casopis ctsk. Muséum, III* (1828). Nous en emprun- 
tons l'analyse au livre de Palacky, 1V J , i3o-3 et à l'article de M. Markgraf, 168-9. M. Mark- 
graf croit que le traité ne peut être antérieur à l'année 1463, parce que Marini répond d'une 
manière très brève sur les deux premiers points proposés par le roi (questions des compac- 
tais et de la ligue des princes) et qu'il mentionne les missions qu'il aurait remplies antérieu- 
rement. Comme cependant, en discutant cette question, il ne cite pas son traité sur la ligue, 
il est certain que l'opuscule économique est antérieur à ce traité, qui fut écrit pendant l'été 
de l'année 1462. 

a. Voy. K. Menzel, Diethcr von htnburg, Erlangen, 1868. 



ANTOINE MAR1NI 449 

se sauver par une paix avec l'ennemi héréditaire ; on parlait de l'inten- 
tion qu'avait le Sultan d'aller jusqu'à Rome '. C'eût été le rôle de 
l'empereur de défendre la chrétienté 2 . Or, Frédéric III ne se souciait 
guère de se déclarer le champion de la croix contre les Infidèles. Aussi 
pensa-t-on à d'autres personnages. On mit en avant les noms de 
Philippe de Bourgogne 3 , de Louis XI 4 , de l'Électeur palatin 5 . Enfin, 
dans une diète, convoquée en Bohême, à Eger, Georges Podiébrad 
se fit présenter la couronne impériale par le parti de la réforme 
(printemps 1465). A qui pouvait-elle mieux revenir, qu'à celui 
qu'on appelait « le premier électeur de l'Empire »? Il voulait com- 
battre les Turcs et ressusciter pour lui-même l'Empire de Cons- 
tantinople 6 . 

C'était un projet hardi. Georges avait, sans doute, avec lui, une par- 
tie des princes allemands, ses parents 7 ; en dehors de l'Allemagne, il 
pouvait avoir des alliés : la Hongrie, dont le roi Mathias devait 
épouser sa fille Cunégonde ou Catherine 8 , la Pologne, avec laquelle 
des négociations pour la paix avaient commencé en janvier 1460, à 
Beuthen 9 . Mais les prétentions de Georges échouèrent contre' un 
parti puissant qui tenait pour Frédéric : les électeurs de Brandebourg 
et de Saxe. Malgré l'opposition qu'il rencontra dans la diète, Podiébrad 
ne désespéra pas; mais il ne pouvait absolument rien sans l'appui de 
l'Église. Or le souverain de la Bohême était presque hérétique. N'y 
aurait-il pas moyen de s'entendre? Ne pourrait-on pas amener Pie II à 
recevoir l'obédience et confirmer en échange les compactats? Telle est 

1. V. les Annales ecclesiastici pour l'année 1461, Monument a Hungarix historica, Acta 
ex ter a f IV, 67 et suiv. ; Mo nu m. Slavorum meridionalium, de Ljubic', X, 164 et suiv.; Ro- 
manin, Storia doc. di Venezia, IV, 307 et suiv. ; Makouchew, Monum. hist. des Slaves mé- 
ridionaux, II, Belgrade (1882), pp. 2 5-6 et ailleurs, etc. 

2. « Meminerit, lui écrivait le roi Mathias de Hongrie, en 14S8, se omnium pdelium de- 
fendendorum caput. » Fraknôi, Mâtyâs kirâly Levelai, I (1458-79), Budapest 1893, 5-7. 

3. Annales ecclesiastici, 1461 , §§ 3i, 36. 

4. Palacky, Urkund lient Beitrxge zur Geschichte Bohmens und seiner Nachbarlxnder im 
Zeitalter Georg's von Podiébrad, dans les Fontes rerum Austriacarum, Diplom. et Acta, XX 
(Vienne 1860), 333-4. Cf. Ann. eccles, y 1461, S n5. 

5. Palacky, /. c, 238-9. 

6. A. Bachmann, Deutsche Reichsgeschichte unter Kaiser Friedrich III. und Max. I, I (Leip- 
zig 1884). Le même, Briefe und Acten zur osterreichisch-deutschen Geschichte im Zeitalter 
Kaiser Friedrichs III. (F. rer. Austr., Dipl. et Acta, XL1V), Vienne i885, 69 et suiv., 90-1, 
ioa-3, 1 15-26, 261-2 ; Palacky, Le, 247, 249-50 ; Hœfler, Geschichtschreiber der hussitischen 
Bewegung in Bahmen, Vienne, 1866, 3 e partie, 2 2 3. 

7. Dumont, Corps universel diplomatique, III, 254 et suiv., 257 et suiv. ; Hœfler, 2 1 1 et 
suiv.; Dubravius, Historia Bohemica, Francfort, 1687, 773. Cf. M -H. Richter, G. v. Po- 
diebrads Bestrebungen um Erlangung der deutschen Kaiser krone, Vienne 1 863, in-8°. 

8. Pour le mariage v. Teleki, Hunyadiak kora magyarors zagon t Pest 18S1, II, 4 et suiv. ; 
Kaprinai, Hungaria diplomatie a temp. Mathise de Hunyad, Vienne 1767, 450-1. Mathias 
était en guerre avec l'empereur. 

9. Caro, Geschichte von Polen, V 1 , 171 et suiv.; Markgraf, 273 et suiv.; Palacky, dans 
les Fontes rer. Austr., Dipl. et Acta, XX, 2 36-8. 

29 



45o N. JORGA 

la négociation délicate dont Marini fut chargé \ A Rome, il devait 
sonder les dispositions du pape et excuser le retard mis par le roi à 
Tenvoi de ses ambassadeurs solennels. Mais, à son arrivée, il apprit que 
les Wicleffites, sans distinction de rang, avaient été excommuniés. C'é- 
tait un avertissement pour le prince hussite, qui devait se hâter de dé- 
tourner les foudres pontificales en envoyant sa promesse d'obédience 
par une ambassade solennelle. C'est le conseil que donna le procurateur 
même du roi à Rome, Fantin de Valle (5 avril 1461) ; c'était aussi l'avis 
de Marini 2 , qui accompagna le pape pendant l'été aux bains deViterbe. 
Antoine affirmait que Pie II avait approuvé une interprétation des 
compactats rédigée par lui et qu'il soumet au roi ; il semble néan- 
moins n'avoir pas trop de confiance dans les sentiments du pape et de 
son entourage, puisqu'en même temps il imagine un projet relatif à la 
croisade, projet dont l'exécution dépendrait d'une ligue à conclure 
entre la Hongrie, la Pologne et la Bohême 3 . 

Cédant aux avis de ses conseillers, le roi Georges se hâta d'envoyer 
à la Curie l'ambassade solennelle qu'on y attendait. Marini, qui n'avait 
pas quitté Rome 4 , en faisait partie. Les ambassadeurs firent leur entrée 
dans la ville le mercredi 10 mars 1462. Le 21 du même mois, ils prêtè- 
rent le serment d'obédience au nom du roi et présentèrent au pape ses 
demandes : confirmation des compactats et permission de communier 
sous les deux espèces. Pie II, un restaurateur de l'ancienne papauté du 
moyen-âge, refusa net ces deux concessions, et il ne resta plus aux 
envoyés Bohèmes qu'à se retirer. Ils avaient complètement échoué 
dans leur mission. 

Ils quittèrent Rome au mois d'avril, accompagnés par un nonce 
apostolique ; c'était le procurateur même de Podiébrad, Fantin de 
Valle 5 . Une diète fut convoquée, pour l'entendre, à la Saint-Laurent: 
le roi y fit en tchèque une déclaration de principes franchement héré- 
tique et, comme Fantin lui adressa des remontrances assez vives, il fut 
jeté en prison et y resta six mois 6 . L'intervention de Louis de Bavière 

1. V. H. Markgraf, Das,Verhœltniss d. K. Georg. v. Bahmen zu P. Piu$ Il ( 1462-4), dans 
les Forschungen zur deuischen Geschichte, IX. 

2. Palacky, /. c, 243-4. 

3. La lettre, publiée dans le Casopis cesk. Muséum, est résumée et analysée dans l'article de 
M. Markgraf, 270-1, ei dans Palacky, 214-5. Marini voulait profiter des circonstances pour 
faire des études à Florence ou à Bologne, ibid. 

4. Le procurateur de la ville de Breslau parle, en février 1462, des mensonges «d'Antoine, 
son (du roi Georges) procureur et sollichateur. » Markgraf, Brcslaucr Correspondes, I, 
18 février i 462. 

5. Palacky, /. c, 268-9, 270-1; Dlugosz, Historia polonica, éd. de Leipzig, 1711, 
294-5; Rinaldi, 1462,^ 14-24 ; Hcefler, /. c, pp. 211 et suiv. 

6. Hœfler, /. c„ ; Bachmann, Urkunden und Actenstûcke zur ctsterr. Geschichie im Zeitalter 
K. Friedrich III. und Kœnig Georg von Bahmen (Font. rer. Austr. Dipl. et Acta, XLII (Vienne, 
1879), Î49-5o; Palacky, 272-4, a8i. Cf. Dubravius, 775, 779). 



ANTOINE MAR1NI 45 i 

• 

et même celle de l'empereur, qui accepta les secours de Podiébrad 
pour repousser son propre frère, l'archiduc Albert, par lequel il était 
assiégé dans Vienne, retardèrent pendant un temps l'excommunication 
dont il était menacé. Mais les habitants de Breslau furent pris sous la 
protection du Saint-Siège contre leur souverain hérétique, des révoltes 
furent fomentées parmi les catholiques du royaume '. Enfin, le 
22 juillet 1465, le nouveau pape, Paul II, commençait l'instruction 
du procès intenté au « prétendu roi de Bohême » ; le 5 août, 
on lit son excommunication à Breslau 2 . Le roi Mathias de 
Hongrie se déclara prêt à servir l'Église contre ses ennemis, 
« Bohèmes ou Turcs» 3 . Une dernière intervention de Louis de 
Bavière fut inutile; on refusa à l'infidèle le titre d'empereur de 
Constantinople qu'il ne méritait pas 4 . L'Église avait définitivement 
rompu avec le roi de Bohême. 



III 



La situation était déjà fort compromise quand Marini revint de 
Rome (avril 1462). Cependant le roi Georges ne perdit pas l'espoir. 
Il avait l'énergie et son conseiller une imagination très féconde. Deux 
questions se posaient : comment pourrait-on concilier les pré- 
tentions du pape et la nécessité de rester fidèle aux compactats, et 
secondement, comment arriverait-on à rassembler, dans une union 
de paix, les princes de l'Europe, pour s'opposer aux empiétements 
des Turcs, d'un côté, du pape et de l'empereur, de l'autre 5 ? Marini, 
qui avait suggéré lui-même au roi ce dernier point, y répond très 
brièvement dans un autre opuscule, qu'il écrivit sans retard. En 
voici l'analyse, d'après une copie conservée à la bibliothèque royale 
de Munich 6 . 

i. Theiner, Vetera monumenta Polonix et Lithuanix. . . historiam illustranlia (Rome 
1861), II, 144, 148-50, i5o-i. Cf. Palacky, 3oo-i2; Bachmann, /. c, 585-6. 

a. Bachmann., /. c„ 58q, 5oJ ; Palacky, 337-40; Hoefler, /. c. ; Cureus, Gentis Silesiat 
Annales (Wittenberg 1571), 170. 

3. Fraknôi, I, 114. 

4. Hoefler, /. c., 2 a 3. Le refus date du 6 février 1466. 

5. Palacky, Gesch. von Bahmen, IV 1 , i3i-3; Markgraf, /. c, 268-9. 

6. Ms. latin i5,6o6, 8 folios. Cf. Sitzungsberichte der bairischen Akademie, philolo&isch- 
hist. Classe, 1875, 11, 219-21. Le traité a été écrit après la prise de Trébizonde (1461, 
d'après Hammer et les pièces diplomatiques; 1462, selon Fallmerayer, Gesch. des Kai- 
ser thums von Trapezunt, Munich 1827, 274, 279) et avant la chute de la Bosnie (mai-juin 
1463), après le traité de Glogau (mai 1462) et avant le départ de Marini pour Venise 
(6 juillet). La promesse de Louis XI de secourir la ligue (7 avril 1462) y est citée. Le calcul 
de 864 ans après la mort de Mahomet est une manifeste erreur. 



4 5a N. JORGA 

• 

L'opuscule présente ces inextricables divisions chères à la scolas- 
tique du moyen âge. On a d'abord une introduction, dans laquelle 
l'auteur, s'adressant en première ligne aux rois de Bohême et de 
Pologne, démontre qu'il ne peut y avoir que trois solutions aux 
difficultés politiques de l'époque : le pape et l'empereur recouvreraient 
leur ancien pouvoir, les princes formeraient une ligue pour leur 
défense, ou bien la chrétienté succomberait aux attaques du Sultan. 
Ce monde chrétien se trouve dans un bien triste état ; il est sujet 
à « onze contrariétés », telles que la conquête musulmane, qui lui 
a fait perdre cent et une provinces, la multiplication des péchés, 
la décadence du pouvoir pontifical et impérial, l'esprit de révolte 
qui anime contre les princes « le peuple menu l » , le mécontente- 
ment contre le pape et l'empereur, qui, s'ils arrivaient même à la 
perfection des anges, ne pourraient rien faire dans de pareilles cir- 
constances 2 . 

Un concile général serait-il nécessaire ? Marini ne le croit pas. Le 
danger presse et il serait bien long de réunir une pareille assem- 
blée ; en outre, entre les ecclésiastiques avides de bénéfices et les 
nobles qui songent à placer leurs parents dans ces « hospices hon- 
nêtes » 3 , on ne pense guère à la réforme de l'Eglise, réforme qui 
cependant s'impose. 

L'auteur se propose d'indiquer les « considérations » que doivent 
accomplir les deux chefs traditionnels de la chrétienté pour jouer 
leur rôle. Ces considérations sont précédées d'une infinité de « règles », 
« causes» et « intelligences». Il y est parlé de la décadence des mœurs, 
de la confusion des lois et des souffrances des justiciables. Après quoi 
Marini mentionne ses « visitations », au nombre de cinq : elles con- 
tiennent ce que doivent faire le pape, l'empereur, le concile général, 
les princes et les communes. Les deux derniers peuvent seuls défendre 
la foi, et ici se placent cinq « délibérations pour restaurer la foi chré- 
tienne »: les deux rois de Pologne et de Bohême doivent faire leur paix, 
annoncer aux autres princes leurs intentions, surtout aux Vénitiens, 
à Louis XI et au duc de Bourgogne. « Que Vos Majestés sachent 
certainement que, si le roi de France peut apprendre vos bonnes 
intentions, il se réunira à vous sans retard 4 . » La nécessité contraindra 

i. « Nonum, pejus omnium, est quod populus minutus perdidit fidem et paru m credunt et 
« minus obediunt pape nec imperatori nec principibus suis. ■ 

2. « Pluribus vicibus dixi et meis sermonibus et iterum dicam quod, si dominus noster 
« sanctus papa et serenissimus semper Augustus imperator haberent totum sensu m mundi et 
« tantam beatudinem et sanctitatem, quod sanctis et angelis possint equari, parum boni facere 
« possint,, respectu tantarum contrarietatum. » 

3. « Tamquam hospitalia honesia. » 

4. « Sciant Majestates Vestre pro cerio, quod, quando serenissimus et christianissimus rex 



ANTOINE MARIN! 45 5 

le roi de Hongrie à donner son assentiment. Une « fraternité » sera 
fondée de la sorte, qui aura les mêmes amis et les mêmes ennemis. 
Le pape nommera, pour chaque province de la chrétienté, un légat 
et un capitaine ; les prêtres paieront la dîme, les autres chrétiens 
contribueront avec leur revenu d'un jour. Quand tout sera prêt, on 
convoquera enfin ce concile général qui raffermira l'autorité du pape 
et de l'empereur, pendant que les armées de la ligue chasseront les 
Turcs de l'Europe. Ce sont, du reste, des choses depuis longtemps pré- 
vues par les prophètes et par ce « livre des anciens Romains, » que fit 
voir à l'auteur « un secrétaire du pape, qui s'appelle messire Biondo,le 
père des histoires l ». 

Viennent ensuite les « considérations » citées. Marini réclame du 
pape la justice, la piété, la libéralité, des connaissances encyclopédiques 
(théologie, droit civil et canon, histoire, cosmographie 2 ), la prudence 
dans la consécration des ecclésiastiques. Il doit bien diriger les 
paysans, les soldats pillards et corrompus, les princes, les universités, 
•qui répandent les sophismeset les erreurs, les artisans et les marchands, 
qui fournissent des armes aux Infidèles. Le pape devrait aussi ne pas 
s'immiscer dans toutes les affaires des États chrétiens et exiger des 
ambassades à Rome 3 . Réuni à l'empereur, il ferait bien de visiter, 
tous les sept ans, la chrétienté entière, afin de prendre des infor- 
mations pour la croisade et d'observer les mœurs et les moyens de 
chaque nation 4 . 

Marini finit en récapitulant ce qu'il a dit sur son projet. Une 
assemblée préliminaire, tenue à Venise, devra prendre des mesures 
contre les ennemis de la bonne cause. Elle comprendrait les repré- 
sentants de la France, de la Bohême, de la Hongrie, de la Bour- 
gogne, ainsi que ceux de la Bavière et de la République vénitienne. 

« Francie intelligere poierît vestras bonas voluntates, immédiate et sine mora conveniet cum 
« Majeslatibus Vestrts. » 

i. « Eciam patet in quodam libro Romanorum antiquorum, ubi mi révéla tu m est per unum 
« secretarium pape, qui vocatur dominus Blondus, pater historiarum. » Flavio Biondo mourut 
«n 1463, ce qui constitue un nouvel argument pour la date que nous avons assignée à 
l'opuscule. 

2. « Omnia ista sunt in libertate Sanctitatis Sue; qui cognoscit Sanctitalem Suam judicare 
k potest si Sua Sanctitas in aliquibus defuit. » 

3. • Neque débet velle Sua Sanctitas, quod per quamiibet parvam litem vel différenciant 
« naciones christianorum debeant mittere ad Romam. » 

4. Le passage qui donne la caractéristique des nations européennes a été reproduit dans 
les Comptes rendus de l'Académie de Bavière, Le. 



h 



4S4 N. JORGA 



IV 



Pour s'assurer des adhésions, Marini entreprit aussitôt un voyage 
en Occident. Le 9 août 1462, les sénateurs vénitiens répondaient à 
ses communications, en faisant l'éloge de son projet. Ils promirent de 
participer à cette œuvre sainte, et engagèrent l'ambassadeur à 
continuer ses efforts; cependant, malgré les arguments que présenta 
Marini, ils persistèrent à croire que le pape, « qui est le chef et le sou- 
verain des chrétiens », devait être averti, ce qui ne pouvait devenir, du 
reste, que très utile pour l'entreprise 1 . En réalité, ils n'aboutissaient 
ainsi qu'à repousser l'idée de Marini, dont l'originalité consistait 
précisément dans l'élimination des deux chefs traditionnels de la 
chrétienté, dont on croyait le rôle désormais fini. 

Louis XI, que visita ensuite l'ambassadeur du roi Georges, était 
sans doute, dans les mêmes dispositions. D'enthousiasme pour la 
croisade, il n'en avait guère ; le rusé personnage qui écrivait à son 
père 2 , en 1456, pour lui exprimer son désir d'aller combattre, avec 
son cousin Philippe de Bourgogne, pour « la défense de la foi catho- 
lique, » ne se sentait aucun goût pour les entreprises hasardeuses. Au 
pape et aux Vénitiens, qui réclamaient son secours contre Mahomet II, 
il demandait, tout en les assurant de son dévouement à la guerre 
sainte, Gênes pour lui et, pour son parent René d'Anjou, le 
royaume de Naples 3 . D'autant moins était-il disposé à s'embarquer 
dans une entreprise qui lui aurait aliéné le pape, si utile en 
Italie, auquel il venait de sacrifier la Pragmatique Sanction 4 . IL 
prétexta le manque de pleins pouvoirs de la part du roi Mathias, que 
Marini prétendait représenter aussi 5 , et se borna à faire solliciter à 
Rome en faveur de l'hérétique de Prague 6 . 

Le 17 mars 1463, Marini était de retour à Venise et la Répu- 
blique, inquiète sur le sort de la Hongrie, s'empressa de remercier le 
roi de France pour des intentions qui avaient été toujours celles de 

1. Palacky, dans les Fontes, XX, 289-90; Âcta extera, 178-9. 

2. Celte pièce très curieuse est publiée dans Pet i tôt, Coll. de mim., XI, 204-5. 

3. Rinaldi, 1462, § 8 ; Acta extera % IV, 1 10- 3. 

4. Dumont, III 1 , 272 (27 novembre 1 46 1 ). 

5. Cela ressort de l'exposition que Marini fit au roi de Hongrie en 1464 ([Kelcz]' 
Epistolx Mathix Corvini, régis Hungarix, ad pontifias, reges, principes, etc., Kaschau 1764» 
pp. 64-9) et de la lettre adressée, en mars 1463, par les Vénitiens à Louis XI (voir 
plus loin). 

6. Voir la réponse de Lelio, évèque de Feltre, nonce apostolique, dans Palacky, /. c, 299- 
Soo. — Cette année et en 1464, il y eut aussi des négociations d'une nature plus pratique- 
«nue les deux rois. V. là-dessus: Froissart-Lenglet, IV, 78-82 ; Markgraf, 291 et suit. 



ANTOINE MARINI 455 

sa race. Des lettres d'encouragement furent écrites à Podiébrad et à ses 
futurs alliés, les rois de Hongrie et de Pologne, le duc de Bavière 1 . 
Le projet fut cependant communiqué aussitôt au nonce pontifical, 
l'évèque de Feltre, et, par les ambassadeurs de Venise à la Curie, 
au pape lui-même 2 . 

L'ambassadeur revint en Bohême 3 , mais pour recommencer ses 
pérégrinations, dès le commencement de l'année suivante. Avant de 
s'adresser encore une fois au roi de France, il fallait s'assurer des 
dispositions de Mathias Corvin. La position de ce dernier, qui avait 
vu en 1462 la Valachie envahie par les Turcs et qui craignait le même 
sort pour son propre pays, devait lui faire accepter avec reconnais- 
sance toute offre de secours. Mais sa rupture avec le Saint-Siège 
avait fait perdre au roi Georges les sympathies d'un prince qui 
voyait dans le pape son plus ferme allié contre les Musulmans. La 
mort de la reine Catherine (fin de février) avait brisé les liens de 
parenté qui unissaient encore les deux princes 4 . Marini fut reçu à 
Bude d'une manière glaciale. Il révéla d'abord au roi le grand projet, 
son moyen d'action, que fournirait l'assemblée de Venise, et son but, 
qui était d'assurer la paix entre les chrétiens et la défense de la foi. Il 
assura que le roi de France était disposé à prêter son concours à cette 
œuvre sainte ; il engagea Corvin à « pardonner les injures », c'est-à- 
dire à renouer les anciennes relations amicales avec la Bohême, et 
lui proposa, pour son propre compte, un nouveau mariage, sans 
doute avec quelque parente de Podiébrad. 

Mathias fit observer au zélé médiateur que, tout en approuvant son 
projet, il s'étonnait que son beau-père eût cru devoir parler en son 
nom sans le consulter. Ils étaient, sans doute, comme père et fils, 
mais le fils avait son royaume, sa politique, ses conseillers, et ceux- 
ci pouvaient lui donner leurs avis, s'il en était besoin, sans re- 

1. Palacty, /. c, 290-1; Acta extera, IV, 197-8, 199-200. On retrouve, en janvier, des 
ambassadeurs Bohèmes à Venise (Sommersberg, Scriptores rerum Silesiacarum, Leipzig 1729, 
I, io3o). 

2. Acta extera, 200-2, 204-5; Palacky, /. c, 292 (les deux pièces y sont confondues). 
On avait communiqué le projet au roi Mathias aussi, qui l'ignorait encore. 

3. Marini profita de son séjour à Venise pour se plaindre de ce qu'on ne lui payait 
plus, dès 1460, le revenu de ses inventions. Le croyant mort, le gouvernement vénitien avait 
cassé son privilège, renouvelé en 1456. Ce privilège fut confirmé, en ce qui concerne le 
• char » seul (3o mars), Antoine ayant fait de nouvelles offres à la République. Le lende- 
main, il cédait ses droits pour une pension de 1 5o ducats par an jusqu'au terme de sa conces- 
sion. Archives d'État de Venise, Sen. misti (S. Terra), XVI, f° 87 v°. 

4. Catherine mourut cinq semaines avant le couronnement de Mathias (29 mars). En 
Bohême, ses funérailles furent célébrées le 8 mars (Kaprinai, Hungaria dipiomatica temporibus 
Mathiz de Hunyad, Vienne 1767, 450-1). C'est entre la mort de la reine et le couron- 
nement que se place l'ambassade de Marini, ainsi que l'a très bien observé Katona, d'abord 
(/. c, VII, 712), puis M. Frakn6i (/. c, I, 64, note 1). Le 14 avril, un traité fut conclu 
entre la Bohême et la Hongrie (Katona, 7 1 3— 1 5) , 



456 N. JORGA 

courir aux étrangers. Le roi de France était, il est vrai, le premier 
des rois chrétiens et c'est à lui qu'il appartenait de mettre en avant un 
projet si important; il désirait entretenir avec la Maison de France les 
relations les plus cordiales, mais il fallait aussi consulter « les chefs 
de la chrétienté, c'est-à-dire le Saint-Siège et Sa Majesté Impériale, » 
ainsi que l'exigeaient, du reste, « le commun devoir et l'honnêteté 
publique ». En outre, s'il ne s'agissait que de la lutte contre les Infi- 
dèles, il y avait pris sa large part, et ce n'était pas seulement pour la 
défense de son royaume qu'il s'épuisait dans la guerre contre les Turcs. 

S'il repoussait l'idée d'un concile général, réclamé par les princes 
de l'empire, y avait-il rien là d'extraordinaire ? Ces assemblées ne 
font qu'accroître la discorde; c'est le pape seul qui pouvait réformer 
l'Église, dont le gouvernement lui est confié par Dieu. Quant au 
mariage, sa perte est bien récente et la décence exige qu'on n'en parle 
pas pour le moment f . 

Animé de pareils sentiments, Mathias ne pouvait donner les pleins 
pouvoirs qu'on lui demandait pour Marini 2 , et les ambassadeurs que 
Podiébrad envoya en France le représentèrent seul. Le 16 mai, à 
Prague, des lettres de créance furent délivrées à Marini et au conseiller 
royal, Albert de Postupitz; le but de leur mission est indiqué d'une 
manière assez générale : renouvellement des traités antérieurs et 
alliance contre les Turcs 3 . Un projet plus circonstancié développait 
l'idée de la ligue : les princes alliés, y était-il dit entre autres, devaient 
envoyer leurs représentants à des « parlements » qui siégeraient dans 
une même ville pendant cinq ans 4 ; la première de ces assemblées 
destinées à juger les querelles entre les États chrétiens se réunira à 
Bâle. 

Ce projet aventureux ne souriait guère à un prince tel que Louis XI. 
Il continuait à prodiguer les promesses de participation à la croisade 
et se faisait compter parmi les auxiliaires du pape, bien décidé, du 
reste, à ne rien risquer sans profit immédiat 5 . Comme à Venise, 

i. Kelcz, /. e., 64-9; Katona, 704-12. 

2. Il écrivit cependant à Louis XI, lui demandant des secours contre les Turcs. Voy. 
plus loin, p. 457, note. 

3. Dumont, III 1 , 3 ! 5-6 ; Markgraf, Breslauer Correspondent, II, 76. 

4. La pièce a été publiée par Lenglet-Dufresnoy dans son édition de Comtnes (Londres et 
Paris 1747, 4 vol. in-4 ), II, 424-34. (Nous devons une copie du projet à l'obligeance de 
M. Ch. Kohler). M. Markgraf, qui en donne l'analyse, croit (p. 280) qu'elle fut présentée 
dès 1463, ce qui est possible; mais les points ne furent discutés qu'en 1464, quand Marini 
avait ses pouvoirs. Cf. Palacky, Gesch. von Bœhmen, IV 1 , 3 10; Markgraf, 285. 

5. Sen. Terra, V, f° 60 v° ; Sécréta, XXI, f°» 177, 200 v° -202, 21 3-3 v°, 21 5, 
216 v° -7. Venise envoyait un ambassadeur en Bohème, en Pologne et en Allemagne, en 
juillet 1463. Sen. Terra, V, f° 45 v°. Cf. Romanin, Storia doc. di Venezia, IV, 3i5, note 6 ; 
Palacky, Fontes, 293-4 ; Acta Extera, IV, 220-1, 248-9. 



ANTOINE MARINI 457 

comme à Bude, les conseillers du roi de France demandaient avant 
tout que le pape figurât dans la ligue des princes '. Tous les efforts 
de Marini restèrent inutiles. Le traité de Dieppe, conclu le 18 juillet 
1464, entre la France et la Bohème, ne contient que des phrases 
vides : fraternité entre les deux rois et alliance pour le profit de leurs 
États et de la chrétienté 2 . 

Les projets de Marini étaient décidément irréalisables. Le person- 
nage disparaît dans le naufrage de ses rêves. On rencontre une seule 
fois encore le nom de l'inventeur de Grenoble. Le sénat de Venise 
permet de poursuivre le revenu fixé à Marini sur le produit de son 
« char», à cause d'une sentence qu'avaient obtenue contre lui deux 
nobles vénitiens. La décision date du 20 juillet 1468 3 . 

1. Palacky, Gesch. von Bahmtn, IV*, 3io. Marini resta à Rouen. Markgraf, 3o3. 

a. Dumont, /. c. ; Lenglet, l. c. Vers le mois de janvier 1465, Matbias Corvin remerciait 
le roi de France pour des lettres relatives à la croisade et parlait de la mission de Marini, 
envoyé du roi de Pologne (sic) (Fraknôi, I, 64.5; Katona, Vil, 56-7; Kelcx, II, 18). Cf. 
aussi Katona, /. c, 58-9 ; Kelcz, II, 89. 

J. Sut. Terra, XVU, f° 61 t°. 



TABLE 



DÉDICACÉ . . ' p. v 

LETTRE DE M. ERNEST LAVISSE A M. MONOD p. xi 



EXAMEN DE QUELQUES PASSAGES DE GRÉGOIRE DE TOURS 
RELATIFS A L'APPLICATION DE LA PEINE DE MORT, 

Par M. Prou p. i 



EURIC, ROI DES WISIGOTHS ( 4 66- 4 85), 

Par Georges Yver . . . . p. 1 1 



L'ORIGINE DU RÉGIME DES THÈMES DANS L'EMPIRE BY- 
ZANTIN, 

Par Ch. Diehl ..... p. 47 



LA COIFFURE DES FEMMES DANS QUELQUES MONUMENTS 
BYZANTINS, 

Par Emile Molinier . . . ^.01 



460 TABLE 

DES IMMUNITÉS COMMERCIALES ACCORDÉES AUX ÉGLISES 
DU VII* AU IX* SIÈCLE, 

Par I MB ART DE LA TOUR . . p. 7 I 



LE PALAIS CAROLINGIEN DE CASSINOGILUM, 

Par Camille Jullian. ... p. 89 



PRINCIPES DU PAPE NICOLAS I" SUR LES RAPPORTS DES DEUX 
PUISSANCES, 

Par Jules Roy p. 95 



ÉTUDES CAROLINGIENNES, 

Par A. Giry p. 107 



L'ASSEMBLÉE DE QUIERZY-SUR-OISE (877), 

Par Emile Bourgeois. . . p. 137 



LA FAMILLE D'EVRARD, MARQUIS DE FRIOUL DANS LE 
ROYAUME FRANC DE L'OUEST, 

Par Edouard Favre . . . p. i55 



LA POLOGNE ET LE SAINT-SIÈGE DU X* AU XIII* SIÈCLE, 

Par Paul Fabre . . . . p. i63 



LA MESSE GRECQUE DE SAINT DENYS AU MOYEN AGE, 

Par H. Omont p. 177 



\ 



TABLE 461 

L'ORIGINE DES DOUZE PAIRS DE FRANCE, 

Par G. de Manteyer. . . p. 187 



L'ÉLÉMENT HISTORIQUE DE GARIN LE LORRAIN, 

Par Fernand Lot .... p. 201 



L'ABBAYE DE MOLEStfE ET LES ORIGINES DE NANCY, 

Par Ch. Ppister .... p. 221 



LE TITRE DES SAINTS QUATRE COURONNÉS AU MOYEN AGE, 

Par Jean Guiraud . . . p. 235 



HUGUES DE CLERS ET LE DE SENESCALCIA FRANCIS, 

Par Ch. Bémont .... p. 253 



UN NOUVEAU RÉCIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES 
ABRAHAM, ISAAC ET JACOB, A HÉBRON, 

Par Ch. Kohler p. 2Ôr 



COMMENT S'EST CONSTITUÉE LA SEIGNEURIE DE SAINT- 
SEURIN-LÊS-BORDEAUX, 

ParJ.-A. Brutails ... p. 277 



LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT ET LES 
COMMENCEMENTS DE LA CRITIQUE HISTORIQUE AU 
MOYEN AGE, 

Par Abel Lefranc. . . . p. 285 



v 



462 TABLE 

LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE AU XIII* SIÈCLE, 

Par Auguste Molinier . . p. 307 



LES ÉCHEVINAGES RURAUX AUX XII« ET XHIe SIÈCLES DANS 
LES POSSESSIONS DES ÉGLISES DE REIMS, 

Par Paul Thirion . . . . p. 317 



NOTES SUR LE FORMULAIRE DE RICHARD DE POFI, 

Par E. Jordan p. 329 



REQUÊTE ADRESSÉE AU ROI DE FRANCE PAR UN VÉTÉRAN 
DES ARMÉES DE SAINT LOUIS ET DE CHARLES D'ANJOU, 

Par Elie Berger .... p. 343 



LES PAIRS DE FRANCE A LA FIN DU XIII* SIÈCLE, 
* Par Fr. Funck-Brentano . p. 3Si 



LES SOURCES DE LA CHRONIQUE DE FLANDRE JUSQU'EN i3 4 2, 
1 Par H. Pirenne .... p. 36 1 



LES PRÉDICATIONS POPULAIRES. LES LOLLARDS ET LE SOU- 
LÈVEMENT DES TRAVAILLEURS ANGLAIS' EN 1381, 

Par Ch. Petit-Dutaillis. . p. 3 73 



RECHERCHES SUR LES a PEINTRES DU ROI » ANTÉRIEURS AU 
RÈGNE DE CHARLES VI, 

Par Bernard Prost ... p. 389 



4 



TABLE 46 S 

LES FINANCES DES DUCS DE BOURGOGNE AU COMMENCE- 
MENT DU XVe SIÈCLE, 

Par Alfred Coville ... p. 405 



LE MANUEL D'HISTOIRE DE PHILIPPE VI DE VALOIS, 

Par Camille Couderc. . . p. 41 5 



UN AUTEUR DE PROJETS DE CROISADES, ANTOINE MARINI, 

Par N. Jorga' p. 445 



ACHEVÉ D'IMPRIMER 

LE 14 NOVEMBRE 1896 

PAR L. CERF, SUCC» DE D. JOUAUST 

12, RUE SAINTE -ANNE 
PARIS 



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